Yasmina Khadra

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Yasmina Khadra (2012).

Yasmina Khadra (en arabe ياسمينة خضراء), de son vrai nom Mohammed Moulessehoul, né le 10 janvier 1955 dans le Sahara algérien, est un écrivain algérien francophone. Son œuvre est connue et saluée dans le monde entier, dont la trilogie Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, et Ce que le jour doit à la nuit, classé meilleur livre de l’année 2008 pour le magazine LIRE.

Citations[modifier]

L’Attentat, 2005[modifier]

Celui qui t’a dit qu’un homme ne doit pas pleurer ignore ce qu’homme veut dire. […] Il n’y a pas de honte à pleurer, mon grand. Les larmes sont ce que nous avons de plus noble. […] [Mais ç]a ne sert à rien de rester ici. Les morts sont morts et finis, quelque part ils ont purgé leurs peines. Quant aux vivants, ce ne sont que des fantômes en avance sur leur heure.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 11


Je voudrais qu’il disparaisse sur-le-champ, que les esprits frappeurs hantant ma maison se transforment en courant d’air, qu’un ouragan défonce mes fenêtres et m’emporte loin, très loin du doute en train de me dévorer les tripes, de brouiller mes marques et de remplir mon cœur de graves incertitudes...
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 47


Plus près, les vagues se jettent éperdument contre les rochers. Leur fracas résonne dans ma tête comme des coups de massue.
La brise me rafraîchit. Je me ramasse autour de mes jambes, enfonce le menton entre mes genoux et écoute les rumeurs de la mer. Lentement, mes yeux s’embrouillent ; mes sanglots me rattrapent, se bousculent dans ma gorge et déclenchent une multitude de tremblements qui partent dans tous les sens à travers mon corps. Je prends alors ma figure à deux mains et, de gémissement en gémissement, je me mets à hurler comme un possédé dans le vacarme assourdissant des flots.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 56-57


Dans ce genre d’enlisement, si on ne réagit pas très vite, on n’est plus maître de quoi que ce soit. On devient spectateur de sa propre dérive, et on ne se rend pas compte du gouffre en train de se refermer sur soi pour toujours...
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 67


À quoi sert le bonheur quand il n’est pas partagé, Amine, mon amour ? Mes joies s’éteignaient chaque fois que les tiennes ne suivaient pas. Tu voulais des enfants. Je voulais les mériter. Aucun enfant n’est tout à fait à l’abri s’il n’a pas de patrie... Ne m’en veux pas.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 74


Je ne retrouve nulle part la femme que j’ai épousée pour le meilleur et pour toujours, qui a bercé mes plus tendres années, paré mes projets de guirlandes étincelantes, comblé mon âme de douces présences. Je ne retrouve plus rien d’elle, ni sur moi ni dans mes souvenirs. Le cadre qui la retient captive d’un instant révolu, irrémédiablement résilié, me tourne le dos, incapable d’assumer l’image qu’il donne de ce que je croyais être la plus belle chose qui me soit arrivée. Je suis comme catapulté par-dessus une falaise, aspiré par un abîme. Je fais non de la tête, non des mains, non de tout mon être... Je vais me réveiller... Je suis réveillé. Je ne rêve pas.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 74


On croit savoir. Alors on baisse la garde et on fait comme si tout est au mieux. Avec le temps, on finit par ne plus prêter attention aux choses comme il se doit. On est confiant. Que peut-on exiger de plus ? La vie nous sourit, la chance aussi. On aime et on est aimé. On a les moyens de ses rêves. Tout baigne, tout nous bénit... Puis, sans crier gare, le ciel nous tombe dessus. Une fois les quatre fers en l’air, nous nous apercevons que la vie, toute la vie – avec ses hauts et ses bas, ses peines et ses joies, ses promesses et ses choux blancs ne tient qu’à un fil aussi inconsistant et imperceptible que celui d’une toile d’araignée. D’un coup, le moindre bruit nous effraie, et on n’a plus envie de croire à quoi que ce soit. Tout ce qu’on veut, c’est fermer les yeux et ne penser à rien.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 75


Je dévale un sentier jusqu’à la plage, occupe un rocher et me concentre sur la brèche infinitésimale en train de griffer les ténèbres. La brise fourrage sous ma chemise, ébouriffe mes cheveux. Je ceinture mes genoux avec mes bras, pose délicatement mon menton dessus et ne quitte plus des yeux la zébrure opalescente retroussant doucement les basques de l’horizon.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 80-81


Laisse la rumeur des flots absorber celle qui chahute ton intérieur [...]. C’est la meilleure façon de faire le vide en soi.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 81


Il faut toujours regarder la mer. C’est un miroir qui ne sait pas nous mentir. C’est aussi comme ça que j’ai appris à ne plus regarder derrière moi. Avant, dès que je jetais un coup d’œil par-dessus mon épaule, je retrouvais intacts mes chagrins et mes revenants. Ils m’empêchaient de reprendre goût à la vie, tu comprends ? Ils gâchaient mes chances de renaître de mes cendres... [...] C’est pour cette raison qu’à mon âge finissant j’ai choisi de mourir dans ma maison au bord de l’eau... Qui regarde la mer tourne le dos aux infortunes du monde. Quelque part, il se fait une raison.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 81


Je ne comprendrai jamais pourquoi les survivants d’un drame se sentent obligés de faire croire qu’ils sont plus à plaindre que ceux qui y ont laissé leur peau.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 84


Son regard court sur le sable de la plage, plonge au milieu des vagues et va se perdre au large tandis que sa main diaphane monte lentement vers celle de sa petite-fille.
Tous les trois, perclus chacun dans son silence, nous contemplons l’horizon que l’aurore embrase de mille feux, certains que le jour qui se lève, pas plus que ceux qui l’ont précédé, ne saurait apporter suffisamment de lumière dans le cœur des hommes.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 84


