Jeremy Rifkin

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Jeremy Rifkin

Jeremy Rifkin (1945), est un essayiste américain.

La Troisième révolution industrielle (The Third Industrial Revolution, 2011)[modifier]

Deuxième partie - Le pouvoir latéral[modifier]

Chapitre 5 - Au-delà du clivage droite/gauche[modifier]

J'ai rappelé à David [Miliband, ministre de l'environnement britannique] qu'il n'y avait dans le monde que 442 réacteurs nucléaires, et qu'ils ne produisaient qu'environ 6 % de notre énergie totale. Pour avoir ne serait-ce qu'un impact minime sur le changement climatique, selon la communauté scientifique, l'énergie nucléaire devrait peser au moins 20 % de la production énergétique mondiale. Cela signifie qu'il faudrait remplacer toutes les centrales nucléaires vieillissantes et en ajouter mille. Autant dire qu'il faudrait construire trois centrales tous les trente jours pendant les quarante prochaines années — environ 1 500 centrales nucléaires au total, ce qui coûterait 12 000 milliards de dollars. Je lui ai demandé si, en tant qu'homme d'État, il croyait vraiment qu'un engagement de cette ampleur était politiquement réaliste et économiquement faisable. Là, il s'est un peu énervé […]
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 5, p. 209


Troisième partie - L'âge de la coopération[modifier]

Chapitre 7 - Mettre Adam Smith à la retraite[modifier]

Les lois de Newton sur la matière en mouvement ne nous aident pas vraiment à comprendre le fonctionnement de l'activité économique : c'est un bien frêle roseau pour y amarrer toute la discipline. En fait, elles nous en donnent une idée fausse, parce qu'elles ne prennent pas en compte le passage du temps et l'irréversibilité des événements. [...] Mais l'essence même de l'activité économique réelle est l'irréversibilité des événements : c'est la façon dont l'énergie et les ressources matérielles sont extraites, transformées, consommées, épuisées et mises au rebut.
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 7, p. 277


Nous pensons le PIB comme une mesure de la richesse qu'un pays produit chaque année. Mais, du point de vue thermodynamique, il mesure plutôt la valeur de l'énergie temporaire intégrée à des biens et services produits au prix de la diminution des réserves d'énergie disponibles et de l'augmentation des déchets entropiques.
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 7, p. 288


Rien ne traduit mieux ce grand tournant de la pensée que notre changement d'état d'esprit à l'égard de la propriété. A l'ère nouvelle, la notion de propriété, qui privilégiait l'acquisition des biens matériels sur des marchés et le droit d'exclure les autres de leur jouissance, cède la place à une conception tout à fait différente de la propriété : le droit de jouir d'un accès aux réseaux sociaux et de partager des expériences communes avec les autres. Nos idées sur la propriété sont si indissociables des notions traditionnelles de possession et d'exclusion qu'on a du mal à imaginer qu'il existait un droit de propriété plus ancien dont les gens ont joui pendant des siècles : le droit d'accéder à une propriété détenue en commun -- par exemple celui de naviguer sur un fleuve, de fourrager dans une forêt locale, de marcher sur un sentier de campagne, de pêcher dans un cours d'eau voisin et de se réunir sur la place publique. Cette idée plus ancienne de la propriété comme droit d'accès et d'inclusion a été progressivement marginalisée à l'époque moderne, où les relations de marché ont dominé la vie et où la propriété privée a été définie comme "la mesure de l'homme".
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 7, p. 304


Le tumulte des jeunes des pays autoritaires ne fera que s'intensifier dans les années qui viennent, car ils exigent le droit de faire partie d'une famille mondiale qui commence à partager le savoir, le commerce et la vie sociale par-dessus les frontières nationales. Internet a fait de la biosphère la nouvelle frontière politique et, ce faisant, révélé et accentué l'anachronisme de la géopolitique traditionnelle.
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 7, p. 307


