Jacques Ellul

Une page de Wikiquote, le recueil des citations libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Jacques Ellul (6 janvier 1912 à Bordeaux - 19 mai 1994 à Pessac) est un penseur, historien, théologien et sociologue français, connu pour être à la fois chrétien et de sensibilité anarchiste.

Auteur de cinquante-huit livres et de plus d'un millier d'articles[1], il a focalisé sa pensée autour de trois grands thèmes : la technique, la révolution et la liberté.

Anti-conformiste dès sa jeunesse, et puisant cet anticonformisme dans sa foi[2], Ellul est à l'origine non seulement de nombreux propos provocateurs (« Il est vain de déblatérer contre le capitalisme : ce n'est pas lui qui crée ce monde, c'est la machine », 1952 ; « Le christianisme est la pire trahison du Christ », 1992, etc.) mais de formules ayant ultérieurement été reprises comme slogans politiques : « Exister, c'est résister » (1965), « Penser globalement, agir localement » (1981), etc.

Jacques Ellul dans sa maison de Pessac, près de Bordeaux

Sommaire

Citations de Jacques Ellul[modifier]

Le personnalisme, révolution immédiate, 1935[modifier]

Actuellement, toute révolution doit être immédiate, c’est-à-dire qu’elle doit commencer à l’intérieur de chaque individu par une transformation de la façon de juger (ou pour beaucoup par une éducation de leur jugement) et par une transformation de leur façon d’agir. C’est pourquoi la révolution ne peut plus être un mouvement de masse et un grand remue-ménage [...] ; c’est pourquoi il est impossible actuellement de se dire révolutionnaire sans être révolutionnaire, c’est-à-dire sans changer de vie. [...] Nous verrons le véritable révolutionnaire, non pas dans le fait qu’il prononce un discours sur une charrette à foin mais dans le fait qu’il cesse de percevoir les intérêts de son argent.
  • Les Années personnalistes (1935), Jacques Ellul in « Cahiers Jacques-Ellul n° 1 », éd. L'Esprit du Temps, 2004, p. 83-84


Directives pour un manifeste personnaliste, 1935[modifier]

La technique domine l'homme et toutes les réactions de l'homme. Contre elle, la politique est impuissante, l'homme ne peut gouverner parce qu'il est soumis à des forces irréelles bien que matérielles [...]. Dans l'état capitaliste, l’homme est moins opprimé par les puissances financières [...] que par l’idéal bourgeois de sécurité, de confort et d’assurance. C'est cet idéal qui donne leur importance aux puissances financières.
  • Nous sommes des révolutionnaires malgré nous. (1935), Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, éd. Le Seuil, coll. « Anthropocène », 2014, p. 58


L'économie, maîtresse ou servante de l'homme, 1947[modifier]

L’homme moderne, quel que soit le régime politique dans lequel il s’inscrit, est englobé dans l’économie. Il n’y est plus considéré qu’en tant que producteur - consommateur. Le socialisme comme le capitalisme l’asservissent à l’économie car ils ont récupéré dans leurs doctrines respectives tout ce qui, auparavant, relevait de la vie spirituelle. L’homme idéal est un homme hygiénique, vivant dans le confort et l’immédiateté au prix d’un travail qui l’absorbe et lui évite de se poser des questions morales ou métaphysiques. L’apologie du travail a atteint le stade d’une véritable mystique. Ainsi l’homme est-il devenu l’esclave de l’économie.
  • Pour une économie à la taille de l'homme, L. Maire et alii, éd. Roulet (Genève), 1947, p. 44-45


Présence au monde moderne, 1948[modifier]

Sans aucun doute, le motif le plus puissant qui pèse sur nous comme un interdit, le motif qui nous empêche de remettre en question les structures de cette civilisation et de nous lancer dans la voie de la révolution nécessaire, c'est le respect du fait. [...] Actuellement, le fait constitue la raison dernière, le critère de vérité. Il n'y a pas de jugement à porter sur lui, estime t-on, il n'y a qu'à s'incliner. Et dès lors que la technique, l'État ou la production sont des faits, il convient de s'en accommoder. Nous avons là le nœud de la véritable religion moderne : la religion du fait acquis.
  • Réédition dans « Le défi et le nouveau », compilation de huit ouvrages, Jacques Ellul, éd. La table ronde, 2007, p. 39


Aujourd'hui, le moyen se justifie par lui-même, on a dépassé le temps du principe « la fin justifie les moyens ». Bien entendu, il y a encore des (gens) qui soutiennent cette idée [...]. Mais en réalité, tout cela, c'est de l'idéologie, en accord avec une époque où l'homme était (encore) maître, spirituellement et matériellement, de ses moyens, où il avait le choix entre plusieurs sortes de moyens [...]. Est déclaré « bien » ce qui réussit, « mal » ce qui échoue. [...] Aucun jugement de valeur n'est porté sur un moyen technique.
  • Réédition dans « Le défi et le nouveau », compilation de huit ouvrages, Jacques Ellul, éd. La table ronde, 2007, p. 61


La Technique ou l'Enjeu du siècle, 1952[modifier]

Il est vain de déblatérer contre le capitalisme : ce n'est pas lui qui crée ce monde, c'est la machine.
  • La technique ou l'enjeu du siècle (1952), Jacques Ellul, éd. Economica, coll. « classiques des sciences sociales », 2008, p. 3


Le phénomène technique (peut se définir comme) la préoccupation de l'immense majorité des hommes de notre temps, de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace.
  • La technique ou l'enjeu du siècle (1952), Jacques Ellul, éd. Economica, coll. « classiques des sciences sociales », 2008, p. 18


Le mystère est un élément de la vie de l'homme (et) Jung a montré qu'il est catastrophique de rendre clair et superficiel ce qui est caché au plus profond de l'homme. [...] Le sentiment du sacré et le sens du secret sont des éléments sans lesquels l'homme ne peut absolument pas vivre, les psychanalystes [...] sont d'accord là dessus. Or (d'une part) l'invasion technique désacralise (la nature) dans l(a)quel(le) l'homme est appelé à vivre : [...] elle montre par l'évidence, et non par la raison [...] que le mystère n'existe pas. [...] (D'autre part) nous assistons à un étrange renversement : l'homme ne pouvant vivre sans sacré, il reporte son sens du sacré sur ce qui a (désacralisé la nature) : la technique. Dans le monde où nous sommes, c'est la technique qui est devenue le mystère essentiel. [...] [On « croit » en elle] parce qu'au moins ses miracles sont visibles et en progression. [...] Un signe entre autres du sacré ressenti par l'homme devant la technique, c'est son souci de la traiter avec familiarité. [...] Étant donné ses formes très diverses, il n’est pas question de parler d’une religion de la technique mais bien d’un sentiment du sacré qui s’exprime de façons différentes selon les hommes. [...] De toutes façons, la technique est sacrée parce qu'elle est l'expression commune de la puissance de l'homme et que, sans elle, il se retrouverait pauvre, seul et nu, sans fard, cessant d'être le héros, le génie, l'archange qu'un moteur lui permet d'être à bon marché. Même ceux qui souffrent, qui sont au chômage ou qui sont ruinés par la technique, même ceux qui la critiquent et l'attaquent, sans oser aller trop loin [...], ont cette mauvaise conscience à son égard qu'éprouvent tous les iconoclastes.
  • La technique ou l'enjeu du siècle (1952), Jacques Ellul, éd. Economica, coll. « classiques des sciences sociales », 2008, p. 130-133


(Du fait de la sacralisation de la technique), les hommes sont conduits à une représentation des choses et des événements qui ne cache absolument pas la réalité, certes, mais qui devient pour eux plus vraie que la réalité. [...] L'homme a[yant] des moyens de plus en plus énormes à sa disposition, il agit sur le monde réel dans un rêve, en cherchant à atteindre d'autres buts que ceux qu'il atteindra. [...] Il ne peut en avoir conscience car le propre de ces moyens est d'agir sur le subconscient et de [lui] laisser l'entière illusion de la liberté.
  • La technique ou l'enjeu du siècle (1952), Jacques Ellul, éd. Economica, coll. « classiques des sciences sociales », 2008, p. 337


L'homme et l'argent, 1953[modifier]

Nous ne pouvons plus aujourd'hui parler argent sans penser à la vie économique, globale : [...] l'argent en est le symbole. [...] (car il) a subi une abstraction et une objectivation au cours du dernier siècle.
- Une abstraction, car l'individu n'a plus entre les mains une valeur en soi, il ne peut plus attribuer de sens au signe monétaire. Et ce n'est plus seulement la monnaie papier mais aussi la monnaie scripturale qui conduit à cette abstraction. L'individu ne s'attache plus au billet mais à son seul pouvoir d'achat. Le signe s'est rapproché de sa réalité économique en devenant lui-même plus abstrait.
- Une objectivation également, car l'on a de plus le sentiment que la manipulation de l'argent n'est pas un fait personnel, une appropriation, mais résulte de combinaisons lointaines et complexes dont nos actes ne sont que l'écho.
Il n'y a (donc) plus véritablement de relation entre l'individu et son argent parce que cet argent est (devenu) abstrait et objectif. Dès lors, il n'y a plus de problème moral de l'argent : [...] l'homme n'est plus responsable de ce qu'il gagne, ni du « comment il gagne », ni du « comment il dépense », car il s'agit uniquement (pour lui) d'un jeu objectif d'opérations économiques dans lequel (il se sent) très peu de chose.
  • Réédition dans « Le défi et le nouveau », compilation de huit ouvrages, Jacques Ellul, éd. La table ronde, 2007, p. 199-200


Propagandes, 1962[modifier]

Lorsque l'homme aura été entièrement adapté à cette société, lorsqu'il aura fini par obéir avec enthousiasme, parce que persuadé de l'excellence de ce qu'on lui fait faire, la contrainte d'organisation ne sera plus ressentie, à la vérité elle ne sera plus contrainte, et la police n'aura plus que faire. La bonne volonté civique et technicienne et l'enthousiasme du mythe social, créés par la propagande, auront résolu définitivement le problème de l'homme.
  • Propagandes (1962), Jacques Ellul, éd. Economica, coll. « classiques des sciences sociales », 1990, p. 14


Pour que la propagande réussisse, il faut [...] qu'elle soit une société individualiste et une société de masse. On a souvent l'habitude d'opposer ces deux caractères, en considérant que la société individualiste est celle où l'individu est affirmé comme une valeur au dessus des groupes [...] alors que la société de masse est négatrice de l'individu [...]. Mais cette position est idéologique.
  • Propagandes (1962), Jacques Ellul, éd. Economica, coll. « classiques des sciences sociales », 1990, p. 107


