Nous allons au Louvre pour voir la Joconde dans une pièce vide, ça paraît surréaliste. [...] Il semble pourtant y avoir un malentendu sur les horaires, et nous sommes en retard, le Louvre ferme déjà. Quelque part je suis déçue. Mais ce n'est peut-être pas juste d'avoir une peinture si belle pour soi, ne serait-ce qu'un instant.
Regarder les femmes regarder la guerre, Victoria Amelina (trad. Leslie Talaga), éd. Flammarion, 2025 (ISBN978-2-080-46870-3), chap. Le prix Nobel de la paix Olesksandra Marviïtchouk, p. 319
En 1852, Théophile Gautier fait de Léonard un peintre romantique du crépuscule, du mystère, de l’ineffable. En 1855, Michelet approfondit le thème : Léonard, « ce surprenant magicien, le frère italien de Faust, étonna et effraya ». En 1869 finalement, Walter Pater noue le lien en faisant de La Joconde, être mythique « comme le Vampire », une sœur de la fameuse Méduse. Sans rien inventer en fait puisque, dès 1851, Gustave Planche affirmait que la Méduse des Offices contenait en germe « ce que nous admirons dans la Joconde du Louvre », Pater formalisait un sentiment diffus et l’efficacité de son écriture fait entendre son écho jusque chez Merejkowski et, de là, chez Freud.
Léonard de Vinci : le rythme du monde, Daniel Arasse, éd. Hazan, 1997 (ISBN2-85025-542-4), chap. Léonard aujourd’hui, p. 13 (lire en ligne)
Théophile Gautier voit dans La Joconde « l'Isis d'une religion cryptique qui, se croyant seule, entr'ouvre les plis de son voile, dût l'imprudent qui la surprendrait devenir fou et mourir ». Et, en 1869, Walter Pater écrit la description qui devait marquer plusieurs générations : La Joconde « exprime tout ce que l'homme a pu désirer à travers un millier d'années »; dans sa beauté, « l'âme a passé avec toutes ses maladies [...]. Elle est plus vieille que les rochers parmi lesquels elle s'assied; comme le vampire elle est morte maintes fois et elle sait les secrets du tombeau. » Ces textes, souvent splendides, déterminent encore nombre des regards qui se posent sur le tableau. Malgré les caricatures, malgré les lassitudes, La Joconde jouit d'un prestige quasi religieux – qui n'a, bien sûr, rien à voir avec l'importance du tableau pour l'histoire du portrait à la Renaissance ni même pour celle de la peinture de Léonard.
Léonard de Vinci : le rythme du monde, Daniel Arasse, éd. Hazan, 1997 (ISBN2-85025-542-4), partie L’ouvrage de peinture, chap. Les portraits, p. 386-388 (lire en ligne)
Finalement, La Joconde est un de mes tableaux préférés. Il m'a fallu pour l'aimer beaucoup plus de temps que les cinq ans pris par Léonard de Vinci pour la peindre. Moi il m'a fallu plus de vingt ans pour aimer La Joconde. […] On la connaissait tellement, qu'elle était devenue plus une plaisanterie qu'autre chose, d'autant que, Duchamp l'ayant reproduite avec cette inscription en bas du tableau: « L.H.O.O.Q. », on ne pouvait plus la prendre au sérieux.
Daniel Arasse, Histoires de peintures, Jean-Claude Loiseau, France Culture, 2003 (accéder en ligne)
Histoires de peintures (2004), Daniel Arasse, éd. Gallimard, 2006 (ISBN2-07-032081-2), chap. La Joconde, p. 31-32 (lire en ligne)
C'est du côté du paysage le plus haut que sourit la Joconde. La bouche se relève très légèrement de ce côté-là, et la transition impossible entre les deux parties du paysage se fait dans la figure, par le sourire de la figure. Vous me direz, et alors? Eh bien, je crois qu'à ce moment-là il faut avoir lu les textes de Léonard, se rappeler qu'il était un grand admirateur d'Ovide et de ses Métamorphoses, et que pour Léonard comme pour Ovide – c'est un thème classique et courant –, la beauté est éphémère. […] C'est ce thème-là que traite Léonard, avec une densité cosmologique assez extraordinaire, car La Joconde c’est la grâce, la grâce d’un sourire. Or, le sourire c’est éphémère, ça ne dure qu’un instant. Et c’est ce sourire de la grâce qui fait l’union du chaos du paysage qui est derrière, c’est-à-dire que du chaos on passe à la grâce et de la grâce on repassera au chaos. Il s’agit donc d’une méditation sur une double temporalité, et nous sommes là au cœur du problème du portrait, puisque le portrait est inévitablement une méditation sur le temps qui passe.
