Pierre Soulages
Apparence

Pierre Soulages, né le 24 décembre 1919 à Rodez et mort le 25 octobre 2022 à Nîmes, est un artiste peintre et graveur français. Associé depuis la fin des années 1940 à l'art abstrait, il est particulièrement connu pour son usage des reflets de la couleur noire, qu'il appelle « noir-lumière » ou « outrenoir ».
Citations
[modifier]Je n'appartenais à aucun groupe. Je n'étais lié d'amitié qu’avec Hartung et Atlan. Atlan voulait introduire dans la peinture quelque chose qui appartenait à la nature. Je n'étais pas d'accord, nous en discutions. Atlan m'intéressait parce que je m'apercevais que l'on pouvait avoir avec lui des conversations enrichissantes. Il était très cultivé, aimait la philosophie, la littérature. Nous nous considérions tous les trois comme des sortes de francs-tireurs.
- Les Ateliers de Pierre Soulages, Michel Ragon, éd. Albin Michel, 1990 (ISBN 978-2-2260-4871-4), p. 28
Une peinture est un tout organisé, un ensemble de formes (lignes, surfaces colorées) sur lequel viennent se faire et se défaire les sens qu’on lui prête.
- 1948, catalogue de l’exposition Französische abstrakte Malerei.
- Écrits et propos, Pierre Soulages, éd. Hermann, 2009 (ISBN 978-2-7056-8911-7), p. 11
Pour un peintre les problèmes qui se posent ne précédent pas les solutions. Ils naissent de l’œuvre, avec elle. Je ne crois apprendre ce que je cherche qu’en peignant ; cela n’exclut pas que ma peinture soit précédée d’une envie, d’un besoin de certaines formes plutôt que d’autres, mais ce n’est que peintes que ces formes me renseignent sur cette envie. C’est à ce moment là que j’en tire les modifications, les précisions qui me paraissent nécessaires, et aussi les formes suivantes qui m’obligent à remettre les premières en question.
- 1950, enquête de Camille Bourniquel, « Réalisme et réalité », Esprit, 168, p. 922 [lire en ligne].
- Écrits et propos, Pierre Soulages, éd. Hermann, 2009 (ISBN 978-2-7056-8911-7), p. 12
L’expérience que le peintre a du monde pénètre l’œuvre. La peinture étant une expérience poétique, le monde y est transfiguré : le tableau est une métaphore.
- 1957, enquête de Pierre Volboudt, « Chacun sa réalité », XXe siècle, 9 [lire en ligne].
- Écrits et propos, Pierre Soulages, éd. Hermann, 2009 (ISBN 978-2-7056-8911-7), p. 19
On ne sait pas le pourquoi des choix qu'on fait. Quand je sais pourquoi j'aime une chose, je l'aime déjà un peu moins. L'œuvre est intéressante dans la mesure où elle échappe aux intentions de son créateur et à l'explication du spectateur.
- Preuves, 1963
Les œuvres que j'aime le plus sont celles qui correspondent à une explication que je leur trouve et qui en même temps lui échappent.
- Preuves, 1963
- Les dialogues du Louvre, Pierre Schneider, éd. Adam Biro, 1991 (ISBN 2-87660-132-X), p. 182
Nous ne croyons que ce que nous reconnaissons. L'art du passé existe, mais c'est le nôtre qui peut seul le découvrir. Pour l'historien, aujourd'hui naît d'hier; pour le créateur, hier naît d'aujourd'hui.
- Preuves, 1963
- Les dialogues du Louvre, Pierre Schneider, éd. Adam Biro, 1991 (ISBN 2-87660-132-X), p. 199
Le noir est antérieur à la lumière. Avant la lumière, le monde et les choses étaient dans la plus totale obscurité. Avec la lumière sont nées les couleurs. Le noir leur est antérieur. Antérieur aussi pour chacun de nous, avant de naître, "avant d'avoir vu le jour".
- Le dictionnaire des mots et expressions de couleur, XXe-XXIe siècle : le noir, Annie Mollard-Desfour (préface de Pierre Soulages), éd. CNRS, 2005 (ISBN 2-271-06321-3), chap. Préface : Le noir, la lumière, la peinture, p. 13
- Écrits et propos, Pierre Soulages, éd. Hermann, 2009 (ISBN 978-2-7056-8911-7), p. 57
Citation choisie pour le 4 novembre 2022.
Le mot qui désigne une couleur ne rend pas compte de ce qu’elle est réellement. Il laisse ignorer l’éclat ou la matité, la transparence ou l’opacité, l’état de surface, lisse, strié, rugueux… Et aussi la forme, angulaire, arrondie… Il nous cache sa dimension et sa quantité. Toutes choses qui en changent la qualité.
- Le dictionnaire des mots et expressions de couleur, XXe-XXIe siècle : le noir, Annie Mollard-Desfour (préface de Pierre Soulages), éd. CNRS, 2005 (ISBN 2-271-06321-3), chap. Préface : Le noir, la lumière, la peinture, p. 13
- Écrits et propos, Pierre Soulages, éd. Hermann, 2009 (ISBN 978-2-7056-8911-7), p. 58
L’appeler noire c’est dissocier l’ensemble, l’amputer, le réduire, le détruire. C’est voir avec ce que l’on a dans la tête et pas avec les yeux.
- Le dictionnaire des mots et expressions de couleur, XXe-XXIe siècle : le noir, Annie Mollard-Desfour (préface de Pierre Soulages), éd. CNRS, 2005 (ISBN 2-271-06321-3), chap. Préface : Le noir, la lumière, la peinture, p. 13-14
- Écrits et propos, Pierre Soulages, éd. Hermann, 2009 (ISBN 978-2-7056-8911-7), p. 58
Citation choisie pour le 30 juillet 2021.