[Q]ue savons-nous vraiment de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas ? Les choses qui nous arrangent ; celles qui ne nous conviennent pas. Nous manquons de discernement aussi bien lorsque nous sommes dans notre droit que lorsque nous sommes dans le tort. Ainsi vivent les hommes : dans le pire lorsqu’il est le meilleur d’eux-mêmes, et dans le meilleur lorsqu’il ne veut pas dire grand-chose... Mes pensées m’acculent, se jouent de mes états d’âme. Elles se nourrissent de ma fragilité, abusent de mon chagrin. Je suis conscient de leur travail de sape et les laisse faire comme s’abandonne à la somnolence le veilleur trop confiant. Mes larmes ont peut-être noyé un peu de mon chagrin, mais la colère est toujours là, telle une tumeur enfouie au tréfonds de moi, ou un monstre abyssal tapi dans les ténèbres de son repaire, guettant le moment propice de remonter à la surface terrifier son monde.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 90-91


Que te dire, Amine ? Je crois que même les terroristes les plus chevronnés ignorent vraiment ce qu’il leur arrive. Et ça peut arriver à n’importe qui. Un déclic quelque part dans le subconscient, et c’est parti. Les motivations n’ont pas la même consistance, mais généralement, ce sont des trucs qui s’attrapent comme ça, dit-il en claquant des doigts. Ou ça te tombe sur la tête comme une tuile, ou ça s’ancre en toi tel un ver solitaire. Après, tu ne regardes plus le monde de la même manière. Tu n’as qu’une idée fixe : soulever cette chose qui t’habite corps et âme pour voir ce qu’il y a en dessous. À partir de là, tu ne peux plus faire marche arrière. D’ailleurs, ce n’est plus toi qui es aux commandes. Tu crois n’en faire qu’à ta tête, mais c’est pas vrai. T’es rien d’autre que l’instrument de tes propres frustrations. Pour toi, la vie, la mort, c’est du pareil au même. Quelque part, tu auras définitivement renoncé à tout ce qui pourrait donner une chance à ton retour sur terre. Tu planes. Tu es un extraterrestre. Tu vis dans les limbes, à traquer les houris et les licornes. Le monde d’ici, tu ne veux plus en entendre parler. Tu attends juste le moment de franchir le pas. La seule façon de rattraper ce que tu as perdu ou de rectifier ce que tu as raté – en deux mots, la seule façon de t’offrir une légende, c’est de finir en beauté : te transformer en feu d’artifice au beau milieu d’un bus scolaire ou en torpille lancée à tombeau ouvert contre un char ennemi. Boum ! Le grand écart avec, en prime, le statut de martyr. Le jour de la levée de ton corps devient alors, à tes yeux, le seul instant où l’on t’élève dans l’estime des autres. Le reste, le jour d’avant et le jour d’après, c’est plus ton problème ; pour toi, ça n’a jamais existé.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 95-96


Pour [mon père], les infortunes ne sont pas une fatalité, mais des incidents de parcours qu’il faut dépasser, quitte à en pâtir dans les minutes qui suivent. Son humilité et son discernement étaient un régal. J’ai tant voulu lui ressembler, jouir de sa frugalité et sa modération ! Grâce à lui, alors que je grandissais sur une terre tourmentée depuis la nuit des temps, je refusais de considérer le monde comme une arène. Je voyais bien que les guerres se succédaient aux guerres, les représailles aux représailles, mais je m’interdisais de les cautionner d’une manière ou d’une autre. Je ne croyais pas aux prophéties de la discorde et n’arrivais pas à me faire à l’idée que Dieu puisse inciter ses sujets à se dresser les uns contre les autres et à ramener l’exercice de la foi à une absurde et effroyable question de rapport de forces. Dès lors, je m’étais méfié comme d’une teigne de ce qui me réclame un peu de mon sang pour purifier mon âme. Je ne voulais croire ni aux vallées des larmes ni à celles des ténèbres – il y avait d’autres sites plus séduisants et moins déraisonnables autour de soi. Mon père me disait : « Celui qui te raconte qu’il existe symphonie plus grande que le souffle qui t’anime te ment. Il en veut à ce que tu as de plus beau : la chance de profiter de chaque instant de ta vie. Si tu pars du principe que ton pire ennemi est celui-là même qui tente de semer la haine dans ton cœur, tu auras connu la moitié du bonheur. Le reste, tu n’auras qu’à tendre la main pour le cueillir. Et rappelle-toi ceci : il n’y a rien, absolument rien au-dessus de ta vie... Et ta vie n’est pas au-dessus de celle des autres. »
Je ne l’ai pas oublié.
J’en ai même fait ma principale devise, convaincu que lorsque les hommes auront adhéré à cette logique, ils auront enfin atteint la maturité.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 101-102


Mon père me disait garde tes peines pour toi, elles sont tout ce qu’il te reste lorsque tu as tout perdu... [...] Ce n’est pas évident, pour un homme encore sous le choc – et quel choc ! – de savoir exactement où finit le deuil et où commence son veuvage, mais il est des frontières qu’il faut outrepasser si l’on veut aller de l’avant. Où ? je l’ignore ; ce que je sais, c’est qu’il ne faut pas rester là à s’attendrir sur son sort. [...] Je veux juste comprendre comme la femme de ma vie m’a exclu de la sienne, comment celle que j’aimais comme un fou a été plus sensible au prêche des autres plutôt qu’à mes poèmes.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 109


