François Cheng

François Cheng, né le 30 août 1929 à Nanchang dans la province du Jiangxi, est un romancier, poète et calligraphe chinois naturalisé français en 1971. Il est le père de la sinologue Anne Cheng.
Le dit de Tianyi, 1998
[modifier]- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 11
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 18
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 23
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 53
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 58
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 79
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 89
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 138
Elle ne pouvait plus continuer. Mais elle avait dit ce qu'elle avait à dire, ces paroles qui ne pouvaient être dites à aucun autre moment que cette nuit, devant ce lac. Comme délivrée d'un aveu, elle parut soudain apaisée. Dans la clarté qui filtrait entre les branches, l'instant se cristallisa en une pièce de jade sur laquelle scintilla une traînée de rosée.
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 149
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 161, 162
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 167
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 183
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 204
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 209
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 215
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 219
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 232
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 235
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 248
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 253
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 256
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 265
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 270
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 338
- Le dit de Tianyi, François Cheng, éd. Albin Michel, 1998 (ISBN 978-2-226-10515-8), p. 348
Le Dialogue, Une passion pour la langue française, 2002
[modifier]- incipit
- Le Dialogue, Une passion pour la langue française (2002), François Cheng, éd. Desclée de Brouwer, 2025 (ISBN 978-2-220-09915-6), p. 7
- Le Dialogue, Une passion pour la langue française (2002), François Cheng, éd. Desclée de Brouwer, 2025 (ISBN 978-2-220-09915-6), p. 12
- Le Dialogue, Une passion pour la langue française (2002), François Cheng, éd. Desclée de Brouwer, 2025 (ISBN 978-2-220-09915-6), p. 12
L'éternité n'est pas de trop, 2002
[modifier]- L'éternité n'est pas de trop (2002), François Cheng, éd. Albin Michel, 2021 (ISBN 978-2-226-12702-0), p. 23, 24
- L'éternité n'est pas de trop (2002), François Cheng, éd. Albin Michel, 2021 (ISBN 978-2-226-12702-0), p. 49
- L'éternité n'est pas de trop (2002), François Cheng, éd. Albin Michel, 2021 (ISBN 978-2-226-12702-0), p. 50
- L'éternité n'est pas de trop (2002), François Cheng, éd. Albin Michel, 2021 (ISBN 978-2-226-12702-0), p. 85, 86
- L'éternité n'est pas de trop (2002), François Cheng, éd. Albin Michel, 2021 (ISBN 978-2-226-12702-0), p. 145, 146
- L'éternité n'est pas de trop (2002), François Cheng, éd. Albin Michel, 2021 (ISBN 978-2-226-12702-0), p. 167
- L'éternité n'est pas de trop (2002), François Cheng, éd. Albin Michel, 2021 (ISBN 978-2-226-12702-0), p. 175
- L'éternité n'est pas de trop (2002), François Cheng, éd. Albin Michel, 2021 (ISBN 978-2-226-12702-0), p. 175
Cinq méditations sur la beauté, 2006
[modifier]- Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017 (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 23
- Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017 (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 31
- Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017 (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 33, 34
- Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017 (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 56, 57
- Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017 (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 63, 64
- Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017 (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 73
- Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017 (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 76
- Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017 (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 119
- Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017 (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 119, 120
- Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017 (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 134, 135
- Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017 (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 135
- Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017 (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 138
- Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017 (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 138
- Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017 (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 140
- Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017 (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 143, 144
Quand reviennent les âmes errantes, 2012
[modifier]- Quand reviennent les âmes errantes (2012), François Cheng, éd. Albin Michel, 2020 (ISBN 978-2-226-45131-6), p. 15
- Quand reviennent les âmes errantes (2012), François Cheng, éd. Albin Michel, 2020 (ISBN 978-2-226-45131-6), p. 29
Sans feu ni lieu, est-ce encore ma vérité depuis mon installation à l’auberge ? Mon lieu, mon feu, c’est Jian-li, c’est Chun-niang. Où qu’ils soient, je suis.
- Quand reviennent les âmes errantes (2012), François Cheng, éd. Albin Michel, 2020 (ISBN 978-2-226-45131-6), p. 38
Que de sanglots réprimés, de larmes ravalées. Je croyais que le Ciel m’avait abandonnée. Voici que l’un après l’autre, deux hommes sont entrés de plain-pied dans ma vie. Le barde venant de la vallée profonde, qui, ayant engrangé les chants de la terre en son âme, fait entendre la résonance céleste. Le chevalier qui vient d’ailleurs, engagé dans la bataille des hommes, qui, après le vin, sort de son gouffre du dragon et répand autour de lui des éclats solaires. En somme, l’un plutôt Yin, l’autre si bien Yang, les deux comblant ma double sensibilité.
- Quand reviennent les âmes errantes (2012), François Cheng, éd. Albin Michel, 2020 (ISBN 978-2-226-45131-6), p. 39, 40
Chacun de notre côté, nous avons traversé les dures épreuves de la vie. Tous trois ensemble, nous avons atteint l’état de l’harmonieuse félicité. Cet état est-il vraiment de ce monde ? Comme Chun-niang, je doutais qu’il pût durer. Nos craintes, hélas, s’avérèrent justes. Un beau matin, elle nous fut enlevée.
