Christian Bobin

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Christian Bobin

Christian Bobin, né le 24 avril 1951 au Creusot en Saône-et-Loire où il demeure, est un écrivain français.

Le Très-Bas, 1992[modifier]

Les livres d'hier étaient en peau. La Bible est le seul livre d'air - un déluge d'encre et de vent.


Jusqu'ici, sa gaieté pouvait passer pour le privilège d'une jeunesse dorée, sûre de son avenir parce que maîtresse du monde. Or voici que cette humeur se maintient et s'accroît dans le noir d'une prison, loin des siens. C'est donc que cette joie venait d'ailleurs, de bien plus loin qu'une simple ivresse du monde. Il est dans cette prison comme Jonas dans le ventre de la baleine : plus rien de clair ne lui parvient. Alors il chante. Alors il trouve dans son chant plus qu'une lumière et plus qu'un monde : sa vraie maison, sa vraie nature et son vrai lieu.


En lui, François ne dit plus rien. Il chante toujours. Il chante de plus en plus. La prison de Pérouse, la maladie d'Assise et le rêve de Spolète : trois plaies discrètes par lesquelles s'en va le mauvais sang de l'ambition. Ne reste plus que cette gaieté à présent sans objet. Les amis, les filles, le jeu : il ne trouve plus cela assez joyeux. Il espère à présent une jouissance plus grande que celle d'être jeune et adoré sur terre.


Il va là où le chant ne manque jamais de souffle, là où le monde n'est plus qu'une seule note élémentaire tenue infiniment, une seule corde de lumière vibrant éternellement en tout, partout.


L'inespérée, 1994[modifier]

On lui fait garder les invalides mentaux, les prisonniers et les vieillards dans les maisons de retraite. Elle a infiniment moins de dignité que ces gens là, assommés par l'âge, blessés par la Loi ou par la nature. Elle se moque parfaitement de cette dignité qui lui manque. Elle se contente de faire son travail. Son travail, c'est de salir la douleur qu lui est confiée et tout agglomérer — l'enfance et le malheur, la beauté et le rire, l'intelligence et l'argent — dans un seul bloc vitré gluant. On appelle çà une fenêtre sur le monde.

  • L'inespérée, Christian Bobin, éd. Gallimard, 1994  (ISBN 2-07-073653-9), p. 22


Ils font pitié, ces gens. Les journalistes de télévision font pitié avec leur manque parfait d'intelligence et de cœur — cette maladie du temps qu'ils ont héritée du monde des affaires ; parlez-moi de Dieu et de votre mère, vous avez une minute et vingt-sept secondes pour répondre à ma question.

  • L'inespérée, Christian Bobin, éd. Gallimard, 1994  (ISBN 2-07-073653-9), p. 22


La vulgarité, on dit aux enfants qu'elle est dans les mots. La vraie vulgarité de ce monde est dans le temps, dans l'incapacité de dépenser le temps autrement que comme des sous, vite, vite, allez d'une catastrophe aux chiffres du tiercé, vite glisser sur des tonnes d'argent et d’inintelligence profonde de la vie, de ce qu'est la vie dans sa magie souffrante, vite aller à l'heure suivante et que surtout rien n'arrive, aucune parole juste, aucun entonnement pur.

  • L'inespérée, Christian Bobin, éd. Gallimard, 1994  (ISBN 2-07-073653-9), p. 23


La télévision, contrairement à ce qu'elle dit d'elle même, ne donne aucune nouvelle du monde. La télévision, c'est le monde qui s'effondre sur le monde, une brute geignarde et avinée, incapable de donner une seule nouvelle claire, compréhensible. La télévision c'est le monde à temps plein, à ras bord de souffrance, impossible à voir dans ces conditions, impossible à entendre.

  • L'inespérée, Christian Bobin, éd. Gallimard, 1994  (ISBN 2-07-073653-9), p. 24


Je donne dans le sentiment, dit la télévision, et on n'a pas le courage de lui montrer l'abîme qu'il y a, entre le sentiment et la sensiblerie. C'est pas moi, dit la télévision à bout de course, c'est le peuple, je fais ce que veut le peuple — et il n'y a plus qu'à se taire devant l’analphabétisme grave de la télévision et de ceux qui la font. Le mot de peuple est un des plus beaux mots de la langue française. Il dit le manque et l'entêtement, la noblesse des gueux sous l'incurie des nobles. Il dit le contraire exact de ce que dit la télévision.

