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Etty Hillesum
Esther « Etty » Hillesum, née le 15 janvier 1914 à Middelbourg, en Zélande, aux Pays-Bas et décédée le 30 novembre 1943 au camp de concentration d’Auschwitz en Pologne, est une jeune femme juive et une mystique connue pour avoir, pendant la Seconde Guerre mondiale, tenu son journal intime (1941-1942) et écrit des lettres (1942-1943) depuis le camp de transit de Westerbork.
Eh bien, allons-y ! Moment pénible, barrière presque infranchissable pour moi : vaincre mes réticences et livrer le fond de mon cœur à un candide morceau de papier quadrillé. Les pensées sont parfois très claires et très nettes dans ma tête, et les sentiments très profonds, mais les mettre par écrit, non, cela ne vient pas encore.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 9
Toute ma vie j’ai eu ce désir : si seulement quelqu’un venait me prendre par la main et s’occuper de moi, je serais terriblement heureuse de m’abandonner.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 13
La journée avait si bien commencé : clarté et lucidité dans ma tête (il faudra noter cela plus tard), puis très grave dépression, le crâne pris comme dans étau ; je me suis enlisée dans des méditations « profondes », beaucoup trop profondes ; et derrière tout cela le vide du « pourquoi ? » - mais contre cela aussi on luttera.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 14
La réalité ne rejoint pas une imagination trop enflammée.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 15
Garde tes pressentiments et ton intuition, c’est une source où tu puises, mais tâche de ne pas t’y noyer ! Organise un peu ce fatras, un peu d’hygiène mentale, que diable ! Ton imagination, tes émotions intérieures, etc., sont le grand océan sur lequel tu dois conquérir de petits lambeaux de terre, toujours menacés de submersion.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 16
Quand je trouvais belle une fleur, j'aurais voulu la presser sur mon cœur ou la manger. C'eût été plus difficile avec d'autres beautés naturelles, mais le sentiment était le même. J'avais une nature trop sensuelle, trop « possessive », dirais-je. Ce que je trouvais beau, je le désirais de façon beaucoup trop physique, je voulais l'avoir.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 21
Et puisque, désormais libre, je ne veux plus rien posséder, désormais tout m'appartient et ma richesse intérieure est immense.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 23
On cherche toujours la formule libératrice, la pensée clarificatrice.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 34
Je crois que je vais le faire : tous les matins, avant de me mettre au travail, me « tourner vers l’intérieur », rester une demi-heure à l’écoute de moi-même. « Rentrer en moi-même ». Je pourrais dire aussi : méditer. Mais le mot m’horripile encore un peu.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 35
Ce qui importe en définitive, c'est l'âme, ou l'être, comme on voudra, qui rayonne à travers la personne.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 37
Nous ne sommes que des vases creux, où s’engouffre le flot de l’histoire.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 38
Et toujours cette bizarre agitation que je n’arrive pas à identifier. Mais il me semble que, si je sais un jour la canaliser, elle pourra produire du bon travail. Tu en es encore bien loin, ma petite, il te faudra encore disputer beaucoup de terre ferme à la fureur des vagues, introduire beaucoup d’ordre dans le chaos.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 42
Je suis une petite bonne femme de vingt-sept ans et je porte en moi aussi un amour très fort de l'humanité, mais je me demande si, toute ma vie, je ne serai pas à la recherche d'un homme unique. Et je me demande s'il s'agit là d'une restriction de champ propre à la femme. Est-ce une tradition séculaire dont elle devrait s'affranchir, ou bien au contraire un élément si essentiel à la nature féminine que la femme devrait se faire violence pour donner son amour à toute l'humanité, et non plus à un seul homme ? […] Cette question féminine n'est pas si simple. Parfois, en voyant dans la rue une jolie femme, élégante, soignée, hyper-féminine, un peu bête, je sens mon équilibre vaciller. Mon intelligence, mes luttes avec moi-même, ma souffrance m'apparaissent comme un poids oppressant, une chose laide, antiféminine, et je voudrais être belle et bête, une jolie poupée désirée par un homme. Étrange, de vouloir ainsi être désirée par un homme, comme si c'était la consécration suprême de notre condition de femmes, alors qu'il s'agit d'un besoin très primitif. L'amitié, la considération, l'amour qu'on nous porte en tant qu'êtres humains, c'est bien beau, mais tout ce que nous voulons, en fin de compte, n'est-ce pas qu'un homme nous désire en tant que femmes ? Il me semble encore trop difficile de noter tout ce que je voudrais dire sur ce sujet, d'une complexité infinie, mais essentiel – et il importe que je parvienne à m'exprimer. Peut-être la vraie, l'authentique émancipation féminine n'a-t-elle pas encore commencé. Nous ne sommes pas tout à fait encore des êtres humains, nous sommes des femelles. Encore ligotées et entravées par des traditions séculaires. Encore à naître à l'humanité véritable ; il y a là une tâche exaltante pour la femme.