On a cru qu'apprendre à lire serait un progrès pour l'homme, on fête toujours comme une victoire le recul de l'analphabétisme, on juge sévèrement les pays où il y a une forte proportion d'analphabètes, on pense que la lecture est un moyen de liberté. Or cela est très contestable car l'important n'est pas de savoir lire mais de savoir ce qu'on lit, de raisonner sur ce qu'on lit, d'exercer un esprit critique sur la lecture. En dehors de cela, la lecture n'a aucun sens.
  • Propagandes (1962), Jacques Ellul, éd. Economica, coll. « classiques des sciences sociales », 1990, p. 126


La propagande correspond à un besoin de l’individu moderne. Et ce besoin crée en lui un besoin de propagande. L'individu est placé dans une situation telle qu'il a besoin d'un adjuvant extérieur pour faire face à sa propagande. Bien entendu, il ne dit pas : « je veux une propagande ! ». Au contraire, obéissant à des schèmes préfixés, il en a horreur car il se croit « une personne libre et majeure ». Mais en fait, il appelle et désire cette action qui lui permet de parer à certaines agressions et de réduire certaines tensions. [...] Le secret de la réussite d'une propagande tient à ceci : a t-elle ou non satisfait un besoin inconscient ? Elle ne peut avoir d’effet que si le besoin existe (et que celui-ci) n’est pas ressenti comme tel mais reste inconscient.
  • Propagandes (1962), Jacques Ellul, éd. Economica, coll. « classiques des sciences sociales », 1990, p. 158


L’homme (moderne) ne (se sent) pas à l’échelle des événements politiques et économiques mondiaux. Il éprouve sa faiblesse, son inconsistance, son peu d’efficacité. Il réalise qu’il dépend de décisions sur lesquelles il ne peut rien et ces impressions sont désespérantes. Ne pouvant rester longtemps en face de cette réalité-là, (il recherche) un voile idéologique, une consolation, une raison d’être, une valorisation. Seule la propagande lui apporte le remède à (cette) situation.
  • Propagandes (1962), Jacques Ellul, éd. Economica, coll. « classiques des sciences sociales », 1990, p. 160


Fausse présence au monde moderne, 1963[modifier]

Il me semble que les chrétiens devraient s'attacher à deux ordres de problèmes du monde. D'abord ceux qui sont beaucoup plus fondamentaux que les phénomènes d'actualité. [...] Je citerai : le Travail, l'Argent, la Technique, l'apparition de nouvelles religions (nationalisme, communisme…), l'État-Nation… Auprès de cela, les faits que l'on considère comme fondamentaux dans l'opinion journalistique, par exemple la décolonisation ou « l'entrée du Tiers Monde dans l'Histoire », sont tout à fait secondaires car les peuples soi-disant nouveaux se posent sur ces fondements et entrent dans ces moules (fabriqués par l'Occident). [...] L'autre point où, me semble t-il, l'Église peut intervenir dans son domaine de compétence, c'est l'énorme problème psychique. Le psychique a pris de plus en plus d'importance dans le politique, l'économique, [...] la société. Les psycho-sociologues nous disent que l'homme moderne vit dans un état d'angoisse, qu'il souffre de solitude [...]. Or (les chrétiens se préoccupent bien peu de répondre à ces problèmes). Une vraie présence de l'Église au monde moderne implique davantage d'action dans l'œuvre individuelle que dans l'œuvre collective.
  • Fausse présence au monde moderne, Jacques Ellul, éd. Tribune libre protestante, 1963, p. 161-162


Le vouloir et le faire, 1964[modifier]

On peut dire que le christianisme est une antimorale (et) que ce que l'on pourrait appeler éthique chrétienne est le contraire de tout ce qui constitue la morale au sens général. [...] La vie chrétienne n'est pas une vie conforme à une morale mais à une parole révélée, actuelle et vivante.
  • Le vouloir et le faire (1965), Jacques Ellul, éd. Labor et Fides, coll. « Philosophie », 2013, p. 107


La Technique suppose la création d'une nouvelle morale. [...] La morale technicienne présente deux grands caractères (étroitement liés) : d'une part elle est une morale de comportement, d'autre part elle exclut la problématique morale. Morale de comportement : [...] les problèmes d'intentions, de sentiments, d'idéaux, de débats de conscience… ne la concernent pas. [...] Et ce comportement doit être fixé [...] en fonction de règles techniques précises. [...] Tout cela conduit à remettre en question la problématique du choix du bien et du mal, la décision individuelle, la morale subjective : il n'y a plus (réellement) de choix à effectuer car le comportement bon est celui que la technique demande et rend possible.
  • Le vouloir et le faire (1965), Jacques Ellul, éd. Labor et Fides, coll. « Philosophie », 2013, p. 211-214


L'on peut tout mettre en question dans notre société (y compris Dieu) mais pas la technique, qui se révèle alors comme valeur décisive. Et en tant que valeur, elle est désirable. Elle mérite bien que toutes les forces y soient consacrées, elle mérite bien que l'homme s'y sacrifie. [...] Chaque trait retenu par les philosophes de la valeur pour caractériser celle-ci peut s'appliquer exactement à la croyance de l'homme moderne, à son jugement, à son comportement envers elle.
  • Le vouloir et le faire (1965), Jacques Ellul, éd. Labor et Fides, coll. « Philosophie », 2013, p. 215


Max Weber: l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1964[modifier]

Weber montre bien que parler de rationalité n’explique au fond pas grand chose, car la rationalité ne vient pas de l’influence d’une philosophie à laquelle on adhérerait par conviction intellectuelle. Weber ne cite même pas Descartes et je lui donne infiniment raison, il cherche plus profond. Quel est le soubassement ? Il faut qu’il y ait eu non pas une adhésion intellectuelle mais un changement de conception de la vie. Il met alors en valeur un aspect essentiel : l’esprit du capitalisme est une éthique. C’est-à-dire que le comportement économique du plus grand profit n’est pas seulement un résultat de l’appétit d’argent ou de puissance, ni une attitude utilitariste : il représente le « bien » [...]. Cette transformation d’un comportement économique en valeur éthique, en « sens de la vie » est la plus grande mutation car cette conviction engendre à la fois un style de vie déterminé, individuel, pour atteindre ce bien mais en même temps provoque l’apparition d’une éthique sociale, qui tendra à devenir obligatoire en insérant l’individu dans le comportement économique.
  • Sociologie des relations publiques, Revue française de sociologie, Jacques Ellul, éd. Bulletin SEDEIS, 1964, p. 21 ?


L'Illusion politique, 1965[modifier]

Tout penser en termes de politique, tout recouvrir par ce mot [...], tout remettre entre les mains de l'État, faire appel à lui en toute circonstance, déférer les problèmes de l'individu à la collectivité, croire que la politique est au niveau de chacun, que chacun y est apte: voilà la politisation de l'homme moderne. Elle a donc principalement un aspect mythologique. Elle s'exprime dans des croyances et prend par conséquent aisément une allure passionnelle.
  • L'illusion politique (1965), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2004, p. 40


L'individu est toujours prêt à se soumettre à la nécessité, pourvu que le vocabulaire de la liberté soit sauvegardé, et qu'il puisse parer son obéissance servile de la glorieuse énergie d'un choix libre et personnel.
  • L'illusion politique (1965), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2004, p. 64


Aujourd'hui [...], la loi de la politique est l'efficacité. Ce n'est pas le meilleur qui gagne, c'est le plus puissant, le plus habile.
  • L'illusion politique (1965), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2004, p. 68-69


La démocratie n'est plus un moyen de contrôler le pouvoir mais un moyen d'encadrer les masses.
  • L'illusion politique (1965), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2004, p. 210
De plus en plus des techniciens prétendent formuler des problèmes de la société comme des problèmes exacts et en des termes qui permettent une solution. Le mythe croissant de la solution, évacue progressivement de nos consciences le sens du relatif, c'est-à-dire de l'humilité du politique vrai.
  • L'illusion politique (1965), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2004, p. 257


« Exister, c'est résister ». [...] Il importe avant tout de ne jamais se laisser aller à la sollicitation du milieu social. Cela veut dire que nous tentons de créer des points de refus et de contestation à l'égard de l'État. Non pas une opposition pour modifier tel ou tel élément du régime ou pour prendre telle décision mais, plus fondamentalement, pour faire apparaître des organismes, des corps, des associations, des ensembles à intérêts socio-politique, intellectuel, artistique, économique ou chrétien, totalement indépendants de l'État mais dans une situation de capacité de lui résister, refuser aussi bien ses pressions que ses contrôles ou ses dons, [...] capables de contester que la Nation devienne la valeur suprême.
  • L'illusion politique (1965), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2004, p. 297


Exégèse des nouveaux lieux communs, 1966[modifier]

Chaque jour mille nouveautés surgissent. Un monde technicisé se construit autour de nous à une vitesse croissante. Une organisation toujours plus rigoureuse, précise, contraignante, exacte, multiple, enserre dans un filet aux mailles toujours plus denses chaque homme à chaque instant de sa vie. Et nous n'y pouvons rien. Personne ne conduit et ne maîtrise cette prolifération. L'opération déclenchée il y a un siècle et demi se poursuit d'elle-même. Personne n'en n'est plus responsable.
  • Exégèse des nouveaux lieux communs (1966), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2004, p. 173


Politique de Dieu, politiques des hommes, 1966[modifier]

Pourquoi tenons-nous tellement à l'utilité ? Pourquoi jugeons-nous pour rien ce qui est inutile ?… En réalité, nous sommes obsédés par les représentations de notre siècle, de notre temps, de nos techniques. Il faut que « ça » serve. Si ça ne sert pas, ce n'est pas la peine de le faire. Et quand nous parlons ainsi, c'est que nous sommes hantés non pas par une volonté de « service » mais par le plus grand, le plus fort, le plus puissant, le plus efficace. Nous sommes hantés par l'utilité du monde et l'importance des résultats.
  • Réédition dans « Le défi et le nouveau », compilation de huit ouvrages (1966), Jacques Ellul, éd. La table ronde, 2007, p. 498-499


Métamorphose du bourgeois, 1967[modifier]

