Simone Weil

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Simone Weil, 1922

Simone Weil, née à Paris le 3 février 1909 et morte à Ashford le 24 août 1943, est une philosophe française.

Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, 1934[modifier]

Le mot de révolution est un mot pour lequel on tue, pour lequel on meurt, pour lequel on envoie les masses populaires à la mort, mais qui n'a aucun contenu.

  • Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale (1934), Simone Weil, éd. Gallimard, coll. Folio essais, 1955, p. 39


La bonne volonté éclairée des hommes agissant en tant qu'individus est l'unique principe possible du progrès social.

  • Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale (1934), Simone Weil, éd. Gallimard, coll. Folio essais, 1955, p. 46


Conditions premières d'un travail non servile, 1942[modifier]

Ce vide pesant fait beaucoup souffrir. Il est sensible même à beaucoup de ceux dont la culture est nulle et l'intelligence faible. Ceux qui, par leur condition, ne savent pas ce que c'est ne peuvent pas juger équitablement les actions de ceux qui le supportent toute leur vie. Il ne fait pas mourir, mais il est peut-être aussi douloureux que la faim. Peut-être davantage. Peut-être il serait littéralement vrai de dire que le pain est moins nécessaire que le remède à cette douleur.
Il n'y a pas le choix des remèdes. Il n'y en a qu'un seul. Une seule chose rend supportable la monotonie, c'est une lumière d'éternité ; c'est la beauté.

  • Conditions premières d'un travail non servile (1942), Simone Weil, éd. L'Herne, coll. Carnets, 2014, p. 17


L'arbitraire humain contraint l'âme, sans qu'elle puisse s'en défendre, à craindre et à espérer. Il faut donc qu'il soit exclu du travail autant qu'il est possible. L'autorité ne doit y être présente que là où il est tout à fait impossible qu'elle soit absente. Ainsi, la petite propriété paysanne vaut mieux que la grande. Dès lors, partout où la petite est possible, la grande est un mal. De même la fabrication de pièces usinées dans un atelier d'artisan vaut mieux que celle qui se fait sous les ordres d'un contremaître. Job loue la mort de ce que l'esclave n'y entend plus la voix de son maître. Toutes les fois que la voix qui commande se fait entendre alors qu'un arrangement praticable pourrait y substituer le silence, c'est un mal.

  • Conditions premières d'un travail non servile (1942), Simone Weil, éd. L'Herne, coll. Carnets, 2014, p. 35


Mais le pire attentat, celui qui mériterait peut-être d'être assimilé au crime contre l'Esprit, qui est sans pardon, s'il n'était probablement commis par des inconscients, c'est l'attentat contre l'attention des travailleurs. Il tue dans l'âme la faculté qui y constitue la racine même de toute vocation surnaturelle. La basse espèce d'attention exigée par le travail taylorisé n'est compatible avec aucune autre, parce qu'elle vide l'âme de tout ce qui n'est pas le souci de la vitesse. Ce genre de travail ne peut pas être transfiguré, il faut le supprimer.

  • Conditions premières d'un travail non servile (1942), Simone Weil, éd. L'Herne, coll. Carnets, 2014, p. 36


Quiconque a éprouvé cet épuisement et ne l'a pas oublié peut le lire dans les yeux de presque tous les ouvriers qui défilent le soir hors de l'usine. Combien on aimerait pouvoir déposer son âme, en entrant, avec sa carte de pointage, et la reprendre intacte à la sortie ! Mais le contraire se produit. On l'emporte avec soi dans l'usine, où elle souffre ; le soir, cet épuisement l'a comme anéantie, et les heures de loisirs sont vaines.

  • Conditions premières d'un travail non servile (1942), Simone Weil, éd. L'Herne, coll. Carnets, 2014, p. 50


Au niveau de l'ouvrier, les rapports établis entre les différents postes, les différentes fonctions, sont des rapports entre les choses et non entre les hommes. Les pièces circulent avec leurs fiches, l'indication du nom, de la forme, de la matière première ; on pourrait presque croire que ce sont elles qui sont des personnes, et les ouvriers qui sont des pièces interchangeables. Elles ont un état civil ; et quand il faut, comme c'est le cas dans quelques grandes usines, montrer en entrant une carte d'identité où l'on se trouve photographié avec un numéro sur la poitrine, comme un forçat, le contraste est un symbole poignant et qui fait mal.
Les choses jouent le rôle des hommes, les hommes jouent le rôle des choses ; c'est la racine du mal.