Lundi 4 août 1941
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 42-43
Dévorer des livres, comme je l’ai fait depuis ma plus tendre enfance, n’est qu’une forme de paresse. Je laisse à d’autres le soin de s’exprimer à ma place. Je cherche partout la confirmation de ce qui fermente et agit en moi, mais c’est avec mes mots à moi que je devrai essayer d’y voir clair.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 45
Il me manque encore un leitmotiv. Un fleuve souterrain unique et fixe ; la source intérieure où je m’abreuve s’envase perpétuellement - et puis je pense trop. Mes idées flottent encore autour de moi comme un vêtement trop ample, où j’ai la place de grandir. Mon esprit s’évertue à suivre mon intuition ; cela vaut mieux, d’ailleurs. […] Une foule d’idées vagues appellent désespérément une formulation concrète, mais elles sont peut-être loin d’être mûres pour cela.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 47-48
Tu es parfois si distraite par les événements traumatisants qui se produisent autour de toi que tu as ensuite toutes les peines du monde à refrayer le chemin qui mène à toi-même. Pourtant il le faut bien. Tu ne dois pas te laisser engloutir par les choses qui t'entourent, en vertu d'un sentiment de culpabilité. Les choses doivent s'éclaircir en toi, tu ne dois pas, toi, te laisser engloutir par les choses. Un poème de Rilke est aussi réel, aussi important qu'un garçon qui tombe d'un avion, mets-toi bien cela dans la tête. Tout cela, c'est la réalité du monde, tu n'as pas à privilégier l'un aux dépens de l'autre. Et maintenant va dormir. Il faut accepter toutes les contradictions ; tu voudrais les fondre en un grand tout et les simplifier d'une manière ou d'une autre dans ton esprit, parce que alors la vie te deviendrait plus simple. Mais elle est justement faite de contradictions, et on doit les accepter comme éléments de cette vie, sans mettre l'accent sur telle chose au détriment de telle autre. Laisse la vie suivre son cours, et tout finira peut-être par s'ordonner. Je t'ai déjà dit d'aller dormir au lieu de noter des choses que tu es encore tout à fait incapable de formuler.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 52
Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 55
Un seul vers de Rilke a plus de réalité pour moi qu'un déménagement. Je n'ai qu'à passer toute ma vie assise à un bureau. Pourtant, je ne crois pas non plus être une rêveuse imbécile. Je m'intéresse terriblement à la réalité, mais à condition de l'observer de mon bureau, non d'y vivre et d'y agir. Pour comprendre les hommes et les idées, il faut connaître aussi le monde réel, le cadre dans lequel tout vit et se développe.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 59
Je suis à la recherche d’un abri pour moi-même, et la maison qui me l’offrira, je devrai la bâtir moi-même pierre par pierre. Ainsi chacun se cherche-t-il une maison, un refuge. Et moi je cherche toujours quelques mots.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 68
L'homme forge son destin de l'intérieur, voilà une affirmation bien téméraire. En revanche l'homme est libre de choisir l'accueil qu'il fera en lui-même de son destin. On ne connait pas la vie de quelqu'un si l'on n'en sait que les événements extérieurs. Pour connaître la vie de quelqu'un, il faut connaître ses rêves, ses rapports avec ses parents, ses états d'âme, ses désillusions, sa maladie et sa mort.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 105
En fait je n'ai pas peur. Pourtant je ne suis pas brave, mais j'ai le sentiment d'avoir toujours affaire à des hommes, et la volonté de comprendre autant que je le pourrai le comportement de tout un chacun.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 106
[…] Un jour je serai écrivain. Les longues nuits que je passerai à écrire, ce seront mes plus belles nuits. Alors tout jaillira de moi, s’écoulera de moi en un flux ininterrompu et sans fin, tout cela qu'aujourd'hui j'emmagasine en moi.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 116
Une fois c'est un Hitler, une autre fois Ivan le Terrible par exemple, une fois c'est la résignation, une autre fois les guerres, la peste, les tremblements de terre, la famine. Les instruments de la souffrance importent peu, ce qui compte, c'est la façon de porter, de supporter, d'assumer une souffrance consubstantielle à la vie et de conserver intact à travers les épreuves un petit morceau de son âme.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 167
