Aller au contenu

Rainer Maria Rilke

Une page de Wikiquote, le recueil des citations libres.

Rainer Maria Rilke, né René Karl Wilhelm Johann Josef Maria Rilke, est un écrivain autrichien, né le à Prague, mort le à Montreux, en Suisse.

Photo en noir et blanc au cadrage épaule d'un jeune homme grave de 3/4 vers la gauche.
Rainer Maria Rilke en 1900.

Citations

[modifier]

Lettres à un jeune poète

[modifier]


Rien n'est moins capable d'atteindre une œuvre de l'art que des propos critiques : il n'en résulte jamais que des malentendus plus ou moins heureux. Les choses, quelles qu'elles soient, sont moins saisissables et moins dicibles qu'on ne voudrait la plupart du temps nous le faire croire ; la plupart des événements sont indicibles, ils s'accomplissent dans un espace où jamais un mot n'a pénétré, et les plus indicibles de tous sont les œuvres de l'art, existences mystérieuses dont la vie, à côté de la nôtre, qui passe, est inscrite dans la durée.
  • Paris, 17 février 1903


Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n'est qu'un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s'il pousse ses racines au plus profond du cœur. Confessez-vous à vous-même : mourriez-vous s'il vous était défendu d'écrire ? Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit : « Suis-je vraiment contraint d'écrire ? »

  • 17 février 1903
  • Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke (trad. Bernard Grasset et Rainer Biemel), éd. Grasset, coll. « Les Cahiers Rouges », 2016  (ISBN 978-2-246-63971-8), p. 23


Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas ; accusez-vous vous-même, dites-vous que vous n'êtes pas assez poète pour en évoquer les richesses; car pour celui qui crée, il n'y a pas de pauvreté, ni de lieu pauvre, indifférent.
  • 17 février 1903


Le temps, ici, n'est pas une mesure. Un an ne compte pas : dix ans ne sont rien. Être artiste, c'est ne pas compter, c'est croître comme l'arbre qui ne presse pas sa sève, qui résiste, confiant, aux grands vents du printemps, sans craindre que l'été puisse ne pas venir. L'été vient. Mais il ne vient que pour ceux qui savent attendre, aussi tranquilles et ouverts que s'ils avaient l'éternité devant eux.
  • Viareggio, 23 avril 1903
  • Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke (trad. Bernard Grasset et Rainer Biemel), éd. Grasset, coll. « Les Cahiers Rouges », 2016  (ISBN 978-2-246-63971-8), p. 36


Une seule chose est nécessaire : la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer durant des heures personne, c'est à cela qu'il faut parvenir. Être seul comme l'enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l'enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s'en affairent et que l'enfant ne comprend rien à ce qu'elles font.
  • Rome, 23 décembre 1903
  • Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke (trad. Bernard Grasset et Rainer Biemel), éd. Grasset, coll. « Les Cahiers Rouges », 2016  (ISBN 978-2-246-63971-8), p. 56


L'art, lui aussi, n'est qu'un mode de vie. On peut s'y préparer sans le savoir, en vivant de façon ou d'autre. Dans tout ce qui répond à du réel on lui est plus proche que dans ces métiers ne reposant sur rien de la vie, métiers dits artistiques, qui tout en singeant l'art, le nient et l'offensent. Il en va ainsi du journalisme, presque de toute la critique, des trois quarts de ce qu'on appelle ou voudrait appeler : la littérature.
  • Paris, lendemain de Noël 1908.
  • Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke (trad. Bernard Grasset et Rainer Biemel), éd. Grasset, coll. « Les Cahiers Rouges », 2016  (ISBN 978-2-246-63971-8), p. 91


Livre d'heures

[modifier]

Seigneur, donne à chacun sa propre mort,
qui soit vraiment issue de cette vie,
où il trouva l’amour, un sens et sa détresse.

  • Poésie, Rainer Maria Rilke (trad. Maurice Betz), éd. Émile-Paul, 1941, partie LIVRE D’HEURES : (1899-1906), chap. Seigneur, donne à chacun…, p. 143 (texte intégral sur Wikisource)


Lettres sur Cézanne

[modifier]
Voir le recueil de citations : Cézanne

 trad. Maurice Betz, Corrêa, 1944, disponible sur Internet Archive.