  • L'inespérée, Christian Bobin, éd. Gallimard, 1994  (ISBN 2-07-073653-9), p. 29


Autoportrait au radiateur, 1997[modifier]

Les hommes ? Non, je ne les vois pas. Et les pères encore moins. Et les maris pas du tout. C'est comme ça : je ne sais voir que les femmes et les enfants. Pour voir un peu de cette vie, il faut commencer par en oublier beaucoup.


Je n'aime pas ceux qui parlent de Dieu comme d'une valeur sûre. Je n'aime pas non plus ceux qui en parlent comme d'une infirmité de l'intelligence. Je n'aime pas ceux qui savent, j'aime ceux qui aiment.


Petite fille, tu as couru pendant tes quatre premières années sur la terre maternelle, puis, cette terre s'est ouverte, effondrée d'un seul coup, et il t'a été donné d'apprendre l'essentiel : que le fond de cette vie terrestre n'est pas sûr, qu'il est friable, mouvant, instable. C'est une bonne découverte, mais elle est venue pour toi un peu tôt. Nous avons besoin de nous tromper avant d'accéder à la vérité. Nous avons besoin de croire à l'éternité de ceux qui nous aiment pour grandir et un jour comprendre, sans en être détruit, que cette éternité-là est mensongère et qu'il nous faut désormais aimer sans rien attendre de l'amour — hors la joie présente qu'il donne et avec quoi il se confond.

  • Autoportrait au radiateur (1997), Christian Bobin, éd. Folio, 1997  (ISBN 978-2-07-041170-2), p. 73


Ressusciter, 2001[modifier]

Il y a une étoile mise dans le ciel pour chacun de nous, assez éloignée pour que nos erreurs ne viennent jamais la ternir.


Une intelligence sans bonté est comme un costume de soie porté par un cadavre.


J’ai pendant un an rendu visite à mon père dans la maison où sa mémoire jour après jour rétrécissait comme une buée sur du verre, au toucher du soleil. Il ne me reconnaissait pas toujours et cela n’avait pas d’importance. Je savais bien, moi, qu’il était mon père. Il pouvait se permettre de l’oublier. Il y a parfois entre deux personnes un lien si profond qu’il continue à vivre même quand l’un des deux ne sait plus le voir.


Ils se vantent d'avoir l'esprit libre et, lorsqu'on leur parle de Dieu, deviennent aussi furieux qu'un chien tirant sur sa chaîne au passage d'un vagabond.


Je suis un jour entré dans un lien où chaque parole de l’un était recueillie sans faute par l’autre. Il en allait de même pour chaque silence. Ce n’était pas cette fusion que connaissent les amants à leurs débuts et qui est un état irréel et destructeur. Il y avait dans l’amplitude de ce lien quelque chose de musical et nous y étions tout à la fois ensemble et séparés, comme les deux ailes diaphanes d’une libellule. Pour avoir connu cette plénitude, je sais que l’amour n’a rien à voir avec la sentimentalité qui traîne dans les chansons et qu’il n’est pas non plus du côté de la sexualité dont le monde fait sa marchandise première — celle qui permet de vendre toutes les autres. L’amour est le miracle d’être un jour entendu jusque dans nos silences, et d’entendre en retour avec la même délicatesse : la vie à l’état pur, aussi fine que l’air qui soutient les ailes des libellules et se réjouit de leur danse.


Ils peuvent tout faire entrer dans leurs calculs sauf la grâce, et c'est pourquoi leurs calculs sont vains.


La terre se couvre d'une nouvelle race d'hommes à la fois instruits et analphabètes, maîtrisant les ordinateurs et ne comprenant plus rien aux âmes, oubliant même ce qu'un tel mot a pu jadis désigner. Quand quelque chose de la vie les atteint malgré tout — un deuil ou une rupture —, ces gens sont plus démunis que des nouveau-nés. Il leur faudrait alors parler une langue qui n'a plus cours, autrement plus fine que le patois informatique.


