Jean Clair

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Jean Clair
Jean Clair

Jean Clair, pseudonyme de Gérard Régnier, né le 20 octobre 1940 à Paris, est un conservateur général du patrimoine, écrivain et essayiste.

Journal atrabilaire, 2006[modifier]

La vérité, c’est que de la misère, on ne peut rien dire. Elle laisse sans voix. Il faut passer outre, se taire, faire comme si ça n’avait pas lieu. On revient de la misère comme on revient de la guerre, absent, mutique : ceux qui sont allés au front ou dans les camps ne parlent pas. Ou bien longtemps après, quand la douleur s’est dissipée, laisse-t-elle enfin passer, non ce qu’elle a été, mais le souvenir confus de ce qu’elle fut. C’est le moment où l’on ne se souvient même plus que l’on ne se souvient plus. Je n’ai jamais été tout à fait rassuré.

  • Journal atrabilaire, Jean Clair, éd. Gallimard, coll. « l'un et l'autre », 2006  (ISBN 2-07-077700-6), p. 75


Je pense à ces couples de gisants qu’on voit parfois dans les églises, allongés l’un à coté de l’autre, les plis des vêtements soigneusement repassés, tuyautés, frisés, godronnés, gaufrés, les mains jointes, un oreiller brodé glissé sous la tête, le chien familier leur servant de repose-pied. Qui peut aujourd’hui espérer connaître un pareil repos ? Une telle amitié dans la mort ? Les gens vivent seuls, mourront seuls, seront déposés seuls dans la terre ou préféreront, face à la peur de pareille solitude, se faire incinérer, devenir poussière parmi les poussières, cendre perdue au vent, quand même l’Église requérait qu’il y eût un peu de chair, un front par exemple, pour déposer la poudre grise, l’honorer – car on honorait en effet la cendre -, et par là lui donner un sens.

  • Journal atrabilaire, Jean Clair, éd. Gallimard, coll. « l'un et l'autre », 2006  (ISBN 2-07-077700-6), p. 88


La personne, personne ne veut plus s’en embarrasser. Les « ressources humaines », c’est la réserve zoologique, la biomasse, le fond naturel dans quoi l’économie du tertiaire puise ce qui lui est nécessaire, comme l’âge industriel a puisé dans le charbon et le pétrole.

  • Journal atrabilaire, Jean Clair, éd. Gallimard, coll. « l'un et l'autre », 2006  (ISBN 2-07-077700-6), p. 97


Jour après jour, sournoisement, sans que personne y trouve à redire, et parce que la vie a perdu son sens, l’euthanasie et son compagnon l’eugénisme frayent leur voie, sans coup férir, sans guerre déclarer, et sans camp à ouvrir.

  • Journal atrabilaire, Jean Clair, éd. Gallimard, coll. « l'un et l'autre », 2006  (ISBN 2-07-077700-6), p. 103


Pouvoir hallucinatoire de la lecture qui fait entendre une voix, page après page. Comme la voix des spirites, on ne peut pas l’enregistrer, et pourtant elle est assez réelle et singulière pour que nous en gardions l’insaisissable écho, longtemps après que nous avons refermé le livre. Aussi longtemps qu’on entendra ce chuchotis imperceptible, on continuera de lire. L’écran TV, une fois éteint, ne laisse aucune trace de son défilement de silhouettes, sinon un halo rémanent sur le verre et, en soi, un tumulte de passions qui tarde à s’apaiser, et qui empêchera l’arrivée du sommeil. Ces ombres bariolées, agitées et bruyantes qui prétendaient toutes à une parfaite objectivité n’étaient, produits de la technique, que des illusions alors que le simple mot imprimé, comme un puissant Golem, garde le pouvoir de faire lever les morts. Le livre, avec ses pauvres moyens, est décidément du côté du verbe et de la chair, et l’image, dans sa labilité et dans sa prolifération, du côté de la corruption et de la mort.

  • Journal atrabilaire, Jean Clair, éd. Gallimard, coll. « l'un et l'autre », 2006  (ISBN 2-07-077700-6), p. 123


Les graffiti, je m'en aperçois aujourd'hui, sont les camouflages de notre époque. Ce sont des déguisements d'une guerre qui ne veut pas dire son nom et dont l'ennemi à abattre, en vérité, c'est nous. Le décor quotidien et avec lui tout ce que nous avons aimé est englué, étouffé, submergé sous ces crachats furieux. Tout doit disparaître. Liquidation générale. C'est la fête imbécile, à défaut du festin promis.

