Irène Némirovsky

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Irène Némirovsky

Irène Némirovsky (en russe : Ирина Леонидовна Немировская, Irina Leonidovna Nemirovskaïa), née le 24 février 1903 (11 février du calendrier julien) à Kiev (Empire russe), morte le 17 août 1942 à Auschwitz (Reich allemand, aujourd'hui en Pologne), est une romancière russe d'origine ukrainienne et de langue française.

Elle est le seul écrivain à avoir reçu le prix Renaudot à titre posthume, en 2004, pour son roman Suite française.

Le malentendu, 1923[modifier]

Ils s'en allèrent ensemble, tandis que Jessaint demeurait sur la terrasse pour achever son café. Yves regardait marcher devant lui la jeune femme vêtue de blanc : ses cheveux noirs, dans l'éclatante lumière, étaient légers et bleus, comme les anneaux de fumée des cigarettes orientales ; au pied du perron elle se tourna vers lui, en souriant.
– Au revoir, monsieur… À bientôt, sans doute…


Les mouches d'automne, précédé de La Nania, suivi de naissance d'une révolution, 1924[modifier]

La Nania disait :

« Chez nous, à présent, c'est le temps de la moisson… »
Elle disait :
« Chez nous, quand les cerisiers étaient en fleurs… »

C'est passé, tout cela, ma pauvre vieille. Ça ne reviendra plus…
  • Les mouches d'automne, précédé de La Nania, suivi de naissance d'une révolution (1924), Irène Némirovsky, éd. Grasset, coll. « Les cahiers rouges », 2009  (ISBN 978-2-246-22304-7), p. 23


L'affaire Courilof, 1933[modifier]

Le pouvoir, l'illusion de peser sur les destinées humaines, intoxique comme la fumée, comme le vin. Quand ils viennent à manquer, on éprouve une souffrance étonnante, un douloureux malaise. A d'autres moments, comme je l'ai dit, je ne ressens plus que de l'indifférence et une sorte de soulagement à rester là et à attendre la mort qui m'envahit de son flot régulier. Je ne souffre pas. Le soir seulement, quand la fièvre monte, un fourmillement pénible agite mon corps, et le bruit monotone du sang me lasse et bourdonne dans mes oreilles. Cela passe au matin. J'allume la lampe, et je reste assis à ma table, devant la fenêtre ouverte, et, quand le soleil est enfin levé, je m'endors.
  • L'affaire Courilof (1933), Irène Némirovsky, éd. Grasset, coll. « Les cahiers rouges », 2005  (ISBN 2-246-22573-6), p. 34


Les Chiens et les Loups, 1940[modifier]

Elle se glissait silencieusement sur une chaise, contre le mur. Son grand-père lisait ou écrivait. Un peu d'air glacé soufflait par la fente de la porte et faisait voltiger l'extrémité de sa longue barbe. Ces soirées d'hiver, d'une paix mélancolique, étaient les moments les plus doux de l'existence d'Ada. Voici qu'elles seraient perdues maintenant par l'arrivée dans la maison de la tante Rhaïssa et de ses enfants.
  • Les Chiens et les Loups (1940), Irène Némirovsky, éd. Albin Michel, 2004  (ISBN 978-2-226-15676-1), p. 27


Elle chercha à deviner, parmi les fenêtres qui commençaient à s'allumer dans le crépuscule naissant, celle de la chambre de Harry. Elle opta pour celle de droite qui brillait comme une étoile. Elle appuya sa joue chaude contre le fer de la grille. Elle dit à voix basse :

– Harry… Harry… Harry…

Elle éprouvait le même sentiment de plaisir suave et presque douloureux qu'en regardant le ciel et la belle maison. Ce nom inconnu, ce nom étrange, à la consonance noble et singulière, se formait sur ses lèvres comme un baiser.
  • Les Chiens et les Loups (1940), Irène Némirovsky, éd. Albin Michel, 2004  (ISBN 978-2-226-15676-1), p. 44


Mme Mimi, pressée, rebroussait chemin, suivie par la fillette, tête basse. Il semblait à Ada que tous la regardaient et se moquaient d'elle. Son visage prit une expression si singulière, concentrée et douloureuse, que Mme Mimi s'en aperçut et s'arrêta.