Dans la révolution industrielle fondée sur l'énergie fossile, il fallait avancer des sommes considérables. La technologie de la vapeur propulsée au charbon était beaucoup plus coûteuse que celle du combustible bois ou du moulin à vent ou à eau. Les coûts élevés des nouvelles énergies et technologies et la spécialisation des tâches et compétences qui les accompagnait favorisaient la centralisation de la gestion et de la production sous un seul toit, ce qu'on appellerait plus tard le "système de l'usine". L'industrie anglaise a été la première à adopter le nouveau modèle. D'autres industries rurales à domicile l'ont vite suivie. Une nouvelle classe de riches marchands a réuni un capital financier suffisant pour posséder les outils de production, qui jusque-là appartenaient aux artisans eux-mêmes. On les a appelés "les capitalistes". Incapables de rivaliser avec les économies d'échelle et la rapidité des nouvelles usines, les artisans ont perdu leur indépendance : ils sont devenus des salariés dans les usines, et la main d'oeuvre de la révolution industrielle. L'historien Maurice Dobb résume toute l'importance de ce basculement de l'artisanat à la production industrielle et du travail à domicile aux entreprises capitalistes : "La subordination de la production au capital et l'apparition de cette relation de classe entre le capitaliste et le producteur doivent donc être considérées comme constituant la ligne de partage entre l'ancien mode de production et le nouveau."
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 7, p. 309


Dans une économie presque affranchie des coûts de transaction, la propriété existe encore, mais elle reste entre les mains du producteur, et le consommateur n'y a accès que pour une durée déterminée. Dans un monde où tout est mis à jour en permanence, où les nouvelles lignes de produits submergent le marché et s'en retirent en un clin d'œil, pourquoi quiconque voudrait-il posséder quoi que ce soit ? Dans une économie de troisième révolution industrielle, c'est le temps qui devient la denrée rare et l'unité de compte cruciale ; l'accès aux services l'emporte alors sur la propriété et devient le moteur essentiel de l'économie.
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 7, p. 312


Nous assistons à l'émergence d'une nouvelle vision scientifique du monde, dont les prémisses et postulats sont plus compatibles avec les modes de pensée en réseau qui sous-tendent un modèle économique de troisième révolution industrielle. L'ancienne science voit la nature comme un ensemble d'objets ; la nouvelle science la voit comme un ensemble de relations. L'ancienne science se caractérise par le détachement, l'expropriation des ressources, la dissection et le réductionnisme ; la nouvelle science se définit par l'engagement, la reconstitution des ressources, l'intégration et l'holisme. L'ancienne science veut rendre la nature productive ; la nouvelle science veut la rendre durable. L'ancienne science cherche le pouvoir sur la nature ; la nouvelle science, un partenariat avec la nature. L'ancienne science valorise l'autonomie par rapport à la nature ; la nouvelle science, la participation à la nature. La nouvelle science nous fait passer d'une vision colonialiste de la nature, ennemie que l'on va piller et asservir, à une vision neuve où la nature est une communauté dont on prend soin. Le droit d'exploiter la nature, de la mettre au travail et de la posséder sous le régime de la propriété est atténué par l'obligation d'en être l'intendant et de la traiter avec dignité et respect. La valeur utilitaire de la nature cède lentement la place à sa valeur intrinsèque.
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 7, p. 318


La troisième révolution industrielle nous ramène à la luminosité solaire. En comptant sur les flux d'énergie qui traversent la biosphère terrestre -- le soleil, le vent, le cycle hydrologique, la biomasse, la chaleur géothermique, les vagues et les marées des océans --, nous nous reconnectons avec les rythmes et périodicités de la planète. Nous nous réinsérons dans les écosystèmes de la biosphère et nous comprenons que notre empreinte écologique individuelle a un impact sur le bien-être de tous les autres humains et de tous les autres êtres vivants sur terre.
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 7, p. 322


Chapitre 8 - La salle de classe change de visage[modifier]

Une nouvelle génération de pédagogues entreprend de déconstruire les méthodes d'apprentissage scolaire qui ont accompagné les première et deuxième révolutions industrielles et de restructurer l'expérience pédagogique pour encourager un moi écologique, élargi, imprégné de conscience biosphérique. Le mode d'enseignement vertical dominant, qui vise à créer un acteur autonome rivalisant avec les autres, commence à céder la place à une pédagogie distribuée et coopérative, qui a le souci de donner aux élèves le sens de la nature sociale du savoir. Dans le nouveau mode de pensée, l'intelligence n'est pas une qualité dont on hérite ou une ressource qu'on accumule, c'est une expérience commune que l'on partage.
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 8, p. 343