Le mécanisme de la justification est la pièce centrale de l’œuvre bourgeoise, sa signification, sa motivation. Pour arriver (à ses fins), le bourgeois se construit un monde réel mais aussi un monde imaginaire qu'il fait prévaloir sur tous les autres dans le mécanisme de la conscience fausse[3]. Car le bourgeois se sait, inconsciemment, un exploiteur, mais il ne peut pas se supporter pour ce qu'il est. (En cela,) il exprime une tendance propre à tout homme [...], celle d’être à la fois en accord avec son milieu [...] et avec lui-même. [...] Et pour ne pas reconnaître ce qu'il est en réalité, le bourgeois ne peut pas voir les motivations réelles de son action. Il ne peut pas discerner les forces motrices qui le poussent à être ce qu'il est en agissant comme il le fait. Ce n'est pas l'hypocrisie au sens courant : le bourgeois le voudrait-il, il ne le peut pas. [...] Comme il ne peut pas non plus agir sans motivation, il se crée un système explicatif, un système de motifs imaginant des forces motrices pour légitimer son action. Bien entendu, ces forces motrices ne sont pas seulement imaginaires, théoriques, [sinon], elles ne feraient illusion sur personne : elles sont apparentes. L'un des jeux permanents de la conscience bourgeoise consiste à éviter le profond pour tout [ramener] à l'évident. [...] Les évidences sont les plus sûrs atouts de la conscience fausse. [...] Il y a ainsi déguisement de la condition réelle, mais déguisement plus réel que le réel parce qu'investi d'évidence.
  • Métamorphose du bourgeois (1967), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 1998, p. 47-48


Deux caractères essentiels peuvent définir le bourgeois [...] : l'un idéologique, l'autre que nous pourrions appeler ontologique. (….) Tous deux se rapportent à une certaine façon d'être. [...] Nous sommes réellement en présence d'une certaine attitude fondamentale devant le monde et à l'intérieur de la société. C'est donc à la fois, et de manière indissociable, un élément individuel et un élément collectif. [...] Le caractère idéologique [...], c'est l'idéologie du bonheur. Le caractère ontologique, c'est le pouvoir d'assimilation. Le premier se trouve évidemment exprimé dans un grand nombre de formules, de textes [...]. Le second, au contraire, est secret, caché volontairement ou non. Il n'est certainement pas voulu : il transparaît dans tous les comportements et aussi [...] dans les institutions. Il sert [...] de capacité de la classe bourgeoise à se défendre en tant que classe. C'est ici, en effet, que cette classe a inventé son propre mode de défense, bien plus que sous la forme traditionnelle et héritée, du pouvoir politique ou religieux, de l'armée, de la police et des idées.
  • Métamorphose du bourgeois (1967), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 1998, p. 79-80


Dès 1840, on disait : « Certes, l’ouvrier est malheureux, mais augmentons la production, et forcément, son tour viendra. A son heure, il profitera aussi de ce bienfait ». Il y a donc coïncidence historique entre le moment où se formule la conception juridico-idéologique du bonheur et celui où apparaissent les possibilités d’un bien être matériel pour chacun. Cette coïncidence est décisive car, dès lors, le bonheur est associé au bien-être. L’idéologie du bonheur implique donc le développement technique nécessaire à une production de biens allant croissant. Elle justifie la croissance économique et la civilisation technicienne. Par la suite, elle apparaît comme la compensation indispensable de l’immensité du travail à dépenser pour accéder au bien-être. [...] [L'idéologie du] bonheur sert de justification à la société technicienne. [Elle constitue] une motivation fondamentale de l'homme (appartenant) à cette société-là.
  • Métamorphose du bourgeois (1967), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 1998, p. 92-94


Que requiert maintenant l’homme, du milieu dans lequel il est appelé à vivre ? Essentiellement le confort.Toute production dans une société technicienne est orientée par ce goût et ce besoin de confort. [...] Le but du confort est la satisfaction d’une digestion perpétuelle, satisfaction de musique comme satisfaction de pensée ou d’air conditionné. [...] L’aspiration au confort se situe donc au niveau le plus platement matériel mais qui conditionne la totalité de la vie. [...] Le confort porte avec lui la certitude et la sécurité et, à ce titre, il est une présence actuelle nous garantissant des valeurs spirituelles.
  • Métamorphose du bourgeois (1967), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 1998, p. 101-103


Un exemple des facteurs qui constituent la « constellation de l'idéologie du bonheur » nous est donné par le progrès. [...] Sorel a bien montré à quel point toute l'idée du progrès est un phénomène bourgeois, lié à cette classe, indissociable d'elle, si bien que tout se qui se réfère au progrès porte la marque de la bourgeoisie. [...] L'idée de progrès précède le véritable développement logique et universel des sciences. [...] Bien avant paraissait la conviction irraisonnée que l'histoire de l'homme était (en soi) un progrès. [...] Comment alors ne pas comprendre que cette absolutisation du terme par la validation de ce qui augmente est strictement liée à ce qui est justement quantitatif, c'est-à-dire la production économique ? C'est sur le modèle de la croissance de la production que le progrès est construit. [...] Le progrès est fait de cette addition incessante de valeurs matérielles et de richesses.
  • Métamorphose du bourgeois (1967), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 1998, p. 118-120


Le monde qui se fait sous nos yeux [...] obéit à la même idéologie que (celle du bourgeois du XVIIIe siècle), celle du bonheur. [...] [Mais] le bonheur a changé de rôle et de signification. [Il était à l’origine] une vision plus ou moins claire d’un [monde] souhaitable. [...] Mais depuis, un phénomène est apparu : le bourgeois a partiellement réalisé son objectif par la création du bien-être, au moyen d'une prolifération d'utilités. Et voici que cette multiplication d’objets à consommer produit un effet singulier : elle exige de celui qui les produit un sacrifice de plus en plus accentué, le travail ; elle entraîne pour celui qui les consomme une abstraction de l’être [...]. Ainsi cet homme heureux, plongé dans le bien-être, est réifié.
  • Métamorphose du bourgeois (1967), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 1998, p. 294-295


Autopsie de la révolution, 1969[modifier]

La bourgeoisie n'a pas seulement fait la révolution pour prendre le pouvoir mais pour instituer le triomphe de la Raison par l'État.
  • Autopsie de la révolution (1969), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2008, p. 96


Les hommes, dans toutes les sociétés, même quand ils protestent contre l'ingérence du pouvoir, déclarent le haïr et réclament la liberté, ont mis leur espérance et leur foi dans l'État : c'est finalement de lui qu'ils attendent tout.
  • Autopsie de la révolution (1969), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2008, p. 196


Le plus haut point de rupture envers cette société technicienne, l’attitude vraiment révolutionnaire, serait l’attitude de contemplation au lieu de l’agitation frénétique.
  • Autopsie de la révolution (1969), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2008, p. 334


Nous assistons à un usage outrageux du terme « révolution », tout et n'importe quoi est aujourd'hui qualifié. Un premier abus avait consisté à utiliser ce terme pour désigner la transformation de l'industrie au XVIIIe siècle. [...] Pour bien mesurer l'abus de mots, il faut comprendre en profondeur que la technique produit une société essentiellement conservatrice, intégratrice, totalisante, en même temps qu'elle entraîne d'énormes changements. Mais ce sont les changements d'un rapport à soi toujours identique. La technique est antirévolutionnaire mais, par les « progrès » effectués, donne l'impression que tout change, alors que seules des formes et des moyens se modifient. Elle anéantit la pulsion révolutionnaire en accroissant tous les conformismes à sa propre structure intégrée.
  • Autopsie de la révolution (1969), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2008, p. 208-209


L'impossible prière, 1972[modifier]

La prière va vers l'action mais c'est la première qui est radicalement décisive : toute action sera nécessairement récupérée par le milieu dans lequel elle s'exerce, elle sera détournée de son but, elle sera viciée par les circonstances, elle comportera des conséquences imprévisibles. [...] alors que seule la prière, lorsqu'elle est vraie, ne peut être récupérée. [...] L'action [n'] est véritablement qualifiée (que) par la prière. La prière est ce qui atteste de la finitude de l'action et parce qu'elle montre que celle-ci n'est pas dernière, lui enlève son aspect dramatique ou tragique, elle introduit humour et distance dans l'action, que nous serions tentés de prendre affreusement au sérieux. Et ce faisant, la prière donne à l'action sa plus grande vérité : elle sauve l'action de l'activisme.
  • Réédition dans « Le défi et le nouveau », compilation de huit ouvrages, Jacques Ellul, éd. La table ronde, 2007, p. 747


De la révolution aux révoltes, 1972[modifier]

La conscience révolutionnaire du prolétariat des pays industrialisés faiblit constamment car le Welfare State est parfaitement capable de désamorcer le fameux conflit des classes. Il se produit un blocage des volontés révolutionnaires par le bien-être. [...] On parle toujours mais on cesse d'être prêt à faire. La révolution est devenue un idéal et un mythe mais non plus passion et sacrifice.
  • De la révolution aux révoltes (1972), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2011, p. 25/26


Du fait de la structure industrielle dans les pays occidentaux, il n'y a pas de révolution possible mais simplement une pesée continue pour orienter une révolution technique qui est en train de se produire par elle-même.

  • De la révolution aux révoltes (1972), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2011, p. 424


Alors que des millions d'hommes s'excitent sur le problème de la propriété privée, personne ne réagit en face de l'utilisation de l'ordinateur pour le contrôle de la vie privée et la concentration des renseignements sociaux dans des banques de faits. Aucun parti politique ni groupe de pression n'agit et l'opinion publique reste indifférente : c'est trop abstrait.

  • De la révolution aux révoltes (1972), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2011, p. 427-428


Le technicien ne s'intéresse qu'à l'efficacité de sa technique : peu lui importent le régime et la structure politique. Il ne demande qu'une seule chose, c'est la rationalité. Le technicien est donc pour ces deux raisons contre-révolutionnaire. Non par idéologie mais par absence d'intérêt. Or plus la mentalité technicienne gagne dans notre société, plus se perd la volonté révolutionnaire.

  • De la révolution aux révoltes (1972), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2011, p. 429


La révolution devrait se faire contre les structures rigides (de la société technicienne). [...] Pour les discerner, il faut une longue analyse intellectuelle. [...] Or très peu sont capables de procéder à cette analyse.

  • De la révolution aux révoltes (1972), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2011, p. 435


Pour qu'il y ait révolution, il faut qu'il y ait un nom qui désigne l'adversaire. [...] Mais personne ne représente la technique (ni n'est) responsable de la société technicienne. On essaie de l'incarner dans les bureaucrates, les technocrates, mais cela fausse radicalement le problème. [...] Supprimer la bureaucratie, c'est opérer d'une verrue l'organisme atteint d'un cancer. On ne peut faire cette révolution contre personne. Ce qu'il faut atteindre et vaincre n'a pas de visage.