- Quand reviennent les âmes errantes (2012), François Cheng, éd. Albin Michel, 2020 (ISBN 978-2-226-45131-6), p. 43
D’un cœur brisé, Jing Ko et moi nous pénétrons ensemble un monde intérieur plein de silence et d’échos, de murmures d’un chant inconsolable qui, étrangement, est seul apte à tant soit peu nous consoler. Notre amitié s’en trouve approfondie, comme purifiée. Un attachement sans condition, sans limite, dans lequel notre dialogue ascensionnel nous hisse à une hauteur d’autant plus franche, plus noble qu’elle est désintéressée, sans souci aucun de nous ménager, de nous plaire.
- Quand reviennent les âmes errantes (2012), François Cheng, éd. Albin Michel, 2020 (ISBN 978-2-226-45131-6), p. 47
Noble amitié, noble amour. Heureux ceux qui connaissent les deux dans le même temps. Si l’amour enseigne le don total et le total désir d’adoration, l’amitié, elle, initie au dialogue à cœur ouvert dans l’infini respect et à l’infini attachement dans la non-possession. Les deux, vraie amitié et vrai amour, s’épaulent, s’éclairent, se haussent, ennoblissant les êtres aimants dans une commune élévation. Moment miraculeux. Si miraculeux qu’il ne saurait se lover dans la durée. Bien nombreux, se tapissant partout, sont les obstacles extérieurs. L’un d’entre eux, en temps voulu, vient en interrompre le cours.
- Quand reviennent les âmes errantes (2012), François Cheng, éd. Albin Michel, 2020 (ISBN 978-2-226-45131-6), p. 51
Toi qui as été justicier, qui as supprimé la vie d’autres personnes, as-tu agi de façon toujours juste ? Eh bien, interroge-toi. Peux-tu continuellement esquiver ta propre mort, continuellement ruser avec elle ? Le temps n’est-il arrivé pour toi d’honorer ton mandat ? Peut-être es-tu venu au monde pour faire face à ce défi ! Peut-être est-ce bien à toi de faire ce qu’il y a à faire !
- Quand reviennent les âmes errantes (2012), François Cheng, éd. Albin Michel, 2020 (ISBN 978-2-226-45131-6), p. 62
Peuvent-ils être comblés, les désirs humains ? Voici, en fin de compte, ma crainte. Quand parle le corps humain, le corps seul, y a-t-il jamais une limite ? De quoi est-il permis à l’homme de jouir ? Que lui est-il donné de supporter ? L’homme déchiré verra-t-il sa déchirure toujours plus béante ? L’amour passion n’est-il pas quelquefois plus violent que la mort ?
- Quand reviennent les âmes errantes (2012), François Cheng, éd. Albin Michel, 2020 (ISBN 978-2-226-45131-6), p. 69
Que je demeure, en silence, le fidèle gardien de l’innocence à trois, de ce jade lumineux que les laves terrestres si tourmentées, ont un jour réussi à engendrer.
- Quand reviennent les âmes errantes (2012), François Cheng, éd. Albin Michel, 2020 (ISBN 978-2-226-45131-6), p. 69
Pourtant nous sommes encore ici, pour un instant encore. Le bref printemps est semé d’orages. Toute douceur est déjà douleur, toute tendresse est déjà violence. Pauvres humains au corps rompu, au cœur brisé, le destin humain n’est point fait pour eux. Déjà, nos appels désespérés rejoignent le lointain grondement. Ils s’y noient, qui les entendra ?
Mais je ne cesserai de parler, tant que je serai sur terre. Moi, femme silencieuse, comblée de joies vécues, étouffée de souffrances tues, à moi l’audace de dire mes sentiments, à moi de tout dire.
- Quand reviennent les âmes errantes (2012), François Cheng, éd. Albin Michel, 2020 (ISBN 978-2-226-45131-6), p. 72, 73
Dans mon désarroi, je lève un instant la tête vers toi. Ciel. Si tu me vois, aie pitié de moi. Aie pitié de l’homme pressé par l’urgence. Avant d’affronter l’effroyable, cette frénésie, cette folie… Aie pitié aussi, toi, Jian-li, si tu peux m’entendre. Nous t’avons offensé ; cela ne vient pas de notre volonté. Je ne doute pas, moi, qu’en fin de compte tu nous auras protégés, préservés.
- Quand reviennent les âmes errantes (2012), François Cheng, éd. Albin Michel, 2020 (ISBN 978-2-226-45131-6), p. 76, 77
Jin Ko, dans ta main la dague, dans la mienne le zhou. Je ne te quitterai pas. Mais seul tu vas affronter le terrible. Voilà que je ne peux m’empêcher de trembler. Trembles-tu ? Tout ce que je pressens : chez moi, lamentation se découvrira incantation. Ma résonance atteindra l’Au-delà, nos âmes errantes y éliront demeure.
- Quand reviennent les âmes errantes (2012), François Cheng, éd. Albin Michel, 2020 (ISBN 978-2-226-45131-6), p. 80
Pourtant cet exaltant moment à trois, nous l’avons connu. Pur morceau de jade, lumineux, transparent, je l’ai gardé au plus intime de moi. Pareillement pour les deux autres. Noble amitié, noble amour. Celui-ci instruit de la passion qui engage corps et âme ; celle-là enseigne l’infini respect, l’infini désintéressement. N’y a-t-il pas un ordre supérieur où le vrai trois est réalisable, corps à corps, âme à âme ?