Comment pouvons-nous attendre des générations actuelles et futures qu'elles prennent en charge l'intendance à long terme de la biosphère, qui exige de la concentration et de la patience pendante toute une vie d'engagement, alors qu'elles sont si facilement distraites à chaque instant par un brouillard de signaux, d'images et de données qui hurlent pour attire leur attention immédiate ? Le bien-être de la biosphère se mesure sur des millénaires et nécessite une conscience humaine dont les réflexions et les projets puissent se situer à la même échelle. Comment élargir notre sens du temps pour y inclure le souvenir de notre passé le plus archaïque et l'anticipation d'un avenir très lointain ? Selon certains pédagogues, la réponse est d'immerger les élèves, au moins pendant de longues périodes, dans des environnements naturels et dans les rythmes du monde naturel, avec les cycles récurrents des saisons.
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 8, p. 358


Chapitre 9 - Passer de l'ère industrielle à l'ère coopérative[modifier]

La troisième révolution industrielle est, indissociablement, la dernière phase de la grande saga industrielle et la première de l'ère coopérative émergente. C'est un interrègne entre deux périodes de l'histoire économique, la première caractérisée par le comportement industrieux et la seconde par le comportement coopératif. Si l'ère industrielle mettait l'accent sur les valeurs de discipline et de travail acharné, l'autorité hiérarchique, l'importance du capital financier, les mécanismes de marché et les rapports de propriété privée, l'ère coopérative privilégie le jeu créatif, l'interactivité pair à pair, le capital social, la participation à des communaux ouverts et l'accès à des réseaux mondiaux.
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 9, p. 365


Comme l'ère industrielle a mis fin au servage, l'ère coopérative mettra probablement fin au salariat de masse. La quasi-totalité des entreprises mondiales avec lesquelles je travaille prévoient ques des technologies intelligentes remplaceront les gros effectifs de travailleurs au cours des prochaines décennies. Si les XIXe et XXe siècles ont été caractérisés par une main-d'oeuvre de masse faisant fonctionner des machines, le XXIe siècle sera celui des petites équipes ultraspécialisées et ultracompétentes qui programment et surveillent des systèmes technologiques intelligents. D'où la question : comment maintenir employées des centaines de millions de personnes quand nous avancerons dans le siècle ? La troisième révolution industrielle sera probablement la dernière occasion dans l'histoire de créer des millions d'emplois de travailleurs salariés -- sauf scénario catastrophe qui ferait dérailler le progrès technologique pour des décennies ou même des siècles.
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 9, p. 371


La société civile est le lieu où nous créons le capital social -- qui est en réalité de la confiance accumulée --, et c'est ce capital qui s'investit dans les marchés et les Etats. Si ceux-ci détruisent la confiance sociale qu'elle a mise en eux, la population cessera de les soutenir ou imposera leur réorganisation. La société civile est aussi une force économique émergente.
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 9, p. 375


La société civile va probablement devenir une source d'emplois aussi importante que le marché au milieu du siècle. Pour une raison évidente : le capital social se crée par l'interactivité humaine tandis que le capital de marché se créera de plus en plus par la technologie intelligente. Mais cet essor de l'emploi dans la société civile fournira une part croissante du revenu nécessaire pour acheter les biens et services d'une économie mondiale toujours plus automatisée.
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 9, p. 377


Comme les révolutions industrielles des XIXe et XXe siècle ont libéré les humains du servage, de l'esclavage et de la corvée, la troisième révolution industrielle et l'ère coopérative qu'elle fait naître les libère du travail mécanique pour les faire entrer dans le jeu profond -- qui est la raison d'être de la sociabilité. J'emploie l'expression jeu profond car je ne parle pas ici d'un divertissement frivole mais d'une interaction empathique avec nos semblables. Dans le jeu profond, nous faisons l'expérience de l'autre, nous nous transcendons et nous nous connectons à des communautés de vie toujours plus larges et englobantes, dans notre aspiration commune à l'universalité. Le tiers secteur est le lieu où nous participons, même au niveau le plus simple, au plus important voyage de la vie -- l'exploration du sens de notre existence.
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 9, p. 377


C'est seulement quand nous commencerons à penser en famille étendue mondiale -- famille qui ne comprend pas seulement notre propre espèce mais aussi tous nos compagnons de voyage dans cet habitat évolutionniste qu'est la Terre -- que nous serons capables de sauver notre communauté biosphérique et de régénérer la planète pour nos descendants.
  • La Troisième Révolution industrielle (2011), Jeremy Rifkin (trad. Françoise Chemla et Paul Chemla), éd. Actes Sud, coll. « Babel », 2013  (ISBN 978-2-330-02462-8), chap. 9, p. 380