[…] combien, ailleurs, voir et travailler sont deux; on voit, et on se dit : Plus tard. Ici, c'est presque tout un. On est là de nouveau : ce n'est ni surprenant, ni remarquable, ni frappant; ce n'est même pas une fête; car une fête serait déjà une interruption. Non: ce lieu vous accueille, reprend route avec vous et vous accompagne partout, à travers toutes choses, petites ou grandes. Tout ce qui était s'organise autrement, se met en rangs, comme s'il y avait là quelqu'un pour en donner l'ordre; et le présent est instamment présent, comme agenouillé et priant pour vous…
  • 3 juin 1907, hôtel du Quai-Voltaire


Les œuvres d'art sont toujours le résultat d'un danger couru, d'une expérience conduite jusqu'au bout, jusqu'où personne ne peut aller plus loin. Plus on va loin, plus le vécu devient singulier, personnel, unique, et l'œuvre d'art est enfin l'expression nécessaire, irrépressible, aussi définitive que possible, de cette singularité… Et si l'œuvre d'art constitue une aide considérable pour celui qui la crée, c'est précisément qu'elle est l'essence de sa vie; le grain du rosaire où c'est sa vie même qui prie, la preuve sans cesse renouvelée de son unité et de sa véracité, preuve qui ne s'adresse qu'à lui-même et ne se manifeste à l'extérieur qu'anonymement, comme nécessité, comme réalité, comme être.
  • 24 juin 2007


Il est curieux, après deux jours de Salon d'Automne, de traverser le Louvre; deux choses vous y frappent d'abord: que toute découverte a ses parvenus qui, à peine s'en sont-ils emparés, la crient sur les toits - ensuite, que ces découvertes ne sont peut-être pas de celles qui suscitent un art très conscient. Comme si ces maîtres du Louvre avaient ignoré que la peinture, c'est la couleur!
  • 8 octobre


[de Rosalba Carriera (it)], le Louvre possède trois portraits. Une jeune dame, le visage haussé par un cou droit et naïvement tourné vers le spectateur, tient devant sa robe de dentelle décolletée un petit singe capucin aux yeux clairs dont le regard, au bord inférieur du tableau, est aussi vif que le sien plus haut, à peine un peu plus indifférent. De sa perfide petite main noire, il s'empare de celle de la dame et par un de ses doigts effilés la ramène, délicate et distraite, dans l'image. Œuvre si imprégnée d'une époque qu'elle vaut pour toutes. Peinte avec une aimable légèreté, mais vraiment peinte. Il y a encore dans le tableau un rideau bleu et une giroflée mauve pâle qui fait au corsage un curieux pendentif. En regardant ce bleu, j'ai compris que c'était le bleu même du XVIIIe, celui qu'on retrouve partout, […] et qui reste encore élégant chez Chardin, bien que là, sur la visière de son étrange couvre-chef (dans l'autoportrait aux lunettes d'écaille), son usage soit plus implacable. (On pourrait imaginer que quelqu'un écrivit une histoire du bleu; depuis le bleu dense, cireux, des peintures pompéiennes, jusqu'à Chardin, jusqu'à Cézanne: quelle biographie!) Là est en effet l'origine du bleu très particulier de Cézanne; il descend du bleu du XVIIIe, dépouillé par Chardin de sa prétention, et qui, chez lui, cesse enfin d'avoir la moindre signification accessoire.
  • 8 octobre


Paysage ou nature morte, il s'attardait consciencieusement devant son sujet, mais ne se l'appropriait jamais qu'après d'infinis détours. Commençant par la tonalité la plus sombre, il en recouvrait la profondeur d'une couche de couleur qu'il faisait déborder un peu au-delà et, déployant ainsi couleur sur couleur, il arrivait progressivement à un autre élément du tableau, contrastant, duquel il repartait, comme d'un nouveau centre, par le même procédé. Je suppose que les deux processus, chez lui, celui de la perception visuelle, si sûre, et celui de l'appropriation, de l'utilisation personnelle du perçu, se contrariaient d'être trop conscients; ils élevaient la voix (si l'on peut dire) en même temps, pour se couper continuellement la parole et se quereller.
  • 9 octobre


J'ai demandé l'autre jour à Mathilde Vollmoeller de visiter le Salon avec moi, pour pouvoir comparer mes impressions avec les siennes, que je sais sereines et sans littérature. Nous y étions hier ensemble. Cézanne nous a complètement accaparés. Je mesure de mieux en mieux l'événement qu'il représente. Mais imagine ma surprise en entendant dire à Mlle V., dont la formation comme le regard sont purement d'un peintre : « Il a dû s'asseoir là-devant comme un chien, regardant avec simplicité, sans aucune nervosité ni la moindre arrière-pensée. » Elle a eu aussi d'excellentes remarques sur sa manière de travailler (décelable dans une toile inachevée). « Ici, a-t-elle dit en désignant un point du tableau, une partie d'une pomme, il savait et il a dit; à côté, ne sachant pas encore, il a laissé en blanc. Il ne faisait que ce qu'il savait, exclusivement. » « Comme il a dû avoir la conscience tranquille, ai-je remarqué. Certes : il était heureux, quelque part, tout au fond… »
  • 12 octobre