  • Conditions premières d'un travail non servile (1942), Simone Weil, éd. L'Herne, coll. Carnets, 2014, p. 53


Même si on est préparé, le malheur même empêche cette activité de la pensée, et l'humiliation a toujours pour effet de créer des zones interdites où la pensée ne s'aventure pas et qui sont couvertes soit de silence soit de mensonge. Quand les malheureux se plaignent, ils se plaignent presque toujours à faux, sans évoquer leur véritable malheur ; et d'ailleurs, dans le cas du malheur profond et permanent, une très forte pudeur arrête les plaintes. Ainsi chaque condition malheureuse parmi les hommes crée une zone de silence où les êtres humains se trouvent enfermés comme dans une île. Qui sort de l'île ne tourne pas la tête. Les exceptions, presque toujours sont seulement apparentes. Par exemple, la même distance, la plupart du temps, malgré l'apparence contraire, sépare des ouvriers l'ouvrier devenu patron, et l'ouvrier devenu, dans les syndicats, militant professionnel.

  • Conditions premières d'un travail non servile (1942), Simone Weil, éd. L'Herne, coll. Carnets, 2014, p. 62


L'usine devrait être un lieu de joie, un lieu où, même s'il est inévitable que le corps et l'âme souffrent, l'âme puisse aussi pourtant goûter des joies, se nourrir de joies. Il faudrait pour cela y changer, en un sens peu de choses, en un sens beaucoup. Tous les systèmes de réforme ou de transformation sociale portent à faux ; s'ils étaient réalisés, ils laisseraient le mal intact ; ils visent à changer trop et trop peu, trop peu ce qui est la cause du mal, trop les circonstances qui y sont étrangères.

  • Conditions premières d'un travail non servile (1942), Simone Weil, éd. L'Herne, coll. Carnets, 2014, p. 66


La Pesanteur et la Grâce, 1947[modifier]

Le temps est une image de l'éternité, mais c'est aussi un ersatz de l'éternité.


Un critérium du réel, c'est que c'est dur et rugueux. On y trouve des joies, non de l'agrément. Ce qui est agréable est rêverie.


C'est un grand danger que celui d'aimer Dieu comme un joueur aime le jeu.


L'amour est un signe de notre misère. Dieu ne peut aimer que soi. Nous ne pouvons aimer qu'autre chose.


Aimer un étranger comme soi-même implique comme contrepartie: s'aimer soi-même comme un étranger.


Parmi les êtres humains, on ne reconnaît pleinement l'existence que de ceux qu'on aime.


Aimer purement, c'est consentir à la distance, c'est adorer la distance entre soi et ce qu'on aime.


Je ne dois pas aimer ma souffrance parce qu'elle est utile, mais parce qu'elle est.


Le malheur contraint à reconnaître comme réel ce qu'on ne croit pas possible.


« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »
Là est la véritable preuve que le christianisme est quelque chose de divin.


Dieu ne peut être présent dans la création que sous la forme de l'absence.


Essayer de remédier aux fautes par l'attention et non par la volonté.


L'attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière. Elle suppose la foi et l'amour.


Considérer toujours les hommes au pouvoir comme des choses dangereuses.


Il faut éliminer le malheur autant qu'on le peut de la vie sociale, car le malheur ne sert qu'à la grâce et la société n'est pas une société d'élus. Il y aura toujours assez de malheur pour les élus.


Ecarter les croyances combleuses de vides, adoucisseuses des amertumes. Celle à l'immortalité. Celle à l'utilité des péchés : etiam peccata. Celle à l'ordre providentiel des événements — bref les « consolations » qu'on cherche ordinairement dans la religion.
Aimer Dieu à travers la destruction de Troie et de Carthage, et sans consolation. L'amour n'est pas consolation, il est lumière.


La connaissance de la misère humaine est difficile au riche, au puissant, parce qu'il est presque invinciblement porté à croire qu'il est quelque chose. Elle est également difficile au misérable parce qu'il est presque invinciblement porté à croire que le riche, le puissant est quelques chose.


Nous savons au moyen de l'intelligence que ce que l'intelligence n'appréhende pas est plus réel que ce qu'elle appréhende.


Quand on écoute du Bach ou une mélodie grégorienne, toutes les facultés de l'âme se tendent et se taisent, pour appréhender cette chose parfaitement belle, chacune à sa façon. L'intelligence entre autres : elle n'y trouve rien à affirmer et à nier, mais elle s'en nourrit.
La foi ne doit-elle pas être adhésion de cette espèce ?
On dégrade les mystères de la foi en en faisant un objet d'affirmation ou de négation, alors qu'ils doivent être un objet de contemplation.


Le beau est le nécessaire, qui, tout en demeurant conforme à sa loi propre et à elle seule, obéit au bien.


