François Cheng

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François Cheng
François Cheng, 2004

François Cheng, né le 30 août 1929 à Nanchang dans la province du Jiangxi, est un romancier, poète et calligraphe chinois naturalisé français en 1971. Il est le père de la sinologue Anne Cheng.

Le dit de Tianyi, 1998[modifier]

Avant que tout ne soit perdu, avant que le siècle ne se termine, quelqu’un, du fond de l’insondable argile, a tout de même réussi, par la seule vertu de la parole, à faire don des trésors amassés le long d’une vie « emplie de fureurs et de saveurs ».


Entre-temps, ma petite sœur, cette compagne de jeux, cette complice, qui dormait chaque nuit à côté de moi, un matin n'ouvrit pas les yeux, ne me sourit pas, ne me répondit pas. D'un coup, elle ne fut plus là, plus jamais là, creusant un vide énorme dans la maison et au-dehors. Si grand que fussent le chagrin de mes parents et mon crève-cœur à moi, j'étais pourtant convaincu qu'elle se trouvait quelque part, qu'elle jouait à cache-cache avec moi. Que de fois, au craquement d'un meuble, aux crissements des feuilles sur le sentier, je me suis retourné…


Ce jour-là, donc, plongeant mon regard dans le liquide aux reflets sans fond, légèrement irisé, je vis apparaître la vision de la montagne nuageuse que j’avais captée le matin même. Sans tarder, je me mis à dessiner, m’efforçant d’en restituer aussi bien l’aspect tangible que l’aspect évanescent. Le résultat, hélas ! ne correspondit pas, tant s’en faut, à ce que j’escomptais. Mais je fus conquis par le pouvoir magique du pinceau et de l’encre. Je pressentis que ce serait une arme pour moi. La seule peut-être que je posséderais pour me protéger de la présence écrasante du Dehors.


Mon sentiment, je me gardai de le montrer à l'Amante. Je restais discret au milieu d'autres jeunes qui l'entouraient quelquefois, attirés par sa lumineuse beauté, par sa démarche noble et harmonieuse et ses gestes empreints de grâce, par la voix prenante avec laquelle elle contait les légendes de sa province ou chantait certains airs des héroïnes de l'opéra du Sichuan, et surtout par cet indéfinissable charme qui émanait d'elle, fait à la fois de réserve et de spontanéité. Lorsqu'elle était avec les autres, elle savait aussi bien demeurer silencieuse dans une écoute attentive que s'émerveiller tout d'un coup, avec une fraicheur d'âme communicative, de l'aspect insoupçonné des choses. En sa compagnie, on avait l'impression de voir le monde pour la première fois et en même temps d'être de plain-pied avec une terre familière, cette terre chinoise immémoriale, dans ce qu'elle a de plus pur, de plus fin, de plus vrai.


Ah ! de toute ma vie, je ne retrouverai plus la divine saveur des patates cuites ce soir-là. Où que je me trouve, j’aimerai toujours humer la fumée, tant celle qui évoque la voix plaintive de l’oncle fumeur d’opium, que celle qui fait entendre le rire de l’Amante en train d’attiser le feu.


Cette amitié ardemment vécue me fit prendre conscience que la passion de l'amitié, vécue dans des circonstances exceptionnelles, peut être aussi intense que celle de l'amour.


Un jour, pour exprimer la terre qui m'a nourri, je serai peintre ; inévitablement je rencontrerai la peinture occidentale. Je saurai entrer dans l'intimité d'un Gauguin et d'un Monet, d'un Rembrandt et d'un Vermeer, d'un Giorgione et d'un Tintoret, tous ces grands maîtres qui ont exalté la forme par la couleur. Je comprendrai — avec la curieuse impression d'avoir depuis toujours compris — que là où l'extrême Orient, par réductions successives, cherche à atteindre l'essence insipide où l'intime de soi rejoint l'intime de l'univers, l'extrême Occident, par surabondance physique, exalte la matière, glorifie le visible et, ce faisant, glorifie son propre rêve le plus secret et le plus fou.


Le public d'ordinaire si bruyant écoutait en silence. On eût dit qu'il était en quelque sorte purifié par la figure de cette héroïne pourtant à priori impure ː un serpent. Cet être qui vient du fond de l'univers obscur, qui, à force de désir sincère et de patience concentrée, devient un être humain, une femme à la beauté d'autant plus fascinante qu'elle est d'origine animale.


« Je ne sais pas ce qui adviendra de nous, mais je sais qu'entre nous cette alliance, née à un moment décisif de nos deux vies, est désormais scellée… »
Elle ne pouvait plus continuer. Mais elle avait dit ce qu'elle avait à dire, ces paroles qui ne pouvaient être dites à aucun autre moment que cette nuit, devant ce lac. Comme délivrée d'un aveu, elle parut soudain apaisée. Dans la clarté qui filtrait entre les branches, l'instant se cristallisa en une pièce de jade sur laquelle scintilla une traînée de rosée.


Peu de temps après, il m’annonça sans détour : « Ce que je peux t’apprendre, c’est la grande tradition ancienne. Tu es jeune, tu vis dans un temps ouvert à toutes les influences, certaines viennent de très loin. Mais ce serait regrettable pour toi d’ignorer ces trésors vivants du passé qui ont fait la preuve de leur valeur. D’abord, donc, posséder ce que la tradition offre de meilleur. Comment, Oh ! la voie que tu as déjà suivie : commencer par la calligraphie, continuer par le dessin qui permet de maîtriser la technique du trait, puis s’attaquer à l’art de l’encre pour aboutir enfin à une composition organique dans laquelle le plein incarne la substance des choses et le vide assure la circulation des souffles vitaux, reliant ainsi le fini et l’infini, comme la Création même. »


Le jour de mon départ, le maître m'accompagna jusqu'à la croisée des chemins. Il s'arrêta et dit : « Ce que je pouvais te donner de mieux, je te l'ai donné. A partir de maintenant, suis la Voie, la tienne, et oublie-moi. Ne prends pas la peine de m'écrire. De toute façon, je ne répondrai pas. je m'en irai d'ailleurs bientôt. » Ces paroles, dures à entendre, furent dites non sur un ton sévère, mais avec une douceur paisible dont tout son visage était illuminé, un visage comme transfiguré. Puis, le vieillard se retourna et s'en alla en direction de son ermitage. Sa robe flottait au vent, et son pas était léger. D'un coup, je me transportai à cet instant de mon enfance, quand j'avais vu s'éloigner pour la dernière fois le moine taoïste.


Comme il me serait bon de pouvoir parler une fois encore à ma mère ! Une bonne fois, longuement, infiniment, sans retenue, sans pudeur inutile, comme ça, comme une eau claire qui coule, dire tout ce qui me passe par la tête, par le cœur. La mort même serait douce après. Pourquoi les hommes éprouvent-ils tant de difficulté et de gène pour parler ? Ils parlent plus dans l'absence que dans la présence. Toute une vie de paroles refoulées jusqu'à l'absence suprême, sans rattrapage possible.