Histoires de peintures (2004), Daniel Arasse, éd. Gallimard, 2006 (ISBN2-07-032081-2), chap. La Joconde, p. 38 (lire en ligne)
Les plus beaux textes de l’histoire de l’art, Pierre Sterckx, éd. Beaux Arts, 2009 (ISBN978-2-84278-651-9), chap. Daniel Arasse et la Joconde de Léonard de Vinci, p. 50
À propos de cette interrogation sur la présence d’un pont, (Carlo Pedretti) dit une chose très simple à laquelle je n’avais pas pensé, à savoir que c’est le symbole du temps qui passe; s’il y a un pont, il y a une rivière, qui est le symbole banale par excellence du temps qui passe. […] Le thème du tableau c’est le temps.
Histoires de peintures (2004), Daniel Arasse, éd. Gallimard, 2006 (ISBN2-07-032081-2), chap. La Joconde, p. 39 (lire en ligne)
Les plus beaux textes de l’histoire de l’art, Pierre Sterckx, éd. Beaux Arts, 2009 (ISBN978-2-84278-651-9), chap. Daniel Arasse et la Joconde de Léonard de Vinci, p. 50
C'est moi que j'suis la Joconde.
Je suis connue par le monde.
Au Louvre où la foule abonde
Pour me voir, on fait la ronde
Et moi, faut que j'me morfonde,
La Joconde, La Joconde.
La Joconde, Paul Braffort, Barbara, album La chanteuse de minuit (1958 chez La Voix de son Maître / Pathé-Marconi).
Qu'avait donc de si extraordinaire La Joconde pour que chacun se soit ainsi préoccupé de son sort ? À bien y regarder, comme le dit Daniel Arasse, la réponse n'a rien d'évident. L'historien, pourtant brillant spécialiste de Léonard, confesse avoir mis vingt ans à aimer le tableau. En vérité, La Joconde est pour tous une illustre incomprise.
Les Audaces de Léonard de Vinci, Pascal Brioist, éd. Stock, 2019 (ISBN978-2-234-08638-8), chap. Introduction. Les énigmes de Léonard de Vinci, p. 8
Le regard de Mona Lisa, couplé à la torsion du corps, donne par ailleurs l'impression de suivre celui qui admire le tableau, grâce à un artifice de construction. Le sourire, enfin, dans lequel Freud a voulu reconnaître une nostalgie de l'amour maternel, a depuis fait couler beaucoup d'encre. […] Bien des élucubrations ont prétendu résoudre le mystère de ce sourire en invoquant une maladie, des dents gâtées ou en analysant la commissure des lèvres à la lumière des neurosciences. Rien de tout cela ne parvient vraiment à convaincre et c'est en fin de compte une remarque de Daniel Arasse qui retient l'attention : le sourire, avec sa commissure droite légèrement remontée, est ce qui lie le personnage à son arrière-plan en créant un trait d'union entre deux étendues d'eau placées à diverses altitudes. C'est bien dans le paysage étrange qui se trouve derrière le modèle que le peintre est le plus créatif et invite le mieux le spectateur à la méditation. On y semble en effet projeté dans un espace chaotique, préhumain, terrifiant.
Les Audaces de Léonard de Vinci, Pascal Brioist, éd. Stock, 2019 (ISBN978-2-234-08638-8), chap. Introduction. Les énigmes de Léonard de Vinci, p. 10-11
[Daniel Arasse] suggère […] une interprétation très forte : le tableau serait en fait une méditation profonde sur le temps, semblable à celle d'Ovide qui, dans les Métamorphoses, déplore la disparition de la beauté d'Hélène de Troie (un texte cité précisément par Léonard). […] Comme l'explique magnifiquement Daniel Arasse, le sourire par nature éphémère insiste sur la fugitivité du moment. Enfin, comme le souligne Carlo Pedretti, le pont qui enjambe la rivière, seul élément humain de ce décor des premiers jours du monde, n'a de sens que parce qu'il figure une métaphore transparente du tempus fugit cher aux Anciens.
Les Audaces de Léonard de Vinci, Pascal Brioist, éd. Stock, 2019 (ISBN978-2-234-08638-8), chap. Introduction. Les énigmes de Léonard de Vinci, p. 12
Toutefois, selon certains historiens de l'art, le culte que Leonardo vouait à Mona Lisa n'avait rien à voir avec sa perfection artistique. Le portrait n'était en somme rien d'autre qu'un exemple de sfumato. L'attachement de son auteur tenait à quelque chose de beaucoup plus profond, un message qu'il aurait dissimulé sous les couches de peinture. La Joconde était en fait l'un des canulars ésotériques les plus sensationnels de l'histoire de l'art.
Dans son polar, Dan Brown parle de la Joconde comme d'un portrait androgyne lié aux divinités égyptiennes Amon et Isis.