Dans le ciel, où tant de romances s’étaient diluées jadis, un croissant de lune se mouche dans un nuage. Par-dessus le muret de la résidence, on peut voir les lumières de Jérusalem, avec ses minarets et le clocher de ses églises qu’écartèle désormais ce rempart sacrilège, misérable et laid, né de l’inconsistance des hommes et de leurs indécrottables vacheries. Et pourtant, malgré l’affront que lui fait le Mur de toutes les discordes, Jérusalem la défigurée ne se laisse pas abattre. Elle est toujours là, blottie entre la clémence de ses plaines et la rigueur du désert de Judée, puisant sa survivance aux sources de ses vocations éternelles auxquelles ni les rois de naguère ni les charlatans d’aujourd’hui n’auront accédé. Bien que cruellement excédée par les abus des uns et le martyre des autres, elle continue de garder la foi – ce soir plus que jamais. On dirait qu’elle se recueille au milieu de ses cierges, qu’elle recouvre toute la portée de ses prophéties maintenant que les hommes se préparent à dormir. Le silence se veut un havre de paix. La brise crisse dans les feuillages, chargée d’encens et de senteurs cosmiques. Il suffirait de prêter l’oreille pour percevoir le pouls des dieux, de tendre la main pour cueillir leur miséricorde, d’une présence d’esprit pour faire corps avec eux.
J’ai beaucoup aimé Jérusalem, adolescent. J’éprouvais le même frisson aussi bien devant le Dôme du Rocher qu’au pied du mur des Lamentations et je ne pouvais demeurer insensible à la quiétude émanant de la basilique du Saint-Sépulcre. Je passais d’un quartier à l’autre comme d’une fable ashkénaze à un conte bédouin, avec un bonheur égal, et je n’avais pas besoin d’être un objecteur de conscience pour retirer ma confiance aux théories des armes et aux prêches virulents. Je n’avais qu’à lever les yeux sur les façades alentour pour m’opposer à tout ce qui pouvait égratigner leur immuable majesté. Aujourd’hui encore, partagée entre un orgasme d’odalisque et sa retenue de sainte, Jérusalem a soif d’ivresse et de soupirants et vit très mal le chahut de ses rejetons, espérant contre vents et marées qu’une éclaircie délivre les mentalités de leur obscur tourment. Tour à tour Olympe et ghetto, égérie et concubine, temple et arène, elle souffre de ne pouvoir inspirer les poètes sans que les passions dégénèrent et, la mort dans l’âme, s’écaille au gré des humeurs comme s’émiettent ses prières dans le blasphème des canons...
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 141-142


Si tu ne sais pas ce que tu veux, pourquoi t’obstiner à foncer dans le tas ? Ce n’est pas la bonne direction. Admettons que ces gens-là daignent te rencontrer, que comptes-tu leur soutirer ? Ils te diraient que ta femme est morte pour la bonne cause et t’inviteraient à en faire autant. Ce sont des gens qui ont renoncé à ce monde, Amine. Rappelle-toi ce que te disait Naveed ; ce sont des martyrs en instance, ils attendent le feu vert pour partir en fumée.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 143


J’ai connu quelqu’un, il y a longtemps. C’était un garçon ordinaire, sauf qu’il m’a tapé dans l’œil dès que je l’ai vu. Il était gentil, et tendre. J’ignore comment il a fait, mais au bout d’un flirt il a réussi à être le centre de l’univers pour moi. J’avais le coup de foudre toutes les fois qu’il me souriait, si bien que lorsqu’il me faisait la gueule quelquefois il me fallait allumer toutes les lampes en plein jour pour voir clair autour de moi. Je l’ai aimé comme c’est rarement possible. Par moments, au comble du bonheur, je me posais cette question terrible : et s’il me quittait ? Tout de suite, je voyais mon âme se séparer de mon corps. Sans lui, j’étais finie. Pourtant, un soir, sans préavis, il a jeté ses affaires dans une valise et il est sorti de ma vie. Des années durant, j’ai eu l’impression d’être une enveloppe oubliée après une mue. Une enveloppe transparente suspendue dans le vide. Puis, d’autres années ont passé, et je me suis aperçue que j’étais encore là, que mon âme ne m’a jamais faussé compagnie, et d’un coup, j’ai recouvré mes esprits... [...] Ce que je veux dire est simple, Amine. On a beau s’attendre au pire, il nous surprendra toujours. Et si, par malheur, il nous arrive d’atteindre le fond, il dépendra de nous, et de nous seuls, d’y rester ou de remonter à la surface. Entre le chaud et le froid, il n’y a qu’un pas. Il s’agit de savoir où mettre les pieds. C’est très facile de déraper. Une précipitation, et on pique du nez dans le fossé. Mais est-ce la fin du monde ? Je ne le pense pas. Pour reprendre le dessus, il suffit juste de se faire une raison.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 145


À force de vouloir ressembler à tes frères d’adoption, tu perds le discernement des tiens. Un islamiste est un militant politique. Il n’a qu’une seule ambition : instaurer un État théocratique dans son pays et jouir pleinement de sa souveraineté et de son indépendance... Un intégriste est un djihadiste jusqu’au-boutiste. Il ne croit pas à la souveraineté des États musulmans ni à leur autonomie. Pour lui, ce sont des États vassaux qui seront appelés à se dissoudre au profit d’un seul califat. Car l’intégriste rêve d’une ouma [qui veut dire nation en arabe] une et indivisible qui s’étendrait de l’Indonésie au Maroc pour, à défaut de convertir l’Occident à l’islam, l’assujettir ou le détruire... Nous ne sommes ni des islamistes ni des intégristes, docteur Jaafari. Nous ne sommes que les enfants d’un peuple spolié et bafoué qui se battent avec les moyens du bord pour recouvrer leur patrie et leur dignité, ni plus ni moins.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 156


[Q]u’est-ce que le pardon d’un mari quand on a reçu la grâce du Seigneur ?
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 157


Nous sommes dans un monde qui s’entre-déchire tous les jours que Dieu fait. On passe nos soirées à ramasser nos morts et nos matinées à les enterrer. Notre patrie est violée à tort et à travers, nos enfants ne se souviennent plus de ce qu’école veut dire, nos filles ne rêvent plus depuis que leurs princes charmants leur préfèrent l’Intifada, nos villes croulent sous les engins chenillés et nos saints patrons ne savent où donner de la tête ; et toi, simplement parce que tu es bien au chaud dans ta cage dorée, tu refuses de voir notre enfer. C’est ton droit, après tout. Chacun mène sa barque comme il l’entend.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 158


Je veux seulement vivre ma part d’existence sans être obligé de puiser dans celle des autres. Je ne crois pas aux prophéties qui privilégient le supplice au détriment du bon sens. Je suis venu au monde nu, je le quitterai nu ; ce que je possède ne m’appartient pas. Pas plus que la vie des autres. Tout le malheur des hommes vient de ce malentendu : ce que Dieu te prête, tu dois savoir le rendre. Aucune chose, sur terre, ne t’appartient vraiment. Ni la patrie dont tu parles ni la tombe qui te fera poussière parmi la poussière.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 159


