Vladimir Volkoff

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Vladimir Volkoff

Vladimir Volkoff, né à Paris le 7 novembre 1932, et mort dans sa maison de Bourdeilles (Dordogne) le 14 septembre 2005 (à 72 ans), est un écrivain français, auteur de nombreux romans ayant trait notamment à l'histoire russe, à la guerre froide et à la guerre d'Algérie, d'essais consacrés à la désinformation, mais également dramaturge, poète, biographe et traducteur. Sa langue de prédilection pour l’écriture est le français, mais il a publié des romans en anglais et des textes en russe.

Le complexe de Procuste, 1981[modifier]

Saint-Exupéry disait qu'il faut des barrières aux routes ; il faut aussi des bords aux piscines et des bandes aux billards. Certaines limitations sont les conditions sine qua non de l'existence de ce qu'elles limitent. Si je refusais d'être tout ce que d'autres peuvent être avec moi, je ne serais plus rien. L'individualisme pur, à la romantique, est un leurre dont le propre est de séduire ceux dont l'âge mental est celui des adolescents.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 79


Je commençais ce chapitre en disant, en substance : seule la différence est gaie. J'en arrive au point où il me semble que je puis dire : seule la différence est féconde.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 82, 83


Pour éviter des malentendus, je voudrais établir dès maintenant que je ne suis pas ce qu'on appelle un passéiste. Certains aspects du passé m'agréent, d'autres non. Je m'irrite de l'indulgence de nos tribunaux actuels envers les assassins, mais je n'oublie pas qu'au Moyen Age, on pendait un voleur pour une cuiller d'argent, un braconnier pour une caille ; je m'attriste devant le spectacle des grandes cathédrales livrées à l'abomination de la désolation, mais je sais que leurs maîtres, qui n'auraient dû être que spirituels, excommuniaient les rois et traînaient les empereurs à Canossa. Je ne me fais nullement une image idyllique de la France des dragonnades ni de la Russie du servage ; je ne crois à aucun âge d'or, ni après ni avant le contrat social. […] Dans tout autre essai que celui-ci, je trouverais bien des choses à blâmer chez nos ancêtres et à magnifier chez nous ; mais, n'étant pas aveugle, je suis tout de même forcé de reconnaître que notre époque a déclaré la guerre à cette gaieté de la différence qui a fait le charme des siècles révolus.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 85


Je définirais une société civilisée en ces termes : celle où il y a interaction d'une aristocratie et d'un artisanat. (je n'ai pas dit : une noblesse ; une bourgeoisie suffit, mais il la faut aristocrate.) Sans artisanat on n'a qu'une peuplade peut-être structurée mais à laquelle le terme « civilisée » ne s'applique pas. Sans aristocratie, on a ce que nous avons maintenant : des couches superposées de semi-professionnels cherchant à gagner un maximum de sous en un minimum d'heures. Cela non plus n'est pas une civilisation.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 98


Et pourquoi tant de désespérance ? C'est peut-être que, après nous avoir banderillés comme il se doit, Procuste a commencé à nous estoquer au défaut de notre être incarné, là où la différence est non plus importante mais essentielle. Pendant des siècles, il a paru évident que rien ne pouvait être plus différent que l'homme et la femme. Pour les empiristes, le sexe, c'était la différence cristallisée ; pour les platonisants, c'était l'Idée même de la différence.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 117


Mais n'accusons pas les seuls bourgeois sous prétexte qu'ils ont bon dos : nous sommes tous dans le même train, tous résignés à faire des patiences avec un jeu de cartes sans figures — littéralement sans honneurs. Un peu de progrès encore, et nous ne nous soucierons même plus d'avoir des cœurs rouges et des piques noirs. Des couleurs incolores ? Pourquoi pas ? Chacun d'entre nous est atteint, à un degré plus ou moins grand, du complexe de Procuste, et nous promenons sur le monde un regard qui n'en voit plus la gaieté là même où elle demeure, un regard qui ne reconnaît plus que le noirâtre, le blanchâtre et une infinité de grisés, un triste regard de daltonien ou d'animal.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 125, 126