La tentation m'étreignit de plonger dans le fleuve, de remonter le cours tel un saumon aveugle, vers l'est, très à l'est, jusqu'à ce que je rejoigne le lieu d'où j'étais venu. N'ayant plus la volonté de continuer, au niveau d'un pont, je tournai vers la gauche car j'avais vu, au fond d'une rue ombragée, une église silencieuse adossée à un ciel parsemé des premières étoiles. Oubliée des hommes, oublieuse d'elle-même, ne sachant plus ce pour quoi elle avait été bâtie, elle était une simple présence, attendant celui qui, inattendu, consentirait à aller vers elle…


Ne pas pouvoir joindre la vie antérieure à la vie présente, ne pas pouvoir les raconter en entier à quelqu’un, pas même à soi, telle est la solitude. Elle en étouffait plus d’un. Je savais que moi-même je faisais partie du lot.


Est-ce tout ? Est-ce bien tout ce que je ressentais devant un visage ? Je savais pertinemment que non. Pour que l'univers, à partir de rien, de la matière la plus informe, après tant d'aveugles tâtonnements, ait abouti à un visage, sans cesse renouvelé, chaque fois singulier, il avait bien fallu qu'il y eût un secret caché quelque part. Pour que le visage soit devenu ce réceptacle où se concentrent tous les sons et tous les sens essentiels, il fallait bien qu'à l'origine ait surgi un incommensurable besoin de voir, d'ouïr, de sentir et de dire, et surtout de réunir le tout sous un seul masque sans lequel le voir, l'ouïr, le sentir et le dire ne seraient que des débris. Et à ce masque vient s'accrocher de temps à autre la beauté, ce qu'on appelle « la beauté » pour exercer son pouvoir.


Je suis allé en Hollande. J’ai vu Rembrandt à Amsterdam et Vermeer à la Haye. Je reconnus en eux deux sommets de la peinture occidentale : la flamme passionnelle de l’un et la musique silencieuse de l’autre.


Plus tard, je comprendrai pourquoi l'Occident était si hanté par le thème du miroir de Narcisse. Arraché au monde crée, s'érigeant en sujet unique, l'homme aimait à se mirer. Après tout, c'était désormais sa seule manière de se voir. Se mirant dans le reflet, il captait sa propre image, et surtout l'image de son pouvoir, nourri d'un esprit affranchi. A force de se contempler et de s'exalter, son regard ainsi exercé n'avait de cesse qu'il ne transformât tout le reste en objet, plus exactement en objet de conquête. Ne reconnaissant plus d'autres sujets autour de lui, il se privait pour longtemps — volontiers ? malgré lui ? — d'interlocuteurs ou de pairs. Pouvait-il réellement échapper à la conscience aiguë de la solitude et de la mort ?


Pour une fois, le peintre d'Arrezzo abandonna son impassibilité lorsqu'il peignit sa mère. Je demeurai longuement en tête à tête avec la Vierge de l'enfantement, dans la chapelle du cimetière de Monterchi, havre de fraîcheur au cœur de l'été bourdonnant de lumière et de senteur. Une femme simple, humaine — si humaine qu'elle avait fini par engendre un Dieu ? — , debout dans sa douloureuse dignité. Sa main posée sur le ventre, à l'endroit où la robe est entrouverte, esquisse un geste de don et en même temps de protection. Mais elle n'avait pas le choix. Déjà les anges ont ouvert la tenture. Il faut qu'elle donne, comme toute mère, et sa robe bleue tombante n'aura plus pour limites que la voûte céleste… Profitant d'un moment où le gardien était absent, je m'approchai de la fresque, caressai la main et la robe. je savais qu'un jour — ma mère n'avait pas eu de tombe —, je peindrais ma fresque à moi. C'est ainsi que je rejoindrais tout.


L'un des deux Français qui faisaient partie du groupe, au visage pâle et à lunettes, me témoigna de la sympathie. Il s'efforçait de m'épargner les efforts qui paraissaient au-dessus de mes capacités physiques. C'était un communiste qui ne s'en cachait pas. En dépit de son sérieux un peu pesant, je me plaisais à converser avec lui, d'autant plus qu'il s'intéressait sincèrement à beaucoup de choses. Il y avait un sujet qu'après quelques échanges j'évitais ː le régime communiste en Chine. L'autre lui vouait une admiration sans bornes, le considérant comme le nouvel espoir de l'humanité. Lui qui d'ordinaire se montrait si attentif, presque humble, lorsque je lui parlais de choses qu'il ne connaissait pas, ici écoutait à peine, sûr de connaître mieux le sujet que moi, puisqu'il lisait L'humanité qui publiait fréquemment des articles sur la Chine. Il essayait même de me convaincre, arguant que pour réussir une telle révolution, des sacrifices étaient indispensables. En parlant, son visage pâle s'émaciait davantage, cependant que ses pommettes rosissaient et que ses yeux se mettaient à briller derrière ses lunettes, pareils à ceux d'un amoureux transi.


C’était en m’accrochant à la lueur bleue que toutes les nuits suivantes je tentais de dominer ma peur. Je communiais avec la souffrance de l’autre qui avait maintenant un visage. Le jeune homme aux yeux fiévreux et aux joues creuses, entre-temps, était devenu mon compagnon. Par allusions successives, il m’avait signifié que son plus grand regret était de devoir quitter cette vie sans avoir connu de femme. Comment le consoler ? Pouvais-je lui dire que tout homme, né d’une mère, a déjà connu la femme. Et sa mère, si elle le savait – elle ne le saura jamais -, le reprendrait volontiers en elle, le réchauffant de sa chair, pour qu’il renaisse. Nuit après nuit, à défaut d’être consolé, je me contraignais par la pensée à devenir consolateur. Le jeune homme avant de disparaitre m’aura fait, à sa manière, un signe de vie. Un signe de la vie.


La chair était triste et la parole grelottante. Et par ailleurs, comment ne pas se laisser entraîner à l’une de ces orgies collectives chez quelque peintre parvenu, où le déguisement et la nudité, obligatoires, s’ingéniaient à inventer des jeux cruels et vains, où le désir, lamentablement rétréci, s’empoisonnait et pourrissait à vue d’œil…


L’homme, taraudé par le fini, s’échine à rejoindre la femme, envahie par l’infini, sans jamais y parvenir. Il lui reste à demeurer cet enfant abandonné qui pleure au bord de l’océan. L’homme s’apaiserait s’il consentait à écouter seulement la musique qui résonne là, en lui et hors de lui – d’écouter humblement la femme devenue un chant trop nostalgique pour être accessible.


