Renée Dunan

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Renée Dunan (Avignon, 1892 — 1936) est une écrivaine, critique et poétesse française, principalement auteur de romans, d'ouvrages érotiques et de science-fiction. Dadaïste, elle fut en relation avec André Breton, Philippe Soupault, Louis Aragon, Paul Éluard, Francis Picabia. Elle a aussi collaboré au Crapouillot ainsi qu'à la revue Le sourire. Féministe, elle fit de sa vie une perpétuelle démonstration de liberté.

La Culotte en jersey de soi, 1923[modifier]

La matière est neuve. On a coutume de faire, en littérature, les fillettes semblables à l'idée que s'en doit créer un professionnel de la séduction : un mélange adroit de vices et de chasteté, de pudeurs perverses et d'ignorances lascives. Je me garde bien d'affirmer que cette image soit fausse, car elle fut illustrée au naturel et orne parfois les faits divers de presse. Mais enfin, je la crois artificielle et suggérée par toute une série d'écrits, dont la chasteté n'est qu'une perversion, d'ailleurs foncièrement malsaine, il y a ici des jeunes filles pures, énergiques et saines. Cela ne les met pas, on le verra, à l'abri des convoitises mâles, mais donne à leur défense un valeur éthique et hautaine qu'il me plaît d'opposer également aux triomphes des séductrices insolentes et aux défaites des caractères amorphes.
J'ai mis cela dans un décor sanglant et destructif parce que j'ai pensé qu'il fallait moralement placer à l'échelle vraie ces aventures tragiques ; puisqu'elles sont quotidiennes au point que nul ne les remarque en temps normaux. Pourtant...

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), Au lecteur, p. 7


— Mais, amie, rens-toi compte que normal pour moi veut dire coutumier, faisant la trame de l'existence, et non pas admissible moralement.
— Il est certain que nous ne pouvons plus tenir aucun compte des morales à cette heure ; quand toutes les civilisations croulent ou vont crouler.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 12


— Tu as gardé ta pensée d'avant le cataclysme.
— Je n'ai qu'une pensée. Et puis j'ai vu cela. Je l'ai vécu...
— Elle a raison. Le goût de s'individualiser est maladif quand il pousse à renier les seules belles choses que les vieilles théologies avaient révérées et qui nous sont chères par tant de fibres ancestrales.
— On ne peut pas tout juger sous l'aspect de la morale nietzschéenne.
— Mais vous savez bien que la conception du Maître, qui règne et fabrique des superéthiques, finit dans la paralysie générale. Je crois bien que cette conversation nous indique un moyen de charmer les heures à passer ici. Que celles-ci soient longues ou que la plèbe vienne nous assiéger.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 13


— L'émotion la plus âpre est-elle sexuelle ou autre? Est-elle de surprise et de défaite, ou de défense et de triomphe ? Voilà le problème secrètement posé à illustrer.
— Très bien. Nous passerons en revue la sensibilité humaine entière...
— Eh oui ! Rappelons nos vingt ans et...
— J'acquiesce.
— Et moi.
— Et moi.
— Et nous.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 14


— Écoutez ce bruit lointain.
— Ils ont dû faire sauter quelque chose. Au-delà des collines...
— Cela se rapproche...
— Qu'y faire ? Le monde entier et atteint de furie destructrice. J'arrive des îles de la Sonde où l'on est aussi incendié qu'ici ; Georges dit que la Mongolie est en fureur, Tahiti s'ensanglante aussi contre sa tradition millénaire... Nous sommes, par chance, en un refuge heureux. La forêt qui nous entoure a mauvaise renommée et les masses, affolées, redeviennent crédules. Des murs solides et élevés nous protègent et mes Thibétains sont de fidèles gardiens. Nulle part le globe ne nous offrirait un asile semblable et nous jouissons, en surplus, du rehaut sentimental d'être proches des fureurs ennemies...
— Mais des avions pourraient voir ce coin civilisé, qui doit se manifester là-haut par le château et ses pelouses, les jardins et l'ordre qui y règne...
— Idèle ! il n'y a plus d'avions. Les intellectuels ont succombé. Il ne subsiste que des masses illettrées et stupides.
— Cela, c'est leur triomphe...
— Il doit pourtant résister un peu partout comme nous des gens qui philosophent en attendant le hasard. S'il consent à les servir ?...