A l’intérêt que Cézanne m'inspire, je mesure combien j'ai changé. Je suis en chemin de devenir un ouvrier; un long chemin sans doute, et je n'en suis qu'à la première borne […]. Je suis retourné aujourd'hui voir ses tableaux; l'ambiance qu'ils créent est unique. Sans en examiner aucun en particulier, quand on se trouve entre les deux salles, on sent leur présence qui se referme sur vous comme une réalité colossale. Comme si ces couleurs vous débarrassaient définitivement de toute incertitude. La conscience tranquille qu'ont ces rouges, ces bleus, leur véracité simple vous éduquent; pourvu que l'on se montre parmi eux parfaitement disponible, on dirait qu'ils font quelque chose pour vous.
  • 13 octobre


Un peintre qui écrivait [Émile Bernard], donc un peintre qui n'en était pas un, a voulu inciter Cézanne aussi à s'expliquer en lui posant des questions de peinture; mais, quand on lit les quelques lettres du vieillard, on constate qu'il en est resté à une ébauche maladroite, et qui lui répugnait infiniment à lui-même, d'expression. Il ne pouvait presque rien dire. Les phrases où il s'y efforce s'étirent, s'embrouillent, se hérissent, se nouent, et il finit par les abandonner, furieux. En revanche, il parvient à écrire très clairement : « Je crois que ce qui vaut mieux, c'est le travail. » Ou bien : « Je fais tous les jours des progrès, quoique lentement. » Ou bien : « J'ai près de soixante-dix ans. » Ou bien : « Je vous répondrai avec des tableaux. » Ou encore : « L'humble et colossal Pissarro » (celui qui lui a appris à travailler); ou enfin, après avoir bataillé un peu (on sent comme c'est calligraphié, et avec quel soulagement), la signature, complète : « Pictor Paul Cézanne. » Et dans la dernière lettre […], après des plaintes sur sa mauvaise santé, simplement : « Je continue donc mes études. » Et le vœu qui a été exaucé littéralement : « Je me suis juré de mourir en peignant. »
  • 21 octobre 1907


Madame Cézanne à la jupe rayée, vers 1877, Boston, Museum of Fine Arts
Le Salon ferme aujourd'hui. Et déjà, comme j'en reviens pour la dernière fois, je voudrais aller y revoir un violet, un vert ou tels tons bleus dont il me semble que j'aurais dû les mieux regarder, pour ne les oublier jamais. Déjà, bien que je me sois si souvent attardé devant avec une attention sans faille, la grande architecture colorée de la Femme au fauteuil rouge se révèle aussi difficile à mémoriser qu'un nombre à plusieurs décimales. Je m'en étais pourtant imprégné, chiffre par chiffre. La conscience de sa présence exalte ma sensibilité jusque dans le sommeil; mon sang la décrit en moi, mais le langage reste à l'extérieur sans qu'on l'invite à entrer.
  • 22 octobre


Dans ce fauteuil rouge – un personnage à lui seul – une femme est assise, les mains au creux d'une robe à larges rayures verticales, très légèrement indiquée au moyen de petites taches éparses de jaune-vert et de vert-jaune, jusqu'au bord de la jaquette gris-bleu qu'un nœud de soie bleue où jouent des reflets verts ferme sur le devant. Sur le visage lumineux, la proximité de ces couleurs permet un modelé simple; même le brun des cheveux en bandeaux couronnés par un chignon et le brun lisse des yeux sont obligés de s'affirmer contre ce qui les environne. C'est comme si chaque point du tableau avait connaissance de tous les autres. Tant chacun participe, tant s'y combinent adaptation et refus; tant chacun veille à sa façon à l'équilibre, et l'assure; de même que le tableau entier, en fin de compte, fait contrepoids à la réalité. Si l'on peut dire en effet: Voilà un fauteuil rouge (et c'est le premier fauteuil rouge, et le plus définitif de toute la peinture), il ne l'est pourtant que dans la mesure où il tient enfermée en lui une somme de couleur éprouvée qui, quelle qu'elle soit, le fortifie et le confirmé dans son rouge.
  • 22 octobre