L’homme en exil qui contemplait le vaste paysage n’était-il pas l’enfant d’Asie qui avait regardé, à côté de son père, le fleuve Yangzi et qui avait remonté vers d’autres sources. Ici comme autrefois, c’était la même découverte pour lui : à son commencement, le fleuve si long et si large n’est qu’un filet d’eau enfoui sous les herbes impénétrables. Buvant la claire source jaillie d’une roche aménagée pour désaltérer le voyageur, j’avais le cœur gonflé de reconnaissance pour cette terre qui m’avait accueilli, et pour la femme à côté de moi qui en était l’initiatrice.


L'univers tyrannique est plein de fureurs, de frayeurs et de failles. L'humain profite de la moindre brèche laissée par l'inhumain pour germer et pour croître.


« Pourquoi je me suis mis à évoquer ces choses que je n'avais dites à personne ? Je parlais de pardon. Car les révolutionnaires épris de justice deviennent des justiciers de plus en plus implacables. Qui peut encore interrompre cette chaîne de haines et de violences ? Nous ne le pouvons pas. Dieu seul le peut. L'histoire chinoise est jalonnée d'hommes bons et droits, épris de vertu et de sainteté ; beaucoup d'entre eux sont morts en martyrs. Au nom de l'idéal du lettré, au nom du Souffle intègre qui anime L'Univers. Tout cela est grand et honore ce pays. Car sans ces hommes à l'esprit élevé, sans ces martyrs, il n'existerait plus. Mais saura-t-il accueillir aussi quelqu'un qui est venu d'ailleurs et qui a accepté de mourir au nom de l'amour et du pardon?… »


L'éternité n'est pas de trop, 2002[modifier]

Il n’oublie pas qu’en dehors de soigner des malades sa profession principale est tout de même la divination. Celle-ci ne propose-t-elle pas le précepte : « Faire ce que l’humain peut, laisser le Ciel faire le reste » ? En effet, une fois que les conditions et les chances sont réunies, et que l’homme a réalisé ce qui est en son pouvoir, ce qui ne doit pas venir ne viendra pas, et ce qui doit venir viendra.

  • L'éternité n'est pas de trop (2002), François Cheng, éd. Albin Michel, 2021  (ISBN 978-2-226-12702-0), p. 23, 24


Dao-Sheng enfin avance, sans oser la dévisager. Il présente son bol, attend qu’on le remplisse. Au moment de dire merci, il dirige son regard vers elle et voit, si proche, le visage qu’il a porté en lui durant de si longues années ! Cet éclair lui suffit pour retrouver l’image qu’il chérit. A travers la pâleur, à travers la tristesse, à travers les sourcils légèrement tombants et les joues à peine distendues, il retrouve toute la pureté de lignes de son visage et toute la simplicité de son regard qui jadis lui avait brisé le cœur.

  • L'éternité n'est pas de trop (2002), François Cheng, éd. Albin Michel, 2021  (ISBN 978-2-226-12702-0), p. 49


Ce sourire-là, Dao-sheng le connaît. En ce monde humain, il est peut-être même le seul à en avoir subi le charme et le mystère. C’était il y a trente ans. Toute la scène lui revient en son innocente vivacité, en ses moindres détails.

  • L'éternité n'est pas de trop (2002), François Cheng, éd. Albin Michel, 2021  (ISBN 978-2-226-12702-0), p. 50


La main, ce digne organe de la caresse, ce qu’elle caresse ici n’est pas seulement une autre main, mais la caresse même de l’autre. Caressant réciproquement la caresse, les deux partenaires basculent dans un état d’ivresse qui a peut-être été rêvé dans l’enfance, ou alors dans une avant-vie. Les veines entremêlées irriguant le désir se relient aux racines profondes de la vie ; les lignes entrecroisées qui prédisent le destin tendent vers le lointain, jusqu’à rejoindre l’infini des étoiles.

  • L'éternité n'est pas de trop (2002), François Cheng, éd. Albin Michel, 2021  (ISBN 978-2-226-12702-0), p. 85, 86


Dao-sheng, serais-tu comme les autres hommes qui n’aiment de la femme que la peau et la chair ? Sais-tu que la femme n’a pas qu’une chair, mais encore un cœur, qu’elle n’a pas qu’un cœur, mais encore une âme ? Crois-tu en l’âme ? Si je suis vieille et sans attraits apparents, auras-tu la force de braver tous les dangers pour venir vers moi ? Si les bandits, lorsque j’étais leur otage, m’avaient défigurée, aurais-tu prêté encore le serment d’éternité ?

  • L'éternité n'est pas de trop (2002), François Cheng, éd. Albin Michel, 2021  (ISBN 978-2-226-12702-0), p. 145, 146


Taraudé par une irrépressible nostalgie, il a couru le monde, jusqu’au jour où il a compris qu’à l’origine de cette nostalgie était un appel qui, de fait, était le fondement de sa vie. Répondant à cet appel, le voici, volontairement immobile, arbre enraciné dans le sol du cœur, déployant branches et ramures pour recueillir patiemment les dons que dispense l’amour : lumière, brise, rosée, tonnerre salutaire, pluie bienfaisante…

  • L'éternité n'est pas de trop (2002), François Cheng, éd. Albin Michel, 2021  (ISBN 978-2-226-12702-0), p. 167


Peuvent-ils plus en cette nuit de pleine lune qui, ils le savent, symbolise le bonheur de la réunion ? Sans doute, avant la rencontre, leur pensée a-t-elle été frôlée par l’informulé et l’inavoué. Sans doute Dao-Sheng a-t-il vaguement espéré, audace inouïe, une forme inouïe d’intimité. Mais toutes les velléités se sont évanouies dans cette évidence. Dans l’état présent de leurs sentiments, marqués par la pudeur millénaire et la lointaine aspiration, rapprocher leurs corps n’est pas une perspective possible encore.

  • L'éternité n'est pas de trop (2002), François Cheng, éd. Albin Michel, 2021  (ISBN 978-2-226-12702-0), p. 175


Pour eux, plus urgent, plus intense qu’une étreinte qui les mettrait dans la gêne, est le regard qui s’offre, en ce coin perdu de la terre, en cet instant bref sous le ciel, comme le cadeau le plus précieux. C’est lui qui permet de retenir et de faire vivre durablement et sans limites la présence de l’autre.

  • L'éternité n'est pas de trop (2002), François Cheng, éd. Albin Michel, 2021  (ISBN 978-2-226-12702-0), p. 175


Cinq méditations sur la beauté, 2006[modifier]

Nous pourrions imaginer un univers qui ne serait que vrai, sans que la moindre idée de beauté ne vienne l'effleurer. Ce serait un univers uniquement fonctionnel où se déploieraient des éléments indifférenciés, uniformes, qui se mouvraient de façon absolument interchangeable. Nous aurions affaire à un ordre de « robots » et non à celui de la vie. De fait, le camp de concentration du XXe siècle nous a fourni de cet « ordre » une image monstrueuse.

  • Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017  (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 23


L’univers n’est pas obligé d’être beau, mais il est beau ; cela signifierait-il quelque chose de nous ? La beauté ne serait-elle qu’un surplus, un superflu, un ajout ornemental, une sorte de « cerise sur le gâteau » ? Ou s’enracine-t-elle dans un sol plus originel, obéissant à quelque intentionnalité de nature plus ontologique ?

  • Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017  (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 31


Que la « moisissure » se mette à fonctionner en évoluant, il y a de quoi s'étonner. Qu'elle réussisse à durer en se transmettant, il y a de quoi s'étonner davantage. Qu'elle tende, irrépressiblement dirait-on, vers la beauté il y a de quoi s'ébahir. Au petit bonheur la chance donc, la matière, un beau jour, est devenu belle. À moins que dès le début, la matière ait contenu, en potentialité, une promesse de beauté, une capacité à la beauté ?

  • Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017  (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 33, 34


Cette « beauté » qui relève de l'avoir, il est vrai qu'elle est omniprésente dans les sociétés vouées à la consommation. En soi, son existence se justifie ; son usage pernicieux la dénature. En définitive, on peut dire qu'une beauté artificielle, dégradée en valeur d'échange ou en pouvoir de conquête, n'atteint jamais l'état de communion et d'amour qui, en fin de compte, devrait être la raison d'exister de la beauté. Au contraire, elle signifie toujours un jeu de dupes, de destruction et de mort. La « laideur d'âme » qui la mine lui enlève toute chance de demeurer « belle » et d'entrer dans le sens de la vie ouverte.

  • Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017  (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 56, 57


Le visage est ce trésor unique que chacun offre au monde. C'est bien en terme d'offrande, ou d'ouverture, qu'il convient de parler du visage. Car le mystère et la beauté d'un visage, en fin de compte, ne peuvent être appréhendés et révélés que par d'autres regards, ou par une lumière autre. À ce propos, admirons ce beau mot de visage en français. Il suggère un paysage qui se livre et se déploie, et, en lien avec ce déploiement, l'idée d'un vis-à-vis.

  • Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017  (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 63, 64


Pourquoi ne pas alors signaler qu'en français aussi, phonétiquement, il existe un lien intime entre beauté et bonté ? Ces deux mots viennent du latin bellus et bonnus, lesquels dérivent de fait d'une racine indo-européenne commune : dwenos. Je n'oublie pas non plus qu'en grec ancien, un même terme, kalosagathos, contient et l'idée de beau (kalos) et l'idée de bon (agathos).

  • Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017  (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 73


Quand l’authenticité de la beauté est garantie par la bonté, on est dans l’état suprême de la vérité, celle qui va, répétons-le, dans le sens de la vie ouverte, celle à laquelle on aspire comme à une chose qui se justifie en soi. Ce qui se justifie en soi dans l’ordre de la vie est bien la beauté qui, s’élevant vers l’état de joie et de liberté, permet à la bonté même de dépasser la simple notion de devoir. La beauté est la noblesse du bien, le plaisir du bien, la jouissance du bien, le rayonnement même du bien.

  • Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017  (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 76


Jusqu’au début du XXe siècle, la création artistique fut placée sous le signe du beau. Les canons de la beauté pouvaient se modifier suivant les époques, le propos de l’art demeurait le même : célébrer la beauté, la révéler, créer du beau. Vers la fin du XIXe siècle déjà, et tout au long du XXe siècle, plusieurs facteurs se sont conjugués pour changer cette donne : la laideur des grandes villes, résultat de l’industrialisation forcenée, la conscience d’une « modernité » basée sur l’idée de « la mort de Dieu », l’effondrement de l’humanisme provoqué par les successives tragédies au niveau planétaire. Tous ces éléments ont bouleversé la conception traditionnelle de l’art, lequel ne se limite plus à l’exaltation d’un beau reconnu comme tel.

  • Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017  (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 119


Par une sorte d’expressionnisme généralisé, la création artistique, à l’instar de la littérature qui a connu un éveil plus tôt, entend avoir affaire à toute la réalité des vivants et à tout l’imaginaire de l’homme. N’ayant plus pour seule visée le beau, sauf sur le plan stylistique, elle n’hésite pas à avoir recours aux ruptures et aux déformations les plus extrêmes.

  • Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017  (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 119, 120


Chez Cézanne, la beauté est formée de rencontres à tous les niveaux. Au niveau de la nature représentée, c’est la rencontre entre le caché et le manifesté, entre le mouvant et la fixité ; au niveau de l’agir de l’artiste, c’est la rencontre entre les touches apposées, entre les couleurs appliquées. Et au-dessus de cet ensemble, il y a la rencontre décisive entre l’esprit de l’homme et celui du paysage à un moment privilégié, avec dans l’intervalle ce quelque chose de tremblant, de vibrant, d’inachevé, comme si l’artiste se faisait réserve ou accueil, en attendant la venue de quelque visiteur qui sache habiter ce qui est capté, offert.

  • Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017  (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 134, 135


Oui, à l’aube du XXe siècle, se dresse, en Occident, cette figure singulière avec qui, par-dessus les siècles, les grands maîtres des Song et des Yuan viendraient volontiers converser. Indéniablement, l’œuvre de Cézanne est la plus proche de la grande voie du paysage en Chine. Elle a assez d’envergure pour être le lieu de jonction où les deux traditions peuvent se reconnaître et se féconder, et ceci dans la perspective d’un commun renouvellement. Car, du côté de l’Occident, le cubisme n’a exploité qu’une part superficielle de toute la richesse contenue dans cette œuvre.

  • Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017  (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 135


En revanche, lorsque l’artiste s’éloigne de la vérité objective, il crée une œuvre où la ressemblance n’est qu’artifice, illusion, simulacre. Cet art du trompe-l’œil est condamné par Platon ; ainsi seront exclus de la Cité idéale, telle que le philosophe la pense dans La République, peintres et poètes.

  • Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017  (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 138


Aristote rejette cette dichotomie opérée par Platon, et soutient dans sa Poétique que le principe de tous les arts est dans la mimésis. Le philosophe sait que l’art passe par la forme à travers une matière, que l’artiste travaillant la matière pour lui donner une forme sera forcément amené à maîtriser matière et forme, et à les connaître. Ce qui lu permet d’affirmer que le travail de la mimésis est un processus de connaissance.

  • Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017  (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 138


Par-delà les paysages et les corps, l’art occidental est parmi tous les arts du monde celui qui a le plus dévisagé le visage, le plus scruté toutes les facettes de son mystère. Mystère de sa beauté émouvante, mystère non moins hallucinant de sa capacité à glisser vers les hideuses grimaces. Entre beauté et hideur se concentre sur un visage toute une gamme d’expressions à travers lesquelles la vie irrévélée cherche à se dire : tendresse, ravissement, jubilation, élan et quête, extase, solitude, mélancolie, colère, désolation, désespoir… Parmi tous ceux qui ont sondé ce mystère, Rembrandt, qui vient après les grands Renaissants, est certainement digne d’occuper la place la plus éminente.

  • Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017  (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 140


Quant à la finalité du beau, du moins celui que produit l’art – un art qui, de fait, tire son essence de la beauté contenue dans la Nature -, l’homme chinois de la haute époque ne doute pas que là se trouve la vie la plus vraie que le destin terrestre permette de rejoindre. La finalité de la beauté artistique en son état le plus élevé est plus que plaisir esthétique ; elle est de donner à vivre. Le grand peintre Guo Xi, du XIe siècle, ne disait-il pas que « nombre de tableaux sont là pour être regardés, mais les meilleurs sont ceux qui offrent l’espace médiumnique pour qu’on puisse y séjourner indéfiniment » ? En ce séjour d’un autre ordre, le mouvement signifie réintégrer l’Invisible.

  • Cinq méditations sur la beauté (2006), François Cheng, éd. Albin Michel, 2017  (ISBN 978-2-226-40042-0), p. 143, 144


Assise. Une rencontre inattendue, 2012[modifier]

J’ai eu le privilège de choisir, à un moment clé de ma vie, mon propre prénom. C’était en 1971, lors de ma naturalisation. À cette occasion, selon la loi française, le naturalisé a le droit d’opter pour un prénom autre que celui qu’il porte depuis sa naissance. S’est imposé à moi, sans que j’aie eu à réfléchir, le prénom François. Celui-ci, certes, a le don de signifier « français », ma nouvelle citoyenneté. Mais la raison la plus déterminante a été que, dix ans auparavant, en 1961, j’avais fait la rencontre du frère universel que tout l’occident connaît, et en qui tout être même venu de loin peut aussi se reconnaître : François d’Assise.

  • Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012  (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 9


Cette ville pleinement exposée au soleil, à la fois distante et ouverte, suffisamment élevée pour dominer la plaine, tout en se laissant protéger par le haut mont auquel elle s’adosse, a atteint un degré d’équilibre miraculeusement juste. Attiré sans doute par cet équilibre, le souffle vital qui circule entre ciel et terre y séjourne volontiers, y épandant ses clartés favorables. Surgit alors en moi la conviction provenant de la tradition géomantique : « Un petit coin de terre possédant du génie est à même d’engendrer un génie humain à dimension universelle. »

  • Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012  (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 12


La nuit de lune à Assise demeurait cependant redoutable pour l’exilé venu d’Asie. À la vue de la campagne baignée de clarté lustrale, mon sentiment de solitude se transmuait en nostalgie du pays natal. C’est là que, une fois encore, la présence de François m’apparut secourable. Par-dessus mon épaule, sa voix résonna à mon oreille : « Ne sois pas accablé par la tristesse. Songe que cette lumière née de la nuit est dispensée partout et à nous. Elle ne cloisonne pas, elle élève ; elle ne sépare pas, elle réunit. » Et de m’inviter à voir plus loin que le ciel étoilé, à déceler la Présence des présences, qui nous donne à boire un lait autre que celui versé par la Voie lactée, le lait de compassion et de tendresse.

  • Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012  (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 28


Cet aspect « populaire », toutefois, ne doit pas nous faire oublier la qualité de précurseur de François dans le domaine de la poésie lyrique. En ce sombre siècle, il était, par son éclat, en amont d’un puissant courant du lyrisme occidental. Le bénéficiaire immédiat de cette révolution n’est autre que Dante, qui évoque ainsi la naissance de François dans sa Divine Comédie : « Surgit au monde un soleil… Qui donc parle de ce lieu ne le nomme point Assise, ce serait peu dire, mais Orient, si proprement il veut parler. » Par la suite, toute une lignée de poètes et d’écrivains se sont inspirés de la vision que révèle le Cantique. Et à partir du XVIIIe siècle, parmi ceux qui sont passés pat Assise, on peut citer Goethe, Chateaubriand, Stendhal, Robert et Elizabeth Browning, Taine, Renan, Rilke, Julien Green, Simone Weil

  • Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012  (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 30, 31


Un jour au jardin de Claire, j’étais seul à jouir, une fois de plus, de l’émouvant paysage ombrien, lorsque arriva un petit groupe. Deux jeunes filles qui se tenaient près du mur sur lequel est gravé le Cantique se mirent à en chanter tout le texte. Après qu’elles eurent fait entendre plusieurs couplets, irrépressiblement, je joignis à leurs voix cristallines la mienne, de basse-baryton. L’effet fut saisissant. L’air vibrait de mots magiques, et nous ne doutions pas que François fût là au milieu de nous, apaisé, heureux.

  • Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012  (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 36


Sa bonté non plus n’est pas complaisance mièvre ni tolérance béate. Elle est d’une terrible exigence. Pour que la bonté soit réelle, il faut vaincre en soi, comme nous l’avons déjà dit, tout calcul, tout préjugé, toute répugnance, toute peur. Par ailleurs, François connaît le fond de la nature humaine : sa propension à l’égoïsme, à l’orgueil, à l’envie, à la domination dévastatrice, sa capacité à la méchanceté, à la trahison, à la perversion, à la cruauté sans limites. Lui-même a dû lutter sans relâche pour se surmonter. Combien savait-il que celui qui a opté pour la bonté se devait d’affronter le mal.

  • Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012  (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 38, 39


Nous sommes très nombreux aujourd’hui, et pas seulement en Occident, à qualifier François de « grand saint », au risque de l’enfermer dans une image certes glorieuse, mais un temps soit peu convenue. Pour ma part, dès que j’ai appris à le mieux connaître, je l’ai intuitivement appelé « le Grand Vivant ». Je crois que cette appellation dépeint plus justement ce qui constitue sa singularité.

  • Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012  (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 41


L’humilité ne signifie nullement je ne sais quel abaissement ou servitude. Reliée à l’humus, donc aux racines vitales, elle est la force même. François cultive cette vertu en connaissance de cause. L’ancien « chevalier » et chef de bande n’oublie pas qu’il avait rêvé de conquête et de gloire. Il a constaté avec quelle facilité l’homme cède à sa morbide volonté de puissance. L’homme ivre du pouvoir de ses muscles et de son cerveau cherche à imposer les lois de ses seuls désirs sans frein, au mépris des lois fondamentale de la Vie. Cela ne fait que le mener à sa propre destruction. Combien François pressent-il ce que Dostoïevski proclamera bien plus tard : « Si Dieu n’est pas, tout est permis. »

  • Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012  (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 43


Il ne doute pas encore une fois que la vraie liberté est enracinée dans l’exigeante voie de la donation totale : se faire don pour s’attirer les meilleurs dons qu’on est à même de recevoir à pleines mains. Homme creusé de soif et de faim, François ne néglige aucun don qui s’offre, car tout don, par essence, contient sa promesse de saveur infinie. Aux yeux de ce chantre de la Création, la terre entière se donne à être savourée, en ses amertumes comme en ses délices, celles-ci rendues plus précieuses par celles-là.