- Quand reviennent les âmes errantes (2012), François Cheng, éd. Albin Michel, 2020 (ISBN 978-2-226-45131-6), p. 103
Assise. Une rencontre inattendue, 2012
[modifier]J’ai eu le privilège de choisir, à un moment clé de ma vie, mon propre prénom. C’était en 1971, lors de ma naturalisation. À cette occasion, selon la loi française, le naturalisé a le droit d’opter pour un prénom autre que celui qu’il porte depuis sa naissance. S’est imposé à moi, sans que j’aie eu à réfléchir, le prénom François. Celui-ci, certes, a le don de signifier « français », ma nouvelle citoyenneté. Mais la raison la plus déterminante a été que, dix ans auparavant, en 1961, j’avais fait la rencontre du frère universel que tout l’occident connaît, et en qui tout être même venu de loin peut aussi se reconnaître : François d’Assise.
- Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012 (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 9
Cette ville pleinement exposée au soleil, à la fois distante et ouverte, suffisamment élevée pour dominer la plaine, tout en se laissant protéger par le haut mont auquel elle s’adosse, a atteint un degré d’équilibre miraculeusement juste. Attiré sans doute par cet équilibre, le souffle vital qui circule entre ciel et terre y séjourne volontiers, y épandant ses clartés favorables. Surgit alors en moi la conviction provenant de la tradition géomantique : « Un petit coin de terre possédant du génie est à même d’engendrer un génie humain à dimension universelle. »
- Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012 (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 12
La nuit de lune à Assise demeurait cependant redoutable pour l’exilé venu d’Asie. À la vue de la campagne baignée de clarté lustrale, mon sentiment de solitude se transmuait en nostalgie du pays natal. C’est là que, une fois encore, la présence de François m’apparut secourable. Par-dessus mon épaule, sa voix résonna à mon oreille : « Ne sois pas accablé par la tristesse. Songe que cette lumière née de la nuit est dispensée partout et à nous. Elle ne cloisonne pas, elle élève ; elle ne sépare pas, elle réunit. » Et de m’inviter à voir plus loin que le ciel étoilé, à déceler la Présence des présences, qui nous donne à boire un lait autre que celui versé par la Voie lactée, le lait de compassion et de tendresse.
- Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012 (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 28
Cet aspect « populaire », toutefois, ne doit pas nous faire oublier la qualité de précurseur de François dans le domaine de la poésie lyrique. En ce sombre siècle, il était, par son éclat, en amont d’un puissant courant du lyrisme occidental. Le bénéficiaire immédiat de cette révolution n’est autre que Dante, qui évoque ainsi la naissance de François dans sa Divine Comédie : « Surgit au monde un soleil… Qui donc parle de ce lieu ne le nomme point Assise, ce serait peu dire, mais Orient, si proprement il veut parler. » Par la suite, toute une lignée de poètes et d’écrivains se sont inspirés de la vision que révèle le Cantique. Et à partir du XVIIIe siècle, parmi ceux qui sont passés pat Assise, on peut citer Goethe, Chateaubriand, Stendhal, Robert et Elizabeth Browning, Taine, Renan, Rilke, Julien Green, Simone Weil…
- Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012 (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 30, 31
Un jour au jardin de Claire, j’étais seul à jouir, une fois de plus, de l’émouvant paysage ombrien, lorsque arriva un petit groupe. Deux jeunes filles qui se tenaient près du mur sur lequel est gravé le Cantique se mirent à en chanter tout le texte. Après qu’elles eurent fait entendre plusieurs couplets, irrépressiblement, je joignis à leurs voix cristallines la mienne, de basse-baryton. L’effet fut saisissant. L’air vibrait de mots magiques, et nous ne doutions pas que François fût là au milieu de nous, apaisé, heureux.
- Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012 (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 36
Sa bonté non plus n’est pas complaisance mièvre ni tolérance béate. Elle est d’une terrible exigence. Pour que la bonté soit réelle, il faut vaincre en soi, comme nous l’avons déjà dit, tout calcul, tout préjugé, toute répugnance, toute peur. Par ailleurs, François connaît le fond de la nature humaine : sa propension à l’égoïsme, à l’orgueil, à l’envie, à la domination dévastatrice, sa capacité à la méchanceté, à la trahison, à la perversion, à la cruauté sans limites. Lui-même a dû lutter sans relâche pour se surmonter. Combien savait-il que celui qui a opté pour la bonté se devait d’affronter le mal.
- Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012 (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 38, 39
Nous sommes très nombreux aujourd’hui, et pas seulement en Occident, à qualifier François de « grand saint », au risque de l’enfermer dans une image certes glorieuse, mais un temps soit peu convenue. Pour ma part, dès que j’ai appris à le mieux connaître, je l’ai intuitivement appelé « le Grand Vivant ». Je crois que cette appellation dépeint plus justement ce qui constitue sa singularité.
- Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012 (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 41
L’humilité ne signifie nullement je ne sais quel abaissement ou servitude. Reliée à l’humus, donc aux racines vitales, elle est la force même. François cultive cette vertu en connaissance de cause. L’ancien « chevalier » et chef de bande n’oublie pas qu’il avait rêvé de conquête et de gloire. Il a constaté avec quelle facilité l’homme cède à sa morbide volonté de puissance. L’homme ivre du pouvoir de ses muscles et de son cerveau cherche à imposer les lois de ses seuls désirs sans frein, au mépris des lois fondamentale de la Vie. Cela ne fait que le mener à sa propre destruction. Combien François pressent-il ce que Dostoïevski proclamera bien plus tard : « Si Dieu n’est pas, tout est permis. »
- Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012 (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 43
Il ne doute pas encore une fois que la vraie liberté est enracinée dans l’exigeante voie de la donation totale : se faire don pour s’attirer les meilleurs dons qu’on est à même de recevoir à pleines mains. Homme creusé de soif et de faim, François ne néglige aucun don qui s’offre, car tout don, par essence, contient sa promesse de saveur infinie. Aux yeux de ce chantre de la Création, la terre entière se donne à être savourée, en ses amertumes comme en ses délices, celles-ci rendues plus précieuses par celles-là.
- Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012 (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 44
Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, 2013
[modifier]Nous ne nous accommodons pas de la vision selon laquelle l’univers, n’étant que matière, se serait fait sans le savoir, ignorant de bout en bout, durant ces milliards d’années, sa propre existence. Tout en s’ignorant lui-même, il aurait été capable d’engendrer des êtres conscients et agissants, lesquels, l’espace d’un laps de temps infime, l’auraient vu, et su, et aimé, avant de bientôt disparaître. Comme si tout cela n’avait servi à rien… Non, décidément, nous nous inscrivons en faux contre ce nihilisme devenu aujourd’hui lieu commun.
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 16
Nous accordons bien sûr toute sa valeur à la matière sans quoi rien n’existerait. Nous observons aussi sa lente évolution et son éveil à la vie. Mais pour nous, le principe de vie est contenu dès le départ dans l’avènement de l’univers. Et l’Esprit, qui porte ce principe, n’est pas un simple dérivé de la matière. Il participe de l’Origine, et par là de tout le processus d’apparition de la vie, qui nous frappe par sa stupéfiante complexité. Sensibles aux conditions tragiques de notre destin, nous laissons néanmoins la vie nous envahir de toute son insondable épaisseur, flux de promesses inconnues et d’indicibles sources d’émotion.
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 16, 17
Personnellement, j'ai une raison supplémentaire de faire partie des avocats de la vie : je suis venu de ce que jadis on appelait le « tiers-monde ». Nous formions alors la tribu des damnés, des éternels crève-corps, crève-cœur, porteurs de souffrances et de deuils, si mal gâtés que la moindre miette de vie était reçue par nous comme un don inespéré. Les déshérités que nous étions avaient quelque motif de vouer un infini amour à la vie : car de l'existence nous avions bu toute l'eau amère ; nous en avions goûté aussi, de temps à autre, les saveurs inouïes.
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 17
Pour l’heure, tentons tout de même, d’après notre expérience de la vie d’ici, d’imaginer un instant une forme d’existence dans laquelle les êtres ignoreraient totalement la mort. Ils seraient donc toujours là, depuis toujours contemporains. D’ailleurs, les mots tels que « toujours » et « contemporain » n’existeraient probablement pas dans leur vocabulaire, puisque, de fait, le temps serait absent de leur univers. Tout ayant été donné depuis toujours, ils n’auraient pas l’idée d’un écoulement et d’un renouvellement, encore moins celle de la transformation ou de la transfiguration. Tout étant répétable et différable, il n’y aurait chez eux ni élan irrésistible ni désir irrépressible pour une réalisation. Ils n’éprouveraient aucun étonnement, aucune reconnaissance devant l’existence, perçue par eux comme une donnée qui se continuerait indéfiniment, et jamais comme un don inespéré, irremplaçable.
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 20
Ici, au contraire, leur rumeur nous parvient, infiniment émouvante et éclairante, murmures qui sourdent du cœur, paroles proches de l'essence, comme filtrées par la grande épreuve. Car avec les morts nous gagnons à rester tout ouïe : ils ont beaucoup à nous dire. Étant passés par la grande épreuve, ils sont en quelque sorte des initiés. Ils sont à même de repenser et revivre la vie autrement, de jauger la vie à l'aune de l'éternité.
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 34,35
Nous n'ignorons pas cependant la triste réalité : une grande partie de l'humanité est privée de la possibilité de choisir son activité, et accepte un travail à seule fin de « gagner sa vie », situation qui engendre toutes sortes de souffrances et d'injustices. Car l'homme est ainsi réduit à son utilité technique, ce qui est pour lui une mutilation. S'il a naturellement besoin de faire, ce n'est pas seulement au niveau d'une production matérielle et directement utile au plan social, c'est surtout dans la dimension de ce que les Grecs appelaient poïen, qui signifie « faire » au sens de la poïesis, la « création ». C'est par ce « faire » créatif, par le travail en vue d'une réalisation que l'homme donne un sens à sa vie, qu'il devient le « poète » de sa vie. Telle est sa vocation, ce à quoi il est appelé.