Ils l’épluchent, la découvrent, l’inventent. Ils veulent l’aimer mieux que pour sa beauté, et parent de faiblesses imaginaires celle à qui rien ne manque, et qui, pourtant, n’a pas de sourcils.
Billet écrit le surlendemain du retour du tableau volé en France.
« La Joconde » (1914), dans Contes des mille et un matins, Colette, éd. Flammarion, 1970, p. 126 (texte intégral sur Wikisource)
Chez quiconque pense aux tableaux de Léonard, la mémoire évoquera un sourire étrange, ensorceleur et énigmatique dont il a imprimé le charme sur les lèvres de ses figures féminines. Un sourire immobile sur des lèvres étirées, aux commissures relevées; il est devenu caractéristique de Léonard et c'est lui avant tout qu'on nomme « léonardesque ». C'est dans le visage étrangement beau de la Florentine Monna Lisa del Giocondo qu'il a le plus fortement saisi et troublé ceux qui le contemplent. […] Le pressentiment que dans le sourire de Monna Lisa s'unissent deux éléments différents est né chez plusieurs critiques. Aussi reconnaissent-ils dans l'expression de la belle Florentine la figuration la plus parfaite des oppositions qui régissent la vie amoureuse de la femme, réserve et séduction, tendresse pleine d'abandon et sensualité d'une exigence sans égard, dévorant l'homme comme quelque chose d'étranger.
Carnets, Léonard de Vinci, éd. Gallimard, 2019 (ISBN978-2-07-284486-7), partie Dossier, chap. Aux sources de la légende, p. 1512
Si Léonard parvint à restituer, dans le visage de Monna Lisa, le double sens qu'avait ce sourire, la promesse d'une tendresse sans bornes, ainsi que la menace annonciatrice de malheur (selon les termes de Pater), il resta, en cela aussi, fidèle au contenu de son plus précoce souvenir. Car la tendresse de la mère lui fut fatale, détermina son destin et les privations qui l'attendaient. La violence des caresses qu'évoque sa fantaisie du vautour n'était que trop naturelle ; la pauvre mère abandonnée dut laisser se répandre dans l'amour maternel tous ses souvenirs de tendresses vécues, ainsi que son aspiration à des tendresses nouvelles; elle fut poussée non seulement à se dédommager elle-même de n'avoir pas eu de mari, mais à dédommager aussi l'enfant de n' avoir pas eu de père qui voulût le caresser. Ainsi, à la façon de toutes les mères insatisfaites, mit-elle son jeune fils à la place de son mari et lui ravit-elle par une maturation trop précoce de son érotisme une part de sa virilité.
Carnets, Léonard de Vinci, éd. Gallimard, 2019 (ISBN978-2-07-284486-7), partie Dossier, chap. Aux sources de la légende, p. 1514
La Joconde ! Sphinx de beauté qui souris si mystérieusement dans le cadre de Léonard de Vinci et sembles proposer à l'admiration des siècles une énigme qu'ils n'ont pas encore résolue, un attrait invincible ramène toujours vers toi !
Quelle fixité inquiétante et quel sardonisme surhumain dans ces prunelles sombres, dans ces lèvres onduleuses comme l'arc de l'Amour après qu'il a décoché le trait! Ne dirait-on pas que la Joconde est l'Isis d'une religion cryptique qui, se croyant seule, entr'ouvre les plis de son voile, dût l'imprudent qui la surprendrait devenir fou et mourir ? Jamais l'idéal féminin n'a revêtu de formes plus inéluctablement séduisantes.
Guide de l'amateur au Musée du Louvre, Théophile Gautier, éd. G. Charpentier, 1882, chap. Salon Carré, p. 27 (texte intégral sur Wikisource)
C'est l'époque où nous écoutions la radio sous une couverture dans la petite salle de bains noire et sans fenêtre. L'hôtel particulier qui jouxtait l'immeuble dont nous occupions le rez-de-chaussée était réquisitionné par un groupe d'officiers allemands. […] Nous écoutions avec passion ces voix pleines d'espoir et les messages étranges et poétiques. L'un d'entre eux me touchait particulièrement: « La Joconde a le sourire.» Ce n'est qu'après la Libération que j'appris que c'était une façon de faire tenir, par l'intermédiaire du merveilleux Robert Rey, le message destiné à informer le directeur des musées de France que ses informations étaient bien arrivées; elles étaient destinées à protéger les dépôts d'œuvres d'art. « La Joconde a le sourire », le directeur alors l'avait aussi.