Quelque soit ta peine, tu n’as pas le droit de blasphémer de la sorte. Tu me parles de ton épouse, et tu ne m’entends pas te parler de ta patrie. Si tu refuses d’en avoir une, n’oblige pas les autres à renoncer à la leur. Ceux qui la réclament à cor et à cri proposent leur vie tous les jours et toutes les nuits. Pour eux, pas question de crevoter dans le mépris des autres ou de soi-même. C’est ou la décence ou la mort, ou la liberté ou la tombe, ou la dignité ou le charnier. Et aucun chagrin, aucun deuil ne les empêchera de se battre pour ce qu’ils considèrent, à juste titre d’ailleurs, comme l’essence de l’existence : l’honneur. « Le bonheur n’est pas la récompense de la vertu. Il est la vertu elle-même ».
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 159


Ça va changer quoi ? Quelle plaie cautériser, quelle fracture rebouter ?... Au fond de moi, je ne suis même pas sûr de vouloir remonter jusqu’à la racine de mon malheur. Certes, je n’ai pas peur d’en découdre, mais comment croiser le fer avec des fantômes. Ça crève les yeux que je ne fais pas le poids. Je ne connais rien aux gourous ni à leurs sbires. Toute ma vie, j’ai tourné opiniâtrement le dos aux diatribes des uns et aux agissements des autres, cramponné à mes ambitions tel un jockey à sa monture. J’ai renoncé à ma tribu, accepté de me séparer de ma mère, consenti concession sur concession pour ne me consacrer qu’à ma carrière de chirurgien ; je n’avais pas le temps de m’intéresser aux traumatismes qui sapent les appels à la réconciliation de deux peuples élus qui ont choisi de faire la terre bénie de Dieu un champ d’horreur et de colère. Je ne me souviens pas d’avoir applaudi le combat des uns ou condamné celui des autres, leur trouvant à tous une attitude déraisonnable et navrante. Jamais je ne me suis senti impliqué, de quelque manière que ce soit, dans le conflit sanglant qui ne fait, en vérité, qu’opposer à huis clos les souffre-douleur aux boucs émissaires d’une Histoire scélérate toujours prête à récidiver. J’ai connu tant d’hostilités méprisables que le seul moyen de ne pas ressembler à ceux qui étaient derrière est de ne pas les pratiquer à mon tour. Entre tendre l’autre joue et rendre les coups, j’ai choisi de soulager les patients. J’exerce le plus noble métier des hommes et pour rien au monde je ne voudrais compromettre la fierté qu’il m’insuffle.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 163-164


Qui rêve trop oublie de vivre.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 179


Y a-t-il une vie après le parjure, une résurrection après l’affront ?
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 183


[L]es honneurs que l’on me faisait occultaient la terre bénie de Dieu en un inextricable dépotoir où les valeurs fondatrices de l’Humain croupissent, les tripes à l’air, où les encens sentent mauvais comme les promesses que l’on résilie, où le fantôme des prophètes se voile la face à chaque prière qui se perd dans le cliquetis des culasses et les cris de sommation.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 196


Des pâtés de maisons entiers ont été rasés par les tanks et les bulldozers, sinon soufflés à la dynamite. À leur place s’articulent d’effroyables terrains vagues boursouflés de tas d’éboulis et de ferraille arthritique où des colonies de rats ont déployé leur camp en attendant de consolider leur empire. Les rangées de ruines racontent encore les rues d’autrefois réduites au silence en dressant leurs façades estropiées à la face du monde, les graffitis plus incisifs que les lézardes. Et partout, au détour des détritus, au milieu des carcasses de voitures broyées par les chars, parmi les palissades criblées de mitraille, sur les squares en souffrance – partout, le sentiment de revivre des horreurs que l’on croyait abolies avec, en prime, la quasi-certitude que les vieux démons sont devenus tellement attachants qu’aucun possédé ne voudrait s’en défaire.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 197-198


Mon cœur se contracte au spectacle qui s’offre à moi... Janin... C’était la grande cité de mon enfance. Les terres tribales se trouvant à une trentaine de kilomètres de là, j’accompagnais souvent mon père quand il se rendait en ville proposer ses toiles à de louches marchands d’art. À cette époque, Janin me paraissait aussi mystérieuse que Babylone, et j’aimais à prendre ses nattes pour des tapis volants. Puis, lorsque la puberté me rendit plus attentif au déhanchement des femmes, j’appris à m’y rendre seul comme un grand. Janin, c’était la ville rêvée des anges délurés, avec ses petites manières de grosse bourgade singeant les grandes villes, sa cohue incessante qui rappelle le souk un jour de ramadan, ses boutiques aux allures de caverne d’Ali Baba où les babioles s’évertuaient à minimiser l’ombre des pénuries, ses ruelles parfumées où les galopins évoquaient des princes aux pieds nus ; mais aussi son côté pittoresque qui fascinait les pèlerins dans une vie antérieure, l’odeur de son pain que je n’ai retrouvée nulle part ailleurs et sa bonhomie toujours vivace malgré tant d’infortunes... Où sont donc passées les petites touches qui faisaient son charme et sa griffe, qui rendaient la pudeur de ses filles aussi mortelle que leur effronterie et les vieillards vénérables en dépit de leur caractère impossible ? Le règne de l’absurde a ravagé jusqu’aux joies des enfants. Tout a sombré dans une grisaille malsaine. On se croirait sur une aile oubliée des limbes, hantée d’âmes avachies, d’êtres brisés, mi-spectres mi-damnés, confits dans les vicissitudes tels des moucherons dans une coulée de vernis, le faciès décomposé, le regard révulsé, tourné vers la nuit, si malheureux que même le grand soleil d’As-Samirah ne parvient pas à l’éclairer.
Janin n’est plus qu’une ville sinistrée, un immense gâchis ; elle ne dit rien qui vaille et a l’air aussi insondable que le sourire de ses martyrs dont les portraits sont placardés à chaque coin de la rue. Défigurée par les multiples incursions de l’armée israélienne, tour à tour clouée au pilori et ressuscitée pour faire durer le plaisir, elle gît dans ses malédictions, à bout de souffle et à court d’incantations...
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 202-203