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 15


— Enfin quoi ! nous sommes l'ovule d'où sortira, si nous vivons, la civilisation future...
— Pourquoi non ? Crois-tu qu'au quatrième siècle de notre ère il n'a pas fallu, au milieu de ces invasions de barbares détruisant tout, qu'il subsistât, par petits îlots, de subtils et intelligents gallo-romains pour transmettre en les éduquant le flambeau à ces sombres brutes venus de la forêt Hercynienne. Sans cela la civilisation actuelle serait en retard de quinze cents ans. Le nom de ces hommes a été oublié. Mais on trouve chez Sidoine Apollinaire une vision de telles choses et l'auteur les vécut.
— Rengorgeons-nous ! L'avenir du genre humain repose peut-être sur onze être orgueilleux, voluptueux et riches en caprices...

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 16


— Jacques, puisque seul tu connais le langage de tes serviteurs, dis-leur donc de nous préparer quelques-uns de ces cocktails qui aident la poésie du crépuscule...

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 16


Le soleil tombait mollement à l'Occident. Des écharpes de mousseline rose paraient son déclin. A travers les arbres fraîchement velus de folioles il caressait d'un pinceau doré les profils, les poses et les objets. Au nord, il jetait sur un petit château fluet et artificiel dans son architecture d'ironie, tout un prisme de clartés folles. Le charme puéril des murs mélangeant la brique rose et la pierre crémeuse, les toits à poivrière des tours d'angle, la volute de l'escalier médian à la façade, la sveltesse des fenêtres agacées des rideaux versicolores, toute la grâce alambiquée de cette demeure s'en trouvait rehaussée et soulignée.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 17


Le parc s'étendait vaste et muet au-delà d'une pelouse herbue nuancée d'absinthe. Au loin, les arbres avaient de la majesté et les troncs revêtaient cette couleur charnue que donne le soleil couchant aux écorces neuves. Au-dessus des corps sveltes ou robustes, assouplis aux dossiers et aux accoudoirs, le feuillage clair répandait une tiédeur acide. On voyait le zénith semblable à une aigue-marine.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 17


Autour d'une table aux pieds sveltes, surchargée de flacons polychromes, des sièges aux formes disparates étaient habités par de beaux corps. Huit femmes variant la grâce et les certitudes de séduire :
Ly, obstinée en des regards possessifs ;
Idèle, affaissée comme une favorite et portant une inquiétude en ses yeux glauques ;
Kate, trop mince et garçonnière, avec un col courbe et des pupilles traînantes ;
Hérodiade, masque tourmenté et acide, jambes repliées et doigts frémissants ;
Yva, sombre et combative, le poil couleur de houille et déjà semblable à une Idole aux sclérotiques immuables.
D'autres encore...
Et trois hommes venus de terres lointaines au rendez-vous lointainement promis...

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 17


Des mâles encore fussent présents si le destin n'avait pas, en quelque coin perdu de la planète, aboli traîtreusement la vie en eux.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 18


Deux femmes aussi ont connu la disparition du monde en leurs rétines lentement obscurcies.
Et l'on ne parle pas d'elles parce que leur beauté les désignait pour la mort ignominieuse que donne la harde bestiale des révoltés.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 18


Ils savent que la douceur de l'air et les promesses de la nature sont offertes surtout agonisants. L'ironie de la joie coite et subtile qui tend son mirage en ce soir caressant leur est sensible. Mais ils savent aussi que les fatalités hostiles viennent rarement sur ceux qui les guettent. Et ils savent sourire.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 17


Les femmes ont la langueur qui menace et le fléchissement qui vainc. Les jambes lisses et glacées de soies claires, trépidantes ou croisées, voluptueuses ou rigides donnent à la conversation amusée et cynique leur discrète salacité, courbes turgides des mollets affilés descendant aux chevilles étroites ; carresses des jarrets entrelacés, plénitude d'une chaire ambrée transparente sous le lacis sérique.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 19


Ça et là, un genou cambre le tissu transparent et luit comme un fruit, tandis que les bouches arquées découvrent les dents nettes, au rythme des mots lents suivis de gestes rares et félins.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 19


Les serviteurs s'affairaient parmi les timbales d'argent et les flacons stilligouttes. Entre leurs mains naissaient des mélanges complexes et opalisés.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 19


La flamme des alcools passa dans les corps, incendia les prunelles, porta au centre des vies frémissantes son ardeur et ses énergies.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 19