Une vie au Louvre, Magdeleine Hours, éd. Laffont, 1987 (ISBN2-221-04981-0), chap. 2. Au Louvre pendant la guerre, 1938-1946, p. 60-61 (lire en ligne)
Ce paysage qui est derrière la Joconde, chimérique comme elle, nous retient et nous attire ; ces montagnes d'azur, ces stalactites bizarres levées vers le ciel, ces cimes calmes et trompeuses sont un enchantement d'où l'esprit ne peut plus s'enfuir.
Histoire de Léonard de Vinci, Arsène Houssaye, éd. Didier et Cie, 1869, chap. Le Génie de Léonard de Vinci, p. 333 (lire en ligne)
La Joconde devient le tableau le plus célèbre non seulement en raison du battage médiatique et du hasard, mais aussi parce que les spectateurs ont su établir un lien émotionnel profond avec elle. Elle provoque une série complexe de réactions psychologiques qu'elle semble manifester également. Chose miraculeuse, elle semble consciente tant de nous que d'elle-même. C'est ce qui la fait paraître vivante, ce qui fait d'elle le plus animé des portraits jamais peints.
Léonard de Vinci : La biographie, Walter Isaacson, éd. Quanto, coll. « Quanto Poche », 2025 (ISBN978-2-88915-664-1), chap. 31. La Joconde, p. 483-484
Jour et nuit, quatre mois durant, le Louvre résonna de coups de marteau, de froissement de papier, d'appels et de cris d'effort, pour mettre à l'abris hors de Paris ce que le patrimoine français conservait de plus précieux.
Si les caisses devaient rester anonymes, elles révélaient leur contenu par des signes discrets. Jacques Jaujard leur attribua des pastilles jaunes, vertes ou rouges pour les classer selon leur degrés d'importance. Seules la Joconde et la femme à la perle de Corot eurent droit à trois points rouges, à un coffret sur mesure de bois précieux et à un double emballage imperméable et ignifugé. [...]
Transportée d'une région à l'autre, sur un brancard d'ambulance pour lui éviter les secousses, Mona Lisa parcourait à elle seule deux mille kilomètres en six ans.
Et même si tout le monde
Répète en chœur que les hommes préfèrent les blondes
Qu'ils fondent
Pour une décolorée en moins d'une seconde
J'ai l'impression qu'ils confondent
Et la Joconde, à moins qu'on la tonde
C'est quand même bien une brune
Les brunes comptent pas pour des prunes
Les Brunes comptent pas pour des prunes, Marc Moulin, Lio, album Les Brunes comptent pas pour des prunes (1986 chez Polydor).
John et Jackie Kennedy, les époux Malraux et le vice-président des USA Lindon Johnson autour de la Joconde.
La liste de ceux que troubla ce tableau est longue, à commencer par son auteur. Léonard, qui parle de sa propre peinture avec tant de modération, a écrit une fois : « Il m'advint de peindre une œuvre réellement divine »… On peut en donner maintes explications. Je suggérerai seulement celle-ci. L'Antiquité que ressuscitait l'Italie proposait une idéalisation des formes, mais le peuple des statues antiques étant un peuple sans regard, était aussi un peuple sans âme. Le regard, l'âme, la spiritualité, c'était l'art chrétien, et Léonard avait trouvé cet illustre sourire pour le visage de la Vierge. En transfigurant par lui un visage profane, Léonard apportait à l'âme de la femme l'idéalisation que la Grèce avait apportée à ses traits. La mortelle au regard divin triomphe des déesses sans regard. C'est la première expression de ce que Goethe appellera l'éternel féminin.
Discours à l'occasion du prêt de la Joconde aux États-Unis, National Gallery of Art (Washington D.C.), Washington D.C., dans INA, paru 8 janvier 1963, André Malraux.
« La « Joconde » à Washington », dans Écrits sur l’art, André Malraux, éd. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2004 (ISBN2-07-011400-7), t. II (Œuvres complètes, V), partie Préfaces, articles, allocutions, p. 1177
Techniquement, le tableau est parfait. […] Ce portrait semble transcender le temps. Il crée l'impression d'une transformation géologique, presque cosmique, en cours. Le sourire ambigu de la dame donne au visage un mouvement imperceptible, un frémissement de lumière.
Léonard de Vinci : catalogue complet des peintures, Pietro C. Marani (trad. Isabelle Rabourdin), éd. Bordas, 1991 (ISBN2-04-019559-9), partie Catalogue des œuvres, 21. La Joconde (Monna Lisa), p. 109
Il serait légitime de se demander en quels termes Léonard aurait décrit, par exemple, la Joconde. Cette description aurait certainement été un facteur supplémentaire pour comprendre cette peinture, mais, par ailleurs, elle n'aurait que peu contribué à en accroître la signification intrinsèque, en termes d'histoire de l'art. Car, plus que toute autre œuvre dessinée, écrite ou peinte, la Joconde continue d'être le miroir de l'œuvre intellectuelle de Léonard, dont elle reflète tous les centres d'intérêt, tant artistiques que scientifiques.