Ils prétendent vouloir la vérité et, si vous commencez à la leur dire avec douceur et bienveillance, ils vous tuent.


Je me suis penché vers elle pour le lui présenter. Les deux se sont dévisagés un instant — celui qui n'était pas encore tout à fait dans le monde, et celle qui n'y était plus complètement. La femme avait un visage merveilleusement ridé, semblable à l'écorce d'un arbre séculaire. Devant la perfection de ces deux présences, je ne comprenais plus pourquoi cette société veut à tout prix que nous restions indéfiniment jeunes, éloignés de ces deux lumières de la naissance et du grand âge, cloués au milieu.


Ce n'est pas sa beauté, sa force et son esprit que j'aime chez une personne, mais l'intelligence du lien qu'elle a su nouer avec la vie.


Le diable sans aucun doute aime ce qui est fluide, rapide et lisse. Il raffole de l'électronique et de ce qui peut nous rendre la vie plus difficile jusqu'à nous faire oublier de la vivre. S'il y a un enfer, et il y en a un, et nous y sommes, il nous aura menés gentiment, par légères poussées, sans aucun drame. Escamoter le réel, c'est son charme. Le diable est un jeune homme moderne, ouvert et sympathique. Certes, on pourrait lui reprocher d'aimer l'argent d'un amour immodéré, mais ce serait oublier que l'argent permet à ceux qui le possèdent d'ignorer la rudesse de la matière, et le diable, on ne le sait pas assez, déteste la matière autant qu'il déteste Dieu : l'angélisme, est sa vrai nature.


Je ne sais quoi penser de la mort. elle me semble étrange — mais pas plus au fond que l'amour ou le ciel dans les yeux des nouveaux-nés. La mort, l'amour et les yeux brûlants de bleu sont des choses pures et légendaires. Je les regarde sans comprendre — comme dans la terrible nuit des contes on regarde les fenêtres illuminés d'un maison dans la forêt, là-bas, au loin, très loin.


Les nouveaux-nés tiennent Dieu captif à l'intérieur de leurs mains closes.


J'ai enlevé beaucoup de choses inutiles de ma vie et Dieu s'est rapproché pour voir ce qui se passait.


L. dans une conversation se prenait parfois à rougir. Son visage avec ses joues enflammées, légèrement arrondies par un reste d'enfance, ressemblait alors à celui d'une jeune paysanne comme il s'en trouve dans les contes et dont on s'aperçoit à la fin que sa bonté faisait d'elle une princesse.


La lenteur qui fleurit, 2011[modifier]

Vivre, c’est une poussière d’or au bout des doigts, une chanson bleue aux lèvres d’une nourrice, le livre du clavier tempéré de Bach qui s’ouvre à l’envers et toutes les notes qui roulent comme des billes dans la chambre. Vivre, c’est aller faire ses courses et croiser un ange qui ne sait pas son nom, ouvrir un livre et se trouver soudain dans une forêt au pied de vitraux vert émeraude, regarder par la fenêtre et voir passer les disparus, les trop sensibles. Vivre est un trapèze. Les dogmes et les savoirs sont des filets qui amortissent la chute. La grâce est plus grande sans eux.

La merveille et l’obscur , 1991[modifier]

Les hommes ? On vante aujourd’hui les mérites de l’entrepreneur, les vertus du chef d’industrie. On oublie trop que celui qui veut régner sur les choses doit inévitablement commencer par régner sur les hommes qui fabriqueront ces choses. Triompher dans les affaires c’est toujours triompher sur les autres, s’enrichir de leur défaite.

Prisonnier au berceau , 2005[modifier]

Personne ne rêve de venir vivre au Creusot : cette disgrâce suffit pour donner à cette ville le sacrement de la plus sûre beauté, dévolue aux recalés, aux illettrés et au boiteux de toutes sortes. Il n’y a rien ici, ni église baroque, ni demeures somptueuses. Il n’y a que les saisons qui passent, enflammant de leurs couleurs les jardins ouvriers.