Chacun se taisait. Des buissons de rosiers Bengalis entourant le groupe émanait une lubricité sucrée.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 19


Je me sentais guettée par je ne savais qui ou quoi. Tout était d'un silence massif, au-dehors. De temps à autre, seul, le train passant dans la campagne faisait résonner l'atmosphère et agrémentait son roulement métallique de sifflements enroués et sinistres. Au fond, les soirées promettaient de ne pas être amusantes. De plus, je n'ai jamais su parler à la domesticité. Cette familiarité un peu hautaine qui rehausse le prestige des patrons, ces façons intéressées et négligentes, grâce auxquelles certains arrivent à s'attacher les étrangers les plus méfiants, tout ça me fut constamment impossible. Il faut, pour savoir s'entretenir avec le peuple ancillaire, beaucoup le mépriser, et je ne le méprise pas, avoir une idée très haute de soi-même ; or, je n'ai aucune vanité, enfin savoir ne rien dire en beaucoup de mots et entendre des paroles vides sans étonnement ni attention. Je n'ai encore pas cette vertu. Quant à s'intéresser réellement aux actes et à la vie de personnages incolores et amorphes dont le destin repose sur la mécanisation totale, sur l'habitude devenue l'existence même, cela, je ne le puis. Au demeurant j'ai connu beaucoup de types qui s'affirmaient amis et frères de ce prolétariat domestique. J'ai constaté qu'ils pensaient au fond comme moi, mais ne l'avouaient point. Au contraire, ils étalaient une sympathie loquace et obscure à l'égard de travaux et de destinées fort inconnus.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), La Culotte en jersey de soie, p. 38


— Ly, on ne saurait te refuser une énergie singulière pour défendre tes sous-vêtements...
— Dame ! les gens qui apportent tant de sauvagerie parfois à interdire le franchissement d'un mur de propriété ne font pas autrement...
— Vous savez, les aventures qu'on raconte sont toujours celles auxquelles on échappa. D'où leur intérêt. La guerre, pour ceux qui en reviennent, est un tableau supportable et les dangers qui furent mortels aux autres sont dans leurs histoires simplement destinés à mettre en valeur les vertus... qui sauvent...
— C'est l'évidence même. Il est impossible de deviner la part de hasard contenue dans l'événement qui, pouvant être très dangereux, s'est finalement calmé comme les lions du prophète Daniel.
— Il faut juger les humains non sur ce qu'ils disent mais sur la façon dont ils utilisent pour se sauver... ou réussir, des contingences obscures et mal lisibles...

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), La Vierge prise, p. 73


Vous abrutissez les fillettes de défenses et les jeunes femmes de licences. Vous voulez l'épouse éduquée de telle façon qu'à votre gré elle soit chaste comme une moniale à minuit moins cinq, mais puisse être animée de toute la ferveur corinthienne à minuit juste. Vous bouleversez l'économie de son cerveau et mettez sa sensibilité à la torture. Naturellement il advient que certaines acquièrent dans ce désordre une sensualité déréglée et trouble, toujours près du seuil de la conscience et que l'homme se figure sottement être, soit le produit de l'amour, soit une prédisposition dangereuse. Alors il prend des airs savants... Il affirme des choses subtiles. Il se donne de ce chef un rôle civilisateur et une responsabilité sociale qui le flattent.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), La Gazelle chassée, p. 218


En réalité notre « élevage », le dressage pour la nuit de noces et le principe de l'obéissance passive dans le mariage sont des actions catastrophiques. Il est prodigieux que des siècles de ces règles n'aient pas ramenée la femme au rôle de bête à joie, exclusivement. Par chance nous avons du ressort.
Mais comme le radiologiste se voit souvent cinq, dix, vingt ans après avoir subi le contact des rayons mortels, atteint de maux pitoyables et rongeants, il advient que des femmes soient amenées aux désordres sexuels, amours irrésistibles, folies galantes et nymphomanies à diverses manifestations. C'est le fruit des traités de Fénelon sur l'éducation des filles...
Mais la plupart de nous préféreraient vivre sans homme, c'est assuré.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), La Gazelle chassée, p. 219