Portrait de l’artiste au fond rose
Ici, le sujet est saisissable en lui-même, et les mots, qui se sentent si malheureux quand il faut rendre des faits picturaux, ne se ressaisiraient que trop volontiers pour décrire ce contenu, où commence leur domaine propre. C'est un homme, le profil droit tourné d'un quart vers nous, et qui regarde. Ses cheveux sombres, épais, sont ramassés sur l'arrière de la tête et autour des oreilles, de sorte que le contour du crâne est dégagé; contour tracé avec une admirable sûreté, d'un trait dur et pourtant rond, le front d'un seul tenant, et cette fermeté maintenue même là où il n'est plus, dissous en formes et en plans, que le dernier d'un millier de contours. […] Et la grandeur, l'incorruptibilité de ce regard impartial est confirmée de façon presque touchante par le fait qu'il s'est représenté lui-même, sans le moins du monde interpréter ou juger son expression, avec une humble objectivité, avec la foi et la curiosité impartiale d'un chien qui se voit dans une glace et se dit : Tiens, un autre chien ! Je te quitte… pour aujourd'hui; peut-être tout cela te donne-t-il quelque idée du vieillard à qui conviennent les mots dont il s'est servi pour Pissarro : humble et colossal. C'est aujourd'hui l'anniversaire de sa mort…
  • 23 octobre


Citations sur

[modifier]

Arnaud Cathrine

[modifier]
D'abord, il y a la parole de Rilke et ce premier principe incontournable : la nécessité d'écrire. « C'est cela avant tout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit : suis-je contraint d'écrire ? » À l'époque, et aujourd'hui encore, je réponds oui. Qu'on m'eût interdit l'écriture et je serais mort intérieurement. Un « irrépressible besoin », dit Rilke. Rien qui me soulage plus, à l'époque, que de trouver cet écho.
  • réponse à la question « Votre coup de foudre a-t-il eu lieu dès le début du livre ou après ? »
  • Lettres à un jeune poète, et autres lettres, Rainer Maria Rilke, éd. Flammarion, 2011  (ISBN 978-2-0812-5453-4), chap. Arnaud Cathrine, pourquoi aimez-vous "Lettres à un jeune poète" ?, p. II-III (lire en ligne)


Cette lecture me fait un peu songer à ces rares phrases, venues au bon moment et dans la bouche de la bonne personne, qui ont parfois le don de changer le cours de notre existence ou de nous indiquer un chemin décisif qui ne se représentera pas si on le manque; ces rares phrases, il n'est pas besoin de les réentendre trois fois ! On les attendait, on les guettait. J'attendais donc, sans le savoir, ces lettres de Rilke. J'attendais cette autorisation à écrire et à faire de ma vie l'écriture. Une fois trouvée, c'était pour de bon.
  • Lettres à un jeune poète, et autres lettres, Rainer Maria Rilke, éd. Flammarion, 2011  (ISBN 978-2-0812-5453-4), chap. Arnaud Cathrine, pourquoi aimez-vous "Lettres à un jeune poète" ?, p. IV (lire en ligne)


Etty Hillesum

[modifier]
Voir le recueil de citations : Etty Hillesum
Etty Hillesum
Au milieu de cette maison de fous, je suis ma propre voie intérieure. Une centaine de personnes confèrent dans le brouhaha d'une petite pièce, les machines à écrire crépitent et moi, dans un coin, je lis Rilke. En plein milieu de la matinée nous avons dû déménager, tout d'un coup ; on m'enlève table et chaise sous le nez, des gens qui attendaient se ruent dans la pièce, chacun donne ordres et contrordres, fût-ce pour disposer de la moindre chaise, mais Etty est assise dans un coin à même le sol malpropre, entre sa machine à écrire et son paquet de sandwiches pour midi, et elle lit Rilke.
  • Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020  (ISBN 978-2-7578-8572-7), p. 191


Rilke a décidément été l’un de mes grands maîtres de l’année écoulée, chaque instant m’en apporte la confirmation.
  • 26 septembre 1942
  • Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020  (ISBN 978-2-7578-8572-7), p. 224


[…] Je lis les lettres de Rilke sur Dieu, Über Gott et chaque mot m'en paraît lourd de sens ; j'aurais pu écrire ces lettres, et si je les avais écrites, je les aurais voulues exactement ainsi.
  • Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020  (ISBN 978-2-7578-8572-7), p. 237