  • De la révolution aux révoltes (1972), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2011, p. 437-438


Si l'homme a pour but le paradis sur terre, c'est-à-dire le bonheur, alors il n'a qu'à s'en remettre au progrès technique. [...] Dans la mesure où le progrès est devenu la valeur (suprême), toute révolution apparaît sans signification [...]. Le mythe du progrès a tué l'esprit révolutionnaire.

  • De la révolution aux révoltes (1972), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2011, p. 443


Faire des protestations contre la bombe à hydrogène sans attaquer l'ensemble de la société technicienne ne peut servir qu'à se donner bonne conscience et se tranquilliser.

  • De la révolution aux révoltes (1972), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2011, p. 458


Contre les violents, 1972[modifier]

Ce n'est point aujourd'hui le temps de la violence mais celui de la conscience de la violence. Que l'histoire ait toujours été le fruit de la violence, qu'il y ait toujours eu contradiction entre un impératif moral et la réalité de la violence, nous le savons bien et nous n'avons rien changé. [...] Dans cette « prise de conscience », trois aspects me paraissent importants. (Tout d'abord), on comprend mieux le ridicule de la contradiction entre les efforts démesurés pour sauver un homme et la facilité des violences. D'un côté, on met tout en œuvre pour sauver un alpiniste en danger, de l'autre on on torture, on bâtonne, on ne cesse d'user de violence contre [des quantités de gens]. [...] Le second aspect, c'est la découverte de la généralisation de la violence : économique et psychologique, elle vient doubler la violence matérielle [...] : matraquage publicitaire, propagande, guerre des (multinationales), violence des (automobilistes), terrorisme du professeur ou du prêtre envers leurs auditeurs… la violence est [multiforme]. [Enfin], on peut se justifier dans toute action par l'existence d'une violence précédente. Je jette un cocktail molotov, mais c'est parce que j'ai été victime de la violence du professeur, du père, du patron. [...] Ainsi toute violence se trouve légitimée parce qu'elle n'est jamais qu'une contre-violence. [...] Nous éprouvons ainsi, en réalité, la tentation, devant l'universalisation de la violence, d'entrer à notre tour dans le jeu. [...] Mais alors, immanquablement, le chrétien se demandera : « comment pourrais-je être non-violent ? » Et tout aussi immanquablement : « comment pourrais-je être violent ? » Où serait donc enfin une attitude morale et spirituelle à la fois juste, pure et vraie ?
  • Réédition dans « Le défi et le nouveau », compilation de huit ouvrages (1972), Jacques Ellul, éd. La table ronde, 2007, p. 503-504


L'Espérance oubliée, 1972[modifier]

L'institution dans l'Église ne peut être valable que s'il y a interférence, choc, bouleversement, initiative de Dieu. S'il y a événement. Sans cette intervention du Saint-Esprit, l'institution d'Église obéit exactement aux lois de toute institution. Elle est un corps purement sociologique.
  • L'Espérance oubliée (1972), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « Contretemps », 2004, p. 139


Les nouveaux possédés, 1973[modifier]

C’est devenu un lieu commun, que l’on tient pour une évidence vérifiée : le monde moderne est un monde séculier, sécularisé, athée, laïcisé, désacralisé, démythisé. Et dans la plupart des écrits contemporains, on considère tous ces termes comme équivalents sans prendre en compte les différences considérables qu’il peut y avoir par exemple entre laïcisation et sécularisation ou entre désacralisation et démythisation. On veut en gros exprimer l’idée que le monde moderne (est) devenu adulte ou majeur (parce qu’il) ne croit plus, il veut des preuves, il obéit à la raison et non aux croyances, surtout religieuses, il s'est débarrassé de Dieu, et lui parler de religion n'a plus de sens. Il est entré dans un nouveau mode de pensée, qui n’est plus la pensée traditionnelle s'exprimant dans les mythes. [...] Il est difficile de discerner si, dans ce (genre de) propos, il s’agit d’un constat de fait, d'un souhait, d’une constatation sociologique ou d’une construction imaginaire, élaborée à partir de l’idée qu’on peut se faire d’un homme imbu de la science. En réalité, si l’on examine les textes qui reposent sur ces affirmations, on s’aperçoit qu’il s’agit [...] d’une explication a posteriori. On part de l'évidence: « l’homme moderne ne veut plus entendre parler du christianisme, il a perdu la foi, l’Église ne mord plus sur la société, elle n’a plus d’audience, le message chrétien ne veut rien plus dire [...] ». (Mais) comme l’on constate en même temps que l’homme moderne reçoit plus ou moins une éducation technicienne sinon scientifique, on en conclut implicitement : « c’est parce que cet homme est imbu de science qu’il est non religieux » et l’on assimile alors le rejet du christianisme avec l’abandon de toute posture religieuse. Déduction qui m’apparaît pour le moins hâtive. [...] C'est pourquoi je pense qu'il est fondamental de savoir si [...] nous sommes dans un temps déréligiosisé.
  • Les nouveaux possédés (1973), Jacques Ellul, éd. Mille et une nuits/Fayard, 2003, p. 35-37


On proclame que l’homme moderne n’est plus religieux mais on se garde bien de dire ce qu'est la religion, et de même le sacré ou le mythe… et si parfois on s'y hasarde, c'est toujours une définition ad hoc, faite après coup, dans un but de légitimation. Il y a là une complète obéissance à des présupposés non critiqués, (formulés) sans discernement.
  • Les nouveaux possédés (1973), Jacques Ellul, éd. Mille et une nuits/Fayard, 2003, p. 73


L’erreur initiale de ceux qui croient à un monde majeur, peuplé d’hommes adultes, prenant en main leur destin… c’est d’avoir finalement une vue purement intellectuelle de l’homme, ou d’un homme purement intellectuel. [...] Mais voici : être non-religieux n’est pas seulement une affaire d’intelligence, de connaissance, de pragmatisme ou de méthode, c’est une affaire de vertu, d’héroïsme et de grandeur d’âme. Il faut une ascèse singulière pour être non-religieux.
  • Les nouveaux possédés (1973), Jacques Ellul, éd. Mille et une nuits/Fayard, 2003, p. 314


Ce n'est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique, qui nous empêche d'avoir une fonction critique et de la faire servir au développement humain. Ce n'est pas l'État qui nous asservit, même policier et centralisateur, c'est sa transfiguration sacrale [...].
  • Les nouveaux possédés (1973), Jacques Ellul, éd. Mille et une nuits/Fayard, 2003, p. 316


Éthique de la liberté, tome 1, 1973[modifier]

L’homme n’est pas du tout passionné par la liberté, comme il le prétend. La liberté n’est pas un besoin inhérent à la personne. Beaucoup plus constants et profonds sont les besoins de sécurité, de conformité, d’adaptation, de bonheur, d’économie des efforts… et l’homme est prêt à sacrifier sa liberté pour satisfaire ces besoins. [...] [Certes], il ne peut pas supporter une oppression directe. [...] Être gouverné de façon autoritaire, être commandé, cela lui est intolérable non pas parce qu’il est un homme libre mais parce qu’il désire commander et exercer son autorité sur autrui. [...] L’homme a bien plus peur de la liberté qu’il ne la désire.
  • Éthique de la liberté (1973), Jacques Ellul, éd. Labor et Fides, 1973, p. 36


Cette prétendue liberté - à quoi s'ajoute la prétendue majorité d'un homme moderne qui se veut responsable de ses actes - n’est rigoureusement rien de plus qu’un prétexte que l’on se donne à suivre son penchant (naturel). [...] Étrange situation sociologique où l'homme, soumis à d'immenses déterminations sociologiques, ne proteste pas mais est extrêmement chatouilleux pour d'humbles limitations morales. Peut-être ceci s'explique t-il par le fait que, impuissant à se libérer de ce qui le conditionne vraiment, il se venge et compense en remportant des victoires (en réalité insignifiantes). La (véritable) liberté implique, suppose, exige une durabilité de la personne. [...] Elle s’incarne dans la durée.
  • Éthique de la liberté (1973), Jacques Ellul, éd. Labor et Fides, 1973, p. 274


Éthique de la liberté, tome 2, 1973[modifier]

La justification (est) le contraire même de la liberté. Celui qui se justifie, qui veut se justifier, à quelque niveau que se situe sa justification, quel qu'en soit le but et le domaine, atteste par là sa non-liberté. [...] La justification est la démonstration d'une conformation à soi-même et au milieu puisque, faite pour convaincre le milieu, elle ne peut qu'utiliser les valeurs, idéologies, croyances de ce milieu. Celui qui se justifie plaide devant son groupe pour se faire reconnaître comme juste par lui. Il aspire à la non-distinction entre lui-même et le milieu. Par conséquent, il attend un brevet de conformité qui est sa justice. [...] Bien plus, la justification est l'inverse de la transgression [...]. Or la transgression suppose une mise en question de soi-même, radicale ; on ne peut en même temps transgresser une règle et se justifier devant le groupe qui a posé cette règle. L'auto-justification est le contraire de la liberté. C'est ce qui rend parfois si pénible l'attitude des jeunes gauchistes : ils veulent être libres et ils ne cessent de procéder à un discours justificateur de leurs positions et de leurs idées [...].
  • Éthique de la liberté, tome 2, Jacques Ellul, éd. Labor et Fides, 1973, p. 205-206


Sans feu ni lieu, 1975[modifier]

L'homme moderne est prêt à douter de toutes les formes de sa civilisation dans l'avenir, mais certainement pas de la ville. Il ne peut penser son avenir que sous la forme et dans l'agglomération de la ville. Toujours plus d'accumulation humaine. Parce qu'il faut produire, il faut l'accumulation des usines et l'usine suppose la grande ville.
  • Sans feu ni lieu : Signification biblique de la grande ville, Jacques Ellul, éd. Gallimard Nrf, 1975, p. 225
La Ville est par excellence le monde de l'homme, créée par lui pour lui, mesure de sa grandeur, expression de toute civilisation, mais en même temps elle est le témoin de la démesure humaine, œuvre de l'avidité d'argent et d'ambition, dont les hommes deviennent esclaves.
  • Sans feu ni lieu : Signification biblique de la grande ville, Jacques Ellul, éd. Gallimard Nrf, 1975, p. couverture 4


Trahison de l'Occident, 1975[modifier]