— On n'est pas goinfre pour entrer à quatre heures dans une pâtisserie manger trois gâteaux. On n'est pas ivrogne pour boire volontiers un verre de cognac ou de chartreuse. Serait-on vicieuse quand on satisfait sans y attacher plus de valeur morale ou intellectuelle, un autre prurit... On peut dire franchement que l'importance de l'impulsion subie s'accroît par la seule importance donnée à la volonté de résister.
— Oui ! le vice est là seulement.
— Absolument ! Le vice c'est d'être en bataille avec soi-même. Quand on est de santé normale, de bon équilibre, sensible, et de cerveau clair, ces désirs sont rares et sans action sur le moi pensant.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), La Gazelle chassée, p. 220


— Croyez-vous qu'à Athènes on tuait autant par amour — ou ce qui en tient lieu — qu'à Paris ces ans passés. Pensez-vous que le délire de sentimentalité, qui pousse tant de jeunes filles à des folies stupides, fut connu sous Périclès ?
— Quelles folies ?
— Un exemple : il meurt trois cent mille tuberculeux en France par an. Les femmes comptant pour les sept dixièmes. Eh bien, je vais vous dire une chose qui n'a jamais été vue par savant ni psychologie: la moitié de ces tuberculoses sont des suicides...
Oui. Il y a deux cent mille jeunes filles ayant — c'est le propre de notre éducation — des soucis d'amour vers dix-sept ans. Sentimentalités, songes et chimères, évocations de beaux cavaliers, querelles avec les parents, etc., etc. Vous devinez ? Alors la jeune fille qui connaît les beaux secrets, désolée, cherche un appel à la mort élégant et passif. Il en est un traditionnel : elle se met nue, ou à demi, dans un courant d'air ou à une fenêtre la nuit. Il y a mille méthodes. Elle fait enfin ce qui permet d'attraper un rhume, parfois une bronchite, parfois pire... Et le tour est joué. Il en meurt comme ça, pour ça, des centaines de mille, mes petits. Et nul ne l'a jamais su. Moi, je le sais.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), La Gazelle chassée, p. 221


Ah ! nous y viendrons à admettre que la liberté grecque n'enfantait pas les désordres mentaux que crée notre sentimentalité amoureuse.
Car, la sentimentalité c'est la même chose que la nymphomanie. Le désordre mental à deux formes. Messaline ne diffère pas autant qu'on le croit de Sainte-Thérèse. Tout au moins en leurs images. Car, je crois Messaline plus chaste et la moniale d'Avila moins, que l'histoire ne l'a dit. Mais le certain est que l'idée des désirs féminins, toujours irrésistibles et inapaisables, est une blague.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), La Gazelle chassée, p. 222


Bientôt je me trouve rue d'Aumale, La traversée de la rue Saint-Lazare n'a pas été sans danger. Trois passants se sont successivement arrêtés pour me suivre de l'œil. Passants de quel genre ? Je ne sais. Me voici rue Fontaine maintenant. A mon passage sortent de la rue Laferrière des femmes par trois ou quatre, parlant haut et presque toutes en cheveux comme moi. Je sais la rue Laferrière une des suburres parisiennes. C'est le personnel des maisons dites de rendez-vous, mais auxquelles convient un nom moins pompeux, qui regagne ses pénates.
Là-haut, place Pigalle, c'est la noce nocturne. Il doit être trois heures du matin. Je ne veux pas, nu-tête, passer parmi les spécialistes : clients et fournisseuses de cette débauche illustrissime qui fait plus pour la renommée de Paris que les savants et les poètes. Je monte la rue Henri Monnier, je frète la rue Victor Massé et traverse la rue des Martyrs. Me voici vraisemblablement hors du cercle, d'ailleurs étroit, que l'on nomme Montmartre. Je veux dire Montmartre-plaisir.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), La Gazelle chassée, p. 239


Sous des tignasses massives les yeux ont la viduité et l'inexpression de certains regards animaux. La dernière est très belle. Blonde et cambrée, elle marche en reine. Le nez est droit et mince. Un maquillage infâme ne parvient pas à enlever le charme de cet ovale parfait de visage. Ses seins sont libres dans un corsage collant de soie mince. Par ce temps froid c'est à geler... Elle a l'air heureuse de présenter cette poitrine tendue. Ses chaussures jaunes à talons hauts lui font un pas orgueilleux et lent tandis que sous la jupe courte les mollets se raidissent dans des bas de soie rouge.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), La Gazelle chassée, p. 242