– Ada, dit-elle, il ne faut pas désirer si fort.
– Madame, je ne peux pas faire autrement.
– Il faut avoir plus de détachement dans le cœur. Soyez envers la vie comme un créancier généreux et non comme un usurier avide.

– Je ne peux pas faire autrement, répéta Ada.
  • Les Chiens et les Loups (1940), Irène Némirovsky, éd. Albin Michel, 2004  (ISBN 978-2-226-15676-1), p. 119


Le vin de solitude, 1935[modifier]

Le seul baiser qu'Hélène acceptât et rendît avec joie était celui de son père. De lui seul elle sentait fraternels et proches son sang, son âme sa force et sa faiblesse. Il inclinait vers elle ses cheveux d'un blanc d'argent, dont le reflet était un peu verdi par le rayon de lune, sa figure jeune encore, mais ridée, plissée par l'attention, ses yeux tantôt profonds et tristes, tantôt éclairés par un feu de gaieté malicieuse ; il tirait en riant ses boucles :
– Bonsoir, Lenoussia, mon petit enfant…
  • Le vin de solitude (1935), Irène Némirovsky, éd. Albin Michel, 2007  (ISBN 978-2-226-15675-4), p. 21


– Quand j'étais petite, on m'appelait Rosette…

– Vous étiez sage ?
– Pas toujours.
– Plus sage que moi ?
– Tu es très sage, Hélène, sauf par moments. On dirait qu'il y a un démon en toi alors.
– Je suis intelligente ?

– Oui, mais tu te crois encore plus intelligente que tu ne l'es. Et puis, Lili, ce n'est pas tout, l'intelligence… ça ne te rendra ni meilleure ni plus heureuse. Il faut être bonne et avoir du courage. Pas pour faire des choses extraordinaires, tu n'es qu'une petite fille ordinaire. Mais pour accepter la volonté de Dieu.
  • Le vin de solitude (1935), Irène Némirovsky, éd. Albin Michel, 2007  (ISBN 978-2-226-15675-4), p. 39


Il lui semblait que, par-dessus les dernières et sombres années, elle se retrouvait plus proche qu'elle n'avait jamais été de l'enfant vigoureuse et dure qui ravalait silencieusement ses larmes, serrait les poings et ramassait ses forces pour souffrir sans se plaindre.

– Belle et dure vie ! dit-elle tout haut.

Elle était revenue s'étendre sur son lit, mais ses volets demeuraient ouverts ; elle vit la nuit pâlir et le matin de printemps briller sur les feuilles. Enfin, elle s'endormit.
  • Le vin de solitude (1935), Irène Némirovsky, éd. Albin Michel, 2007  (ISBN 978-2-226-15675-4), p. 285


La Proie, 1938[modifier]

– Où va-t-il ?
– Est-ce que je sais ?… Il est avec les siens comme un étranger…
La famille était réunie dans le salon, une pièce passante, aux quatre portes toujours ouvertes ; de là on pouvait épier la vie de la maison. Pour écouter le pas de Jean-Luc, les femmes retinrent leur souffle, mais il était loin déjà.
Laurent Daguerne dit doucement :
– Il est libre…

  • Incipit


Que donnait d'autre à la jeunesse le monde d'aujourd'hui ?… Il n'y avait pas de travail, il n'y avait pas d'ambitions modestes réalisables, il n'y avait pas d'action. Il ne restait que ça… La cruelle et froide passion de parvenir, déguisée sous toutes sortes de noms et d'étiquettes partisanes.


Le vieux Daguerne n'avait-il pas été le meilleur et le plus tendre des pères ?… Qu'avait-il fait?… Rien… Il les avait laissés pauvres, seuls. Hélas ! il n'y avait plus de paix sur la terre pour les hommes de bonne volonté…


Comme je m'acharne sur lui, songea Jean-Luc : est-ce que… je l'envie ? Mais sans doute, mais certainement. Je voudrais sa place. Je voudrais être à ce moment de l'existence où tout est déjà lancé, projeté en avant sur une route sûre. Dans chaque carrière, après le démarrage, il y a comme un moment d'arrêt. La machine hésite, le destin hésite… On ressent à la fois et l'usure nerveuse, et une profonde impatience, et très bas, profondément celé en soi, le soupçon que tout ceci, peut-être, ne valait pas le voyage.