« Dessin et texte dans les manuscrits de Léonard de Vinci », Pietro C. Marani (trad. Anne Guglielmetti), dans Léonard de Vinci : dessins et manuscrits, Françoise Viatte et Varena Forcione, éd. Réunion des musées nationaux, 2003 (ISBN978-2-7118-4589-7), p. 35 (lire en ligne)
Plus que n'importe quelle autre de ses œuvres, dessinées ou écrites, c'est un tableau, La Joconde, qui demeure le miroir le plus complet de l'œuvre intellectuelle de Léonard, miroir où se reflètent, de 1503 environ à 1510-1513, tous ses centres d'intérêt, tant artistiques que scientifiques, à travers l'unité du savoir. […] Même si divers passages du Traité de la peinture semblent refléter une partie des longues méditations – en termes de théorie artistique – qui devaient présider à la création de ce chef-d'œuvre inachevé et imparfait, comme l'a observé Vasari, presque toutes les études scientifiques que Léonard a menées jusqu'alors sur l'aria grossa (l'air épais) et le sfumato (fondu), sur la représentation de la nature et des choses, sur l'action de l'eau dans le monde, sur l'érosion des roches, sur l'ombre et la lumière, et sur le « relief », sans parler des « mouvements de l'âme », se retrouvent dans cette toile où le peintre semble vraiment saisir « le rythme du monde » (Daniel Arasse), cette admirable fusion de tous ses centres d'intérêt, qui équivaut à la projection la plus achevée de soi dans l'espace et le temps. La Joconde témoigne bien des limites du savoir scientifique du maître toscan puisque la connaissance universelle à laquelle il aspirait ne pouvait être exclusivement ramenée à la peinture.
« Unifier le savoir », Pietro C. Marani (trad. Lucien d’Azay), dans Léonard de Vinci : la nature et l’invention [exposition, Paris, Cité des sciences et de l'industrie, 23 octobre 2012-18 août 2013], sous la direction de Patrick Boucheron et Claudio Giogione, éd. La Martinière, 2012 (ISBN9782732449906), p. 168
Entrez au Musée du Louvre, dans la grande galerie : à gauche vous avez l’ancien monde, le nouveau à droite. […] Bacchus, saint Jean et la Joconde dirigent leurs regards vers vous ; vous êtes fascinés et troublés, un infini agit sur vous par un étrange magnétisme. Art, nature, avenir, génie de mystère et de découverte, maître des profondeurs du monde, de l’abîme inconnu des âges, parlez, que voulez-vous de moi ? Cette toile m’attire, m’appelle, m’envahit, m’absorbe ; je vais à elle malgré moi, comme l’oiseau va au serpent.
Histoire de France, Jules Michelet, éd. Ernest Flammarion, 1893-1898, t. 7. Renaissance, partie Introduction, chap. § XI. Élans et rechutes. — Vinci. — L’imprimerie. — La Bible, p. 69 (texte intégral sur Wikisource)
Une étrange île d’Alcine est dans les yeux de la Joconde, gracieux et souriant fantôme. Vous la croyez attentive aux récits légers de Boccace. Prenez garde. Vinci lui-même, le grand maître de l’illusion, fut pris à son piège ; longues années il resta là, sans pouvoir sortir jamais de ce labyrinthe mobile, fluide et changeant, qu’il a peint au fond du dangereux tableau. Personne ne fut plus admiré que Léonard de Vinci. Personne ne fut moins suivi. Ce surprenant magicien, le frère italien de Faust, étonna et effraya.
Histoire de France, Jules Michelet, éd. Ernest Flammarion, 1893-1898, t. 7. Renaissance, partie Introduction, chap. § XI. Élans et rechutes. — Vinci. — L’imprimerie. — La Bible, p. 70-71 (texte intégral sur Wikisource)
Vincenzio Perruggia en train de voler la Joconde par Henri Roger-Viollet.
De Joconde, nulle trace.
Ils allaient quitter la place,
Quand ils virent tout à coup
Le cadre [2] de cette « Lise » :
« Oh ! — dit Hamard [Octave Hamard Chef de la sureté][3] — bonne prise !
Nous n’aurons pas perdu tout. »
Au sujet du vol de 1911
(fr) « Le Vol de la «Joconde» », dans La Muse au cabaret, Raoul Pochon, éd. Charpentier et Fasquelle, 1920, p. 237 (texte intégral sur Wikisource)
La Joconde est au sens le plus vrai, le chef-d'œuvre de Léonard, l'exemple révélateur de son mode de pensée et de travail. En matière de suggestion, seule la Mélancolie de Dürer peut lui être comparée et nul symbolisme grossier n'entache l'effet de son mystère atténué et gracieux. Nous connaissons tous le visage et les mains de la silhouette assise sur un siège de marbre, au milieu du cercle des rochers fantastiques comme sous une lumière sous-marine atténuée.