J’ignore si j’ai réussi, docteur, mais j’ai voulu que tu vives dans ta chair et ton esprit la haine qui nous ronge. J’ai demandé un rapport détaillé sur toi. On dit que tu es un homme bien, un éminent humaniste et que tu n’as aucune raison de vouloir du mal aux gens. C’était donc difficile pour moi de me faire comprendre sans te soustraire à ton rang social et te traîner dans la boue. Maintenant que tu as touché du bout de tes doigts les saloperies que ta réussite professionnelle t’épargnait, j’ai une chance de me faire comprendre. L’existence m’a appris qu’on peut vivre d’amour et d’eau fraîche, de miettes et de promesses, mais qu’on ne survit jamais tout à fait aux affronts. Et je n’ai connu que ça depuis que je suis venu au monde. Tous les matins. Tous les soirs. Je n’ai vu que ça, toute ma vie.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 211


Tous les drames sont possibles lorsqu’un amour-propre est bafoué. Surtout quand on s’aperçoit qu’on n’a pas les moyens de sa dignité, qu’on est impuissant. [...] On apprend véritablement à haïr à partir de l’instant où l’on prend conscience de son impuissance. C’est un moment tragique ; le plus atroce et le plus abominable de tous.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 212


J’ai voulu que tu comprennes pourquoi nous avons pris les armes, docteur Jaafari, pourquoi des gosses se jettent sur les chars comme sur des bonbonnières, pourquoi nos cimetières sont saturés, pourquoi je veux mourir les armes à la main... pourquoi ton épouse est allée se faire exploser dans un restaurant. Il n’est pire cataclysme que l’humiliation. C’est un malheur incommensurable, docteur. Ça vous ôte le goût de vivre. Et tant que vous tardez à rendre l’âme, vous n’avez qu’une idée en tête : comment finir dignement après avoir vécu misérable, aveugle et nu ?
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 212-213


Personne ne rejoint nos brigades pour le plaisir, docteur. Tous les garçons que tu as vus, les uns avec des frondes, les autres avec des lance-roquettes, détestent la guerre comme c’est pas possible. Parce que tous les jours, l’un d’eux est emporté à la fleur de l’âge par un tir ennemi. Eux aussi voudraient jouir d’un statut honorable, être chirurgiens, stars de la chanson, acteurs de cinéma, rouler dans de belles bagnoles et croquer la lune tous les soirs. Le problème, on leur refuse ce rêve, docteur. On cherche à les cantonner dans des ghettos jusqu’à ce qu’ils s’y confondent tout à fait. C’est pour ça qu’ils préfèrent mourir. Quand les rêves sont éconduits, la mort devient l’ultime salut... Sihem l’avait compris, docteur. Tu dois respecter son choix et la laisser reposer en paix.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 213


Il n’y a que deux extrêmes dans la folie des hommes. L’instant où l’on prend conscience de son impuissance, et celui où l’on prend conscience de la vulnérabilité des autres. Il s’agit d’assumer sa folie, docteur, ou de la subir.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 213


Il avance qu’il y a des signes qui ne trompent pas.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 215


À cet instant précis, je me fiche de la guerre, des bonnes causes, du ciel et de la terre, des martyrs et de leurs monuments. C’est un miracle si je tiens encore debout. Mon cœur cogne comme un fou dans ma poitrine ; mes tripes baignent dans le jus corrosif de leur propre décomposition. Mes paroles devancent mes angoisses, giclent du fond de mon être telles des flammèches incendiaires. J’ai peur de chaque mot qui m’échappe, peur qu’il me revienne comme un boomerang, chargé de quelque chose qui m’anéantirait sur-le-champ. Mais le besoin d’en avoir le cœur net est plus fort que tout. On dirait que je joue à la roulette russe, que mon destin m’importe peu puisque le moment de vérité va nous départager une fois pour toutes.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 215-216


[O]n ne peut tromper son mari sans offenser le Seigneur. Ça n’a pas de sens. Quand on a choisi de donner sa vie au bon Dieu, c’est qu’on a renoncé aux choses de la vie, à toutes les choses d’ici-bas sans exception. Sihem était une sainte. Un ange. J’aurais été damné rien qu’en levant trop longtemps les yeux sur elle.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 216


Et je le crois, mon Dieu ! je le crois. Ses paroles me sauvent de mes doutes, de mes souffrances, de moi-même ; je les bois jusqu’à la lie, m’en imprègne absolument. Dans mon ciel, des traînées de nuages noirs s’estompent à une vitesse vertigineuse pour laisser place nette. Un flot d’air s’engouffre en moi, chasse le remugle qui m’empuantissait intérieurement, redonne à mon sang une teinte moins repoussante, plus lumineuse. Mon Dieu ! Je suis sauf ; maintenant que je ramène le salut de l’humanité à celui de mon infinitésimale personne, maintenant que mon honneur est épargné, je perds de vue mon chagrin et mes colères et je suis presque tenté de tout pardonner. Mes yeux se gonflent de larmes, mais je ne les laisse pas gâcher cette hypothétique réconciliation avec moi-même, ces retrouvailles intimes que je suis le seul à fêter quelque part dans ma chair et dans mon esprit.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 217


Pour [mon neveu Adel], les anges sont éternels ; pour moi, ils meurent de nos blessures...
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 218