L'Occident a rendu conscient et volontaire le projet de l'homme. Il a fixé un objectif et l'a nommé, liberté - plus tard, individu. Il a orienté les forces obscures. Il a désigné la valeur à partir de laquelle l'histoire avait un sens, et l'homme devenait homme. Il a tenté d'appliquer méthodiquement, consciemment, tout ce que l'on pouvait tirer de la liberté.
  • Trahison de l'Occident, Jacques Ellul, éd. Calmann-Lévy, 1975, p. 30


La gauche organisée est devenue l’équivalent d’un général pour qui les troupes sont uniquement le moyen de la victoire. La réalité humaine du soldat qui souffre lui est étrangère. Et maintenant, à la suite de Lénine, il en est exactement ainsi de la gauche à l’égard des pauvres [...]. La gauche est devenue aussi mensongère et hypocrite que la bourgeoisie parce qu’elle continue à proclamer sa vertu, la défense des pauvres. Elle continue à s’affirmer comme le représentant des classes misérables. Mais elle ment. Elle défend et soutient exclusivement ce qui peut la servir, ceux qui sont utilisables soit pour sa propagande, soit pour l’action directe. Elle utilise les pauvres exactement comme le capitalisme. Elle les exploite. Elle les fait marcher sans leur dévoiler ses vrais objectifs. Elle leur ment jour après jour.
  • Trahison de l'Occident, Jacques Ellul, éd. Calmann-Lévy, 1975, p. 124


La Gauche est pour ce temps la somme de tous les conformismes.
  • Trahison de l'Occident, Jacques Ellul, éd. Calmann-Lévy, 1975, p. 126


Le système technicien, 1977[modifier]

Certains déclarent « la technique » n’existe pas et qu’ils ne connaissent que des techniques. Cela tient à un réalisme superficiel et à un défaut de systématisation. La Technique en tant que concept permet de comprendre un ensemble de phénomènes qui restent invisibles si on se situe au niveau de l’évidence perceptible des techniques.
  • Le système technicien, Jacques Ellul, éd. Calmann-Lévy, 1977, p. 35


C'est maintenant la technique qui opère le choix ipso facto, sans rémission, sans discussion possible entre les moyens à utiliser… L'homme (ni le groupe) ne peut décider de suivre telle voie plutôt que la voie technique … ou bien il décide d'user du moyen traditionnel ou personnel … et alors ses moyens ne sont pas efficaces, ils seront étouffés ou éliminés, ou bien il décide d'accepter la nécessité technique, il vaincra … soumis de façon irrémédiable à l'esclavage technique. il n'y a donc absolument aucune liberté de choix.
  • Le système technicien, Jacques Ellul, éd. Calmann-Lévy, 1977, p. 245


Plus les moyens de puissance augmentent, plus les décisions et les choix sont irrationnels. [...] Les choix (n'en sont pas), ils sont en réalité imposés par les moyens techniques et la mentalité technicienne. [...] Une prodigieuse croissance de l'irresponsabilité caractérise le système technicien [...]. La Technique augmente la liberté du technicien, c'est-à-dire son pouvoir, sa puissance. Et c'est à cette croissance de puissance que se ramène la soi-disant liberté due à la Technique.
  • Le système technicien, Jacques Ellul, éd. Calmann-Lévy, 1977, p. 333-34


L'idéologie marxiste chrétienne, 1979[modifier]

Une idéologie est la dégradation sentimentale et vulgarisée d'une doctrine politique ou d'une conception globale du monde; elle comporte donc un mélange d'éléments intellectuels peu cohérents et de passions, se rapportant en tout cas à l'actualité.

  • L'idéologie marxiste chrétienne (1979), Jacques Ellul, éd. La table ronde, coll. « La petite Vermillon », 2006, p. 5


Nous discernons qu'il y a un discours idéologique lorsqu'il est le produit d'un courant important de gens (qui justifient leur conduite par ce discours) qui exprime purement et simplement une tendance majeure du corps social. [...] Pour qu'il y ait idéologie, il faut qu'il y ait adhésion d'un grand nombre. [...] L'idéologie se répand dans la mesure où elle ne change rien. [...] L'idéologie se fixe sur de faux problèmes. [...] [L'essentiel est] de discerner quelles sont les vraies questions de notre temps. [...] Le discernement des véritables problèmes de notre monde n'est possible qu'à partir d'une vue du Royaume de Dieu qui vient. [...] En définitive, le chrétien a à être prophète en ce temps. La prophétie est l'exact inverse de toute idéologie.

  • L'idéologie marxiste chrétienne (1979), Jacques Ellul, éd. La table ronde, coll. « La petite Vermillon », 2006, p. 9-11


[Quand] dans une société donnée apparaît une idéologie contestataire, les chrétiens ne s'en aperçoivent pas. Si cette idéologie grandit, ils s'y intéressent mais mais ils sont loin de s'en approcher. Si (elle) dévient l'idéologie dominante, [...] alors ils se précipitent dans le nouveau courant [...] et à ce moment ils y deviennent les extrémistes [...] mais c'est en réalité une pure obéissance au courant sociologique. [...] Bien entendu, un certain nombre de chrétiens restent attachés à l'idéologie d'hier et d'avant-hier et alors s'engage un vif combat dans l'Église entre les conservateurs et les progressistes. [Ce] schéma se répète exactement depuis 1500 ans, chaque fois qu'il y a un virage social.
  • L'idéologie marxiste chrétienne (1979), Jacques Ellul, éd. La table ronde, coll. « La petite Vermillon », 2006, p. 22-23


L'empire du non-sens, 1980[modifier]

Les artistes (modernes) prétendent être des non-conformistes, alors que toutes les présuppositions de l’art moderne entraînent inévitablement la conformisation de l’auditeur ou du spectateur. Mais non pas la conformisation à un régime politique ou économique, celle plus profonde à la structure technicienne, et aussi à ce courant majoritaire de la société actuelle : ce que certains théoriciens de l’art appellent le consensus social et actuel. [...] L'idéologie technicienne a pénétré les artistes au point de subordonner l'acte à la volonté d'une efficacité calculée.
  • L'empire du non-sens, Jacques Ellul, éd. PUF, coll. « La politique éclatée », 1980, p. 276


La foi au prix du doute, « Encore quarante jours », 1980[modifier]

Devant la poussée du religieux actuel, nous devons être très inquiets [...]. Le XXIe siècle sera religieux et, de ce fait, il ne sera pas.

(détournement de la citation de Malraux : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas ».)

  • La foi au prix du doute, « Encore quarante jours », Jacques Ellul, éd. La Table ronde, coll. « La Petite Vermillon », 2015, p. 181


Jamais l'homme n'a atteint une pareille décadence morale, spirituelle, psychique, une telle anomie, le taedium vitae, l'appel de la mort, l'hypnose suicidaire collective… Là est déjà le châtiment de l'Occident envahisseur. Prométhée de nouveau enchaîné, mais par ses propres moyens. Jamais - je l'affirme comme historien et sans rien magnifier du passé - l'humanité n'a atteint une telle puissance, une telle souffrance universelle, un pareil désespoir.
  • La foi au prix du doute, « Encore quarante jours », Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, 2015  (ISBN 978-2-7103-7566-1), p. 270


Nous avions en 1930 lutté contre la morale bourgeoise et grotesquement hypocrite pour faire monter une liberté et une morale vivante : et cela déboucha sur l'érotisme, la drogue, l'anomie, et la morne répétition des discours sur l'avortement, l'anti-famille, une aliénation bien pire que celle d'autrefois.
  • La foi au prix du doute, « Encore quarante jours », Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, 2015  (ISBN 978-2-7103-7566-1), p. 274


La parole humiliée, 1981[modifier]

La parole nous introduit dans le temps. [...] [Elle] ne se réfère pas au Réel mais au Vrai. Bien entendu, je ne présume rien au sujet de la Vérité, je ne prétends pas la définir, je veux dire seulement qu'il y a deux ordres de connaissance pour l'homme : celles qui se rapportent à cette réalité concrète, expérimentale, qui l'entoure, et celles qui proviennent de cet univers parlé, qu'il invente, qu'il institue, qu'il « origine » par la parole, et où il puise sens et compréhension [...] [Or] lorsqu'il utilise le haut-parleur, lorsqu'il écrase les autres par la puissance des appareils, lorsque la télé parle, il n'y a plus de parole, parce qu'il n'y a aucun dialogue possible.
  • La parole humiliée, Jacques Ellul, éd. Le Seuil, 1981, p. 26-27


À temps et à contretemps, 1981[modifier]

Le capitalisme est une réalité déjà historiquement dépassée. Il peut bien durer un siècle encore, cela n'a pas d'intérêt historique. Ce qui est nouveau, significatif et déterminant, c'est la technique.
  • A temps et à contretemps. Entretiens avec Madeleine Garrigou-Lagrange, Jacques Ellul, éd. Le Centurion, 1981, p. 155


Je ne peux admettre une sociologie qui se borne à connaître les mécanismes purement objectifs des sociétés en excluant la question de leur sens. […] On ne peut pratiquer aucune science humaine sans sympathie pour l’humain que l’on étudie : c’est cette sympathie qui est l’une des garanties de l’objectivité.
  • A temps et à contretemps. Entretiens avec Madeleine Garrigou-Lagrange, Jacques Ellul, éd. Le Centurion, 1981, p. 158-159


Rien de ce que j’ai fait, vécu, pensé ne se comprend si on ne le réfère pas à la liberté.
  • A temps et à contretemps. Entretiens avec Madeleine Garrigou-Lagrange, Jacques Ellul, éd. Le Centurion, 1981, p. 162


J'en suis arrivé à la formule Penser globalement, agir localement. Dans La Technique et Propagandes, j'ai essayé de montrer ce que signifie « penser globalement » : refuser la pensée analytique, pointilliste, spécialisée. il ne sert à rien pour comprendre la société moderne de prendre les phénomènes cas par cas, par exemple étudier [isolément] l'automobile, la télévision ou la télématique. Chacun de ces phénomènes n'a de sens que [...] s'il est mis en relation avec tous les autres. Si on sépare, isole, un fait, on n'y comprend strictement rien. Mais inversement pour l'action, nous avons la tendance spontanée à demander une action centralisée, par voie de l'État, par un « centre de décisions » qui fait tomber les oukases d'en haut alors que cela ne peut aboutir à rien, les données humaines [étant] trop complexes et la bureaucratie de plus en plus lourde. Dès lors, si on veut agir vraiment, il faut le faire à partir de la base, à échelle humaine, localement, et par une série de d'actions [certes] réduites en dimension mais effectuées en tenant compte de tout le donné humain.
  • A temps et à contretemps. Entretiens avec Madeleine Garrigou-Lagrange, Jacques Ellul, éd. Le Centurion, 1981, p. 176-177