Walter Pater, La Renaissance : études d'art et de poésie, Classiques Garnier, 2016 (ISBN978-2-8124-3585-0)
Carnets, Léonard de Vinci [édition présentée et annotée par Pascal Brioist], éd. Gallimard, coll. « Quarto », 2019 (ISBN978-2-07-284486-7), partie Dossier, chap. Portraits, impressions et réflexions, p. 1490
La présence qui s'élève ainsi si curieusement près des eaux exprime ce que les hommes en sont venus à désirer depuis dix siècles. Sa tête est celle sur laquelle toutes « les fins du monde sont venues » et ses paupières sont un peu lasses. […] Toutes les pensées et toute l'expérience du monde se sont gravées et ont modelé ici, dans leur capacité de raffinement et d'expression de la forme extérieure, l'animalité de la Grèce, la licence de Rome, le mysticisme du Moyen Âge avec son ambition spirituelle et ses amours imaginatives, le retour du monde païen, les péchés des Borgia. Elle est plus vieille que les rochers parmi lesquels elle se tient; comme le vampire, elle est morte bien des fois, et a appris les secrets du tombeau; elle a plongé dans les mers profondes et en garde l'obscurité autour d'elle ; elle a trafiqué d'étranges étoffes avec des marchands d'Orient; Léda, elle fut la mère d'Hélène, sainte Anne, celle de Marie ; et tout cela n'a été pour elle que le son des lyres et des flûtes, et vit seulement dans la délicatesse avec laquelle ses traits changeants en ont été modelés et ses paupières et ses mains colorées.
Carnets, Léonard de Vinci [édition présentée et annotée par Pascal Brioist], éd. Gallimard, coll. « Quarto », 2019 (ISBN978-2-07-284486-7), partie Dossier, chap. Portraits, impressions et réflexions, p. 1492
Les paysages de ses tableaux sont l'expression de son expérience et de son savoir les plus profonds, des miroirs bleus où des lois secrètes se contemplent méditativement, des lointains vastes comme des avenirs et comme eux énigmatiques. Ce n'est pas un hasard si Léonard, qui commença par peindre les hommes comme des expériences, des destins par lesquels il était passé en solitaire, ressentit le paysage aussi comme le moyen d'exprimer une connaissance, une profondeur et une tristesse presque indicibles. […] Personne n'a jamais peint un paysage qui soit à ce point paysage et qui soit pourtant tellement une confession et une voix personnelle que l'arrière-plan de la Joconde. Comme si toute humanité était contenue dans son portrait infiniment serein, mais que tout le reste, tout ce qui est en face de l'homme et au-delà de lui, fût contenu dans ce mystérieux ensemble de montagnes, d'arbres, de ponts, de ciels et d'eaux. Ce paysage n'est pas l'image d'une impression, pas l'opinion d'un homme sur les choses en repos; il est une nature qui a surgi, un monde qui est advenu, en restant aussi étranger à l'homme que la forêt vierge d'une île encore inexplorée.
« Du paysage (Von der Landschaft) » (1902), dans Œuvres en prose. Récits et essais, Rainer Maria Rilke (trad. Bernard Lortholary), éd. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1993 (ISBN2-07-011255-1), p. 741-742
La Joconde est une œuvre capitale précisément par sa capacité à synthétiser et à illustrer, au fil de sa longue genèse, des thèmes récurrents de la poétique léonardienne, telle la représentation des mouvements de l'âme qui confèrent ici au modèle sa nature énigmatique incomparable. On y trouve par ailleurs un concentré des résultats acquis par son auteur dans l'étude du paysage […]. Il en résulte au bout du compte un tableau vibrant, oublieux des incertitudes pesant encore sur l'identification de son modèle, indifférent aux débats sur son nom et uniquement préoccupé de s'affirmer comme l'ici et le maintenant du style de Léonard, consacré pour l'éternité.
