Michel Déon

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Michel Déon

Édouard Michel, dit Michel Déon, né à Paris le 4 août 1919 et mort en Irlande le 28 décembre 2016, est un écrivain, romancier, dramaturge, et académicien français. Il a tout d'abord adopté Michel Déon comme nom de plume avant d'en faire son patronyme légal (autorisation accordée par le Conseil d'État du 19 octobre 1965).

Citations de Michel Déon[modifier]

Les Poneys sauvages, 1970[modifier]

Il me suffit de soulever encore en pensée la fenêtre en guillotine pour revoir au petit matin la brume argentée de la clairière, le ciel blanc au dessus des arbres et, broutant l'herbe éclatante de rosée, les poneys aux longs poils humides, brillants comme de la soie. Le souffle retenu, je restais immobile, buvant l'air froid jusqu'à ce qu'un des poneys m'aperçût et se mît à hennir. Alors le troupeau redressait la tête dans ma direction, et après un court frémissement de l'échine, trottait vers la lisière de la forêt où il s'arrêtait encore quelques secondes avant de disparaître.


J'ai travaillé dans une usine d'engrais. L'odorat s'y atrophie. Tout s'atrophie d'ailleurs dans le monde moderne. Tout sauf le sexe. On n'en a jamais autant parlé. C'est l'élément le plus flatté, le plus satisfait de la machine humaine. Tout pour lui. Il faut baiser et jouir. Je m'y suis mis comme les autres, avec du retard, mais je rattraperai le temps perdu. Je veux être de mon temps.


Le jour de mon départ, nous nous sommes longuement serré la main. Ce n'est pas un de ces imbéciles qui vous broient les phalanges pour vous faire croire à leur franchise. Non il préfère un chaud contact, paume contre paume, l'enveloppante caresse de l'amitié. On ne lui échappe pas. Sa méfiance naturelle une fois évanouie, son regard dit tout. Figurez-vous que je suis très fier de lui avoir plu, d'avoir été, du moins en certaines circonstances, à sa hauteur. Il m'a fait don d'un peu de son courage et auprès de lui, j'ai retrouvé ma qualité d'homme. Naturellement, il était tard aux yeux des autres, aux yeux de Daniel surtout, mais je ne quête plus d'autre approbation que la mienne.


Un taxi mauve, 1973[modifier]

Il habitait un cottage au toit de chaume, aux murs chaulés. Son arrière-grand-père était parti de là, un siècle plus tôt, au moment de la grande famine qui réduisit l'Irlande à un corps exsangue. Un chemin bordé de genêts grimpait jusqu'au cottage dominant les bois, les champs de tourbe et la nouvelle route pour shannon. Une situation magnifique qu'on ne pouvait guère apprécier de l'intérieur tant les fenêtres étaient petites. Des massifs d'hortensias entouraient le jardinet où les premiers jours du printemps voyaient se lever des jonquilles.

  • Un taxi mauve, Michel Déon, éd. Gallimard, coll. « nrf », 1973, p. 11


Minuit était l'heure où Anne venait le chercher. Je sortis sur le prétexte le plus plausible et restai quelques minutes dans le jardin. Au-dessus se déployait un ciel d'une beauté inouïe, serti d'or, traversé de traînées ivoirines, un ciel comme il n'en existe nulle par ailleurs qu'en Irlande la nuit. J'étais là, tête levée, quand la barrière cria. Par une fenêtre, une lame de lumière striait la pelouse et l'allée. Anne s'avança et s'arrêta dans la lumière. Nous étions si près l'un de l'autre que j'entendis son souffle écourté par l'ascension de la colline. Puisque nous ne pouvions pas parler, j'avançai le bras. Nos mains se rencontrèrent pour une brève pression, puis Anne se dirigea vers la porte à laquelle elle frappa avant de la pousser et de se tenir debout sur le seuil.

  • Un taxi mauve, Michel Déon, éd. Gallimard, coll. « nrf », 1973, p. 49, 50


J'entends encore Jerry dire :
– Ah c'est bon de vivre !
A quoi elle ajouta :
– De vivre non ! de revivre oui.
Et Taubelman dans une minute d'exaltation cria presque :
– Ce n'est pas assez de vivre, ni même de revivre. Il faut vivre trois fois. Moi j'ai déjà vécu deux fois. Je vais vivre une troisième fois !

  • Un taxi mauve, Michel Déon, éd. Gallimard, coll. « nrf », 1973, p. 160


Tout Taubelman était là, une énorme tête hugolienne remplie de songes tonitruants qui sortaient tantôt en pus de l'anthrax, tantôt en mots de sa bouche. En un sens, les mots étaient plus rassurants. Ils créaient un monde imaginaire auquel on ne pouvait pas rester insensible et sans doute avais-je tort de discuter sur des points de détail la vérité taubelmanienne. Cet homme entouré de fumées ne mentait pas plus qu'un autre et dégageait à sa manière une poésie dont l'attrait demeurait certain.