  • Assise. Une rencontre inattendue, François Cheng, éd. Albin Michel, 2012  (ISBN 978-2-226-25192-3), p. 44


Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, 2013[modifier]

Nous ne nous accommodons pas de la vision selon laquelle l’univers, n’étant que matière, se serait fait sans le savoir, ignorant de bout en bout, durant ces milliards d’années, sa propre existence. Tout en s’ignorant lui-même, il aurait été capable d’engendrer des êtres conscients et agissants, lesquels, l’espace d’un laps de temps infime, l’auraient vu, et su, et aimé, avant de bientôt disparaître. Comme si tout cela n’avait servi à rien… Non, décidément, nous nous inscrivons en faux contre ce nihilisme devenu aujourd’hui lieu commun.

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 16


Nous accordons bien sûr toute sa valeur à la matière sans quoi rien n’existerait. Nous observons aussi sa lente évolution et son éveil à la vie. Mais pour nous, le principe de vie est contenu dès le départ dans l’avènement de l’univers. Et l’Esprit, qui porte ce principe, n’est pas un simple dérivé de la matière. Il participe de l’Origine, et par là de tout le processus d’apparition de la vie, qui nous frappe par sa stupéfiante complexité. Sensibles aux conditions tragiques de notre destin, nous laissons néanmoins la vie nous envahir de toute son insondable épaisseur, flux de promesses inconnues et d’indicibles sources d’émotion.

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 16, 17


Personnellement, j'ai une raison supplémentaire de faire partie des avocats de la vie : je suis venu de ce que jadis on appelait le « tiers-monde ». Nous formions alors la tribu des damnés, des éternels crève-corps, crève-cœur, porteurs de souffrances et de deuils, si mal gâtés que la moindre miette de vie était reçue par nous comme un don inespéré. Les déshérités que nous étions avaient quelque motif de vouer un infini amour à la vie : car de l'existence nous avions bu toute l'eau amère ; nous en avions goûté aussi, de temps à autre, les saveurs inouïes.

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 17


Pour l’heure, tentons tout de même, d’après notre expérience de la vie d’ici, d’imaginer un instant une forme d’existence dans laquelle les êtres ignoreraient totalement la mort. Ils seraient donc toujours là, depuis toujours contemporains. D’ailleurs, les mots tels que « toujours » et « contemporain » n’existeraient probablement pas dans leur vocabulaire, puisque, de fait, le temps serait absent de leur univers. Tout ayant été donné depuis toujours, ils n’auraient pas l’idée d’un écoulement et d’un renouvellement, encore moins celle de la transformation ou de la transfiguration. Tout étant répétable et différable, il n’y aurait chez eux ni élan irrésistible ni désir irrépressible pour une réalisation. Ils n’éprouveraient aucun étonnement, aucune reconnaissance devant l’existence, perçue par eux comme une donnée qui se continuerait indéfiniment, et jamais comme un don inespéré, irremplaçable.

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 20


Ici, au contraire, leur rumeur nous parvient, infiniment émouvante et éclairante, murmures qui sourdent du cœur, paroles proches de l'essence, comme filtrées par la grande épreuve. Car avec les morts nous gagnons à rester tout ouïe : ils ont beaucoup à nous dire. Étant passés par la grande épreuve, ils sont en quelque sorte des initiés. Ils sont à même de repenser et revivre la vie autrement, de jauger la vie à l'aune de l'éternité.

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 34,35


Nous n'ignorons pas cependant la triste réalité : une grande partie de l'humanité est privée de la possibilité de choisir son activité, et accepte un travail à seule fin de « gagner sa vie », situation qui engendre toutes sortes de souffrances et d'injustices. Car l'homme est ainsi réduit à son utilité technique, ce qui est pour lui une mutilation. S'il a naturellement besoin de faire, ce n'est pas seulement au niveau d'une production matérielle et directement utile au plan social, c'est surtout dans la dimension de ce que les Grecs appelaient poïen, qui signifie « faire » au sens de la poïesis, la « création ». C'est par ce « faire » créatif, par le travail en vue d'une réalisation que l'homme donne un sens à sa vie, qu'il devient le « poète » de sa vie. Telle est sa vocation, ce à quoi il est appelé.

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 57


Entre âme et esprit s’établit un rapport complémentaire ou dialectique. Si l’âme est intimement personnelle, l’esprit, lui, a un aspect plus général, plus collectif ; c’est lui qui permet le langage et le raisonnement. Le rôle de l’esprit est central : il contribue à former l’individu et à le situer au cœur du réseau social. L’âme participe de l’essence de chaque être, elle est là, entière, dès avant sa naissance, et elle l’accompagne, toujours entière, jusqu’à son état ultime, même si l’esprit défaille. C’est elle qui, absorbant patiemment tous les dons et les épreuves du corps et de l’esprit, est authentiquement fruit conservant intact ce qui fait l’unicité de chacun.

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 72


Sur les chemins de l’existence, nous nous heurtons à deux mystères fondamentaux, celui de la beauté et celui du mal. La beauté est mystère parce que l’univers n’était pas obligé d’être beau. Or il se trouve qu’il l’est, et cela semble trahir un désir, un appel, une intentionnalité cachée qui ne peut laisser personne indifférent. Le mal est mystère également. Si le mal se présentait à nous sous la seule forme de quelques défauts ou ratages, dus à la difficile marche de la vie, nous l’aurions plus ou moins accepté. Mais, chez les hommes, il atteint un degré si radical qu’il frise l’absolu : quand l’ingéniosité humaine est au service du mal, sa cruauté ne connaît pas de limite. Et la technologie aidant, nous savons maintenant que l’œuvre du mal entreprise par l’homme peut détruire l’ordre de la vie même. Ces deux mystères, qui interfèrent avec notre conscience de la mort, se dressent devant nous comme des défis incontournables que nous avons à relever.

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 78


Toute société humaine est fondée sur quelques fondamentaux, le premier étant l'interdit de l'inceste, mais « Tu ne tueras pas » est le plus fondamental. Aussi, moins de trente ans après la monstrueuse tuerie de la seconde guerre mondiale, lorsque j'ai entendu retentir parmi nous le désinvolte « Il est interdit d'interdire ! », j'ai pris peur. Bien sûr, il faut lutter contre tous les interdits oppressifs et injustices. De là à faire table rase de toute limite, il y a une marge, celle-là même qui sépare la civilisation de la barbarie.