« Du dessin au tableau », Sara Taglialagamba, dans Léonard de Vinci: l'art du dessin, Carlo Pedretti et Sara Taglialagamba, éd. Citadelles & Mazenod, 2017 (ISBN978-2-85088-725-3), chap. La Joconde, p. 214
Il réalisa pour Francesco del Giocondo le portrait ainsi nommé de Lisa son épouse, vulgairement appelé la Joconde, qui se voit à Fontainebleau avec d'autres tableaux précieux du roi chrétien. Il a été autrefois acheté quatre mille écus par François Ier. On rapporte que Léonard a travaillé quatre années sur ce portrait et que, pourtant, il le laissa imparfait, ayant le plaisir si délicat et le talent si aigu et subtil que pour arriver à la vérité de la nature, il cherchait toujours plus d'excellence, plus de perfection, il ne se contentait pas de sa beauté, il cherchait avec anxiété d'aller toujours plus loin. Tandis qu'il peignait, dame Lisa était habituellement entourée de gens qui chantaient, qui jouaient de la musique ou qui riaient pour la maintenir joyeuse et pour ne pas qu'elle tombe dans la mélancolie, ordinaire aux portraits. Il est vrai que l'on y voit un sourire narquois tellement agréable que, comme le dit Vasari, c'est chose plus divine qu'humaine à voir.
Léonard de Vinci à la cour de France, Laure Fagnart, éd. Presses universitaires de Rennes, 2019 (ISBN978-2-7535-7703-9), chap. Les œuvres de Léonard dans le cabinet des peintures du château de Fontainebleau, p. 202
Lionardo entreprit pour Francesco del Giocondo le portrait de son épouse Mona Lisa et le laissa inachevé après y avoir peiné quatre ans, ouvrage qui se trouve aujourd'hui chez le roi François de France à Fontainebleau. En cette tête, qui voulait voir combien l'art peut imiter la nature le pouvait aisément comprendre, car les plus petits détails que la finesse permet de peindre y étaient contrefaits. Car les yeux avaient ce lustre et cette eau que l'on voit toujours chez les vivants, et alentour se trouvaient tous ces roses bleutés, et les cils, qui ne se peuvent faire sans la plus grande finesse. Les sourcils, parce qu'il y avait imité la manière dont les poils naissent de la chair, ici plus serrés, là plus rares, et celle dont ils se courbent selon les pores de la peau, ne pouvaient être plus naturels. Le nez, aux belles ouvertures, roses et tendres, semblait être vivant. La bouche, avec cette fente aux extrémités bien unies par le jeu du rouge de la bouche et de l'incarnat du visage, paraissait non point couleurs mais chair véritable. Au creux de la gorge, qui regardait intensément voyait battre le pouls, et l'on peut dire en vérité qu'elle était peinte de manière à faire trembler et craindre tout valeureux artiste, quel qu'il fût. Il usa encore de cet artifice que, Mona Lisa étant fort belle, pendant qu'il la peignait, il faisait jouer ou chanter et avait continuellement recours à des bouffons qui la fissent demeurer gaie, afin d'ôter cette mélancolie que la peinture a coutume de donner aux portraits. Et dans celui de Lionardo était un si plaisant sourire que c'était œuvre à voir plus divine qu'humaine, et elle était tenue pour chose merveilleuse, parce que la vie ne se présente pas autrement.
Vie de Léonard de Vinci, peintre et sculpteur florentin, Giorgio Vasari (trad. Louis Frank et Stefania Tullio Cataldo), éd. Hazan/Louvre, 2019 (ISBN978-2-754111-24-9), partie Giorgio Vasari. Vie de Léonard de Vinci peintre et sculpteur florentin, chap. Torrentino, 1550 et Giunti, 1568, p. 41 et 63
Je n'oublierai jamais ce jour du 9 avril 2002 où, grâce à Henri Loirette, alors président du Louvre, j'ai pu enfin l'approcher de près, l'examiner alors qu'on l'avait décrochée puis retirée de son cadre, et simplement posée sur une table : simple petit tableau en bois. Inoubliable ce jour où j’ai pu enfin croiser son regard et contempler les nuances imperceptibles du sfumato sur ses lèvres, les transparences lumineuses des voiles, des eaux, des atmosphères sous les anciens vernis de protection, les couleurs vives et brûlantes (les bleus, les rouges, les verts). J’en eus alors l’impression d’une œuvre vivante, fluide, animée. En aucun cas achevée. Aujourd'hui, Mona Lisa vit à l'abri sous un lourd tombeau de verre, isolée, inaccessible, insaisissable, presque invisible; mais cela ne semble pas important aux visiteurs qui s'empressent dans la salle de son exposition. Ils ne la regardent plus. Ils ne savent pas bien pourquoi ils sont là. Voire ils lui tournent le dos, pour prendre un selfie, une photo ou une vidéo, comme pour profiter de son immortalité, à l'image de Beyoncé, il y a peu. Heureusement, la dame n'est pas ombrageuse.
Elle continue à sourire, déesse absolument indifférente à toutes les « performances», y compris les plus déroutantes comme celles de Deborah De Robertis. Les ombres passent, elle reste.