  • Un taxi mauve, Michel Déon, éd. Gallimard, coll. « nrf », 1973, p. 174


A l'aube, il s'endormit, le menton baissé sur la poitrine comme un pantin disloqué, les traits tirés, vieilli soudain, quitté par l'énergique frénésie qui l'agitait dans la journée et la soirée. Je lus sur son visage las que ne parcourait aucun frémissement, l'essentielle qualité qui le distinguait des autres hommes : il était bon. Mieux encore, c'était un juste, perdu sur la terre où il ne rencontrait que de rares semblables. Et, miracle, cette bonté n'avait jamais altéré l'acuité de son regard, la lucidité de son intelligence.

  • Un taxi mauve, Michel Déon, éd. Gallimard, coll. « nrf », 1973, p. 230


Seamus avec qui nous dînâmes à Ennis me dit :
– Ça y est, ce n'est plus Bébé Jerry… Oh oui, je sais ce genre de durcissement coûte cher, mais cela en vaut la peine. L'idée chrétienne de la rédemption par la souffrance n'est pas aussi absurde qu'elle en a l'air. Son application laïque est intéressante.

  • Un taxi mauve, Michel Déon, éd. Gallimard, coll. « nrf », 1973, p. 312


« Je vous écris d'Italie... », 1984[modifier]

Qui dira le plaisir d'un jeune homme encore plein d'enthousiasme et d'espérance, à la poursuite d'un souvenir, remettant ses pas sur une route d'Italie, à la fin des années 40 ?

  • Incipit


Assunta apparut, un seau de lait de chèvre à la main. La lumière moins crue de cette fin d'après-midi adoucissait son visage. Elle n'avait pas la noblesse totale de Béatrice, mais une autre beauté émanait d'elle, un accord parfait avec sa vie, sa ferme, la tonnelle, les animaux qui l'entouraient. Souveraine de son royaume indisputé. Là-haut, dans la lavande, travaillait l'homme de son choix, un bel homme, mince dans sa chemise blanche, son pantalon noir serré à la taille par une ceinture de drap bleu qui tournait plusieurs fois autour des hanches.


— Tu es décidé à partir ? demanda-t-elle.
— Je suis déjà parti, tu ne le vois pas ?
— Et où iras-tu ?
— Devant moi.
Il disait « devant moi » comme il aurait dit « dans le vide » ou « dans l'oubli ».
— Pourquoi ne retournez-vous pas en Allemagne ? dit Jacques.
— Monsieur, je n'ai pas encore pardonné à l'Allemagne.
— D'autres lui pardonnent tous les jours ! Vous ne serez quand même pas le dernier !
Hölderlin a écrit : « Vivre est une mort, et la mort, elle aussi, est une vie ».


La Montée du soir, 1987[modifier]

Vient un moment de la vie — mais lequel ? Il diffère pour chacun, très tôt pour les uns, très tard pour les autres, parfois jamais pour de rares élus comblés, mourant les mains, la mémoire et le cœur pleins —, vient donc un moment de la vie où nous nous apercevons que les amitiés, les amours, les sentiments et jusqu'aux mots et aux noms que nous croyons perdre par une sorte de maladresse déprimante, en réalité nous quittent d'eux-mêmes, animés d'une sournoise volonté de fuite.

  • Incipit
  • La Montée du soir, Michel Déon, éd. Gallimard, 1987  (ISBN 2-07-070984-1), p. 9


Taisez-vous, j'entends venir un ange, 2001[modifier]

Il posa le plateau sur la table basse et répartit les lampes le long du parapet. Ismaël appartenait à cette race d’Albanais qui n’a jamais d’âge : vieux à vingt ans, jeune à soixante, figé entre les deux, peut-être sans âge véritable comme tous les hommes qui descendent momifiés de leurs montagnes et que l’approche de la mer ressuscite. Un détail le distinguait des autres montagnards : après une querelle d’honneur dont il donnait plusieurs versions différentes, Elleni l’obligeait à porter un cache sur son œil crevé.

  • Taisez-vous, j'entends venir un ange, Michel Déon, éd. Gallimard, 2001  (ISBN 2-07-076178-9), p. 15


Une minute de silence passa sur la terrasse, une de ces minutes où chacun rentre en soi à la recherche d’un souvenir perdu dans la nuit du passé.