Changer de révolution. L'inéluctable prolétariat, 1982[modifier]

Que signifi(e) la phrase célèbre, souvent exaltée, de Lénine : « le communisme, c'est les soviets plus l'électrification » ? L'électrification, (c'est en fait) la création de toute l'industrie lourde. Celle que, selon l'analyse de Marx, la bourgeoisie était chargée de faire. Mais que ce soit en régime communiste ou en régime capitaliste, la création de cette industrie lourde ne peut s'effectuer que par la capitalisation. Et ce n'est pas le changement de « superstructure » qui va modifier le processus lui-même. La structure du processus reste la même qu'il s'agisse d'organisation capitaliste ou d'organisation communiste. Dans les deux cas, il ne peut y avoir formation de l'industrie que par accumulation du capital. Et il ne peut y avoir accumulation du capital que dans la mesure où il y a prélèvement de valeur sur la valeur produite par le travail ouvrier. La seule différence, c'est que, dans le cas communiste, tout le profit revient à l'État, qui n'est pas prolétarien, dans l'autre cas, une partie du profit revient à des personnes privées. Dès 1935 [...], on parlait de capitalisme d’état pour désigner l’URSS, le mot scandalisait. Dans mon (premier) livre sur la technique, en 1954, j’expliquais le mécanisme du profit en URSS. Mais c’est seulement depuis 1970 environ que l’on admet cette conception du capitalisme d’état sans toutefois en tirer la conséquence radicale : là où il y a capital, il y a inévitablement création d’un prolétariat. Autrement dit, l’URSS a été la seconde étape de (la) création du prolétariat mondial.
  • Changer de révolution (1982), Jacques Ellul, éd. La Table ronde, coll. « La Petite Vermillon », 2015, p. 83-84


J'ai montré sans cesse la technique comme étant autonome, je n'ai jamais dit qu'elle ne pouvait pas être maîtrisée.
  • Changer de révolution (1982), Jacques Ellul, éd. La Table ronde, coll. « La Petite Vermillon », 2015, p. 331


La subversion du christianisme, 1984[modifier]

Comment se fait-il que le développement de la société chrétienne et de l'Église ait donné naissance à une société, à une civilisation, à une culture en tout inverses de ce que nous lisons dans la Bible [...] ? Il n'y a pas seulement dérive, il y a contradiction radicale, essentielle, donc véritable subversion.
  • La subversion du christianisme (1984), Jacques Ellul, éd. Seuil, coll. « Empreintes », 1984, p. 9


Le christianisme a fabriqué une morale, et quelle morale ! La plus stricte, la plus moralisante, la plus infantilisante, la plus débilitante, tendant à faire des irresponsables. [...] Sûrs de leur salut s'ils obéissent à la morale. Et vont défiler toutes les images de la morale sexuelle, de la morale d'obéissance absolue, de la morale du sacrifice, etc. Un christianisme qui est devenu un conservatisme complet dans tous les domaines, politique, économique, social… Que rien ne bouge ! Que rien ne change ! Le pouvoir politique, c'est le bien ; la contestation, la critique, c'est le mal !
  • La subversion du christianisme (1984), Jacques Ellul, éd. Seuil, coll. « Empreintes », 1984, p. 25-26


Quand le christianisme (s'est massifié), le concept de chrétien (s')est vidé. En effet [...], on ne peut être chrétien qu'en étant en opposition, en prenant une conduite d'opposition. L'opposition supprimée, il n'y a plus de sens à se dire chrétien. La chrétienté a astucieusement aboli le christianisme [...]. [...] Le christianisme (authentique) a été aboli par sa propagation.[4]
  • La subversion du christianisme (1984), Jacques Ellul, éd. Seuil, coll. « Empreintes », 1984, p. 47-49


(La morale a mis) fin à ce que la vérité de Jésus-Christ et la liberté de l'Esprit comportaient de scandaleux, de dangereux, de bouleversant, d'explosif. La voie choisie par les autorités de 'Église pour parer à la perversion de la masse fut la régularisation, alors qu'il aurait fallu - mais c'est bien plus difficile - opposer la sainte folie de la croix à la perverse méchanceté des « hérétiques ». C'était prendre un très grand risque, compte tenu de la lourdeur que représentait la « masse des convertis ». Si les chrétiens étaient restés le petit nombre, je pense que ce combat eût été possible. (Mais) la masse impliquait l'ordre et la morale.
  • La subversion du christianisme (1984), Jacques Ellul, éd. Seuil, coll. « Empreintes », 1984, p. 49


Les combats de la liberté. Éthique de la liberté, tome 3, 1984[modifier]

L'État est totalitaire non pas à cause de doctrines totalitaires, mais à cause des moyens gigantesques (dont il dispose), de planification, de gestion économique et administrative, de prévision, d'enquête, de contrôle, de recherche, de sondage, d'action psychologique. Chaque état actuel est totalitaire.
  • Les combats de la liberté, Jacques Ellul, éd. Le Centurion / Labor et Fides, 1984, p. 132


Un chrétien pour Israël, 1986[modifier]

Oui, je suis partisan, comme tout le monde. Je suis de parti pris. J'ai pris parti, c'est-à-dire partage, distance et finalement modeste engagement. J'ai fait un choix, librement et sans motifs inavouables. (Dans le conflit israélo-arabe,) j'ai pris le parti d'Israël. [...] Je l'ai fait en tant que chrétien. [...] Je donne mes raisons. Il y a ici un témoignage, une réflexion, une méditation, une interprétation. (j'écris) une sorte de synthèse, de condensé de quelques dizaines d'articles échelonnés sur vingt ans, au fur et à mesure d'événements historiques [...]. Au fur et à mesure aussi des amitiés plus étroites avec des Juifs, au travers des Amitiés judéo-chrétiennes ou des semaines des intellectuels juifs. Un bilan pour moi. Une mise au net. Aussi honnête que possible.
  • Réédition dans « Le défi et le nouveau », compilation de huit ouvrages (1986), Jacques Ellul, éd. La table ronde, 2007, p. 757


La raison d'être, 1987[modifier]

C'est une dérision d'évoquer, à propos de la science, les vieux mythes que l'on fait constamment réapparaître pour se rassurer : Prométhée, Pandore, Faust, l'Apprenti sorcier… Tout cela est sans commune mesure avec ce que nous connaissons. [...] Pour la première fois, l'homme est devant cette autorité suprême, qui en tant que telle le nie. Ce ne sont pas les défauts, les mauvaises applications de la science qui augmentent (s)a douleur, c'est au contraire sa perfection même, sa capacité à tout absorber, son efficacité. Elle ne rend pas l'homme esclave, elle lui enlève l'idée même qu'il puisse être esclave.
  • La raison d'être. Méditation sur l'Ecclésiaste (2007), Jacques Ellul, éd. Le Seuil, 1987, p. 181


Ce que je crois, 1987[modifier]

Nous vivons le phénomène de la démocratisation du mal. [...] Un nombre de plus en plus grand d'entre nous accède à la possession d'instruments qui peuvent nuire aux voisins. [...]) Des moyens qui, autrefois, étaient réservés à des puissants, des riches [...] et constituaient leur privilège sont maintenant à la portée de tous. [...] Cela nous paraît naturel, c'est une démocratisation du confort, du bien-être, une élévation du niveau de vie, et vu sous cet angle optimiste, c'est très bien. Mais c'est en même temps la démocratisation du mal que l'on peut se faire à soi-même et aux autres. [...] L'homme de notre société n'est assurément pas plus mauvais que celui des siècles passés mais [...] il a maintenant des moyens qui le rendent redoutable.
  • Ce que je crois (1987), Jacques Ellul, éd. Grasset, 1987, p. 82-84


Si la violence augmente dans nos pays, ce n'est pas que les hommes soient plus violents, c'est parce qu'ils ont des moyens très aisés, très simples de l'être. [...] Si on veut rendre la société vivable, [...] un progrès moral est nécessaire et ni l'organisation politique, ni le changement économique, ni la psychologie n'y pourvoiront. [...] Il est urgent non pas d'établir un « ordre moral » [...] par une autorité extérieure, mais de découvrir la voie de la maîtrise de soi, du respect des autres, de l'utilisation modérée du pouvoir mis à notre disposition.
  • Ce que je crois (1987), Jacques Ellul, éd. Grasset, 1987, p. 85-86


La non-puissance n'est pas l'impuissance. Celle-ci est le simple fait que je ne peux pas faire ce que j'aurais envie de faire ou devrais faire. La non puissance est un choix : je peux et ne le ferai pas. C'est un renoncement.
  • Ce que je crois (1987), Jacques Ellul, éd. Grasset, 1987, p. 199


Le bluff technologique, 1988[modifier]

Le mot « technologie » [...] veut dire : « discours sur la technique ». Faire une étude sur une technique, faire de la philosophie de la technique, ou une sociologie de la technique, donner un enseignement d'ordre technique... voilà ce qu'est la technologie [...]. Mais cela n'a rien à voir avec l'emploi d'une technique. Parler de « technologies informatiques » pour désigner les emplois des techniques informatiques ou de « technologies spatiales » pour désigner la fabrication et l'usage des fusées, c'est une imbécillité.
  • Le bluff technologique (1988), Jacques Ellul, éd. Hachette, coll. « Pluriel », 2004, p. 25


Ce n'est pas une méthode inexacte ou approximative que celle qui consiste à retenir un fait significatif, et d'un poids considérable, pour en tirer des conclusions générales, plutôt que d'établir des statistiques ou de collecter des faits insignifiants.
  • Le bluff technologique (1988), Jacques Ellul, éd. Hachette, coll. « Pluriel », 2004, p. 152


Le progrès du mensonge dans le champ de l'information est la réponse au progrès potentiel de vérité qu'apportait le développement des médias. Le mensonge a progressé parce que les médias permettent un progrès de vérité.
  • Le bluff technologique (1988), Jacques Ellul, éd. Hachette, coll. « Pluriel », 2004, p. 182/183


Le système technicien, exalté par la puissance informatique, a échappé définitivement à la volonté directionnelle de l’homme.
  • Le bluff technologique (1988), Jacques Ellul, éd. Hachette, coll. « Pluriel », 2004, p. 203