Valsaudry me regardait attentivement...
— Petite ! je regrette de t'avoir dit que ma maîtresse fut belle que toi. Je l'ai fait pour ne pas sembler chercher à te plaire, car je voyais bien que tu fuyais les hommes. Mais enfin je n'aurais pas dû. Tu es plus jolie qu'elle. Ce qui est admirable c'est cet accord entre ton regard et ta bouche. Tu parles sincèrement de toute la face. J'ai longtemps cherché une femme telle. Je ne cherche plus et, j'aurais tort, car ni toi ni moi ne nous sentons de taille à nous aimer. Mais enfin ce qui caractérise les faces humaines dans les sociétés modernes depuis trois ou quatre siècles, et les portraits de femmes le disent tout net, c'est le divorce des traits du visage. Les jeunes filles passent leurs jeunesses devant leurs miroirs à faire dire aux yeux ce que la bouche dément et à plier la bouche aux paroles niées par le regard. Il a été obtenu évidemment des résultats admirables dans ce jeu menteur. La Joconde fit pâmer des générations d'imbéciles. Mais aujourd'hui tout le monde fait sa Joconde. On n'admire donc plus guère que de confiance ce masque de femme laide. Elle médite d'injurier la chambrière qui raccommode mal ses bas de soie, tandis que le peintre lui dit : souriez naturellement, comme lorsque vous voyez votre amant le plus chéri. Vinci ne savait pas que le plus chéri des amants de Monna Lisa la battait comme plâtre. Et voilà pourquoi cette bouche arquée et retroussée avec art ment comme...

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), La Gazelle chassée, p. 254


« Petite, je vais vous quitter. Le jour est venu. Je l'aime peu. Il fait sortir tous les petits fauves de la forêt. Moi je préfère les fauves puissants, ceux du contact desquels j'ai voulu vous préserver, car cette heure est plus redoutables que vous n'avez cru.
Je lui dis :
— Vous êtes venu tard. Je cours depuis près de minuit et j'ai connu ces fauves que vous aimez. Je préfère ceux du jour...
Il sourit :
— Ah, petit. Vous ne connaissez pas les autres. Le rôdeur de barrière ne vous épargnerait certes pas, mais il tuerait pour vous, c'est-à-dire qu'il risquerait sa peau en votre honneur. C'est une noblesse. Son concurrent du jour ne risquerait même pas un mot aigre de son concierge ni la lecture de son journal.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), La Gazelle chassée, p. 255


Il y a un retour au chaos dans les âmes depuis un an. Ce retour affecta d'abord des formes pratiques puis impratiquables, comme il convenait pour des cerveaux rudimentaires investis de tâches supérieures au génie même. Bon ! Il y eut donc retour accéléré à la barbarie. Cela est mécanique quand les hommes perdent les inhibitions sociales sans acquérir les inhibitions morales. Le fléau peut être calculé dans sa marche jusque-là.
Mais il arrive un point où le relâchement de tous les liens use les forces même de destruction, dans le fait et dans les âmes. Alors les individus vidés de tout révolte et de toute passion de violence ne sont plus que des moutons qu'on pourrait, selon les circonstances, remettre au dressage. Si le phénomène affecte une forme générale et unique, c'est le retour fatal à l'animalité, mais s'il garde des vitesses diverses selon les lieux, il peut rester des milieux non encore vidés de toute raison. Alors, devant la misère psychique de ceux qui les précèdent dans le néant intellectuel, ils feront frein. Ils constitueraient donc volontiers un noyau autour duquel pourrait s'agréger à nouveau une forme sociale. Il faut toutefois qu'il y ait aussi une, ou des, âmes de chefs sous pression. Là est le centre de polarisation indispensable.

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), La Gazelle chassée, p. 262


La quantité de liberté dont jouissait un homme du monde affiné et prudent au XVIIIe siècle dépassait de beaucoup celle qu'accordèrent les trois républiques qui suivirent. Évidemment, il fallait ménager la face, apporter une habileté et une souplesse difficiles au vulgaire dans l'emploi des libertés les plus discutées. Mais on s'en tirait. Le peuple qui n'avait pas le tour de main a voulu tout de même faire comme les élites et il n'a pas jugé utile d'apprendre. Il lui fallait tout sans délai. Vous savez la suite...

  • La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011  (ISBN 978-2-84714-152-8), La Gazelle chassée, p. 264


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