  • Journal atrabilaire, Jean Clair, éd. Gallimard, coll. « l'un et l'autre », 2006  (ISBN 2-07-077700-6), p. 154


La « Nuit des Musées » a été saluée dans la presse, de gauche comme de droite, comme un immense succès. Cette grossière démagogie permet bien sûr, en puisant dans un trésor sans bourse délier, d'éluder le problème d'un enseignement de l'histoire de l'art formant des amateurs qui viendraient, par plaisir et sachant pourquoi, voir les tableaux, de jour.
Ici comme ailleurs, on ne fait plus que dilapider sans vergogne les richesses du passé. On tire des traites, sans compter, sur une héritage qui nous a été confié, sans pouvoir ni l'accroître, ni même le sauver. Grande solde des décadences.

  • Journal atrabilaire, Jean Clair, éd. Gallimard, coll. « l'un et l'autre », 2006  (ISBN 2-07-077700-6), p. 157


Mieux que promouvoir les Fêtes de la Musique et les Nuits des Musées, ne devrait-on pas créer une nuit sans lumière, sans phares, sans vitrines, sans signaux, une nuit où Paris serait plongé dans le noir, un black-out absolu, pour rappeler aux habitants, une fois par an au moins, que le ciel existe au-dessus de leur tête, et pouvoir comme Dante, au sortir de l’Enfer, riveder le stelle ?

  • Journal atrabilaire, Jean Clair, éd. Gallimard, coll. « l'un et l'autre », 2006  (ISBN 2-07-077700-6), p. 187


Je ne suis retourné qu’une seule fois revoir les deux fermes, la paternelle et la maternelle. L’une avait été transformée en résidence secondaire pour Parisiens retraités. La seconde était vide. Mes cousins l’avaient quittée pour aller vivre dans le P3 d’une HLM de banlieue près de Laval, subsistant avec les allocations versées par la Communauté européenne, devenus pareils aux Indiens qu’au Canada on a parqués dans des réserves. Et comme eux buvant dru.

  • Journal atrabilaire, Jean Clair, éd. Gallimard, coll. « l'un et l'autre », 2006  (ISBN 2-07-077700-6), p. 207


Les derniers jours, 2013[modifier]

Le seul voyage qui vaille n’est pas d’aller vers d’autres paysages, mais de considérer les anciens avec de nouveaux yeux.


La lecture n’est jamais plate ni linéaire. Un livre est d’abord « un volume », qu’on saisit dans son épaisseur. On creuse dans sa masse, on fouille, on sonde, on attrape un éclat, on dégage une pépite. Rien de cette lecture superficielle du déroulement électronique, qui clignote ou s’efface aussi vite. Sa pesanteur dans la paume renseigne immédiatement sur le moment où l’on est arrivé, vers le milieu ou vers la fin. La lecture ne se perd pas sur une surface homogène, mais se renforce par mille sensations, une infinité de détails inconsciemment enregistrés par le cerveau, et ce poids dans la main atteste la gravité, ou la lourdeur, des idées que l’esprit y découvre.


Comment le déroulement continu et plat d’un texte dans le « vacuum » électronique pourrait-il permettre pareille appréhension ? Qu’attendre de cette préparation sur la plaque de verre de l’ordinateur, dans laquelle on peut à loisir « couper/coller », opérer des prélèvements comme sur une paillasse de laboratoire, les examiner et les analyser, comme le font les « doctorants » d’aujourd’hui, le regard abîmé sur l’écran, fiers d’être admis désormais, en relevant les « mots clefs » et en calculant, dans les écrits de Proust ou de Zola, les occurrences et les paramètres, au rang de « chercheurs en sciences humaines » ?


Cinquante ans plus tard, j’ai l’impression souvent de parler une langue morte, comme ces vieux juifs qui se sont obstinés à écrire en yiddish pour un peuple disparu, ou plus simplement comme ces peuples chassés d’Europe centrale, les communautés juives, les Russes faisant le taxi à Paris, les Polonais émigrés, les Slovènes dispersés, les Tchèques persistant à écrire et à parler dans leur langue pour se donner l’illusion d’y garder leur demeure.