Non content de prévoir ce qui se passerait en Russie, Léontiev généralisait ses prédictions : « Le monde entier progresse vers la même chose, vers je ne sais quel type de société européenne moyenne et vers l'avènement de je ne sais quel homme moyen. Et on continuera à progresser jusqu'à ce que tous se soient fondus en une fédération européenne unique. » Toutes les forces contemporaines, affirmait-il, « ne sont que l'instrument aveugle de la volonté mystérieuse qui, pas à pas, cherche à démocratiser, à égaliser, à mêler les éléments sociaux de toute l'Europe Romaine-germanique pour commencer, et puis, qui sait, de l'humanité tout entière ».
Le visionnaire dénonçait Procuste.
Il faisait plus que le dénoncer. Sous couleur de comparer la Russie à Byzance, il a fait une théorie de l'Histoire qui est en réalité une ontologie dialectique de la différence.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 131, 132


Échappant totalement à cette uniformisation par moitiés qu'est la ségrégation de l'humanité en gens de droites et gens de gauche, Leontiev distingue entre les époques : tant que la période de floraison n'est pas atteinte, il est pour les progressistes, qui se détournent de la vétuste simplicité du passé pour marcher à grands pas vers l'efflorescence de l'avenir : en cette saison-là, « tous les progressistes ont raison, tous les conservateurs on tort ». Mais « après une période florissante et complexe, aussitôt que s'amorce le processus de simplification et de mixtion des contours, c'est-à-dire lorsque les diverses provinces commencent à se ressembler, que les castes s'entremêlent, que les pouvoirs publics ne sont plus inamovibles et se mettent à chanceler, que la religion est abaissée, que l'éducation devient uniforme, etc., aussitôt que le despotisme du processus formatif faiblit, alors, du point de vue du bien de l'Etat, tous les progressistes commencent à avoir tort en théorie, encore qu'ils triomphent en pratique ». Et Leontiev d'embrasser dans une antipathie égale «le farouche communard qui incendie les trésors des Tuileries et le mécréant voué à la défense du capital».

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 137


En effet, l'Europe qui s'étalait sous les yeux de Leontiev contrastait avec celle de sa bien-aimée Renaissance. « Ne serait-il pas atroce et vexant de penser que Moïse n'a gravi le Sinaï, que les Hellènes n'ont édifié leurs gracieuses Acropoles, que les Romains n'ont fait les guerres puniques, que le génial, le superbe Alexandre, coiffé d'un casque emplumé, n'a franchi le Granique et combattu à Arbelles, que les apôtres n'ont prêché, les martyrs souffert, les poètes chanté, les peintres peint, les chevaliers brillé dans les tournois, qu'à cette fin unique qu'un bourgeois français, allemand ou russe, affublé de ses habits ridicules et hideux, jouisse d'un confort « individuel » et « collectif » sur les ruines de toute grandeur passée ?… Quelle honte pour le genre humain si ce vil idéal de l'utilité commune, de la mesquinerie du travail et de l'ignominie du trantran devait triompher pour toujours ! »

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 140


La différence, qu'est-ce que c'est ?
« Caractère ou ensemble de caractères qui distingue une chose d'une autre », pose le dictionnaire.
Comme telle, la différence est le support de la connaissance. Ce n'est que par leurs différences que l'intelligence peut saisir les choses. La discrimination est sa fonction première, et le monde ne lui est accessible que dans la mesure où il est composé d'éléments distincts. il ne pourrait y avoir de connaissance du chaos.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 143


Je vois bien que pour croire à la différence il faut croire à un certain absolu. Il faut croire à l'être. Un existentialiste végétant dans un monde non orienté, où tout est permis, où rien n'a ni queue ni tête, où les capitaines ont été dégradés par la mort de Dieu, où le 1er janvier est un jour comme un autre, où Sisyphe ne roule son caillou que par entêtement, dans une espèce de bonheur tout de même un peu sommaire, n'a évidemment que faire des différences. Mais aussi ce sont les existentialistes qui ont prôné le désespoir envisagé comme une manière de vivre. Or, franchement, le désespoir ne m'intéresse pas.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 156