Prière du dimanche matin. Ce sont des temps d'effroi, mon Dieu. Cette nuit pour la première fois, je suis restée éveillée dans le noir, les yeux brûlants, des images de souffrance humaine défilant sans arrêt devant moi. Je vais te promettre une chose, mon Dieu, oh, une broutille : je me garderai de suspendre au jour présent, comme autant de poids, les angoisses que m'inspire l'avenir; mais cela demande un certain entraînement. Pour l'instant, à chaque jour suffit sa peine. Je vais t'aider, mon Dieu, à ne pas t'éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d'avance. Une chose cependant m'apparaît de plus en plus claire : ce n'est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t'aider – et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 175
Je suis probablement de ceux qui préfèrent continuer à se laisser flotter un peu sur le dos, les yeux tournés vers le ciel, et qui, avec un geste résigné et pieux, finissent par se laisser couler.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 177
Ce matin je vais nourrir un peu mon esprit, je note un besoin grandissant de fournir à cet esprit récalcitrant une abondante matière à assimiler. La semaine écoulée m'a apporté une éclatante confirmation de ma personnalité. Au milieu de cette maison de fous, je suis ma propre voie intérieure. Une centaine de personnes confèrent dans le brouhaha d'une petite pièce, les machines à écrire crépitent et moi, dans un coin, je lis Rilke. En plein milieu de la matinée nous avons dû déménager, tout d'un coup ; on m'enlève table et chaise sous le nez, des gens qui attendaient se ruent dans la pièce, chacun donne ordres et contrordres, fût-ce pour disposer de la moindre chaise, mais Etty est assise dans un coin à même le sol malpropre, entre sa machine à écrire et son paquet de sandwiches pour midi, et elle lit Rilke. Je me promulgue là-bas ma propre législation sociale, j'arrive et je pars quand bon me semble. Au milieu de ce chaos, de cette détresse, je vis selon mon rythme et puis m'absorber à tout instant, entre deux lettres à dactylographier, dans ce qui m'importe vraiment.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 191
Il est toujours là, cet arbre, cet arbre qui pourrait écrire ma biographie. Pourtant ce n'est plus le même, ou bien est-ce moi qui ne suis plus la même ? Sa bibliothèque est là, à un mètre de mon lit. Je n'ai qu'à tendre le bras gauche pour avoir en main Dostoïevski, Shakespeare ou Kierkegaard. Mais je ne tends pas le bras. La tête me tourne. Tu me places devant tes derniers mystères, mon Dieu. Je t'en suis reconnaissante, je me sens la force d'y être confrontée et de savoir qu'il n'y a pas de réponse. On doit pouvoir assumer tes mystères. […] combien d'heures n'ai-je pas vécues dont je disais : cette heure a été toute une vie, et si je devais mourir bientôt, ne vaudrait-elle pas tout le reste de ma vie ? J'en ai tant vécu de ces heures-là. Qu'est-ce qui m'empêche de vivre aussi dans le ciel ? Le ciel existe, pourquoi n'y vivrait-on pas? Mais en fait c'est plutôt l'inverse, c'est le ciel qui vit en moi. Cela me fait penser à une expression d'un poème de Rilke : univers intérieur.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 200-201
Bien des gens sont encore pour moi de véritables hiéroglyphes, mais tout doucement j'apprends à les déchiffrer. Je ne connais rien de plus beau que de lire la vie en déchiffrant les êtres.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 210
La réalité, c'est qu'en maints endroits de ce monde, des hommes et des femmes sont dans l'impossibilité de se rejoindre. Les hommes sont au front. La vie concentrationnaire. Les prisons. La séparation. Voilà la réalité. C'est avec cette réalité là qu'il faut se tirer d'affaire. Et on n'est tout de même pas obligé de se consumer vainement de désir et de commettre le péché d'Onan ? Cet amour qu'on ne peut plus déverser sur une personne unique, sur l'autre sexe, ne pourrait-on pas le convertir en une force bénéfique à la communauté humaine et qui mériterait peut-être aussi le nom d'amour ? Et lorsqu'on s'y efforce, ne se trouve-t-on pas précisément en pleine réalité ? Réalité sans doute moins tangible que celle d'un homme et d'une femme couchés dans un lit. Mais n'y a-t-il pas d'autres réalités ? Il y a quelque chose de puéril et d'indigent à entendre un petit bonhomme plus tout jeune vous parler (à notre époque, mon Dieu, à notre époque !) de « libérer ses instincts ». J'aimerai bien qu'on m'explique une fois par le menu ce qu'il voulait dire par là.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 212-213
« Après la guerre, à côté d'un flot d'humanisme, un flot de haine déferlera sur le monde. » En entendant ces mots, j'en ai eu encore une fois la certitude : je partirai en guerre contre cette haine.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 213
Il faut bien qu'il y ait un poète dans un camp, pour vivre en poète cette vie-là (oui, même cette vie-là !) et pouvoir la chanter.