  • Taisez-vous, j'entends venir un ange, Michel Déon, éd. Gallimard, 2001  (ISBN 2-07-076178-9), p. 19


Les deux grandes guerres du XXème siècle ont été des guerres civiles. Aux aguets, derrière leur muraille, les Chinois attendent que l’Occident soit sur les genoux. Ils n’ont pas d’état d’âme et l’écraseront d’une pichenette. Je ne prophétise pas : c’est ce que m’a annoncé Deng Xiaoping peu avant sa mort. Nous étions en tête à tête et il a laissé parler son cœur… si j’ose dire. Quand j’ai rapporté ça à Chirac, il m’a ri au nez et m’a montré sur sa table un recueil de poésies chinoises : « Si vous croyez, mon cher Bobilo, qu’un peuple qui a de pareils poètes peut nourrir d’aussi sombres desseins, vous vous fourrez le doigt dans l’œil. »

  • Taisez-vous, j'entends venir un ange, Michel Déon, éd. Gallimard, 2001  (ISBN 2-07-076178-9), p. 38


Avec sa passion pour des êtres irréels, nourris de feuilles de salade et de jus de fruits purgatifs, aux corps si parfaits qu’on les prend pour une réincarnation des héros et des nymphes, toute notre époque insulte les hommes et les femmes d’un autre âge.

  • Taisez-vous, j'entends venir un ange, Michel Déon, éd. Gallimard, 2001  (ISBN 2-07-076178-9), p. 79


J’espère, dit-il en ramassant ses mots avec peine, qu’Anthea sera heureuse. Vous me donnerez des nouvelles. Ou, plutôt non… Taisez-vous… j’entends venir un ange…

  • Taisez-vous, j'entends venir un ange, Michel Déon, éd. Gallimard, 2001  (ISBN 2-07-076178-9), p. 118


Lettres de château, 2009[modifier]

J’ai vécu leurs œuvres. Je me suis baigné sur une plage de Corfou avec Ulysse et Nausicaa, j’ai marché dans Milan avec Stendhal, été à Guéthary avec Toulet, navigué en mer de Bengale avec Conrad, retrouvé Larbaud quelque part en Europe, médité avec Braque à Varenge-ville, passé une journée à Manosque chez Giono et Morand m’a suivi partout. Nicolas Poussin est dans mon Panthéon. Je leur dois bien quelques lettres de château.


Éduqué en polonais et en français comme les enfants de la bonne société européenne de son époque, le XIXème siècle, Conrad apprit l’anglais à près de vingt-cinq ans pour passer ses examens d’officier au long cours. Avec cet anglais pratique, à l’immense vocabulaire spécialisé, il s’est élevé à la dignité d’écrivain presque universel, porteur d’une œuvre dont les amants de la mer et de l’imaginaire se passent, de génération en génération, le secret envoûtement. Pour un lecteur, aimer et choisir dans sa vie une telle œuvre, c’est comme entrer en religion. Les élus se sentent soudain des novices bientôt ordonnés, évangélistes le reste de leur existence.


Du choix d’une langue pour un homme qui sent naître en lui une irrésistible vocation d ‘écrivain, je partage le sentiment de Simon Leys dans sa superbe anthologie des écrivains de la mer : « L’anglais de Conrad est, certes, magistral, mais son raffinement ampoulé reflète la tension d’une plume qui se surveille. »


Sur la véracité des récits de Marlow que chaque apparition impose comme l’Homère de la Tamise, Conrad disait : « Un des effets de perspective du souvenir est de faire paraître les choses plus grandes parce les points essentiels s’y trouvent isolés d’un entourage de menus faits quotidiens qui se sont naturellement effacés de l’esprit. »


Borys Conrad survécut à la bataille de la Somme aux 500000 morts, l’été même où parut La ligne d’ombre. Le père et le fils pouvaient se regarder sans honte dans un miroir. Les épreuves, à trente ans d’intervalle, les sacraient hommes parmi les hommes. Comme les survivants de l’équipage à qui Joseph Conrad dédia son livre avec ces mots admirables plus beaux que tous les communiqués :
DIGNES À JAMAIS DE MON RESPECT


Dans quelle cécité, dans quelle surdité sommes-nous enfermés avant qu’un bon magicien réveille nos sens ? Giono m’ouvrait la porte d’un paradis anthropomorphe : le coup d’épaule du fleuve ; l’eau comme du poil de chat ; les hennissements du gué ; la main qui écoute le chêne… Comment jusqu’à une telle lecture peut-on croire avoir vécu sur terre sans en avoir entendu la rumeur minérale et animale, la rumeur des hommes ?


La grande peinture française atteint son apogée, une ère de rigueur, et son destin va de pair avec celui de la grande tragédie. Après la Phèdre de Racine, on ne peut plus écrire de drames en alexandrins respectant les trois unités, comme après le Poussin il ne peut plus y avoir de grande peinture classique. Un sommet a été atteint. Il y a d’autres sommets à conquérir, mais l’auteur dramatique et le peintre ont fermé la voie royale.