Les enfants sont la survivance de leurs parents, ce sont leur petit bout d’éternité... Ils [mes parents] seront inconsolables lorsqu’ils apprendront ma mort. Je mesure pleinement l’immense douleur que je vais leur creuser, mais ce ne sera qu’une peine parmi tant d’autres à leur palmarès. Avec le temps, ils finiront bien par faire leur deuil et par me pardonner. Le sacrifice n’incombe pas qu’aux autres. Si nous acceptons que les enfants des autres meurent pour les nôtres, nous devons accepter que nos enfants meurent pour ceux des autres, sinon, ce ne serait pas loyal. Et c’est là que tu n’arrives pas à suivre ammou [qui veut dire oncle en arabe]. Sihem est femme avant d’être la tienne. Elle est morte pour les autres... Pourquoi elle ?... Pourquoi pas elle ? Pourquoi veux-tu que Sihem reste en dehors de l’histoire de son peuple ? Qu’avait-elle de plus ou de moins par rapport aux femmes qui s’étaient sacrifiées avant ? C’est le prix à gagner pour être libre... Elle l’était. Sihem était libre. Elle disposait de tout. Je ne la privais de rien. La liberté n’est pas un passeport que l’on délivre à la préfecture, ammou. Partir où l’on veut n’est pas la liberté. Manger à sa faim n’est pas la réussite. La liberté est une conviction profonde ; elle est mère de toutes les certitudes. Or, Sihem n’était pas tellement sûre d’être digne de sa chance. [...] Sihem était plus proche de son peuple que de l’idée que tu te faisais d’elle. Elle était peut-être heureuse, mais pas suffisamment pour te ressembler.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 219


C’est toi qui voulais tellement la rendre heureuse que tu refusais de considérer ce qui pouvait jeter de l’ombre sur son bonheur. Sihem ne voulait pas de ce bonheur-là. Elle le vivait comme un cas de conscience. La seule manière de s’en disculper était de rejoindre les rangs de la Cause. C’est un cheminement naturel quand on est issue d’un peuple en souffrance. Il n’y a pas de bonheur sans dignité, et aucun rêve n’est possible sans liberté... Le fait d’être femme ne disqualifie pas la militante, ne l’exempte pas. L’homme a inventé la guerre ; la femme a inventé la résistance. Sihem était fille d’un peuple qui résiste. Elle était mieux placée pour savoir ce qu’elle faisait... Elle voulait mériter de vivre, ammou, mériter son reflet dans le miroir, mériter de rire aux éclats, pas seulement profiter de ses chances. [...] [C]omment accepter d’être aveugle pour être heureux, comment tourner le dos à soi-même sans faire face à sa propre négation ? On ne peut pas arroser d’une main la fleur qu’on cueille de l’autre ; on ne rend pas sa grâce à la rose que l’on met dans un bocal, on la dénature ; on croit en embellir son salon, en réalité, on ne fait que défigurer son jardin...
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 220


Une exaction de plus à la télé, un abus dans la rue, une insulte perdue ; un rien déclenche l’irréparable lorsque la haine est en soi...
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 220


Je ne veux plus rien entendre. Le monde qu’il me conte ne me sied pas. La mort y est une fin en soi. Pour un médecin, c’est le comble. J’ai fait revenir tant de patients de l’au-delà que j’ai fini par me prendre pour un dieu. Et lorsqu’un malade me faussait compagnie sur le billard, je redevenais le mortel vulnérable et triste que j’ai toujours refusé d’être. Je ne me reconnais pas dans ce qui tue ; ma vocation se situe du côté de ce qui sauve. Je suis chirurgien. Et Adel me demande d’accepter que la mort devienne une ambition, le vœu le plus cher, une légitimité ; il me demande d’assumer le geste de mon épouse, c’est-à-dire exactement ce que ma vocation de médecin m’interdit jusque dans les cas les plus désespérés, jusqu’à l’euthanasie. Ce n’est pas ce que je cherche. Je ne veux pas être fier d’être veuf, je ne veux pas renoncer au bonheur qui m’a fait mari et amant, maître et esclave, je ne veux pas enterrer le rêve qui m’a fait vivre comme je ne vivrais jamais plus.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 220-221


Ma mère... une âme charitable qui s’évanouit au large des souvenirs ; un amour perdu à jamais dans la rumeur des âges. [...] Je n’étais pas le fils de sultan, mais c’est un prince que je revois, les bras déployés en ailes d’oiseau, survolant la misère du monde comme une prière les champs de bataille, comme un chant le silence de ceux qui n’en peuvent plus.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 230


— Tout Juif de Palestine est un peu arabe et aucun Arabe d’Israël ne peut prétendre ne pas être un peu juif.
— Tout à fait d’accord avec toi. Alors, pourquoi tant de haine dans une même consanguinité ?
— C’est parce que nous n’avons pas compris grand-chose aux prophéties ni aux règles élémentaires de la vie.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 233


La vie d’un homme vaut beaucoup plus qu’un sacrifice, aussi suprême soit-il [...]. Car la plus grande, la plus juste, la plus noble des Causes sur terre est le droit à la vie.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 236


Je suis resté toute la journée sur le tertre, à contempler le tas de décombres qui fut, sous un ciel étincelant, il y a des années-lumière, mon château de petit prince aux pieds nus. Mon arrière-grand-père l’avait bâti de ses mains, pierre après pierre ; plusieurs générations y sont écloses, les yeux plus grands que l’horizon ; plusieurs espérances ont butiné dans ses jardins. Il a suffi d’un [bulldozer] pour réduire en poussière, en quelques minutes, l’éternité entière.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 239


Chacun mène sa guerre sainte comme il l’entend. Si Faten est quelque part, inutile d’essayer de la rattraper. Elle est majeure et parfaitement libre de faire ce qu’elle veut de sa vie. Et de sa mort. Il n’y a pas deux poids et deux mesures, docteur. Quand on accepte de prendre les armes, on doit accepter que les autres en fassent autant. Chacun a droit à sa part de gloire. On ne choisit pas son destin, mais c’est bien de choisir sa fin. C’est une façon démocratique de dire merde à la fatalité.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 241