La nuit, étendue sur mon châlit au milieu de femmes et de jeunes filles qui ronflaient doucement, rêvaient tout haut, pleuraient tout bas et s'agitaient (les mêmes qui affirmaient dans la journée : « Nous ne voulons pas penser », « Nous ne voulons pas sentir, sinon nous allons devenir folles »), j'étais souvent prise d'un attendrissement infini et je demeurais éveillée, laissant défiler devant mes yeux les événements et les impressions toujours trop nombreuses d'une journée toujours trop longue, et me disant : « Puissé-je être le cœur pensant de cette baraque. » Je voudrais l'être de nouveau. Je voudrais être le « cœur pensant » de tout un camp de concentration. Or me voilà alitée ici, mais désormais patiente et apaisée, et je me sens même un peu mieux (non, je ne me force pas, je me sens vraiment mieux) ; je lis les lettres de Rilke sur Dieu, Über Gott et chaque mot m'en paraît lourd de sens ; j'aurais pu écrire ces lettres, et si je les avais écrites, je les aurais voulues exactement ainsi. Je me sens de nouveau assez forte pour partir; je ne pense plus en termes de projets ou de risques, advienne que pourra, et tout sera bien.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 237
J'ai rompu mon corps comme le pain et l'ai partagé entre les hommes. Et pourquoi pas ? Car ils étaient affamés et sortaient de longues privations.
Je ne me lasse pas de citer Rilke, à tout propos. N'est-ce pas étrange ? C'était un homme fragile, qui a écrit une bonne partie de son œuvre entre les murs des châteaux où on l'accueillait, et s'il avait dû vivre dans les conditions que nous connaissons aujourd'hui, il n'aurait peut-être pas résisté. Mais n'est-il pas justement de bonne économie qu'à des époques paisibles et dans des circonstances favorables, des artistes d'une grande sensibilité aient le loisir de rechercher en toute sérénité la forme la plus belle et la plus propre à l'expression de leurs intuitions les plus profondes, pour que ceux qui vivent des temps plus troublés, plus dévorants, puissent se réconforter à leurs créations, et qu'ils y trouvent un refuge tout prêt pour les désarrois et les questions qu'eux-mêmes ne savent ni exprimer ni résoudre, toute leur énergie étant requise par les détresses de chaque jour ? Dans les temps difficiles, on se laisse bien souvent aller à rejeter d'un geste méprisant l'acquis spirituel des artistes d'époques que l'on croit plus douces (mais n'est-il pas toujours aussi dur d'être artiste ?) ; et l'on se demande : de quoi cela peut-il encore nous servir ?
Réaction compréhensible, mais à courte vue. Et infiniment appauvrissante.
On voudrait être un baume versé sur tant de plaies.