Faire l'inventaire ou la critique de notre civilisation, qu'est-ce à dire ? Chercher à tirer au clair d'une manière précise le piège qui a fait de l'homme l'esclave de ses propres créations. Par où s'est infiltrée l'inconscience dans la pensée et l'action méthodiques ? L'évasion dans la vie sauvage est une solution paresseuse. Il faut retrouver le pacte originel entre l'esprit et le monde dans la civilisation où nous vivons. C'est une tâche au reste impossible à accomplir à cause de la brièveté de la vie et de l'impossibilité de la collaboration et de la succession. Ce n'est pas une raison pour ne pas l'entreprendre. Nous sommes tous dans une situation analogue à celle de Socrate quand il attendait la mort dans sa prison et qu'il apprenait à jouer de la lyre... Du moins, on aura véçu...


L'homme est esclave pour autant qu'entre l'action et son effet, entre l'effort et l'œuvre, se trouve placée l'intervention de volontés étrangères.


Le totalitarisme moderne est au totalitarisme catholique du XIIe siècle ce qu'est l'esprit laïque et franc-maçon à l'humanisme de la renaissance. L'humanité se dégrade à chaque oscillation. Jusqu'où cela ira-t-il ?


Après l'écroulement de notre civilisation, de deux choses l'une : ou elle périra tout entière comme les civilisations antiques, ou elle s'adaptera à un monde décentralisé.
Il dépend de nous, non pas de briser la centralisation (car elle fait automatiquement boule de neige jusqu'à la catastrophe) mais de préparer l'avenir.
Notre époque a détruit la hiérarchie intérieure. Comment laisserait-elle subsister la hiérarchie sociale qui n'en est qu'une image grossière ?


Tu ne pourrais être née à une meilleure époque que celle-ci où on a tout perdu.


Faire effort par nécessité et non pour un bien — poussé, non attiré — pour maintenir son existance telle qu'elle est — c'est toujours servitude.
En ce sens, la servitude des travailleurs manuels est irréductible.
Effort sans finalité.
C'est terrible — ou plus beau que tout — si c'est finalité sans fin. Le beau seul permet d'être satisfait de ce qui est.
Les travailleurs ont besoin de poésie plus que de pain. Besoin que leur vie soit une poésie. Besoin d'un lumière d'éternité.
Seule la religion peut être source de cette poésie.
Ce n'est pas la religion, c'est la révolution qui est l'opium du peuple.
La privation de cette poésie explique toutes les formes de démoralisation.


L'Enracinement, 1949[modifier]

L'Enracinement

Un homme qui serait seul dans l'univers n'aurait aucun droit, mais seulement des obligations.

  • L'Enracinement, Simone Weil, éd. Gallimard, 1949, p. 9


Des obligations identiques lient tous les êtres humains, bien qu'elles correspondent à des actes différents selon les situations. Aucun être humain, quel qu'il soit, en aucune circonstance, ne peut s'y soustraire sans crime ; excepté dans les cas où, deux obligations réelles étant en fait incompatibles, un homme est contraint d'abandonner l'une d'elles. L'imperfection d'un ordre social se mesure à la quantité de situations de ce genre qu'il enferme. Mais même en ce cas il y a crime si l'obligation abandonnée n'est pas seulement abandonnée en fait, mais est de plus niée.

  • L'Enracinement, Simone Weil, éd. Gallimard, 1949, p. 10


Si nous gardons sans cesse présente à l'esprit la pensée d'un ordre humain véritable, si nous y pensons comme à un objet auquel on doit le sacrifice total quand l'occasion se présente, nous serons dans la situation d'un homme qui marche dans la nuit sans guide, mais en pensant sans cesse à la direction qu'il veut suivre. Pour un tel voyageur, il y a une grande espérance.

  • L'Enracinement, Simone Weil, éd. Gallimard, 1949, p. 16


Aider la France à trouver au fond de son malheur une inspiration conforme à son génie et aux besoins actuels des hommes en détresse. Répandre cette inspiration, une fois retrouvée ou du moins entrevue, à travers le monde.

  • L'Enracinement, Simone Weil, éd. Gallimard, 1949, p. 170


L'unique source de salut et de grandeur pour la France, c'est de reprendre contact avec son génie au fond de son malheur.

  • L'Enracinement, Simone Weil, éd. Gallimard, 1949, p. 184


Si l'on admire l' Empire romain, pourquoi en vouloir à l'Allemagne qui essaie de le reconstituer, sur un territoire plus vaste, avec des méthodes presque identiques ?

  • L'enracinement: prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain (1949), Simone Weil, éd. Gallimard, 1960, écrit en 1943, p. 127


La Condition ouvrière, 1951[modifier]

Jamais en aucun cas je ne consentirai à juger convenable pour un de mes semblables, quel qu'il soit, ce que je juge moralement intolérable pour moi-même.