[S]oudain, au tréfonds des abysses, une lueur infinitésimale... Elle frétille, approche, se silhouette lentement ; c’est un enfant... qui court ; sa foulée fantastique fait reculer les pénombres et les opacités... Cours, lui crie la voix de son père, cours... Une aurore boréale se lève sur les vergers en fête ; les branches se mettent aussitôt à bourgeonner, à fleurir, à ployer sous leurs fruits. L’enfant longe les herbes folles et fonce sur le Mur qui s’effondre telle une cloison en carton, élargissant l’horizon et exorcisant les champs qui s’étalent sur les plaines à perte de vue... Cours... Et il court, l’enfant, parmi ses éclats de rires, les bras déployés comme les ailes des oiseaux. La maison du patriarche se relève de ses ruines ; ses pierres s’époussettent, se remettent en place dans une chorégraphie magique, les murs se redressent, les poutres au plafond se recouvrent de tuiles ; la maison de grand-père est debout dans le soleil, plus belle que jamais. L’enfant court plus vite que les peines, plus vite que le sort, plus vite que le temps... Et rêve, lui lance l’artiste, rêve que tu es beau, heureux et immortel... Comme délivré de ses angoisses, l’enfant file sur l’arête des collines en battant des bras, la frimousse radieuse, les prunelles en liesse, et s’élance vers le ciel, emporté par la voix de son père : On peut tout te prendre ; tes biens, tes plus belles années, l’ensemble de tes joies, et l’ensemble de tes mérites, jusqu’à ta dernière chemise – il te restera toujours tes rêves pour réinventer le monde que l’on t’a confisqué.
  • L’Attentat, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2005, p. 245-246


Ce que le jour doit à la nuit, 2008[modifier]

Ce n’était pas une vie ; on existait, et c’est tout.
Le fait de se réveiller le matin relevait du miracle, et la nuit, lorsqu’on s’apprêtait à dormir, on se demandait s’il n’était pas raisonnable de fermer les yeux pour de bon, convaincus d’avoir fait le tour des choses et qu’elles ne valaient pas la peine que l’on s’attardât dessus. Les jours se ressemblaient désespérément ; ils n’apportaient jamais rien, ne faisaient, en partant, que nous déposséder de nos rares illusions qui pendouillaient au bout de notre nez, semblables aux carottes qui font avancer les baudets.
En ces années 1930, la misère et les épidémies décimaient les familles et le cheptel avec une incroyable perversité, contraignant les rescapés à l’exode, sinon à la clochardisation. Nos rares parents ne donnaient plus signe de vie. Quant aux loques qui se silhouettaient au loin, nous étions certains qu’elles ne faisaient que passer en coup de vent, le sentier qui traînait ses ornières jusqu’à notre gourbi était en passe de s’effacer.
Mon père n’en avait cure.
  • Ce que le jour doit à la nuit, Yasmina Khadra, éd. Pocket, 2008, p. 12


L’Olympe des Infortunes, 2010[modifier]

Le soleil s’enlise inexorablement dans la mer. Il a beau s’agripper aux nuages, il ne parvient pas à empêcher la dégringolade. On voit bien qu’il déteste se prêter à cet exercice de mise en abîme, mais il n’y peut rien. Toute chose en ce monde a une fin et aucun règne n’échappe à son déclin.
  • L’Olympe des Infortunes, Yasmina Khadra, éd. Julliard, 2010, p. 25


Parfois aussi, il se prend la tête à deux mains et éclate en sanglots ; ses gémissements alors recouvrent la rumeur des flots et font douter la nuit des réels desseins des insomniaques... Mille fois la culpabilité lui suggère de marcher dans la mer jusqu’aux portes du ciel, et mille fois la froideur de l’eau l’en dissuade.
Ach se sent dépérir à vue d’œil.
Il est le remords dans son obsession absolue ; il est l’otage de tous les reproches qu’on lui fait ; il est la peine qui se substitue aux fibres de sa chair et à ses moindres pensées...
  • L’Olympe des Infortunes, Yasmina Khadra, éd. Julliard, 2010, p. 216


Et ils se jettent dans les bras l’un de l’autre, comme deux fleuves nés d’une même montagne et qui, après avoir été écartelés par monts et vallées, se rejoignent à un même point de chute et fusionnent dans une formidable trombe de larmes et de chants.
  • L’Olympe des Infortunes, Yasmina Khadra, éd. Julliard, 2010, p. 217


Y a pas de doute, t’es un as. Faut être un as pour rester si longtemps en ville et revenir. Ça s’est jamais vu, avant.
  • L’Olympe des Infortunes, Yasmina Khadra, éd. Julliard, 2010, p. 218


Un Horr n’a pas besoin de sous [...] Il prend ce que le hasard lui propose.
  • L’Olympe des Infortunes, Yasmina Khadra, éd. Julliard, 2010, p. 219


[La ville, c’]était formidable, les gars, c’était épatant. Y a tellement de gens dans les rues qu’ils sont obligés de se marcher sur les pieds... [...] Les maisons sont si hautes que ça vous donne le tournis... [...] Un « fourroir », les gars. [...] C’est à peine si t’as une bouffée d’air pour toi. Souvent, il te faut aller la pomper sous le nez de ton prochain. Le bon Dieu, en ville, il doit se sentir vachement dans ses p’tits souliers. [...] Ça ne ressemble à rien d’autre, la ville. Je ne peux pas vous faire une comparaison. La ville, c’est « comment dire... ». J’étais à deux doigts de me déboîter la mâchoire tant j’en revenais pas. Des feux partout, des écritures qui s’allumaient sur les murs, des bagnoles comme des dauphins, des bus pareils à des accordéons, et des trains, et des bruits à vous fissurer les tempes, et des lampadaires alignés comme des oignons le long des boulevards, et des vitrines tellement limpides qu’elles vous surprennent le nez dedans, et des squares plus grands que notre terrain vague, et de la bouffe à perte de vue, et des nanas partout, les cheveux au vent, belles à choper l’insolation... mais, Ach, j’ai regardé dans les jardins, j’ai regardé dans le port, j’ai regardé dans tous les coins, et pas la moindre trace de la femme dont tu me parlais.
  • L’Olympe des Infortunes, Yasmina Khadra, éd. Julliard, 2010, p. 220-221


Je me suis réveillé dans un endroit sinistre qui n’était ni une ville ni un terrain vague. C’était peut-être l’enfer.
  • L’Olympe des Infortunes, Yasmina Khadra, éd. Julliard, 2010, p. 221