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 57
Entre âme et esprit s’établit un rapport complémentaire ou dialectique. Si l’âme est intimement personnelle, l’esprit, lui, a un aspect plus général, plus collectif ; c’est lui qui permet le langage et le raisonnement. Le rôle de l’esprit est central : il contribue à former l’individu et à le situer au cœur du réseau social. L’âme participe de l’essence de chaque être, elle est là, entière, dès avant sa naissance, et elle l’accompagne, toujours entière, jusqu’à son état ultime, même si l’esprit défaille. C’est elle qui, absorbant patiemment tous les dons et les épreuves du corps et de l’esprit, est authentiquement fruit conservant intact ce qui fait l’unicité de chacun.
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 72
Sur les chemins de l’existence, nous nous heurtons à deux mystères fondamentaux, celui de la beauté et celui du mal. La beauté est mystère parce que l’univers n’était pas obligé d’être beau. Or il se trouve qu’il l’est, et cela semble trahir un désir, un appel, une intentionnalité cachée qui ne peut laisser personne indifférent. Le mal est mystère également. Si le mal se présentait à nous sous la seule forme de quelques défauts ou ratages, dus à la difficile marche de la vie, nous l’aurions plus ou moins accepté. Mais, chez les hommes, il atteint un degré si radical qu’il frise l’absolu : quand l’ingéniosité humaine est au service du mal, sa cruauté ne connaît pas de limite. Et la technologie aidant, nous savons maintenant que l’œuvre du mal entreprise par l’homme peut détruire l’ordre de la vie même. Ces deux mystères, qui interfèrent avec notre conscience de la mort, se dressent devant nous comme des défis incontournables que nous avons à relever.
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 78
Toute société humaine est fondée sur quelques fondamentaux, le premier étant l'interdit de l'inceste, mais « Tu ne tueras pas » est le plus fondamental. Aussi, moins de trente ans après la monstrueuse tuerie de la seconde guerre mondiale, lorsque j'ai entendu retentir parmi nous le désinvolte « Il est interdit d'interdire ! », j'ai pris peur. Bien sûr, il faut lutter contre tous les interdits oppressifs et injustices. De là à faire table rase de toute limite, il y a une marge, celle-là même qui sépare la civilisation de la barbarie.
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 94, 95
Confondre la vrai liberté, garante de la dignité humaine, avec un laisser-aller qui serait régi par le seul principe de plaisir relève d’une méprise mortifère. Ce qui m’a fait le plus peur à l’époque, c’est que je n’entendais nulle part les grands intellectuels s’élever pour dénoncer cette ineptie. À lire attentivement plusieurs « maîtres à penser » dont on admirait la superbe intelligence, on s’aperçoit que leurs pensées aboutissaient à la même conclusion : « Tout est permis. » Comment ne pas penser alors à Dostoïevski qui, à la fin du XIXe siècle, effrayé par le nihilisme naissant, avertissait : « Si Dieu n’est pas, tout est permis. »
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 95
Chers amis, au cours de mes précédentes méditations, nous avons pu voir que la vie a imposé la mort corporelle comme une de ses propres lois, cela afin que la vie soit vie, qu'elle soit en devenir. La mort n'étant que la cessation d'un certain état de la vie, elle n'existerait pas si n'existait la vie. La mort corporelle, inéluctable, révèle paradoxalement la vie comme le principe absolu. Il n'y a qu'une seule aventure, celle de la vie. Cette aventure, rien ne peut plus faire qu'elle ne soit advenue dans l'univers et qu'elle ne se poursuive.
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 103
Rappelons-nous la phrase de Jankélévitch : « Si la vie est éphémère, le fait d’avoir vécu une vie éphémère est un fait éternel. »
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 117
Envisager Dieu nous diminue-t-il ? Au contraire, nous intégrant dans la marche de la Voie, cela ne peut que nous grandir. C’est ce qu’avait compris Rainer Maria Rilke, qui écrivait : « Il y a en moi, finalement, une manière et une passion absolument indescriptibles de faire l’expérience de Dieu… Ma vie durant, il ne s’est agi pour moi de rien d’autre que de découvrir et de vérifier cet endroit de mon cœur qui me rendrait capable d’adorer dans tous les temples de la terre ce qui serait le plus grand. »
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 120
Un jour, l'un d'entre nous s'est levé, il est allé vers l'absolu de la vie, il a pris sur lui toutes les douleurs du monde en donnant sa vie, en sorte que même les plus humiliés et les plus suppliciés peuvent, dans leur nuit complète, s'identifier à lui. S'il a fait cela, ce n'était pas pour se complaire dans la souffrance : il s'est laissé clouer sur la croix pour montrer au monde que l'amour absolu est possible, un amour « fort comme la mort », et même plus fort qu'elle, capable de dire de ses propres bourreaux : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. »
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 122, 123
S’agissant de l’avènement de la vie, dès le commencement, le Créateur devait se trouver devant un dilemme. Tout comme nous, il eût souhaité un monde parfait. Pour cela, il n’avait qu’à créer un ensemble d’êtres parfaitement obéissants, de type robot. Il lève la baguette, tous se lèvent ; il baisse la baguette, tous se couchent. On n’est pas alors dans l’ordre de la vie et il ne peut en tirer aucune jouissance. Pout que les vivants parviennent jusqu’à la conscience, au point de pouvoir connaître l’univers créé, au point de pouvoir dialoguer avec le Créateur, il fallait qu’ils soient doués d’intelligence et de liberté. Condition plus nécessaire encore si la Création devait être animée par le principe d’amour. Presque aussitôt surgit un problème qui transforma le processus de la vie en drame : le problème du mal radical.