Les ruines du ciel, 1995[modifier]

La sœur de Pascal, religieuse à Port-Royal, pressée par les autorités de signer un formulaire contraire à sa foi, écrit dans le calme atomique de sa cellule : «  Puisque les évêques ont des courages de filles, les filles doivent avoir des courage d'évêques. »


Cette jeune femme de l'autre côté de la porte vitrée, avec ses deux enfants qui se mêlaient à ses jambes et la protégeaient du néant : à l'instant où elle a ouvert la porte, un rai de soleil l'a glorifiée. Il n'y a rien de plus beau à voir dans cette vie que les gens et la couronne qu'ils portent de travers sur leur tête, sans la connaître.


« Ils ne savent pas ce qu'ils font » est la parole la plus intelligente jamais dite. Elle fait du Christ le plus profond des voyants, son visage aux yeux d'or collé à la fenêtre du réel.


Ma mère avait une machine à coudre dont le mécanisme était mis en marche par une pédale et qui, travail accompli, rentrait en basculant à l'intérieur d'un meuble verni. Il y a la même machine cachée dans la musique de Bach. On peut entendre dans ses airs le cliquetis de l'aiguille sur l'étoffe du silence, tandis que les pieds de l'ange actionnent rythmiquement la pédale. Le travail des mères comme celui de Bach rafraîchit les tempes de Dieu et apaise le diable, ce pauvre enfant que tout panique.


J'ai toujours su que mon père n'était pas mort.


Du tombeau noir de ma chambre d'enfant, la nuit, j'entendais dans la pièce à côté la voix lumineuse de mes parents parlant de la journée enfuie. Je n'ai jamais rien entendu de si beau.


La vérité est une ambiance : on ouvre un livre, on entre dans une pièce et on sait.


La part manquante, 1989[modifier]

Il offre à qui sait voir une vision irremplaçable du monde des affaires : un canton, une terre basse, une terre sans ciel, sans espérance. On fabrique du plastique, de l'acier, du carton. On invente des déchets. C'est ça l'industrie régnante, la grande aventure de l'industrie : c'est de ne plus savoir ce qu'on fait et que cela ne mérite pas le temps de le faire, et c'est persuader les autres qu'il faut le faire encore plus, huit heures pas jour, huit siècles par heure. […]
La présence de l'argent y est considérable, autant que celle de Dieu dans les sociétés primitives. Elle irradie de la même façon. Elle gouverne le mouvement des pensées comme celui des visages. Ceux qui commandent la servent. Ils dépensent leur temps sans compter. Ils croient travailler quand ils ne font que jouir. Ils croient jouir quand ils ne font qu'obéir à leur rang. Ils sont fiers de cette servitude.


Pascal agonise. Nous avons rassemblé ses écrits dans le fond d'un livre. Nous avons appris à entendre ses paroles dures comme de l'or. Mais la grâce nous fait défaut, qui nous permettrait de lire cette feuille de novembre 1654 — cette mince cloison de papier entre son cœur et le monde. Cette feuille de trois fois rien. Elle lui mangeait ses forces, elle lui donnait comme un corps de lumière brûlé jusqu'au sang. Elle faisait de son cœur une chambre d'enfant, d'un désordre incroyable.


Vous faites une promenade dans la neige. C'est la première neige de l'année. C'est comme chaque fois la première neige de votre vie. Elle est légère comme l'esprit. Elle est claire comme l'enfance. Elle est blanche, toute blanche comme l'esprit de l'enfance. Elle recouvre la pensée. Elle éclaire le cœur. Elle est votre vie blanche. Elle est votre seule vie, que vous ne vivez pas.


L'écrivain, c'est celui qui ne gagne aucune place — pas même la dernière. Celui qui se tient comme ça, debout, dans un rang de chaises vides. À nommer le feu d'une voix glacée.


Écrire c'est faire retentir sur la neige chaque pas de l'ange. Écrire c'est par instants se retourner, et voir l'éclair de la hache haut levée, d'un seul coup la fin de l'énigme.