Fantôme parmi les fantômes dans une foule qui se refuse avec hargne et sarcasme à croire à son identité, je persiste à parler une langue que l’on n’écrit ni ne comprend plus guère. Je suis pareil à ces émigrés qui, après avoir passé dix ou quinze ans en Amérique ou en Australie, ne comprennent plus rien au français qu’ils entendent à la radio ou lisent dans les journaux, une fois rentrés chez eux. Je n’aurai pas, pour ma part, longtemps quitté la France. C’est donc la langue qu’on y parle et qu’on écrit qui se sera peu à peu éloignée de moi, au point de m’apparaître insupportable et souvent incompréhensible.


Camus, le fils d’une femme de ménage illettrée, disait que la langue était sa vraie patrie. Je dirais plutôt que la patrie, comme le dit si justement le mot, est le pays du père et pour lequel il s’est battu, mais que la langue qu’on y parle est appelée pour sa part maternelle, parce qu’elle a été reconnue, dès les premiers moments, par le visage de la mère penchée au-dessus du berceau. Parler en ignorant la grammaire, cette autre forme du « logos » divin, c’est précipiter le monde dans la folie.


« Jamais la lumière n’a été aussi belle… » Cet émerveillement, que Bonnard eut un jour devant un ciel mouillé de Normandie, ce matin, je l’ai devant la lagune. Pourquoi cette simple notation me touche-t-elle ? « Jamais la lumière », déchirement entre un état éternel, la lumière de toute éternité, et l’irruption d’un moment, ce moment qui ne reviendra pas… « jamais », jamais plus, « a été », toutes ces formes d’un passé à jamais défini, à quoi s’oppose enfin, sur une note haute, le « aussi », l’intensité, l’éclat de cette lumière-là, amenée au seuil d’une perfection dont nous percevons parfois l’éclat. C’est alors cet éclair même qui nous convainc que le beau a été, durant un instant, à portée de notre œil. L’intuition de l’éternel nait de l’instant, et le sentiment du divin d’un hasard naturel dans lequel vacille la beauté. Je comprends en ce sens le mot de Goethe, appelant en mourant la lumière.


J’appartiens à un peuple disparu. À ma naissance, il constituait encore près de 60% de la population française. Aujourd’hui, il n’en fait pas même 2%. Il faudra bien un jour reconnaître que l’événement majeur du XXe siècle n’aura pas été l’arrivée du prolétariat, mais la disparition de la paysannerie.


L'Église aurait-elle honte d'avoir été celle qui a été à l'origine du plus prodigieux trésor visuel connu ?
Cette religion de la représentation, de la réflexion de la figure, et du respect du visage, qui ne prône ni la Loi ritualisée du judaïsme ni le détachement du monde des bouddhistes, ni le dépouillement des réformés, ni l'iconodulie des orthodoxes, la religion catholique m'est apparue longtemps comme la plus respectueuse du témoignage de sens, la plus attentive aux formes et aux parfums du monde. C'est en elle aussi qu'on rencontre la plus profonde et la plus surprenante tendresse. Le catholicisme me semble avant tout une religion non pas du détachement, ni de la conquête, ni d'un Dieu jaloux, mais une religion de la douceur.


Là sans doute a été et demeure aujourd'hui la grandeur de l'Église : elle est née de la contemplation et de l'adoration d'un enfant qui naît, et elle s'est fortifiée de la vision d'un homme qui ressuscite. Entre ces deux moments, la Nativité et Pâques, elle n'a cessé de lutter contre «la culture de la mort», comme elle le dit justement.
Un Dieu sans la présence du Beau est plus incompréhensible qu'un Beau sans la présence d'un Dieu.


J'ai tant aimé ce monde d'ici-bas, les choses matérielles, dans leur poids et dans leur rugosité, dans leur matière et leur facture, j'ai tant voulu ces biens qu'ont été les livres, les objets d'art, les outils du savoir, les créations de la culture, et j'ai fini, alors même que je n'en avais rien, par en acquérir assez pour me juger heureux.
J'éprouve aujourd'hui le sentiment d'une trahison.


Cette classe, dont j'avais tant envié la fortune et l'aisance, et dans laquelle je serai, fût-ce à reculons, entré, cette «intelligentsia» tant admirée mais dont j'avais redouté l'arrogance, face à ces enfants de bourgeois qui me faisaient une peur de chien quand je les rencontrais, il m'apparaît aujourd'hui qu'animée de la joie mauvaise du refus des distinctions et du respect des commandements, elle aura trahi, installée qu'elle est de par sa propre volonté et par sa propre promesse, dans un exil culturel permanent et profond.


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