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 125
Dans cette perspective, le développement de la vie devient une immense aventure, semée de remarquables avancées comme d’imprévisibles périls. Aventure aussi bien pour les humains que pour Dieu. Plus précisément, il faudrait dire que l’aventure des humains devient celle même de Dieu ; si les humains échouaient, ce serait un échec pour lui. Ce Dieu par qui la vie est advenue, par qui la marche de la Voie est assurée n’est pas celui qui s’est contenté de donner une chiquenaude initiale pour mettre en branle l’histoire, comme le disait Pascal du Dieu de Descartes. Non, il est le Dieu futur qui n’aura de cesse d’advenir, comme Moise a pu l’entendre de sa bouche : « Je serai qui Je serai. » Le devenir humain fait partie de son aventure. Il est donc lui-même en devenir.
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 126, 127
C’est pourquoi nous autres humains, au fond de l’abîme creusé par le mal radical, nous entendons la chère voix d’Etty Hillesum, voix frêle mais combien lucide, combien résolue : « Ce sont des temps d’effroi, mon Dieu. Cette nuit pour la première fois, je suis resté éveillée dans le noir, les yeux brûlants, des images de souffrance humaine défilant sans arrêt devant moi. Je vais te promettre une chose, mon Dieu, oh, une broutille : je me garderai de suspendre au jour présent, comme autant de poids, ces angoisses que m’inspire l’avenir ; mais cela demande un certain entraînement… je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas s’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire ; ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider, et ce faisant, nous aider nous-mêmes. »
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 128
Parfois les absents sont là
Plus intensément là
Mêlant au dire humain
Au rire humain
Ce fond de gravité
Que seuls
Ils sauront conserver
Que seuls
Ils sauront dissiper
Trop intensément là
Ils gardent silence encore.
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 145
N’oublie pas ceux qui sont au fond de l’abîme,
Privés de feu, de lampe, de joue consolante,
De main secourable… Ne les oublie pas,
Car eux se souviennent des éclairs de l’enfance,
Des éclats de jeunesse – la vie en échos
Des fontaines, en foulées du vent –, où vont-ils
Si tu les oublies toi, Dieu de souvenance ?
- Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013 (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 146
La vraie gloire est ici, 2015
[modifier]À bout de soif,
une gorgée d'eau...
Toute mort est vie ː
désert-oasis
- La vraie gloire est ici (2015), François Cheng, éd. Gallimard, coll. « nrf », 2015 (ISBN 978-2-07-011208-1), p. 11
Un iris
et tout le créé justifié ;
Un regard
et justifiée toute la vie.
- La vraie gloire est ici (2015), François Cheng, éd. Gallimard, coll. « nrf », 2015 (ISBN 978-2-07-011208-1), p. 22
La soif comme la faim,
Les rires comme les pleurs,
La douceur, les blessures,
La furie, les regrets,
Nous n'en jetterons rien,
Nous les emporterons tous,
Indégradables viatiques,
Pour un très long voyage.
- La vraie gloire est ici (2015), François Cheng, éd. Gallimard, coll. « nrf poésie », 2017 (ISBN 978-2-07-270645-5), p. 105
- La vraie gloire est ici (2015), François Cheng, éd. Gallimard, coll. « nrf poésie », 2017 (ISBN 978-2-07-270645-5), p. 109
L'âme charnelle est d'une autre chair.
Haute flamme par-dessus les sarments,
Pure extase née de l'unique nectar,
Nuage, plus que le vol d'aigle, éthéré,
Lune, plus que les marées, caressante,
Rêve d'enfant pourchassant l'étoile filante,
Cri d'appel rejoignant le souffle originel.
D'une tout autre chair l'âme charnelle.
- La vraie gloire est ici (2015), François Cheng, éd. Gallimard, coll. « nrf poésie », 2017 (ISBN 978-2-07-270645-5), p. 165
Parle-nous,
Pour que plus rien ne soit perdu,
Ni la foudre embrasant les pins,
Ni l’argile chaude aux grillons.
Écoute-nous,
Pour que nos chants à toi dédiés,
Jaillis de la gloire d’un été,
Établissent enfin le royaume.
- La vraie gloire est ici (2015), François Cheng, éd. Gallimard, coll. « nrf », 2015 (ISBN 978-2-07-011208-1), p. 109
De l'âme, 2016
[modifier]Où sommes-nous, en effet ? En France. Ce coin de terre censé être le plus tolérant et le plus libre, où il règne néanmoins comme une « terreur » intellectuelle, visualisée par le ricanement Voltairien. Elle tente d'oblitérer, au nom de l'esprit, en sa compréhension la plus étroite, toute idée de l'âme — considérée comme inférieure et obscurantiste — afin que ne soit pas perturbé le dualisme corps-esprit dans lequel elle se complaît. À la longue, on s'habitue à ce climat confiné, desséchant.