Une petite robe de fête, 1991[modifier]

L'état de crise est l'état naturel du monde : une guerre après l'autre, une invention après l'autre, un chiffre d'affaires sur un taux de suicides, une famine sur des parfums de luxe. Dans le monde tout se mélange. Dans le monde tout va ensemble, sauf l'amour. Il ne va avec rien. Il n'est nulle part. Il manque. Il manque comme le pain dans les périodes de guerre, comme le souffle dans la gorge des mourants. Il manque comme le temps dans les jeux de l'enfance.


Le paysage n'est plus rien ce qui fait qu'on le traverse vite. Devant ce rien de paysage, vous prenez connaissance de l'homme fabriqué en série, de l'homme absent : il va de Paris à Tokyo, de Tokyo à New York. Il va partout sur la terre électrique, comme un cadavre répandu dans sa mort. Il prend des trains. Il prend des trains qui vont d'un point à un autre. De rien à rien. Dans sa précipitation, il amène le vide. Si souvent qu'il parle, il n'entend que lui-même. Si loin qu'il aille, il ne trouve que lui-même. Il tache de gris tout ce qu'il traverse. Il dort dans ce qu'il voit. Vous vous dites : ces gens qui voyagent tant, ils ne font plus un seul pas. Ils n'avancent pas, jamais.


Vous ouvrez le livre un vendredi soir, vous atteignez la dernière page un dimanche dans la nuit. Après, il faut sortir, retourner dans le monde. C'est difficile. C'est difficile d'aller de l'inutile, la lecture, à l'utile, le mensonge. Au sortir d'un grand livre, vous connaissez toujours ce fin malaise, ce temps de gène. Comme si l'on pouvait lire en vous. On ne va pas dans la rue avec un visage aussi nu, il faut attendre un peu.


Avec la fin de l'amour, apparaissent les rois mages : la mélancolie, le silence et la joie. Ils avancent lentement dans l'air bleu. Ils emmènent avec eux une couronne d'ombre, une larme d'or. Ils viennent de l'enfance. Ils pénètrent dans l'âme. Lentement. Jour après jour. La mélancolie, le silence et la joie. Dans cet ordre-là, toujours : le silence au milieu, au centre.
La petite robe claire du silence.


La dame blanche 2007[modifier]

Le néant et l'amour sont de la même race terrible. Notre âme est le lieu de leur empoignade indécise.


Le paradis est l'endroit où nous n'aurons plus besoin d'être rassurés.


Emily sait quelque chose que les autres ne savent pas. Elle sait que nous n'aimeront jamais plus d'une poignée de personnes et que cette poignée peut à tout moment être dispersée, comme les aigrettes de pissenlit, par le souffle innocent de la mort. Elle sait aussi que l'écriture est l'ange de la résurrection.


La tyrannie du visible fait de nous des aveugles. L'éclat du verbe perce la nuit du monde.


Un assassin blanc comme neige, 2011[modifier]

La mort n'éteint pas la musique, n'éteint pas les roses, n'éteint pas les livres, n'éteint rien.

  • Un assassin blanc comme neige, Christian Bobin, éd. Gallimard, 2011  (ISBN 978-2-07-013400-7), p. 12


Le nouveau-né a devant lui une forêt en feu qu'il lui faudra traverser pieds nus.

  • Un assassin blanc comme neige, Christian Bobin, éd. Gallimard, 2011  (ISBN 978-2-07-013400-7), p. 13


Sur le pont Alexandre-III à Paris un marchand cuit des marrons en leur évitant de charbonner, les présente dans un cornet à double soufflet — un pour les marrons, un autre pour les épluchures, et offre en plus un rince-doigts. Par son calme et son goût démodé de la perfection, il défait à lui seul la sinistre économie mondiale.

  • Un assassin blanc comme neige, Christian Bobin, éd. Gallimard, 2011  (ISBN 978-2-07-013400-7), p. 15


Les livres de papier dans leurs lits de cristal dorment comme des anges. Un regard et ils sortent d'un sommeil de plusieurs siècles, fraternels, vifs encore. Je repose le livre sur son rayonnage. Je sors dans la rue en pente. La voix blessée de Marceline court comme une rivière rafraîchissante sous les bruits du monde. Le bleu du ciel fond. La grande guerre continue, elle n'a jamais cessé.