Je ne me lasse pas de citer Rilke, à tout propos. N'est-ce pas étrange ? C'était un homme fragile, qui a écrit une bonne partie de son œuvre entre les murs des châteaux où on l'accueillait, et s'il avait dû vivre dans les conditions que nous connaissons aujourd'hui, il n'aurait peut-être pas résisté. Mais n'est-il pas justement de bonne économie qu'à des époques paisibles et dans des circonstances favorables, des artistes d'une grande sensibilité aient le loisir de rechercher en toute sérénité la forme la plus belle et la plus propre à l'expression de leurs intuitions les plus profondes, pour que ceux qui vivent des temps plus troublés, plus dévorants, puissent se réconforter à leurs créations, et qu'ils y trouvent un refuge tout prêt pour les désarrois et les questions qu'eux-mêmes ne savent ni exprimer ni résoudre, toute leur énergie étant requise par les détresses de chaque jour ? Dans les temps difficiles, on se laisse bien souvent aller à rejeter d'un geste méprisant l'acquis spirituel des artistes d'époques que l'on croit plus douces (mais n'est-il pas toujours aussi dur d'être artiste ?) ; et l'on se demande : de quoi cela peut-il encore nous servir ? Réaction compréhensible, mais à courte vue. Et infiniment appauvrissante.
  • Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020  (ISBN 978-2-7578-8572-7), p. 245


Philippe Jaccottet

[modifier]
Voir le recueil de citations : Philippe Jaccottet
Rilke et Clara n'avaient pas vécu une année ensemble qu'ils comprenaient que seul le retour à la solitude permettrait à chacun de poursuivre son œuvre; lui, du moins, en était sûr […]. Leur abondante correspondance des premières années après le mariage montre que leurs liens n'en étaient pas moins restés étroits et que si Rilke, avec l'égoïsme sacré du créateur résolu à tout sacrifier à son œuvre, ne s'estimait pas tenu d'assurer l'existence matérielle de sa femme et de sa fille, il en restait encore très proche intérieurement. Ce qu'il négligeait ou dédaignait d'assurer à Clara sur le plan matériel, il le lui apportait d'autant plus généreusement et chaleureusement, à distance, dans ses lettres (à l'évidence, d'ailleurs, la richesse de nombre de lettres de Rilke tient à ce que, dans cette forme de relation à distance, il trouvait la conciliation idéale entre ses exigences de solitude et son besoin de l'autre – son besoin, aussi, soyons juste, d'aider l'autre).
  • « Préface », Philippe Jaccottet, dans Lettres sur Cézanne, Rainer Maria Rilke, éd. Seuil, 1995  (ISBN 2-02-026049-2), p. 9-10


C'était quelqu'un de raffermi, de fortifié, conscient d'avoir progressé un peu dans son long apprentissage, qui allait découvrir, à travers cette première rétrospective Cézanne, une confirmation, vraiment admirable dans sa souveraine plénitude, de son propre choix, sur le plan de l'art comme sur celui de la vie (qu'il ne pouvait ni ne voulait séparer). Et comme Clara, dans une lettre de l'hiver précédent, s'était fait l'écho des sévères reproches que Lou Andreas-Salomé (en), la conseillère de toujours, avait exprimés à son égard quant à la négligence de ses devoirs envers sa femme et sa fille, célébrer l'exemple de Cézanne, c'était aussi répondre de manière indirecte, mais catégorique, à tout reproche de ce genre.
  • « Préface », Philippe Jaccottet, dans Lettres sur Cézanne, Rainer Maria Rilke, éd. Seuil, 1995  (ISBN 2-02-026049-2), p. 12


Déjà Rilke avait admiré avant tout en Rodin qu'il sût rester en permanence à l'intérieur de son travail; avec Cézanne, cette règle devenait aussi implacable qu'une règle monastique, puisqu'il en avait poussé l'observance jusqu'à ne pas se rendre aux obsèques de sa mère, pour ne pas se laisser détourner ainsi de son travail. C'est à ce prix que Cézanne avait pu produire ces œuvres à leur tour parfaitement closes, « miraculeusement absorbées en elles-mêmes », ces œuvres (et c'est à partir de là que Rilke comprend mieux que personne la grandeur spécifique de Cézanne) ou tout est dans le commerce des couleurs entre elles, dans l'échange de la moindre parcelle du tableau avec toutes les autres; grâce à quoi la réalité, toute la réalité, est à la fois transfigurée et sauvée dans la peinture.
  • « Préface », Philippe Jaccottet, dans Lettres sur Cézanne, Rainer Maria Rilke, éd. Seuil, 1995  (ISBN 2-02-026049-2), p. 15-16


Claude Porcell

[modifier]

Notes et références

[modifier]
  1. Voir « Portrait de jeune fille tenant un singe. », sur collections.louvre.fr
  2. Voir « Autoportrait aux besicles », sur collections.louvre.fr.

Voir aussi

[modifier]

Vous pouvez également consulter les articles suivants sur les autres projets Wikimédia :