Jamais le tiers-monde ne rattrapera les pays avancés. [...] Nulle part il n'y a eu véritable coopération internationale entre les uns et les autres. [...] On pouvait être tranquille tant que le tiers-monde n'avait pas d'idéologie mobilisatrice. Une révolte anticoloniale de tel ou tel pays, ce n'était pas très grave. Mais maintenant, le tiers-monde est muni d'une idéologie puissante et mobilisatrice, l'islam. Celle-ci a toutes les chances de réussir, contrairement au communisme, qui était encore importé d'Occident. [...] L'islam est du tiers monde. Il gagne à une vitesse extraordinaire toute l'Afrique noire, il mord de plus en plus largement en Asie. Or c'est une idéologie à la fois unificatrice, mobilisatrice et combattante. A partir de ce moment, nous allons être engagés dans une véritable guerre menée par le tiers monde contre les pays développés. Une guerre qui s'exprimera de plus en plus par le terrorisme et le « colonialisme pacifique ». Il est clair que le tiers-monde [...] n'aura jamais une puissance militaire suffisante ni une domination économique (on l'a bien vu avec le pétrole). Mais il a deux armes fantastiques : le dévouement illimité de ses kamikazes et la mauvaise conscience de l'opinion publique occidentale envers ce tiers monde. [...] Dès lors, il y aura d'une part un terrorisme tiers-mondiste qui ne peut que s’accentuer et qui est imparable dans la mesure où les « combattants » font d’avance le sacrifice de leur vie. Quand tout, dans notre monde, sera devenu dangereux, nous finirons par être à genoux sans avoir pu combattre. Et en même temps se produira inévitablement l'infiltration croissante des immigrés, travailleurs et autres, qui - par leur misère même - attirent la sympathie et créent chez les occidentaux des noyaux forts de militants tiers-mondistes.
  • Le bluff technologique (1988), Jacques Ellul, éd. Hachette, coll. « Pluriel », 2004, p. 426-429


La pratique intensive de la télévision anesthésie l'acte réflexif de la conscience et inhibe la parole. Elle fait de la parole un acte résiduel.
  • Le bluff technologique (1988), Jacques Ellul, éd. Hachette, coll. « Pluriel », 2004, p. 281


Je voudrais rappeler une thèse qui est bien ancienne, mais qui est toujours oubliée et qu'il faut rénover sans cesse, c'est que l'organisation industrielle, comme la « post-industrielle », comme la société technicienne ou informatisée, ne sont pas des systèmes destinés à produire ni des biens de consommation, ni du bien-être, ni une amélioration de la vie des gens, mais uniquement à produire du profit. Exclusivement.
  • Le bluff technologique (1988), Jacques Ellul, éd. Hachette, coll. « Pluriel », 2004, p. 571


Anarchie et Christianisme, 1988[modifier]

II faut radicalement refuser de participer au jeu politique, qui ne peut rien changer d'important dans notre société.
  • Anarchie et christianisme (1988), Ellul Jacques, éd. La table ronde, coll. « La petite vermillon », 1992, p. 26


Une des catastrophes de notre temps, c'est que tout le monde semble d'accord pour considérer l'État-nation comme la norme. Celui-ci a été plus fort que toutes les révolutions marxistes puisque toutes ont conservé la structure nationale et la direction d'un État. Toute volonté de sécession, comme celle de Makhno, a été noyée dans le sang.
  • Anarchie et christianisme (1988), Ellul Jacques, éd. La table ronde, coll. « La petite vermillon », 1992, p. 157


L'homme à lui-même (correspondance avec Didier Nordon), 1992[modifier]

Le christianisme est la pire trahison du Christ.
  • L'homme à lui-même (correspondance avec Didier Nordon) (1992), Ellul Jacques, éd. éditions du Félin, 1992, p. 148


Déviances et déviants (dans notre société intolérante), 1992[modifier]

Tout refus de travail, tout refus de participer à la technique dans notre société est un acte de déviance notoire. L'un des plus graves sans doute !
  • Déviances et déviants (1992), Ellul Jacques, éd. Érès, 2013, p. 57


On parle aujourd'hui énormément de la qualité de la vie mais, selon la formule que j'ai cent fois mise en lumière et qui est une vraie loi sociologique, « le développement d'un discours abondant est la preuve que la chose dont on parle n'existe pas ».
  • Déviances et déviants, Ellul Jacques, éd. Érès, 1992, p. 66


Entretiens avec Jacques Ellul, 1994[modifier]

Par conviction spirituelle, je ne suis pas seulement non violent mais je suis pour la non-puissance. Ce n'est sûrement pas une technique efficace. [...] Mais c'est ici qu'intervient pour moi la foi. [...] On ne peut pas créer une société juste avec des moyens injustes. On ne peut pas créer une société libre avec des moyens d'esclaves. C'est pour moi le centre de ma pensée.
  • Entretiens avec Jacques Ellul (1994), Jacques Ellul et Patrick Chastenet, éd. La Table Ronde, 1994, p. 52


Sur Jacques Ellul, 1994[modifier]

Je n'ai jamais eu le sentiment de faire une œuvre importante. Je me suis toujours vécu à l'image de ce que Bossuet disait de lui-même : Bos suetus aratro (le bœuf attelé à sa charrue). [...] J'ai travaillé sans génie mais avec persévérance. [...] [Mais] je n'allais pas au hasard. La rectitude de ce sillon dépendait de deux impératifs (qui d'ailleurs peuvent paraître contradictoires). Il y avait fondamentalement ce qui dérivait de la foi chrétienne, de la révélation, reçue et méditée dans la Bible [...]. Et puis la valeur que j'avais reçue de mon père, dans une éducation assez rigoureuse : l'honneur. Pour lui, agnostique, l'honneur était la règle de toute sa vie. [...] L'honneur, cette notion si périmée, dans lequel j'ai été formé, comportait quatre règles : ne jamais mentir aux autres, ne jamais se mentir à soi-même, être miséricordieux envers les faibles, être inflexible devant les puissants (propos d'Ellul recueillis le 13 novembre 1993 à Bordeaux).
  • Sur Jacques Ellul (1994), Patrick Chastenet (dir.), éd. L'Esprit du temps, 1994, p. 357-359


Penser globalement, agir localement (chroniques journalistiques), 2006[modifier]

L'intolérance est l'expression de l'incertitude, d'une absence de pensée, du retour à la force brute, de la masse aveugle dans laquelle il fait bon de plonger quand on éprouve son inexistence. [...] L'intolérance [...] ne peut se traduire finalement que dans le vide dictatorial (« L'intolérance et l'accusation », 21 juin 1977).
  • Penser globalement, agir localement (chroniques journalistiques) (compilation d'articles parus dans Sud-Ouest et Ouest-France entre 1953 et 1994), Jacques Ellul, éd. Pyrémonde, 2006, p. 25


La loi fondamentale, que tous devraient connaître, plus importante que l'organisation économique, que la Constitution, que la Charte des Droits de l'Homme, c'est la loi selon laquelle « plus les moyens d'action sont puissants, plus la conscience morale de leur utilisateur doit être forte, exigeante, élevée; plus le sens de la responsabilité doit être considérable » (« Un supplément d'âme », 30 mai, 1982).
  • Penser globalement, agir localement (chroniques journalistiques) (compilation d'articles parus dans Sud-Ouest et Ouest-France entre 1953 et 1994), Jacques Ellul, éd. Pyrémonde, 2006, p. 128


Il faut avoir en mémoire cette loi fondamentale : « plus on parle d'une chose, moins elle existe ». Non parce qu'elle s'évanouirait à cause de la parole mais parce que si l'on en parle, c'est pour cacher et voiler son absence (« Le libéralisme n'est pas la liberté », 28 juillet 1985).
  • Penser globalement, agir localement (chroniques journalistiques) (compilation d'articles parus dans Sud-Ouest et Ouest-France entre 1953 et 1994), Jacques Ellul, éd. Pyrémonde, 2006, p. 214


Théologie et technique, 2014[modifier]

Le choix de la non puissance, et celui-là seul, nous situe dans une échelle de valeurs où la Technique n'a plus rien à faire. [...] La non-puissance n'est pas l'impuissance. [...] L'impuissance, c'est ne pas pouvoir à cause des circonstances de fait, à cause des limitations de notre nature, à cause de notre condition…. [...] La non-puissance, c'est pouvoir et ne pas vouloir le faire. C'est choisir de ne pas faire. Choisir de ne pas exercer de domination, d'efficacité, choisir de ne pas se lancer dans la réussite.
  • Théologie et technique. Pour une éthique de la non-puissance (compilation d'articles écrits à la fin des années 1970), Jacques Ellul, éd. Labor et Fides, 2014, p. 314-315


Le conflictuel est une valeur de survie pour l'ensemble de l'humanité. Mais il s'agit évidemment d'un conflictuel négocié, maîtrisé, qui ne tend pas à la destruction pure et simple du groupe. [...] Il s'agit de la production de tensions calculées pour que les groupes humains ne puissent pas se fermer, se clore, s'achever (toute société achevée est morte), mais puissent retrouver une aptitude à évoluer par eux-mêmes sans se référer à l'évolution de la technique.
  • Théologie et technique. Pour une éthique de la non-puissance (compilation d'articles écrits à la fin des années 1970), Jacques Ellul, éd. Labor et Fides, 2014, p. 324-325

Les Sources de l’éthique chrétienne, 2018[modifier]

Quand le progrès technique prétend être au service de l’homme, il faut en même temps saisir la contradiction dans laquelle il se trouve par rapport à l’homme. Mais la réciproque est vraie, lorsque l’on a vu tout le mal que la technique a fait à l’homme, il ne faut pas pour cela résoudre la contradiction par une simple position négative : il faut savoir tenir en même temps tout l’apport, tout le positif. Mais l’un ne doit jamais effacer l’autre. Il convient d’aller dans l’un et l’autre sens jusqu’au bout de la contradiction, il n’y a pas, ce que l’on fait toujours, à procéder à un choix dans une des directions, puis à nier ou minimiser ce qui nous est contraire. Ceci conduit à une attitude extrêmement féconde dans le domaine social, économique, politique. Il n’y a pas de progrès sans contrepartie, il n’y a jamais un positif sans négatif : tout ce qui est acquis dans n’importe quel domaine se paie d’un certain prix. Il s’agit de chercher avec exactitude dans chaque cas le prix payé. Or, ce « prix » ne se situe jamais à l’extérieur du phénomène analysé : il est à l’intérieur, il fait partie du phénomène. […] Lorsque nous parlons d’un prix à payer, nous ne voulons pas dire par là que le prix peut être une fois payé, et que la situation devient pure ensuite, car ce prix c’est en réalité l’établissement d’une situation constante : l’homme minorisé par exemple par la technique ne devient pas ensuite revalorisé par elle. Il en reçoit d’autres avantages, mais il reste minorisé.
  • Les Sources de l’éthique chrétienne (années 1960; suite de l'ouvrage « Le vouloir et le faire »), Jacques Ellul, éd. Labor et Fides, 2018, p. 147-148