Pour ne pas les limiter à un phénomène optique j'ai inventé le mot Outrenoir, au-delà du noir, une lumière transmutée par le noir et, comme Outre-Rhin et Outre-Manche désignent un autre pays, Outrenoir désigne aussi un autre pays, un autre champs mental que celui du simple noir.
- Le dictionnaire des mots et expressions de couleur, XXe-XXIe siècle : le noir, Annie Mollard-Desfour (préface de Pierre Soulages), éd. CNRS, 2005 (ISBN 2-271-06321-3), chap. Préface : Le noir, la lumière, la peinture, p. 14
- Écrits et propos, Pierre Soulages, éd. Hermann, 2009 (ISBN 978-2-7056-8911-7), p. 59
Citations sur
[modifier]Christian Bobin
[modifier]Si Soulages est bientôt centenaire, c'est un signe d'élection. Mourir à seize ans eût été le même signe, à cet âge où le très jeune Jean-Baptiste Chassignet écrit son chef-d'œuvre, Le mépris de la vie et consolation contre la mort, flagellant le seizième siècle pour ensuite n'écrire et ne vivre qu'infiniment peu, et mal. La lumineuse vieillesse comme la radicale jeunesse sont deux manière de serrer dans un point de fauconnier l'éclair de l'éternel.
André Chastel
[modifier]- Voir le recueil de citations : André Chastel
Léopold Sédar Senghor
[modifier]- Voir le recueil de citations : Léopold Sédar Senghor

La première fois que je vis un tableau de Pierre Soulages, ce fut un choc. Je reçus, au creux de l’estomac, un coup qui me fit vaciller, comme le boxeur, touché, qui soudain s’abîme. C’est exactement l’impression que j’avais éprouvée à la première vue d’un masque dan. Ce n’est pas hasard, les peintures de Soulages me rappellent, toujours, les sculptures, voire les peintures négro-africaines. C’est le même mépris de toute vaine élégance, qui ne va pas sans élégance, la même évidence qui s’impose, la même saisie du spectateur à la racine de la vie.
- « Pierre Soulages », Les Lettres nouvelles, 1958 [texte intégral] (sur pierre-soulages.com).
- « Pierre Soulages » (1958), dans Liberté 1. Négritude et humanisme, Léopold Sédar Senghor, éd. Seuil, 1964 (ISBN 2-02-002242-7), p. 232
Des nombreuses conversations que j'ai eues avec lui, je n'ai jamais pu lui arracher une théorie de sa peinture, encore moins de la peinture. Tout au plus, consent-il à vous dire comment il procède et avec quels instruments. Poussé au bout de ses retranchements, Soulages confesse qu'en commençant un tableau, il n'a pas, en tête, une idée, qu'il transposerait sur la toile. Il ajoute, parfois, qu'il est simplement mu par le besoin de peindre, qu'il se laisse guider par sa main, plus exactement par son bras. Faisons la part de la modestie: de la pudeur. Il reste que nous avons, là, un fil conducteur pour comprendre non pas la poétique, mais la poésie de Pierre Soulages : la nature intime de ses tableaux. Mon ami Césaire m'a dit qu'il en était ainsi de lui-même: devant la feuille blanche, il ne savait quel poème y naîtrait ; le poème se faisait, s'ordonnait en s'écrivant. C'est une seconde indication. Si je réfléchis à la nature intime des tableaux de Soulages, à leur dénominateur commun, je ne peux trouver que le mot de poésie.
- Les cahiers du musée de poche, janvier 1960.
- « La poésie de Pierre Soulages » (1960), dans Liberté 1. Négritude et humanisme, Léopold Sédar Senghor, éd. Seuil, 1964 (ISBN 2-02-002242-7), p. 300
Il y a des artistes, tel Picasso, dont le génie est de créer et détruire sans fin. Soulages est de ceux, comme l’a montré James Johnson Sweeney, qui approfondissent le monde qu’ils ont créé, qui l’épanouissent en multipliant leur modèle pour recréer et varier sans fin. "San fin", je dis : jusqu’à la mort, avec laquelle tout grand artiste est confronté sa vie durant – pour prévaloir contre elle.
- « La puissance créatrice de Soulages », Éthiopiques, no2, 1975, discours prononcé le 29 novembre 1974 lors de l’inauguration de l’exposition au musée dynamique de Dakar.
- D’une rive à l’autre, Michaël de Saint-Cheron et Mathieu Séguéla, éd. Actes Sud, 2019 (ISBN 978-2-330-12823-4), chap. La puissance créatrice de Soulages / Léopold Sédar Senghor, p. 40
Ce qu’exprime la peinture de Soulages, avec une rare puissance, c’est l’homme – dans la fraîcheur intégrale de l’émotion : l’homme, saisi par une de ces forces vitales qui meuvent l’univers. L’émotion avant sa cristallisation en sentiment, en idée. Et c’est pour exprimer cet ineffable phénomène humain que Soulages a créé un nouveau monde par un art nouveau. Et que cet art soit frère de l’art négro-africain, non par imitation mais par nature, nous ne serons pas les derniers à nous en réjouir.
- « La puissance créatrice de Soulages », Éthiopiques, no2, 1975.
- D’une rive à l’autre, Michaël de Saint-Cheron et Mathieu Séguéla, éd. Actes Sud, 2019 (ISBN 978-2-330-12823-4), chap. La puissance créatrice de Soulages / Léopold Sédar Senghor, p. 49