  • La Condition ouvrière, Simone Weil, éd. Gallimard, coll. NRF, 1951, p. 208


Mon dialogue avec Simone Weil, 1984[modifier]

L'Église commet un abus de pouvoir quand elle prétend contraindre l'amour et l'intelligence à prendre son langage pour norme. Cet abus de pouvoir ne procède pas de Dieu. Il vient de la tendance naturelle de toute collectivité, sans exception, aux abus de pouvoir.

  • Mon dialogue avec Simone Weil, Joseph-Marie Perrin, Simone Weil, éd. Nouvelle Cité, coll. Rencontres, 1995 (ISBN 2853130924), p. 172


Écrits historiques et politiques[modifier]

Peut-on dire que nous avons apporté la culture aux Arabes, eux qui ont conservé pour nous les traditions grecques pendant le moyen âge ?

  • « Lettre à Jean Giraudoux » (1940), dans Écrits historiques et politiques, Simone Weil, éd. Gallimard, 1960, p. 362


La civilisation européenne est une combinaison de l'esprit d'Orient avec son contraire, combinaison dans laquelle l'esprit d'Orient doit entrer dans une proportion assez considérable. Cette proportion est loin d'être réalisée aujourd'hui. Nous avons besoin d'une injection d'esprit oriental.

  • « À propos de la question coloniale dans ses rapports avec le destin du peuple français » (1943), dans Écrits historiques et politiques, Simone Weil, éd. Gallimard, 1960, p. 372-373


L'hitlérisme consiste dans l'application par l'Allemagne au continent européen, et plus généralement aux pays de race blanche, des méthodes de la conquête et de la domination coloniales.

  • « À propos de la question coloniale dans ses rapports avec le destin du peuple français » (1943), dans Oeuvres, Simone Weil, éd. Gallimard, 1999, p. 431


Je n'oublierai jamais le moment ou, pour la première fois, j'ai senti et compris la tragédie de la colonisation. [...] Depuis ce jour, j'ai honte de mon pays. Depuis ce jour, je ne peux pas rencontrer un Indochinois, un Algérien, un Marocain, sans avoir envie de lui demander pardon. Pardon pour toutes les douleurs, toutes les humiliations qu'on lui a fait souffrir, qu'on a fait souffrir à leur peuple. Car leur oppresseur, c'est l'Etat français, il le fait au nom de tous les Français, donc aussi, pour une petite part, en mon nom. C'est pourquoi, en présence de ceux que l'Etat français opprime, je ne peux pas ne pas rougir, je ne peux pas ne pas sentir que j'ai des fautes à racheter.

  • « Qui est coupable des menées antifrançaises » (1938), dans Écrits historiques et politiques, Simone Weil, éd. Gallimard, 1960, p. 341


Il n'y a pas de "France éternelle", tout au moins en ce qui concerne la paix et la liberté. Napoléon n'a pas inspiré au monde moins de terreur et d'horreur qu'Hitler, ni moins justement. Quiconque parcourt, par exemple, le Tyrol, y trouve à chaque pas des inscriptions rappelant les cruautés commises alors par les soldats français contre un peuple pauvre, laborieux et heureux pour autant qu'il est libre. Oublie-t-on ce que la France a fait subir à la Hollande, à la Suisse, à l'Espagne ? On prétend que Napoléon a propagé, les armes à la main, les idées de liberté et d'égalité de la Révolution française ; mais ce qu'il a principalement propagé, c'est l'idée de l'État centralisé, l'État comme source unique d'autorité et objet exclusif de dévouement ; l'État ainsi conçu, inventé pour ainsi dire par Richelieu, conduit à un point plus haut de perfection par Louis XIV, à un point plus haut encore par la Révolution, puis par Napoléon, a trouvé aujourd'hui sa forme suprême en Allemagne. Il nous fait à présent horreur, et cette horreur est juste ; n'oublions pas pourtant qu'il est venu de chez nous.

  • « Réflexion sur les origines de l'hitlérisme » (1940), dans Écrits historiques et politiques, Simone Weil, éd. Gallimard, 1960, p. 13-14


L’influence de l’Ancien Testament et celle de l’Empire Romain, dont la tradition a été continuée par la papauté, sont à mon avis les deux causes essentielles de la corruption du christianisme.

  • Pensées sans ordre concernant l'amour de Dieu, Simone Weil, éd. Gallimard, 1962, Lettre de Simone Weil à Déodat Roché, p. 64


Citation rapportée[modifier]

On ne peut pardonner que ce que l'on peut punir.


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