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 94, 95


Confondre la vrai liberté, garante de la dignité humaine, avec un laisser-aller qui serait régi par le seul principe de plaisir relève d’une méprise mortifère. Ce qui m’a fait le plus peur à l’époque, c’est que je n’entendais nulle part les grands intellectuels s’élever pour dénoncer cette ineptie. À lire attentivement plusieurs « maîtres à penser » dont on admirait la superbe intelligence, on s’aperçoit que leurs pensées aboutissaient à la même conclusion : « Tout est permis. » Comment ne pas penser alors à Dostoïevski qui, à la fin du XIXe siècle, effrayé par le nihilisme naissant, avertissait : « Si Dieu n’est pas, tout est permis. »

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 95


Chers amis, au cours de mes précédentes méditations, nous avons pu voir que la vie a imposé la mort corporelle comme une de ses propres lois, cela afin que la vie soit vie, qu'elle soit en devenir. La mort n'étant que la cessation d'un certain état de la vie, elle n'existerait pas si n'existait la vie. La mort corporelle, inéluctable, révèle paradoxalement la vie comme le principe absolu. Il n'y a qu'une seule aventure, celle de la vie. Cette aventure, rien ne peut plus faire qu'elle ne soit advenue dans l'univers et qu'elle ne se poursuive.

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 103


Rappelons-nous la phrase de Jankélévitch : « Si la vie est éphémère, le fait d’avoir vécu une vie éphémère est un fait éternel. »

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 117


Envisager Dieu nous diminue-t-il ? Au contraire, nous intégrant dans la marche de la Voie, cela ne peut que nous grandir. C’est ce qu’avait compris Rainer Maria Rilke, qui écrivait : « Il y a en moi, finalement, une manière et une passion absolument indescriptibles de faire l’expérience de Dieu… Ma vie durant, il ne s’est agi pour moi de rien d’autre que de découvrir et de vérifier cet endroit de mon cœur qui me rendrait capable d’adorer dans tous les temples de la terre ce qui serait le plus grand. »

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 120


Un jour, l'un d'entre nous s'est levé, il est allé vers l'absolu de la vie, il a pris sur lui toutes les douleurs du monde en donnant sa vie, en sorte que même les plus humiliés et les plus suppliciés peuvent, dans leur nuit complète, s'identifier à lui. S'il a fait cela, ce n'était pas pour se complaire dans la souffrance : il s'est laissé clouer sur la croix pour montrer au monde que l'amour absolu est possible, un amour « fort comme la mort », et même plus fort qu'elle, capable de dire de ses propres bourreaux : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. »

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 122, 123


S’agissant de l’avènement de la vie, dès le commencement, le Créateur devait se trouver devant un dilemme. Tout comme nous, il eût souhaité un monde parfait. Pour cela, il n’avait qu’à créer un ensemble d’êtres parfaitement obéissants, de type robot. Il lève la baguette, tous se lèvent ; il baisse la baguette, tous se couchent. On n’est pas alors dans l’ordre de la vie et il ne peut en tirer aucune jouissance. Pout que les vivants parviennent jusqu’à la conscience, au point de pouvoir connaître l’univers créé, au point de pouvoir dialoguer avec le Créateur, il fallait qu’ils soient doués d’intelligence et de liberté. Condition plus nécessaire encore si la Création devait être animée par le principe d’amour. Presque aussitôt surgit un problème qui transforma le processus de la vie en drame : le problème du mal radical.

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 125


Dans cette perspective, le développement de la vie devient une immense aventure, semée de remarquables avancées comme d’imprévisibles périls. Aventure aussi bien pour les humains que pour Dieu. Plus précisément, il faudrait dire que l’aventure des humains devient celle même de Dieu ; si les humains échouaient, ce serait un échec pour lui. Ce Dieu par qui la vie est advenue, par qui la marche de la Voie est assurée n’est pas celui qui s’est contenté de donner une chiquenaude initiale pour mettre en branle l’histoire, comme le disait Pascal du Dieu de Descartes. Non, il est le Dieu futur qui n’aura de cesse d’advenir, comme Moise a pu l’entendre de sa bouche : « Je serai qui Je serai. » Le devenir humain fait partie de son aventure. Il est donc lui-même en devenir.

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 126, 127


C’est pourquoi nous autres humains, au fond de l’abîme creusé par le mal radical, nous entendons la chère voix d’Etty Hillesum, voix frêle mais combien lucide, combien résolue : « Ce sont des temps d’effroi, mon Dieu. Cette nuit pour la première fois, je suis resté éveillée dans le noir, les yeux brûlants, des images de souffrance humaine défilant sans arrêt devant moi. Je vais te promettre une chose, mon Dieu, oh, une broutille : je me garderai de suspendre au jour présent, comme autant de poids, ces angoisses que m’inspire l’avenir ; mais cela demande un certain entraînement… je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas s’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire ; ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider, et ce faisant, nous aider nous-mêmes. »

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 128


Parfois les absents sont là
Plus intensément là
Mêlant au dire humain
Au rire humain
Ce fond de gravité
Que seuls
Ils sauront conserver
Que seuls
Ils sauront dissiper
Trop intensément là
Ils gardent silence encore.

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 145


N’oublie pas ceux qui sont au fond de l’abîme,
Privés de feu, de lampe, de joue consolante,
De main secourable… Ne les oublie pas,
Car eux se souviennent des éclairs de l’enfance,
Des éclats de jeunesse – la vie en échos
Des fontaines, en foulées du vent –, où vont-ils

Si tu les oublies toi, Dieu de souvenance ?

  • Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, François Cheng, éd. Albin Michel, 2013  (ISBN 978-2-226-25191-6), p. 146


La vraie gloire est ici, 2015[modifier]

La soif comme la faim,
Les rires comme les pleurs,
La douceur, les blessures,
La furie, les regrets,
Nous n'en jetterons rien,
Nous les emporterons tous,
Indégradables viatiques,
Pour un très long voyage.

  • La vraie gloire est ici (2015), François Cheng, éd. Gallimard, coll. « nrf poésie », 2017  (ISBN 978-2-07-270645-5), p. 105


Vraie Lumière,
Celle qui jaillit de la Nuit ;
Et vraie Nuit,
Celle d'où jaillit la Lumière.

  • La vraie gloire est ici (2015), François Cheng, éd. Gallimard, coll. « nrf poésie », 2017  (ISBN 978-2-07-270645-5), p. 109


L'âme charnelle est d'une autre chair.

Haute flamme par-dessus les sarments,
Pure extase née de l'unique nectar,
Nuage, plus que le vol d'aigle, éthéré,
Lune, plus que les marées, caressante,
Rêve d'enfant pourchassant l'étoile filante,
Cri d'appel rejoignant le souffle originel.
D'une tout autre chair l'âme charnelle.

  • La vraie gloire est ici (2015), François Cheng, éd. Gallimard, coll. « nrf poésie », 2017  (ISBN 978-2-07-270645-5), p. 165


De l'âme, 2016[modifier]

Où sommes-nous, en effet ? En France. Ce coin de terre censé être le plus tolérant et le plus libre, où il règne néanmoins comme une « terreur » intellectuelle, visualisée par le ricanement Voltairien. Elle tente d'oblitérer, au nom de l'esprit, en sa compréhension la plus étroite, toute idée de l'âme — considérée comme inférieure et obscurantiste — afin que ne soit pas perturbé le dualisme corps-esprit dans lequel elle se complaît. À la longue, on s'habitue à ce climat confiné, desséchant.