  • Un assassin blanc comme neige, Christian Bobin, éd. Gallimard, 2011  (ISBN 978-2-07-013400-7), p. 17


Tous les vivants sont dans mon cœur. L'auberge est vaste. Il y a même un lit et un repas chaud pour les criminels et les fous.

  • Un assassin blanc comme neige, Christian Bobin, éd. Gallimard, 2011  (ISBN 978-2-07-013400-7), p. 35


Les gens assis le long du couloir menant au scanner, je les reconnais au premier regard : c'est le peuple gris du quai de gare d'Auschwitz. Les hôpitaux nous mènent si loin de chez nous que notre âme peine à nous suivre.

  • Un assassin blanc comme neige, Christian Bobin, éd. Gallimard, 2011  (ISBN 978-2-07-013400-7), p. 91


L'âme est un jeune tigre qui bondit par-dessus la mort.

  • Explicit
  • Un assassin blanc comme neige, Christian Bobin, éd. Gallimard, 2011  (ISBN 978-2-07-013400-7), p. 94


L'épuisement: Un orage 2015[modifier]

Le travail c'est du temps transmué en argent, l'écriture c'est le même temps changé en or.


La grande vie, 2014[modifier]

Chère Marceline Desbordes-Valmore, vous m'avez pris le cœur à la gare du Nord.

  • Incipit


Le monde dans le plein jour est un gratte-ciel qui s'effondre : une poussière d'images s'élève, qui se diffuse dans les âmes. La nuit, ce nuage mortifère retombe. Vers trois heures du matin, les eaux d'un silence couvrent le monde. Ne sont guère éveillés que les souffrants dans les hôpitaux, les moines dans leurs monastères ou les boulangers devant leur four – tous silencieusement liés à l'essentiel et à lui seul.


Geai, 1998[modifier]

Geai est allongée sous un drap de deux centimètres de glace, ce qui n'empêche pas de la voir : son sourire enlève à la glace son opacité, son sourire enlève au monde entier son opacité. Albain est allongé sur Geai, ou plus exactement sur la glace en dessous de laquelle Geai sourit. Ils se regardent. Longtemps. Visage contre visage. Le sourire d'Albain répond au sourire de Geai. Les deux sourires bavardent. Très, très longtemps.

  • Geai, Christian Bobin, éd. Gallimard, coll. « nrf », 1998  (ISBN 2-07-075320-4), p. 12


Un sourire est comme une armée d'avant-garde, une modification de la chair qui survit à la chair, qui se sépare d'elle et vole très loin, bien plus loin que le visage d'où ce sourire est monté, où il s'est conçu.

  • Geai, Christian Bobin, éd. Gallimard, coll. « nrf », 1998  (ISBN 2-07-075320-4), p. 16


Les vieilles lois du monde se lisent à l'envers aussi bien qu'à l'endroit : celui qui a quelque chose en moins a, dans le même temps, quelque chose en plus.

  • Geai, Christian Bobin, éd. Gallimard, coll. « nrf », 1998  (ISBN 2-07-075320-4), p. 47


Disparaître est un privilège de vivant. Les morts n'ont pas ce privilège. Ils en ont d'autres, ne craignons rien pour eux.

  • Geai, Christian Bobin, éd. Gallimard, coll. « nrf », 1998  (ISBN 2-07-075320-4), p. 109


C'est ainsi qu'Albain commentait en silence, commentait pour lui seul, le sourire errant sur les lèvres de Rosamonde première et dans les yeux de Rosamonde seconde — deux créatures vivantes, douées d'impatience et de gaieté, et à leurs lèvres, dans leurs yeux, le même sourire que Geai.
Exactement le même.

  • Explicit
  • Geai, Christian Bobin, éd. Gallimard, coll. « nrf », 1998  (ISBN 2-07-075320-4), p. 110


La Plus que vive, 1996[modifier]

On dit que la voix et les yeux sont, dans la chair, ce qui est le plus proche de l'âme, je ne sais pas si c'est vrai et de quelle vérité, je sais que la mort est goulue et qu'elle va au plus vite, comme un voyou mettant la main sur un trésor, en un millième de seconde les yeux sont vidés et la voix est éteinte, fini, fini, fini.