Il semble qu'un même fluide compose les dentelures des rochers, les cours d'eaux tortueux, l'écharpe qui s'enroule sur l'épaule de la dame, les cheveux aplatis par l'air humide du pays pluvieux. Les froissures des manches et leurs méandres serpentins, les fines tresses à demi défaites de la chevelure, les fils de lumière torsadés courant sur les plis, les ondulations fluides des chairs, établissent une subtile correspondance harmonique entre le portrait et l'arrière-plan fantasmagorique. Ce paysage aux rochers dentus et aux eaux ruisselantes, impalpable et indéfini comme le sourire qui anime les chairs du visage, fluide comme la lumière qui se concentre dans la transparence aqueuse de l'œil, semble créé pour la dame qui y vit.
(it)E par che uno stesso fluido compone le frastagliate rocce, le tortuose acque correnti, la sciarpa che si arrotola sull'omero della dama, i capelli sfilati dall'umida aria del paese acquitrinoso. Le increspature delle maniche con i serpentini meandri, le semidisciolte catenelle della chioma, i ritorti fili di luce correnti sulle pieghe, le fluide ondulazioni delle carni, stabiliscono una sottile rispondenza armonica tra la figura e lo sfondo fantastico. Quel paesaggio di scogli dentati e di acque correnti, labile e indefinito come il sorriso che smove le carni del volto, fluido come la luce che si raccoglie nell'acquea trasparenza dell'occhio, sembra creato per la figura che in esso vive.
Joconde : Eh bien ce portrait plein de coquetterie ?
Quand se termine-t-il ? Voilà plus de trois ans
Qu'au peintre vous livrez vos traits forts complaisants.
Je n'y vois point de mal et cela vous regarde. Monna Lisa : Avouez cependant, mon cher Duc, qu'il vous tarde
D'emporter ce portrait !
Exposée au Louvre à partir de 1804, la voilà tour à tour vampire, chimère, sphinx, fausse perverse, objet d'amour… madone laïque ou grande prostituée, femme fatale, symbole androgyne, incarnation de l'imagination des Anciens et de l'idée moderne, image d'un sourire.
Sade y voit l'« essence même de la féminité » tandis que pour la littérature romantique et décadente (Oscar Wilde, Walter Pater, Joséphin Péladan, George Sand, Jean Lorrain, Jules Laforgue), elle est, tel un ange hermaphrodite, un simulacre ineffable et ambigu.
Léonard de Vinci : Art et science de l’univers, Alessandro Vezzosi (trad. Françoise Lifran), éd. Gallimard, 1996 (ISBN2-07-053353-0), partie Témoignages et documents, chap. « Léonardismes et jocondolâtrie », p. 148
Sourire primitif d'une koré de l'Acropole d'Athènes (VIe siècle av. J.C.)
Qui se soucie de savoir si Mr. Pater a introduit dans le portrait de Mona Lisa des pensées qui n'ont jamais effleuré l'esprit de Léonard ? Il se peut fort bien que le peintre ait simplement été l'esclave d'un sourire primitif, comme certains l'ont cru, mais à chaque fois que je passe dans les fraîches galeries du palais du Louvre et m'arrête devant cet étrange personnage « assis sur son siège de marbre, au milieu de ce cirque de roches fantastiques, comme dans une sorte de faible lumière sous-marine », je me dis tout bas : « Elle est plus vieille que les roches qui l'entourent; tel le vampire, elle a connu plusieurs morts et connaît les secrets de la tombe. […]. » Alors, je dis à mon ami : « Cette présence qui s'est ainsi si étrangement élevée au-dessus des eaux exprime ce que les hommes, au cours d'un millénaire, en étaient venus à désirer. » Et lui de me répondre : « Sa tête est celle sur laquelle "se sont abattues toutes les fins du monde", et les paupières sont un peu marquées. » Et c'est ainsi que le tableau nous semble alors plus merveilleux qu'il ne l'est en réalité, nous révèle un secret dont en vérité il ne sait rien, et la musique de cette prose mystique est aussi douce à nos oreilles que l'était celle de la joueuse de flûte qui prêta aux lèvres de la Joconde ces courbes subtiles et maléfiques.
« Le Critique comme artiste », Intentions dans Œuvres, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1996 (ISBN978-2-07-011266-1).
Carnets, Léonard de Vinci [édition présentée et annotée par Pascal Brioist], éd. Gallimard, coll. « Quarto », 2019 (ISBN978-2-07-284486-7), partie Dossier, chap. Portraits, impressions et réflexions, p. 1494-1495
↑« Le célèbre tableau de Léonard de Vinci la Joconde a disparu du musée du Louvre : Comment ? Depuis quand ? On ne sait pas. Il nous reste le cadre... », Le Petit Parisien, 23 août 1911, p. 1 [texte intégral]
↑ Arnaud Bizot, « La Joconde kidnapée Le vol qui déchaina les passions », Paris Match, 2 août 2016 [texte intégral]