La nuit passait ; le jour venait ; le travail recommençait, mais il ne parvenait pas à étouffer en lui cette panique intérieure, ce désir de tendresse, ce besoin désespéré d'amour.


Le Pion sur l'échiquier, 1934[modifier]

Personne ne tournait même la tête. Les passants continuaient à se bousculer sans se voir, entraînés dans des remous parallèles. Ils crispaient la main sur le manche de leurs parapluies ouverts, courbaient le dos, se hâtaient, et leurs yeux las paraissaient regarder au-dedans d'eux-mêmes, comme s'ils contemplaient, au fond de leurs âmes, chacun son petit serpent familier, son quotidien souci.


Tout m'ennuie mortellement. Je voudrais partir. Seul, surtout, grand Dieu, seul !… Dès qu'on avance le cou, on sent la chaîne. Misérables chiens que nous sommes… Je voudrais vivre, simplement vivre, et non pas besogner. Sans doute, chaque être au monde, depuis le commencement du monde, a rêvé d'un bonheur sans soucis, témoin l'Eden. Et, certes, on ne peut pas nous ôter la vieillesse, la maladie ni la mort, mais le travail du moins, la malédiction du travail devrait nous être épargnée… Je ne pense pas au travail d'un médecin, d'un paysan… mais les gens, comme moi, la majorité, les petits, le menu peuple des salariés au mois !… Travailler, donner tout ce qui fait le prix de la vie, la rêverie, le loisir, jusqu'à l'air et à la lumière de Dieu, en échange du pain quotidien, même pas assuré… Allez donc faire l'amour dans ces conditions…


Les Feux de l'automne, 1957[modifier]

C'était un temps où certains hommes se laissaient aller au désespoir, certaines femmes à la débauche, mais Thérèse et bien d'autres soignaient les blessés et faisaient des rêves d'avenir avec confiance.


– Moi ? Ma devise désormais c'est « Dans la vie faut pas s'en faire ». Les pires imprudences, les plus énormes folies, je les accomplirai l'âme sereine, sûr que rien n'agit sur rien et que tout continuera à rouler comme par le passé, tant bien que mal. Je ne crois plus aux catastrophes, puisque la dernière a avorté. Je ne crois plus au malheur, ni à la mort. l'humanité toute entière est dans l'état d'esprit d'un enfant à qui Croquemitaine a cessé de faire peur.
– Il faut croire en l'amour, dit-elle en plissant légèrement les paupières.


Les hommes, pendant quatre ans, avaient pris toutes sortes d'habitudes nouvelles : celle de l'angoisse, celle de la douleur, celle du désespoir, celle de la familiarité grossière ou héroïque avec la mort, mais ils avaient perdu la vieille et seine habitude de l'ennui. On avait bien parlé de l'ennui des tranchées, mais il était à base d'angoisse et d'espérance ? « Au fait, c'est peut-être cela que nous recherchons, songeait Bernard : trembler, se réjouir, risquer, échapper à la mort… Il aurait fallu nous proposer de grandes aventures… des batailles nouvelles, un monde à reconstruire. On a su que nous offrir de l'argent et des femmes. Seul aliment au rêve : une Hispano-Suiza. »


Dans votre vie, ces grands feux n'ont pas brûlé. Ils s'allumeront. Ils dévasteront bien des choses. Vous verrez, vous verrez…


Pourquoi ces gens qui, à vingt ans, se sont battus avec un courage qui a forcé l'admiration du monde entier et de l'ennemi lui même, pourquoi ont-ils l'air maintenant de se moquer de leur pays, de ne tenir à rien n'y personne qu'à eux mêmes? Pourquoi, ayant donné leur vie pour rien, vendent-ils à présent leur âme pour des francs-papier?


« je ne veux pas connaître le fond de l'affaire. Je ne suis qu'un honnête courtier… », chaque fois que j'empochais l'argent, je sabotais de mes propres mains, aurait-on dit l'avion où mon fils a trouvé la mort. Et si cet accident-là n'est dû qu'au hasard ? Si ma conscience inquiète me reproche un crime que je n'ai pas commis, alors c'est que d'autres avions sont tombés à cause de moi, d'autres enfants sont morts à cause de moi. Bernard Jacquelain, qui n'était pas plus méchant, ni plus malhonnête qu'un autre, mais qui aimait le plaisir et l'argent. Comme tous, mon Dieu, comme tous ! Ne voulant pas être dupes, évitant de prendre au tragique nos petites affaires, nos petites combines, ne croyant pas au pire et persuadés que :
T'en fais pas, Bouboule
Et tout finira très bien !