C’était plus que l’enfer, les gars, pire que la folie... Tu crois que c’est fini, et ça repart... Hop ! on remet ça... Les gardiens, ils s’arrangent pour te trouver un merdier à ta pointure et ils te travaillent à petit feu en attendant que d’autres carrières s’ouvrent. Ça les divertit, vu qu’ils n’ont pas grand-chose à foutre sauf à nous arranger le portrait... Des monstres ! Ils ont pas de pitié, et plus tu râles, plus ils sont fiers de ce qu’ils te font subir... [...] Quant aux forçats, ils sont plus vilains encore. Tu dis « bonjour » et ils te rétorquent « et puis quoi encore ?... » comme si t’avais proféré une grossièreté... T’avais raison à cent pour cent, Ach. Au terrain vague, on est dans le meilleur des mondes. Ici, on est NOUS. Horr ou pas, on se serre les coudes. On fait avec, on fait sans, c’est pas important. Ici, il suffit de se lever le matin pour se retrouver en plein dans la vie. Là-bas, que tu dormes ou que tu veilles, t’es toujours à deux doigts de te faire zigouiller...
  • L’Olympe des Infortunes, Yasmina Khadra, éd. Julliard, 2010, p. 222-223


Là-bas, non seulement on sait pas qui on est, en plus on n’a pas la plus petite idée de ce qu’on va devenir. Même ton pote de cellule, il te blaire pas. Quand il a fini de chialer sous le fouet des gardiens, il vient te chercher noise en te tenant rigueur pour les raclées qu’il a reçues... À la cantine, je vous dis pas. C’est carrément la loi de la jungle. Ta ration, il faut mordre profond dans le voisin pour la garder. La bouffe est infecte. Avec des asticots flottant dans leur jus et des bouts de pain plus durs qu’un caillou. Tu crois que ça tente personne, et c’est là que tu goures car il y a toujours un gros bras qui s’amène et qui crache dans ta soupe ; si t’es pas content, il te la renverse sur la trogne, et t’as pas intérêt à faire la fine bouche parce que t’as pas fini de geindre que déjà tes chicots sont par terre...
  • L’Olympe des Infortunes, Yasmina Khadra, éd. Julliard, 2010, p. 225


C’est pas un bled, le bagne, c’est un délire. Là-bas, c’est chacun pour soi, et sauve qui peut. Quand t’as besoin d’aide, personne n’est là...
  • L’Olympe des Infortunes, Yasmina Khadra, éd. Julliard, 2010, p. 226


— Comment t’as fait pour t’en sortir ? lui demande Einstein éberlué.
— J’sais pas. Là-bas, on se pose pas ce genre de question. On est là, et c’est tout. Tu t’y habitues. Tu crois que le plus dur est passé, mais t’es jamais au bout de tes surprises. C’est comme si tu marchais dans la vallée des ténèbres. Plus tu avances, plus tu t’enfonces. Et plus tu relèves, et plus tu te dis c’est pas possible, j’suis mort, c’sont d’autres diables qui prennent possession de mon corps. Je vous jure que c’est la vérité. Tu te dis je me connais, je connais mes limites, j’peux pas avoir parcouru tout ce chemin et rester vivant. C’est dingue. C’est ainsi que j’ai appris qu’un homme est capable d’aller au-delà de la mort et de revenir. Ça m’est arrivé. Vous savez ce qu’est le mitard ? Eh bien, ça n’a rien à voir avec ce que l’on imagine, car il dépasse l’imagination. Toucher le fond, ça a du sens, au mitard. Quelqu’un qui a pas échoué au mitard peut pas savoir ce que c’est, toucher le fond. T’es au bas de l’échelle, et tu es absorbé par le sol comme une rinçure. Tu disparais de la surface de la Terre. T’es tellement mal que tu cesses de souffrir. Les minutes deviennent des jours, et les jours des éternités. Tu te mets à voir des choses incroyables, et le mur, dans le noir total, a soudain des oreilles et des yeux. C’est au mitard que j’ai senti la présence du Seigneur. Il était si près que je percevais son souffle sur mon visage. Il avait de la peine pour moi...
  • L’Olympe des Infortunes, Yasmina Khadra, éd. Julliard, 2010, p. 227-228


Et c’est à ce moment-là que les saintes paroles d’Ach me rattrapaient et je voyais nettement qu’il y a rien de plus beau que notre cher terrain vague, et qu’aucun paradis n’arrive à la cheville de ces soirées que l’on partageait autour d’un feu quand, soûls comme des bourriques, on se fichait du monde comme d’une teigne.
  • L’Olympe des Infortunes, Yasmina Khadra, éd. Julliard, 2010, p. 228


La dernière nuit du Raïs, 2015[modifier]

La force est dans les cœurs, non dans le ventre, frère Guide. Affamé, assoiffé, amputé, je saurais trouver la force de vous défendre. Je suis capable d’aller en enfer chercher la flamme qui réduirait en cendres toute main osant se poser sur vous.
  • La dernière nuit du Raïs, Yasmina Khadra, éd. Julliard, 2015, p. 22


La nudité du désert se voulait une page blanche prête à recueillir le récit de mon épopée galopante.
  • La dernière nuit du Raïs, Yasmina Khadra, éd. Julliard, 2015, p. 125


Je suis comme le bon Dieu, le monde que j’ai créé s’est retourné contre moi.
  • La dernière nuit du Raïs, Yasmina Khadra, éd. Julliard, 2015, p. 177


Bibliographie sélective[modifier]

  • Les Agneaux du Seigneur (1998)
  • À quoi rêvent les loups (1999)
  • L’Écrivain (2001)
  • L’Imposture des mots (2002)
  • Les Hirondelles de Kaboul (2002)
  • Cousine K (2003)
  • La Part du mort (2004)
  • L’Attentat (2005)
  • Les Sirènes de Bagdad (2006)
  • Ce que le jour doit à la nuit (2008)
  • L’Olympe des infortunes (2010)
  • L’Équation africaine (2011)
  • Les anges meurent de nos blessures (2013)
  • Qu’attendent les singes ? (2014)
  • La dernière nuit du Raïs (2015)
  • Dieu n’habite pas La Havane (2016)

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