Lorsqu'on regarde un artiste faire un portrait, on voit qu'il commence par dessiner un ensemble de contours, pour que le visage « prenne chair » dans un espace. Vient le moment magique où, au moyen de quelques traits, il fait apparaître les yeux. Alors une percée se fait, et on plonge dans une profondeur insaisissable. Ce que les deux perles reflètent et diffusent est un véritable monde comparable à un ciel marin de Bretagne, inépuisable jeu d'ombre et de lumière. S'y joue un secret sans cesse révélé qui dépasse la dimension de la chair, au sens organique du mot.


Vous vous souvenez peut-être de cette parole de la prieure Blanche de la Force dans les Dialogues des carmélites de Bernanos : « Cette simplicité de l'âme, nous consacrons notre vie à l'acquérir, ou à la retrouver si nous l'avons connue, car c'est un don de l'enfance qui le plus souvent ne survit pas à l'enfance… Il faut très longtemps souffrir pour y rentrer, comme tout au bout de la nuit on retrouve une autre aurore… » Ai-je suffisamment souffert au cours de ma longue vie ? Il ne m'appartient pas de le dire, mais il est vrai qu'il m'arrive parfois de retrouver ce sentiment cosmique de mon enfance.


Âme qui, terreau des désirs, des émotions et de la mémoire, était en nous dès avant notre naissance, en un état qu'on pourrait qualifier de pré-langage et pré-conscience — non sans qu'un chant natif soit déjà là —, et qui nous accompagne jusqu'au bout, lors même que nous serions privés de conscience ou de langage. Toute d'une pièce, indivisible, irréductible, irremplaçable, absorbant en effet les dons du corps et de l'esprit, donc pleinement incarnée, elle est la marque de l'unicité de chacun de nous et, par là, de la vraie dignité de chacun de nous. Elle se révèle l'unique don incarné que chacun de nous puisse laisser.


Les humains dont l’esprit est frappé d’un handicap seraient-ils donc à reléguer dans une zone d’exclusion signalée par la pancarte « Inutiles » ? Si l’on s’en tient au seul respect des facultés intellectuelles de l’être humain, en oubliant l’âme, telle est bien la conclusion logique. Et alors l’inhumain n’est pas loin, comme on l’a vu avec la stérilisation pratiquée au XXème siècle sur les handicapés dans plusieurs pays, sans parler de leur extermination systématique sous le régime nazi.


J’entends une voix féminine, issue du fond des âges, qui vient me murmurer à l’oreille : « Le corps est le chantier de l’âme où l’esprit vient faire ses gammes. » Cette phrase, toute de simplicité et de justesse, a été prononcée au XIIème siècle par Hildegarde de Bingen, immense figure spirituelle en qui s’allient une vision cosmique fondée sur l’intuition et l’observation et des dons artistiques exprimés par la peinture, la poésie et le chant. Elle me tend opportunément la main, me proposant une pause, une respiration.


Oui, la triade corps-âme-esprit est l’intuition peut-être la plus géniale des premiers siècles du christianisme – intuition quasi oubliée par l’Occident qui lui a préféré le dualisme corps-esprit à partir du deuxième millénaire, mais qui reste encore vivante dans l’Orient chrétien.


À part le bouddhisme dans la version la plus extrême de sa doctrine, toutes les grandes traditions spirituelles ont pour point commun d'affirmer une perspective de l'âme située au-delà de la mort corporelle. Cette affirmation est basée sur l'idée que l'âme de chaque être est reliée au Souffle primordial qui est, je l'ai dit, le principe de Vie même. Compte tenu de ce fait, notre âme, animée par un authentique désir d'être, a le don de nous rappeler — quelle que soit notre « croyance » — combien la vie de chacun participe d'une immense aventure que les Chinois nomment le Tao, la Voie, aventure unique en réalité — il n'y en a pas d'autres — qui connaîtra des transformations mais point de fin, celle de la Vie.


Et cela ne nous dispense absolument pas de relever le défi radical qui nous est lancé, plus que jamais d’actualité : dévisager le mal. Son œuvre fait irruption dans notre quotidien à travers les attentats, les guerres et la misère de tant d’êtres humains écrasés par la cupidité de quelques-uns. Nous devons solliciter toute la capacité de notre esprit pour analyser cette situation de chaos, sans jamais cesser de sonder la part d’abîme que porte l’âme humaine, afin de pouvoir l’extirper. Car il y a les instances du politique et de l’économie où nous devons défendre les droits de l’intelligence et de la justice, mais il y a aussi ce fond de l’âme humaine qu’ont scruté un Dante et à sa suite un Shakespeare, un Hugo, un Dostoïevski – et tant d’autres encore, notamment celles et ceux qui à l’image du Christ l’ont affronté au prix de leur vie. C’est seulement ainsi que la part de lumière de notre âme aura une chance d’émerger réellement.


À côté de la beauté du corps, il y a bien une beauté de l’âme. Celle-ci a pour nom « bonté », laquelle, de fait, possède l’essence de la vraie beauté. La beauté du corps ne dure pas ; elle peut aussi être corrompue par la perversion. La bonté, si elle est authentique, n’est pas limitée par le temps, elle est d’une beauté sans mélange. Ce qui m’a permis d’écrire un jour :

La bonté est garante de la qualité de la beauté ;
La beauté, elle, rend la bonté désirable.


Les chercheurs du vrai et du beau savent que sur la Voie, la souffrance est un passage obligé par lequel on peut atteindre la lumière.
Dans le gouffre tragique d’un monde enténébré, au plus noir de la vie, la moindre lueur est signe de vie, une luciole qui passe, une étoile qui file, un feu qui prend… Je dirais une fois encore que chaque âme, aussi fragile et minime soit-elle, est invitée à témoigner de son vécu, d’un destin entrelacé d’enchantement, d’allégresse, de douleur, de frayeur, de remords, de regrets. Tout est appel, tout est signe. Tel est le sens de la Voie, laquelle doit continuer sa marche de transmutation et reprendre un jour tout ce qui est de Vie.


L'homme moderne est cet être revenu de tout, fier de ne croire à rien d'autre qu'à son propre pouvoir. Une confuse volonté de puissance le pousse à obéir à ses seuls désirs, à dominer la nature à sa guise, à ne reconnaître aucune référence qui déborderait sa vision unidimensionnelle et close. Il s'attribue des valeurs définies par lui-même. Au fond de lui, ayant coupé tous les liens qui le relient à une mémoire et à une transcendance, il est terriblement angoissé, parce que terriblement seul au sein de l'univers vivant. Il se complaît dans une espèce de relativisme qui dégénère souvent en cynisme ou en nihilisme.


À côté de l'âme, l'esprit, en tant qu'instrument de connaissance, est d'une importance capitale ; il est cependant au service de l'âme qui est le terreau natif et irréductible de chaque être.


Divers[modifier]

L'esprit raisonne, l'âme résonne.


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