Les classes sociales, 2018[modifier]

Les marxistes ont retenu une notion simple. La classe se caractérise par la position dans le processus de production : d'un côté, les propriétaires d'instruments de production vivant du profit ; de l'autre, les non-propriétaires vivant de leur travail. La classe apparaît alors comme un phénomène permanent qu'on retrouve dans l'histoire. Mais cette vision ne résiste pas à l'analyse concrète.
  • Les classes sociales (années 1960), Jacques Ellul, éd. La table ronde, 2018, p. 30


Citations sur Jacques Ellul[modifier]

Charles Ringma, 2000[modifier]

Pour reprendre les termes de Jacques Ellul, nous devons nous en prendre à toutes les idéologies, puisqu'elles nous obligent à nous conformer, à nous associer à un groupe orthodoxe, et qu'elles éliminent notre capacité de choix et de réflexion individuelle.
  • Résister. Pour un christianisme de conviction avec Jacques Ellul [5], Charles Ringma, éd. Empreinte / temps présent, 2007  (ISBN 978-2-9064-0587-5), p. 22


Noël Mamère, 2002[modifier]

A Bordeaux, Jacques Ellul donnait des cours à l'Institut d'Études politiques et à la Faculté de droit. Son Histoire des idées, cours sur la technique et sur la propagande, ainsi que son séminaire critique sur Marx étaient éblouissants. Ellul se méfiait de tous les déterminismes : celui de Marx et, d'une certaine façon, de toute la gauche à cette époque, pour qui le progrès technique était toujours porteur du bonheur de l'humanité; du déterminisme libéral, pour qui le saint Marché résout tout et sauve de tout; du déterminisme technologique, partagé par la droite et la gauche, selon lequel le règne des machines nous conduit tout droit à l'instauration du paradis sur terre. Jacques Ellul théorisait mes jeunes intuitions d'étudiant.
  • Mes vertes années. Entretiens avec Claire Baldewyns, Noël Mamère, éd. Fayard, 2002  (ISBN 978-2-2136-1184-6), p. 71-72


Jean-Luc Porquet, 2003[modifier]

A lire Jacques Ellul, on peut avoir l'impression que tout est fichu et qu'il n'y a plus rien à faire. En cela, il peut faire penser à tous ceux qui aujourd'hui maudissent l'époque, décrètent que la catastrophe n'est plus à craindre mais qu'elle est arrivée. [...]Si la technique est autonome et se développe indépendamment de la volonté humaine, impossible de lui échapper, de l'infléchir, d'avoir prise. Reste t-il ou non un espoir ? [...] Oui, affirme [Ellul] : l'Homme peut se libérer du carcan technicien, à condition d'être complètement conscient du danger. [...] Il le dit et le répète, ses analyses « sont faites pour appeler le lecteur à une prise de conscience du monde où il vit et à prendre des décisions d'engagement dans tel ou tel chemin pour modifier peut-être ce monde ». Et à ceux qui l'accusent de pessimisme, [...] il répond que, précisément, ses livres sont « la preuve que j'appelle le lecteur à la responsabilité et à la lucidité d'une part, d'autre part que décrire un destin, c'est déjà le maîtriser ».
  • Jacques Ellul, l'homme qui avait (presque) tout prévu, Jean-Luc Porquet, éd. Cherche midi, 2003 (réed. 2012)  (ISBN 978-2-7491-2370-7), p. 20


Patrick Chastenet, 2005[modifier]

Ellul inscrit explicitement son projet révolutionnaire dans la filiation de l'anarchisme non violent, du socialisme révolutionnaire et de la parole du christ. A la fois il fustige la vanité, l'inutilité, la vacuité de toute forme d'activisme politique, et en même temps il condamne tout retrait mystique.
  • Jacques Ellul, penseur sans frontières, Patrick Troude-Chastenet (dir.), éd. L'esprit du temps, 2005  (ISBN 978-2-8479-5068-7), p. 143


Frédéric Rognon, 2007[modifier]

L'œuvre de Jacques Ellul ne laisse pas de séduire et d'irriter en même temps. Tout lecteur de tel ou tel de ses livres éprouve un mélange d'attraction et de répulsion, et expérimente le balancement entre ces deux sensations. Il faut dire de prime abord que la pensée ellulienne est si originale, si atypique, si déroutante même, qu'elle semble définitivement inclassable : à quel courant la rattacher ? Au marxisme, à l'anarchisme, à l'écologie radicale, à l'orthodoxie calvinienne, au barthisme ? Elle échappe à chacune de ces catégories pour se situer résolument à contre-courant.
  • Jacques Ellul, une pensée en dialogue, Frédéric Rognon, éd. Labor et Fides, 2007  (ISBN 978-2-8309-1522-8), p. 12


Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, 2008[modifier]

Rien sans doute n'illustre mieux l'idée de culture-monde que l'univers technoscientifique en tant qu'il est fondamentalement, comme l'a souligné Jacques Ellul, un phénomène totalisant et universel. A présent, la technique a envahi toute la planète et s'étend à tous les domaines de la vie, elle touche à l'infiniment grand comme à l'infiniment petit, elle ne produit pas seulement des machines, elle s'empare du vivant, qu'elle est capable de modifier, ainsi que de l'information qu'elle traite et diffuse dans l'instantanéité des réseaux électroniques.
  • La culture-monde : Réponse à une société désorientée, Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, éd. Odile Jacob, 2008  (ISBN 978-2-7381-2162-2), p. 46


José Bové, 2012[modifier]

(En 1974), Jacques Ellul arrivait aux réunions (du mouvement national de non violence politique, à Bordeaux) sans s'imposer, et se mettait dans le cercle d'une trentaine de personnes comme tout le monde. Il participait à tous nos débats sur l'État, la technique, le nucléaire… Il a accompagné toute ma formation théorique et militante. J'étais en lien permanent avec lui, c'était un bain culturel extraordinaire pour moi, sa radicalité absolue me plaisait. Mais il n'était pas seulement dans le discours : il était capable de poser des actes localement, comme sa participation à la lutte contre la construction de la centrale nucléaire de Blaye, ou son témoignage lors des procès d'objecteurs et d'insoumis. Et ma première victoire militante a été avec lui et Bernard Charbonneau, pour résister à l'aménagement bétonné de la côte aquitaine.
  • Générations Ellul, Soixante héritiers de la pensée de Jacques Ellul, Frédéric Rognon, éd. Labor et Fides, 2012  (ISBN 978-2-8309-1438-2), p. 48


Jean-Claude Guillebaud, 2012[modifier]

Dès 1963, Jacques Ellul s'intéressait à l'Internationale situationniste. Il avait un flair incroyable, qui lui avait permis de repérer que ce groupuscule allait par la suite avoir un impact considérable. Il était allé rencontrer Guy Debord et Raoul Vaneigem à Strasbourg, et ils avaient débattu toute une journée pour savoir s'ils pourraient accueillir un chrétien dans leurs rangs. Finalement, ils lui avaient opposé une fin de non-recevoir. Ellul était rentré bredouille à Bordeaux mais il avait continué à les suivre de loin.
  • Générations Ellul, Soixante héritiers de la pensée de Jacques Ellul, Frédéric Rognon, éd. Labor et Fides, 2012  (ISBN 978-2-8309-1438-2), p. 176


Serge Latouche, 2013[modifier]

Ce n'est pas sans raison que bon nombre d'elluliens, comme Sébastien Morillon, ont retrouvé dans Ellul « un idéal de frugalité et de décroissance ». Cinq thèmes décroissants, et non des moindres, me semblent présents chez le penseur bordelais : la critique de la raison géométrique, la réduction du temps de travail, la dénonciation de la disvaleur engendrée par le progrès technique, la faillite de la promesse de bonheur de la modernité et la colonisation de l'imaginaire par la technique, comme source de la toxicodépendance consumériste.
  • Jacques Ellul contre le totalitarisme technicien, Serge Latouche, éd. Le passager clansdestin, 2013  (ISBN 978-2-9169-5286-4), p. 12


Sébastien Morillon, 2015[modifier]

A l'écoute des non-chrétiens, Ellul, loin de chercher des compromis plus ou moins honorables, prend soin de préciser ce que la foi chrétienne n'est pas, et d'affirmer que la foi n'est pas la croyance, la Révélation n'est pas la religion. [...] Dans le contexte actuel d'exacerbation des fanatismes religieux, la voix d'Ellul sonne comme un cri d'alarme. Une nouvelle fois, il en appelle non seulement à la non-violence, mais encore à la non-puissance : la foi ne sert à rien, et la religion n'est qu'une forme particulière de la volonté de puissance.
  • La foi au prix du doute, « Encore quarante jours » (préface), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, 2015  (ISBN 978-2-7103-7566-1), p. 13


Joël Decarsin, 2016[modifier]

Ce qui fonde le mythe de la modernité, affirme Ellul, ce n’est pas tant que « l’on n'arrête pas le progrès » (formule qui ne veut rien dire) que le fait qu’on s’évertue à croire qu’il en est ainsi parce qu’on le souhaite, alors qu’en réalité on est dans l’incapacité d’arrêter le phénomène.
  • Étudier en liberté les mondes méditerranéens. Mélanges offerts à Robert Ilbert, Leyla Dakhli et Vincent Lemire (dir.), éd. Publications de la Sorbonne, 2016  (ISBN 978-2-8594-4949-0), p. 472


Références[modifier]

  1. Jacques Ellul, Une pensée en dialogue, Frédéric Rognon, Labor et Fides, collection « Le champ éthique », Genève, p. 11
  2. Dans bon nombre de ses ouvrages à caractère théologique, Ellul se réfère à cette citation de l'Épître de Paul aux Romains : « Ne vous conformez pas au siècle présent ».
  3. Sur le concept de la conscience fausse, forgé par Marx, lire : Joseph Gabel, La fausse conscience, in « L'homme et la société », revue internationale de recherches et de synthèses sociologiques, 1967 vol. 3 n°1 pp. 157-168
  4. En note de bas de page, Ellul précise qu'il reprend ici parfois mot pour mot des propos du philosophe danois Søren Kierkegaard.
  5. Édition originale : Resist the Powers with Jacques Ellul, Pinon Press, Colorado (USA), 2000

Vous pouvez également consulter les articles suivants sur les autres projets Wikimédia :