  • La Plus que vive, Christian Bobin, éd. Gallimard, coll. « L'un et l'autre », 1996  (ISBN 2-07-074582-1), p. 23


Je te parle à voix basse, je te parle à voix folle, j'emprunte la voix des gens du douzième siècle pour te parler, j'emprunte les mots de rose et d'églantier, les sentes d'amour courtois, les troubadours vantaient la grâce d'une femme qui n'était pas la leur mais celle d'un prince, aujourd'hui tu es l'épouse du roi de la lumière, tu dors entre les bras puissant de Dieu et cela ne m'empêche pas de te parler et de continuer ma cour,[…]

  • La Plus que vive, Christian Bobin, éd. Gallimard, coll. « L'un et l'autre », 1996  (ISBN 2-07-074582-1), p. 28


On ne voit pas, on n'imagine pas les ombres qui traversent le cœur d'une adolescente, sagement penchée sur un livre écrit par une jeune femme à peine plus âgée qu'elle, Emily Brontë, Les Hauts du Hurlevents. Tu me parles souvent de ce livre, de cette lecture secrète faite au grand jour de tes seize ans. Peu de livres changent une vie. Quand ils la changent c'est pour toujours, des portes s'ouvrent que l'on ne soupçonnaient pas, on entre et on ne reviendra plus en arrière.

  • La Plus que vive, Christian Bobin, éd. Gallimard, coll. « L'un et l'autre », 1996  (ISBN 2-07-074582-1), p. 46


Toutes les mères sont impossibles — qu'elles aiment trop ou qu'elles n'aiment pas assez. Il n'y a pas en la matière de juste mesure. Tu as tout donné à tes enfants. Tu leur as même donné des armes pour résister à ta folie d'amour, pour trouver cet espace, en eux, qui leur était nécessaire, où personne n'a le droit d'entrer — et surtout pas une mère.

  • La Plus que vive, Christian Bobin, éd. Gallimard, coll. « L'un et l'autre », 1996  (ISBN 2-07-074582-1), p. 55, 56


Nous lisons mal et bien trop vite. Dans cette parole si connue de Thérèse d'Avila, le mot important, que négligent presque tous les lecteurs, est le mot « comme » : « L'amour est fort comme la mort. » Tu n'as jamais rien cru d'autre.

  • La Plus que vive, Christian Bobin, éd. Gallimard, coll. « L'un et l'autre », 1996  (ISBN 2-07-074582-1), p. 62


La joie est la matière la plus rare du monde. Elle n'a rien à voir avec l'euphorie, l'optimisme ou l'enthousiasme. Elle n'est pas un sentiment. Tous nous sentiments sont soupçonnables. La joie ne vient pas du dedans, elle surgit du dehors — une chose de rien, circulante, aérienne, volante.

  • La Plus que vive, Christian Bobin, éd. Gallimard, coll. « L'un et l'autre », 1996  (ISBN 2-07-074582-1), p. 77


Tu as eu le temps de voir ton métier entamé par la logique de ce monde marchand. Ouverture de l'école aux entreprises, adaptation d'un système périmé, les discours n'ont pas manqué. Les discours de la servitude ne font jamais défaut. Proposer la lecture de Fred Uhlman, c'était donner aux esprits un appui, le calme et la stupeur indispensable à toute pensée juste.

  • La Plus que vive, Christian Bobin, éd. Gallimard, coll. « L'un et l'autre », 1996  (ISBN 2-07-074582-1), p. 83, 84


Rien dans cette vie n'est vain. Rien dans cette vie ne dépend de nous. Cette vie nous est donnée, et avec elle nous est donnée bien plus que ce qui nous sera repris le jour de notre mort.

  • La Plus que vive, Christian Bobin, éd. Gallimard, coll. « L'un et l'autre », 1996  (ISBN 2-07-074582-1), p. 101, 102


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