Voilà, songeait Bernard : ils ont vulgarisé le mal qui, autrefois, était l'apanage d'une petite société restreinte et qui, par cela même, ne pouvait être trop nuisible. Ils ont démocratisé le vice et standardisé la corruption. Tout le monde est devenu malin, jouisseur, profiteur. Alors… Embouteillage dont les coupables ont pâti comme les autres. Il y a une sorte d'ironie et amère justice dans tous ces événements. Ironique et terrible, pensa-t-il encore.


Deux, 1939[modifier]

Marianne compta sur ses doigts :
« Quatre mois à peine. Le temps va follement vite en ce moment. Oh ! écoutez, qu'est-ce que c'est ? Le feu d'artifice. »
Mais ils ne bougeaient pas. Ils étaient revenus s'étendre sur le lit. Déjà la nuit. Ils entendaient le bruit des fusées, les cris de la foule. Ils avaient éteint les lampes pour éloigner les moustiques qui sifflaient encore au-dessus de leurs têtes. La lueur d'une chandelle romaine éclaira le plafond et Marianne vit l'ombre de leurs corps enlacés paraître un instant et s'effacer.


Il arrive parfois que l'on voie les secrets mobiles d'un être humain avec une lucidité sans effort. Il ne s'agit pas de réflexion, ou de déduction, ni même de soupçon. On voit, on sait. Plus tard, lorsqu'on apprendra la vérité, elle vous transpercera de douleur, mais ne vous frappera d'aucune surprise. De même, il arrive parfois de voir la mort sur le visage d'un homme jeune encore et qui parait en plein santé. On se dit : « quelle folie ! », on n'y songe plus, mais lorsque cette mort survient, alors on se rappelle l'instant où quelqu'un de plus vieux et de plus sage que vous-même, qui vit en vous (et peut-être ne mourra pas de votre mort) à vu ce que vous ne sauriez voir.


Jézabel, 1936[modifier]

Une femme entra dans le box des accusés. Elle était belle encore, malgré sa pâleur, malgré son air hagard et las ; seules, les paupières d'une forme délicieuse, étaient fanées par les larmes et la bouche affaissée, mais elle paraissait jeune. On ne voyait pas ses cheveux cachés sous le chapeau noir.
Elle porta machinalement ses deux mains à son cou, cherchant, sans doute, les perles du long collier qui l'avait orné autrefois, mais son cou était nu ; les mains hésitèrent ; elle tordit lentement et tristement ses doigts, et la foule haletante qui suivait des yeux ses moindres mouvements fit entendre un sourd murmure.
– Messieurs les jurés veulent voir votre visage, dit le président. Enlevez votre chapeau.


– Il m'a récité le songe d'Athalie, monsieur le président.

– Quoi ?
– Ma mère devant moi s'est montrée...

– Quel chatiment, dit le président en regardant Gladys Eysenach.


Jamais elle ne devait oublier cette brève saison. Jamais elle ne devait retrouver exactement cette qualité de jouissance. Il reste toujours au fond du cœur le regret d'une heure, d'un été, d'un court moment, où l'on atteint sans doute son point de floraison. Pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois, rarement davantage, une jeune fille très belle ne vit pas de l'existence ordinaire. Elle est ivre. Il lui est accordé la sensation d'être hors du temps, hors des lois, de ne pas éprouver la monotone succession des jours, mais de goûter seulement des instants de félicité aiguë et presque désespérée.


Le Maître des âmes, 2005[modifier]

– J'ai besoin d'argent !
– Je vous ai dit : non.
Dario, en vain, se forçait au calme. Sa voix était stridente dans les moments d'émotion. Il gesticulait. Il avait le type levantin, un air inquiet et affamé de loup : ces traits qui ne sont pas d'ici, ce visage qui semble avoir été pétri avec hâte par une main pleine de fièvre.
Il cria avec fureur :
– Vous prêtez de l'argent, je le sais !
Tous refusaient lorsqu'il les priait humblement. Il fallait d'autres accents. Patience ! Il saurait se servir de la ruse et de la menace tour à tour. Il ne reculerait devant rien.