Longtemps le Poussin a dérouté les amateurs les plus passionnés. Une impression syncrétique ne permet pas de discerner au premier coup d’œil tout ce que dissimule le paysage rustico-poétique d’Orphée et Eurydice. Un deuxième regard découvre la naissance du drame. Les perceptions fragmentaires se fondent alors dans un ensemble où plus rien n’est gratuit, et la fable, dans sa désespérante fatalité, foudroie le contemplateur. La toile s’anime, du sang lui vient aux joues. Les ombres de la mort annoncée planent sur la scène. C’est la naissance d’une tragédie à laquelle on assiste impuissant, le cœur serré. Comme toujours, le Destin a choisi pour victime la plus innocente et la plus poétique des créatures. Nous pleurons Eurydice depuis des siècles. Voilà qui est bien éloigné de l’image du peintre froid et hautain que l’on a trop souvent cultivée.


Paul-Jean Toulet (en Béarn, on fait sonner le t final) appartient à la merveilleuse secte des écrivains dits mineurs. Mineurs parce qu’ils n’ont jamais atteint une large audience qui violerait l’intimisme de leur œuvre ou parce que les « Happy few, we band of brothers » de Shakespeare et les deux mille heureux que se souhaitait Stendhal jalousent cet élu et entendent le partager en famille, en famille seulement. Qu’on évoque son nom et il se trouve plus que souvent un membre de la secte ou même un extraterrestre pour murmurer :

Dans Arle, où sont les Aliscams,
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,

Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd ;

Et que se taisent les colombes.
Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes.


L'Herne Déon, 2009[modifier]

Une civilisation est, me semble-t-il, une sorte d'état de grâce ou l'autorité tutélaire, au lieu d'étouffer ses aspirations, offre à l'homme de la Cité, protection et liberté. Par « protection », j'entends un certain nombre de règles de vie en société qui restreignent nos libertés les plus anarchiques, pour que s'épanouissent la spiritualité dans certains cas, dans d'autres la création artistique (expression très générale) qui est une des nobles aspirations de l'homme sur cette terre. Même les artistes les plus athées, les plus dépourvus de spiritualité sont encore des croyants, ou alors, c'est que leur œuvre est sans âme. L'équilibre à trouver entre la main de velours et l'ouverture à toutes les créations et un des plus difficiles problèmes de ces derniers siècles. On en connait peu d'exemples depuis l'Antiquité, je parlerais volontiers, dans ce cas, d'harmonie, une harmonie qui pour les bienheureux possédés par la foi se nimbe du mystère de la poésie, puis, pour les autres, est le terrain idéal de la spéculation esthétique et philosophique.

  • L'Herne Déon, Cahier dirigé par Laurence Tacou, éd. Editions de l'Herne, 2009  (ISBN 978-285197-1623), p. 37


Citations sur Michel Déon[modifier]

Beaucoup de l'art de Déon est là : dans ce déchirement entre ce qui fut et ce qui est, dans la course du temps qui ravage tout, dans ce réflexe qui tend à sauver l'image d'un être ou d'un pays aimé. Cette attitude devant la vie ne doit rien au banal « c'était mieux avant », mais au souvenir de ce qui ne sera plus, à ces choses, ces émotions, glissant chaque jour et chaque seconde entre nos mains qui n'ont comme parade que de prendre un stylo pour en retenir des reflets et des images. Ce n'est pas une nostalgie rancie ou passéiste qui irrigue les livres de Michel Déon. Sa nostalgie se conjugue au présent. Elle anticipe la perte, ce qui permet de mieux goûter le temps présent et sa réalité fugace. Je ne veux jamais l'oublier, Les Trompeuses Espérances, Les Gens de la nuit, Un déjeuner de soleil : sous les seuls titres de quelques-uns de ses romans perce déjà l'éphémère de nos existences et de nos sentiments.


Michel Déon a été le témoin d'honneur d'espérances trahies, un nostalgique attendant que les lendemains réservent encore du merveilleux, un cosmopolite terriblement français, un romantique masqué n'écrivant qu'après que les larmes ont séché. Les sentiments et les caractères paradoxaux qui le façonnaient ont donné naissance à une œuvre d'une richesse infinie que l'on a envie de partager. « Ces quelques évocations des auteurs de chevet et des œuvres qui ont nourri ma vie disent ma gratitude. Nous sommes leurs enfants rebelles ou insoumis. J'ai vécu leurs œuvres », écrit-il dans Lettres de château. Nous lui renvoyons l'hommage : il nous a aidé à vivre. Et cela continue.


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