Ici plus qu'ailleurs peut-être se pose la question des fausses différences et des fausses ressemblances. La Renaissance italienne, cette prodigieuse efflorescence de génies profondément différents les uns des autres, n'avait d'autre doctrine que l'imitation : de la nature, des Anciens, des maîtres, des rivaux. C'est en acceptant un modèle que ces artistes se diversifiaient. Au contraire, en rejetant l'idée de modèle, l'art moderne sombre souvent dans les sables mouvants des modes et des influences. Si j'imite volontairement, de toutes mes différences, j'obtiens une œuvre originale : si je me laisse porter par mes pulsions individuelles, je débouche le plus souvent dans un marécage d'individualités semblables où je m'enlise irrémissiblement.

  • Le complexe de Procuste, Vladimir Volkoff, éd. Julliard, l'Age d'Homme, 1981  (ISBN 2-260-00240-4), p. 172


Le Bouclage, 1990[modifier]

Le ciel du couchant se déploya ce soir-là comme une queue de paon, comme un étang ocellé de nymphéas. Les superstitieux y virent un présage, ils ne savaient pas de quoi.

Des nuages couleur de craie, de crevette, de nacre et même bleu cru y naviguaient comme des nacelles à la fête foraine, s'y entrechoquaient silencieusement, émettaient des flocons de vapeur blanche, ou, telles des seiches, des jets d'ancre. Sur un fond qui se dégradait de saumoné en taupe, des barres rouges et noires verrouillaient l'horizon. Au zénith, traversant l'un après l'autre ces paysages divers, circulait un point incandescent.[...]
– Voilà le bon Dieu qui a jeté son mégot.
Pepito, le petit frère, dix ans, accroupi aux pieds de l'Antéchrist entre les boites à ordures, jouait avec un merle unijambiste auquel il avait confectionné une patte de rechange au moyen d'une allumette fixée par un élastique au moignon.
– Sariel, fit-il, les yeux fixés sur la comète rouge, ça me fait mal quand tu parles du bon Dieu comme ça.
Il était le seul à appeler son grand frère par son prénom.
– Toi, Pepito ,quand je t'aurais écrasé ton oiseau...

L'Antéchrist sourit dans le noir de toutes ses petites dents de loutre, anticipant sur le plaisir de faire craquer la carcasse vivante et jouissant déjà de l'angoisse qu'il créait.
  • Incipit
  • Le Bouclage, Vladimir Volkoff, éd. Éditions de Fallois, L'Age d'Homme, 1990  (ISBN 2-87706-094-2), p. 11


Le Berkeley à cinq heures, 1993[modifier]

Il est cinq heures passées, largement passées, et je ne vois pas un visage connu. Un hasard ? Peut-être. Cela arrivait quelquefois. C'est tout de même angoissant. Je n'aime pas les usages qui se perdent.
Certains prétendent que celui du Berkeley à cinq heures date de l'ancien Berkeley, cossu et rembourré, où des producteurs de cinéma et des gagsters en feutres mous, accompagnés de leurs hétaïres, assuraient les revenues d'une noble famille du Périgord. Possible. A cette époque là, je n'avais pas les moyens de fréquenter le Berkeley, et d'ailleurs je n'étais pas initié au rite des cinq heures. Je n'ai jamais connu que l'actuelle brasserie de luxe au personnel extraordinairement complaisant : une fois, j'ai vu toutes les vestes noires et blanches, sans compter la dame du vestiaire, abandonner momentanément leur service pour chercher un cardigan qu'une amie d'un mien cousin avait égaré.
  • Incipit
  • Le Berkeley à cinq heures, Vladimir Volkoff, éd. Éditions de Fallois, L'Age d'Homme, 1993  (ISBN 2-87706-135-3), p. 11


Opération Barbarie[modifier]

L'un des secrets du monde, c'est qu'on a quelquefois le devoir de faire ce qu'on n'a pas le droit de faire, le corollaire étant qu'on n'a pas le droit de faire ce qu'on a le devoir de faire. À l'homme d'action de prendre ses responsabilités. Et de subir ensuite les diatribes des irresponsables.
  • Opération Barbarie, Vladimir Volkoff, éd. Éditions des Syrtes, 2001  (ISBN 2-84545-035-4), p. 220


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