  • Incipit
  • Le Maître des âmes, Irène Némirovsky, éd. Denoël, 2005  (ISBN 2-207-25764-9), p. 29


Dario jura tout bas. Pourquoi, pour d'autres, la vie avait-elle un goût subtil et délicieux ? Pour lui, c'était une nourriture crue et grossière à chercher avec peine, à arracher avec effort. D'un coup de dents, lorsqu'il était impossible de faire autrement. Pourquoi ?

  • Le Maître des âmes, Irène Némirovsky, éd. Denoël, 2005  (ISBN 2-207-25764-9), p. 53


« Une âme… Oui, c'est cela que je cherchais, le mot que j'ignorais avant de l'avoir connue. Non pas ce qu'on appelle communément ainsi, ce faible lumignon qui éclaire vaguement d'épaisses masses de chair, mais une grande et brillante lumière. »
Il dit :
– Elle se résigne, et ce n'est pas de la lâcheté, mais de la fierté. Elle ne craint pas la pauvreté, et puis… lorsqu'elle me regardait, parfois…
Il mit sa main sur ses yeux et dit lentement, d'une voix étouffée :
– Je sentais la paix descendre en moi.

  • Le Maître des âmes, Irène Némirovsky, éd. Denoël, 2005  (ISBN 2-207-25764-9), p. 122


Elle lui caressa les cheveux.
– Dario, c'est un grand bonheur, pour un mari et une femme, de parler la même langue, et d'avoir eu faim ensemble, d'avoir été humiliés ensemble. Ne le crois-tu pas ?

  • Le Maître des âmes, Irène Némirovsky, éd. Denoël, 2005  (ISBN 2-207-25764-9), p. 123


Les Biens de ce monde, 1941[modifier]

Ils étaient ensemble : ils étaient heureux. La famille vigilante se glissait entre eux et les séparait avec une implacable douceur, mais le jeune homme et la jeune fille savaient qu'ils étaient proches l'un de l'autre ; le reste s'effaçait. C'était un soir d'automne, au bord de la Manche, au commencement de ce siècle. Pierre et Agnès, leurs parents, la fiancée de Pierre attendaient le dernier feu d'artifice de la saison. Sur le sable fin des dunes, les habitants de Wimereux-Plage formaient des groupes sombres, à peine éclairés par les étoiles. L'humide air marin flottait autour d'eux. Une paix profonde régnait sur eux, sur la mer et sur le monde.

  • incipit
  • Les Biens de ce monde (1941), Irène Némirovsky, éd. Albin Michel, 2005  (ISBN 2-226-15850-2), p. 7


Elle regardait ses enfants tour à tour, joignant les mains, défaite et tremblante. Personne ne lui répondit. Elle s'avança vers son fils et l'embrassa. Ce baiser la trompait ; cette présence la trompait. Il était là, et il était absent, puisqu'il allait partir. Il lui semblait qu'elle pressait contre elle un fantôme, une pâle ombre qui s'évanouissait dans ses bras et qu'elle ne pouvait retenir. Et, cependant, pas une larme ne lui échappait. Sa douleur était trop étrange et trop vive pour lui permettre des pleurs.

  • Les Biens de ce monde (1941), Irène Némirovsky, éd. Albin Michel, 2005  (ISBN 2-226-15850-2), p. 67


Mais elle ne sentait plus ni peine, ni fatigue. Il lui semblait qu'elle avait fait sa moisson, récolté toute sa richesse, tout l'amour, et le rire, et les larmes que Dieu lui devait, et que maintenant tout était fini, qu'elle n'avait plus qu'à manger le pain qu'elle avait moulu, boire le vin qu'elle avait pressé, que tous les biens de ce monde avaient été engrangés par elle, que toute l'amertume, toute la douceur de la terre avaient donné leur fruit. Il achèveraient leur vie ensemble.

  • Les Biens de ce monde (1941), Irène Némirovsky, éd. Albin Michel, 2005  (ISBN 2-226-15850-2), p. 319


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