- De l'âme, François Cheng, éd. Albin Michel, 2016 (ISBN 978-2-226-32638-6), p. 11
Lorsqu'on regarde un artiste faire un portrait, on voit qu'il commence par dessiner un ensemble de contours, pour que le visage « prenne chair » dans un espace. Vient le moment magique où, au moyen de quelques traits, il fait apparaître les yeux. Alors une percée se fait, et on plonge dans une profondeur insaisissable. Ce que les deux perles reflètent et diffusent est un véritable monde comparable à un ciel marin de Bretagne, inépuisable jeu d'ombre et de lumière. S'y joue un secret sans cesse révélé qui dépasse la dimension de la chair, au sens organique du mot.
- De l'âme, François Cheng, éd. Albin Michel, 2016 (ISBN 978-2-226-32638-6), p. 25, 26
Vous vous souvenez peut-être de cette parole de la prieure Blanche de la Force dans les Dialogues des carmélites de Bernanos : « Cette simplicité de l'âme, nous consacrons notre vie à l'acquérir, ou à la retrouver si nous l'avons connue, car c'est un don de l'enfance qui le plus souvent ne survit pas à l'enfance… Il faut très longtemps souffrir pour y rentrer, comme tout au bout de la nuit on retrouve une autre aurore… » Ai-je suffisamment souffert au cours de ma longue vie ? Il ne m'appartient pas de le dire, mais il est vrai qu'il m'arrive parfois de retrouver ce sentiment cosmique de mon enfance.
- De l'âme, François Cheng, éd. Albin Michel, 2016 (ISBN 978-2-226-32638-6), p. 28, 29
Âme qui, terreau des désirs, des émotions et de la mémoire, était en nous dès avant notre naissance, en un état qu'on pourrait qualifier de pré-langage et pré-conscience — non sans qu'un chant natif soit déjà là —, et qui nous accompagne jusqu'au bout, lors même que nous serions privés de conscience ou de langage. Toute d'une pièce, indivisible, irréductible, irremplaçable, absorbant en effet les dons du corps et de l'esprit, donc pleinement incarnée, elle est la marque de l'unicité de chacun de nous et, par là, de la vraie dignité de chacun de nous. Elle se révèle l'unique don incarné que chacun de nous puisse laisser.
- De l'âme, François Cheng, éd. Albin Michel, 2016 (ISBN 978-2-226-32638-6), p. 35, 36
Les humains dont l’esprit est frappé d’un handicap seraient-ils donc à reléguer dans une zone d’exclusion signalée par la pancarte « Inutiles » ? Si l’on s’en tient au seul respect des facultés intellectuelles de l’être humain, en oubliant l’âme, telle est bien la conclusion logique. Et alors l’inhumain n’est pas loin, comme on l’a vu avec la stérilisation pratiquée au XXème siècle sur les handicapés dans plusieurs pays, sans parler de leur extermination systématique sous le régime nazi.
- De l'âme, François Cheng, éd. Albin Michel, 2016 (ISBN 978-2-226-32638-6), p. 44
J’entends une voix féminine, issue du fond des âges, qui vient me murmurer à l’oreille : « Le corps est le chantier de l’âme où l’esprit vient faire ses gammes. » Cette phrase, toute de simplicité et de justesse, a été prononcée au XIIème siècle par Hildegarde de Bingen, immense figure spirituelle en qui s’allient une vision cosmique fondée sur l’intuition et l’observation et des dons artistiques exprimés par la peinture, la poésie et le chant. Elle me tend opportunément la main, me proposant une pause, une respiration.
- De l'âme, François Cheng, éd. Albin Michel, 2016 (ISBN 978-2-226-32638-6), p. 50
Oui, la triade corps-âme-esprit est l’intuition peut-être la plus géniale des premiers siècles du christianisme – intuition quasi oubliée par l’Occident qui lui a préféré le dualisme corps-esprit à partir du deuxième millénaire, mais qui reste encore vivante dans l’Orient chrétien.
- De l'âme, François Cheng, éd. Albin Michel, 2016 (ISBN 978-2-226-32638-6), p. 67
À part le bouddhisme dans la version la plus extrême de sa doctrine, toutes les grandes traditions spirituelles ont pour point commun d'affirmer une perspective de l'âme située au-delà de la mort corporelle. Cette affirmation est basée sur l'idée que l'âme de chaque être est reliée au Souffle primordial qui est, je l'ai dit, le principe de Vie même. Compte tenu de ce fait, notre âme, animée par un authentique désir d'être, a le don de nous rappeler — quelle que soit notre « croyance » — combien la vie de chacun participe d'une immense aventure que les Chinois nomment le Tao, la Voie, aventure unique en réalité — il n'y en a pas d'autres — qui connaîtra des transformations mais point de fin, celle de la Vie.
- De l'âme, François Cheng, éd. Albin Michel, 2016 (ISBN 978-2-226-32638-6), p. 69
Et cela ne nous dispense absolument pas de relever le défi radical qui nous est lancé, plus que jamais d’actualité : dévisager le mal. Son œuvre fait irruption dans notre quotidien à travers les attentats, les guerres et la misère de tant d’êtres humains écrasés par la cupidité de quelques-uns. Nous devons solliciter toute la capacité de notre esprit pour analyser cette situation de chaos, sans jamais cesser de sonder la part d’abîme que porte l’âme humaine, afin de pouvoir l’extirper. Car il y a les instances du politique et de l’économie où nous devons défendre les droits de l’intelligence et de la justice, mais il y a aussi ce fond de l’âme humaine qu’ont scruté un Dante et à sa suite un Shakespeare, un Hugo, un Dostoïevski – et tant d’autres encore, notamment celles et ceux qui à l’image du Christ l’ont affronté au prix de leur vie. C’est seulement ainsi que la part de lumière de notre âme aura une chance d’émerger réellement.