Une vie bouleversée (suivi de Lettres de Westerbock) (1985), Etty Hillesum (trad. Philippe Noble), éd. Seuil, coll. « Points », 2020 (ISBN978-2-7578-8572-7), p. 245
C’est pourquoi nous autres humains, au fond de l’abîme creusé par le mal radical, nous entendons la chère voix d’Etty Hillesum, voix frêle mais combien lucide, combien résolue : « Ce sont des temps d’effroi, mon Dieu. Cette nuit pour la première fois, je suis resté éveillée dans le noir, les yeux brûlants, des images de souffrance humaine défilant sans arrêt devant moi. Je vais te promettre une chose, mon Dieu, oh, une broutille : je me garderai de suspendre au jour présent, comme autant de poids, ces angoisses que m’inspire l’avenir ; mais cela demande un certain entraînement… je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas s’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire ; ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider, et ce faisant, nous aider nous-mêmes. »
Certaines femmes, devenues écrivains, ayant donc renoncé au moins partiellement à l'attitude traditionnelle de souci, se sont demandé si les femmes ne devaient pas s'émanciper de ce rôle et tenter d'imiter mieux la moitié masculine de l'humanité : s'occuper de l'Homme, par exemple, plutôt que des êtres humains particuliers. Je pense moins à Simone de Beauvoir qu'à Etty Hillesum, juive hollandaise qui a péri à Auschwitz mais dont le témoignage a été préservé; remarquable écrivain elle-même, elle s'interroge : « Est-ce une tradition séculaire dont elle devrait s'affranchir, ou bien au contraire un élément si essentiel à la nature féminine que la femme devrait se faire violence pour donner son amour à toute l'humanité, et non plus à un seul homme ? » Elle est tentée par la première réponse (mais elle va pratiquer dans sa vie la seconde) : « Peut-être la vraie, l'authentique émancipation féminine n'a-t-elle pas encore commencé. Nous ne sommes pas tout à fait encore des êtres humains, nous sommes des femelles. […] Encore à naître à l'humanité véritable; il y a là une tâche exaltante pour la femme ». Renoncer au souci, destin traditionnel de la femme, une tâche exaltante ? Ainsi, la femme ressemblera peut-être plus à l'homme; mais les deux seront d'autant moins humains.
Face à l'extrême, Tzvetan Todorov, éd. Seuil, coll. « Points », 1994 (ISBN978-2-02-022222-8), partie Ni héros ni saints, chap. Souci, p. 88 (lire en ligne)
Lorsque Etty Hillesum décide de croire en sa vocation d'écrivain, elle ne choisit pas l'esthétique désintéressée contre le souci pour les êtres. Elle se dit, avec raison : « Je devrai me retirer d'une petite communauté pour pouvoir m'adresser à une autre, plus vaste ». On a vu aussi Levi conscient de ce que les paroles de Dante « concernent tous les hommes qui souffrent ». Ces lecteurs ou auditeurs ne sont pas directement « secourus » par la littérature et n'ont pas à l'être : les livres ne sont pas des pansements; mais, touchés par la beauté de l'art, ils en seront élevés. Et les récits issus de ces expériences dans les camps, de Hillesum comme de Levi, de Guinzbourg ou de Charlotte Delbo, et aussi de Borowski, valent en tant qu'actes moraux, non seulement parce qu'ils apportent un témoignage ou servent le combat politique, mais aussi parce qu'ils contribuent à nous dévoiler, à nous, leurs lecteurs, la vérité du monde, et donc à l'améliorer. La recherche de la vérité nourrit la morale.
Face à l'extrême, Tzvetan Todorov, éd. Seuil, coll. « Points », 1994 (ISBN978-2-02-022222-8), partie Ni héros ni saints, chap. Activité de l’esprit, p. 106 (lire en ligne)
Un détenu d'Auschwitz raconte que ses camarades et lui se posaient constamment la question de savoir « si l'Allemand était un être humain comme tous les autres. A chaque fois la réponse fut catégorique: "Non, l'Allemand n'est pas un homme, l'Allemand est un boche, un monstre et qui plus est: un monstre conscient de sa monstruosité" » (Laks). C'est avec d'autant plus d'admiration que je lis ces lignes dans le journal d'Etty Hillesum. Un ami dit devant elle : « Qu'a donc l'homme à vouloir détruire ainsi ses semblables ? » Elle réplique: « Les hommes, les hommes, n'oublie pas que tu en es un. […] Toutes les horreurs et atrocités ne constituent pas une menace mystérieuse et lointaine, extérieure à nous, mais elles sont toutes proches de nous et émanent de nous-mêmes, êtres humains ». Cela se passe le jeudi 19 février 1942, le matin, à l'arrêt du tram, à Amsterdam.
Face à l'extrême, Tzvetan Todorov, éd. Seuil, coll. « Points », 1994 (ISBN978-2-02-022222-8), partie Ni monstres ni bêtes, chap. Des gens ordinaires, p. 165-166 (lire en ligne)
Face à l'extrême, Tzvetan Todorov, éd. Seuil, coll. « Points », 1994 (ISBN978-2-02-022222-8), partie Ni monstres ni bêtes, p. 232-243 (lire en ligne)
Insoumis, Tzvetan Todorov, éd. Robert Laffont/Versilio, 2015 (ISBN978-2-221-18858-3), chap. Etty Hillesum, p. 39-67