- De l'âme, François Cheng, éd. Albin Michel, 2016 (ISBN 978-2-226-32638-6), p. 84
À côté de la beauté du corps, il y a bien une beauté de l’âme. Celle-ci a pour nom « bonté », laquelle, de fait, possède l’essence de la vraie beauté. La beauté du corps ne dure pas ; elle peut aussi être corrompue par la perversion. La bonté, si elle est authentique, n’est pas limitée par le temps, elle est d’une beauté sans mélange. Ce qui m’a permis d’écrire un jour :
La bonté est garante de la qualité de la beauté ;
La beauté, elle, rend la bonté désirable.
- De l'âme, François Cheng, éd. Albin Michel, 2016 (ISBN 978-2-226-32638-6), p. 94, 95
Dans le gouffre tragique d’un monde enténébré, au plus noir de la vie, la moindre lueur est signe de vie, une luciole qui passe, une étoile qui file, un feu qui prend… Je dirais une fois encore que chaque âme, aussi fragile et minime soit-elle, est invitée à témoigner de son vécu, d’un destin entrelacé d’enchantement, d’allégresse, de douleur, de frayeur, de remords, de regrets. Tout est appel, tout est signe. Tel est le sens de la Voie, laquelle doit continuer sa marche de transmutation et reprendre un jour tout ce qui est de Vie.
- De l'âme, François Cheng, éd. Albin Michel, 2016 (ISBN 978-2-226-32638-6), p. 96, 97
- De l'âme, François Cheng, éd. Albin Michel, 2016 (ISBN 978-2-226-32638-6), p. 130, 131
- De l'âme, François Cheng, éd. Albin Michel, 2016 (ISBN 978-2-226-32638-6), p. 131
Enfin le royaume, Quatrains, 2018
[modifier]Bâtir le royaume à mains nues
Au fond de la nuit abyssale
Sur les cailloux entrechoqués
De l’habitable étincelle.
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 34
L’immense nuit du monde
semée de tant d’étoiles,
Prendrait-elle jamais sens
hors de notre regard ?
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 35
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 92
Nous rions nous trinquons, en nous défilent les blessés,
Les meurtris ; nous leur devons d'être en vie, car vivre,
C'est savoir que tout instant vivant est rayon d'or
Sur un océan de ténèbres, c'est savoir dire merci.
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 95
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 96
Le gouffre où la bête a broyé ton innocence,
Il est en nous. Jusqu'au bout, nous te chercherons.
Pour toi, nous gardons ce qui nous reste de tendresse,
Et nous veillons à ce que rien ne nous apaise.
- à Estelle que nous n'oublions pas et à toutes les autres
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 101
Entre eux, entente à demi-mot,
Sans que le mot entier soit dit.
Un jour pourtant, l’un le dira,
Quand l’autre ne sera plus là.
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 103
Homme de blessures faites aux autres,
rongé de remords
Tandis qu’un saint le pousse hors de lui,
la meute le dévore.
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 104
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 105
Au tournant de l’allée un parfum t’arrête,
Ce même parfum qui t’a frôlé un soir :
Où donc ? quand donc ? caillou jeté aux orties…
Ta vie à retrouver dans le fugitif !
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 128
Ce fut malheur quand fut perdue pour nous
la paix de la finitude ;
Notre chair close se vit transpercée
par l'épée de l'infini.
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 140
La mort n'efface rien. Orphée n'aura de cesse
De se retourner, tirant de l'ombre l'aimée.
Le Vide-médian changera tout cri en chant,
Et tout corps déchiré en souffle jaillissant.
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 141
Quand la nuit tire à sa fin, un astre
À l’horizon nous salue encore.
Lui, paisible, a pourtant le cœur lourd,
Témoin de nos corps rongés d’amour.
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 169
Il va droit au-devant du mal radical,
Avec pour seule arme l’élan absolu.
Se mettant dans les pas de son maître, il entre
Dans le règne où la vie donnée ne meurt plus.
- à un héros de notre temps
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 179
Tout cri rejoint le cri originel,
toute souffrance l’initiale souffrance.
Dans le gouffre sans fond, seule la Pitié sans fin
nous relie à La Vie qui toujours recommence.
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 181
Toujours cette soif non étanchée ;
Toujours ce sous-sol non irrigué.
Fruit ni pluie n’est d’un secours. À moins
Qu’au bout de tout la source ne revienne…
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 203
Il est là, depuis toujours là,
étant la Voie même.
Il est là, toujours avec nous,
base même de nos voix.
- Enfin le royaume, Quatrains (2018), François Cheng, éd. Gallimard, 2021 (ISBN 978-2-07-283428-8), p. 204
Divers
[modifier]- « Sagesse de l'âme », Interview de François Cheng, Le Nouveau Magazine littéraire, nº 577, mars 2017, p. 26
Voir aussi
[modifier]- Anne Cheng, sa fille
- Poésie chinoise