Jean Giono

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Jean Giono
Jean Giono

Jean Giono (30 mars 1895, 9 octobre 1970) est un écrivain et un scénariste français, issu d'une famille d'origine piémontaise.

Colline, 1929[modifier]

Quatre maisons fleuries d'orchis jusque sous les tuiles émergent de blés drus et hauts.
C'est entre les collines, là où la chair de la terre se plie en bourrelets gras.
Le sainfoin fleuri saigne dessous les oliviers. Les avettes dansent autour des bouleaux gluants de sève douce.
Le surplus d'une fontaine chante en deux sources. Elle tombent du roc et le vent les éparpille. Elles pantèlent sous l'herbe, puis s'unissent et coulent ensemble sur un lit de jonc.
Le vent bourdonne dans les platanes.
Ce sont les Bastides Blanches.
Un débris de hameau, à mi-chemin entre la plaine où ronfle la vie tumultueuse des batteuses à vapeur et le grand désert lavandier, le pays du vent, à l'ombre froide des monts de Lure.

  • Incipit


Il lui prend soudain le doux désir de s'abandonner dans le vent du destin comme une bourrasque qui colle aux reins et emporte. Un peu de repos ! Du repos, et des seuils chauds pour boire le soleil et fumer la pipe.


De la peau qui tourne au vent de nuit et bourdonne comme un tambour, des larmes de sang noir pleurent dans l'herbe.


Un de Baumugnes, 1929[modifier]

Angèle, je la voyais toute entière, maintenant, toute sortie de la nuit. je la voyais dans ses prolongements de ce qui avait été et dans ses prolongements de ce qui serait. Une femme comme ça, c'était un morceau de terre, le pareil d'un arbre, d'une colline, d'une rivière, d'une montagne. Ça faisait partie du rond ensemble. Ça durerait autant que les étoiles.
  • Un de Baumugnes, Jean Giono, éd. Grasset, coll. « Les cahiers rouges », 2011, p. 134


Moi, j'ai dans moi Baumugnes tout entier, et c'est lourd, parce que c'est fait de grosse terre qui touche le ciel, et d'arbres d'un droit élan; mais c'est bon, c'est beau, c'est large et net, c'est fait de ciel tout propre, de bon foie gras et d'arbres aiguisés comme un sabre. Baumugnes ! La montagne des muets ; le pays où on ne parle pas comme les hommes.
  • Un de Baumugnes, Jean Giono, éd. Grasset, coll. « Les cahiers rouges », 2011, p. 23


Les choses de la terre, mon vieux, j'ai tant vécu avec elles, j'ai tant fait ma vie dans l'espace qu'elles laissaient, j'ai tant eu d'amis arbres, le vent s'est tant frotté contre moi que, quand j'ai de la peine, c'est à elles que je pense pour la consolation.


Regain, 1930[modifier]

Il ramasse ses braies ; le velours est encore gonflé d'eau. Il tord sa chemise, puis, il se la noue sur le ventre, puis il met ses souliers. Elle le regarde faire. Elle sait ce qui va arriver. C'est tout simple:

- Viens, dit Panthurle, on va à la maison.

Et elle a marché derrière lui dans le sentier.


— Tu sais pas ? qu'il dit. Je voudrais te demander quelque chose. Je peux pas en payant, mais je te le revaudrai. Donne-moi une tranche de ce pain. C'est pas pour moi, il ajoute parce qu'il voit que, déjà, elle le tend et que l'Amoureux va dire : « Apporte aussi les olives. » C'est pas pour moi. Je vais te conter, puisque aussi bien ça se saura et puisque aussi bien, c'est bien, somme toute. J'ai une femme, là-bas, avec moi, et ça lui fera plaisir :
— Prends-le tout, alors, dit Alphonsine.
De voir qu'on lui donne tout, ça lui fait douleur, ça lui fait cligner les yeux comme s'il mâchait du laurier.
— Je te le revaudrai.
— T'as qu'à faire ça si tu veux qu'on se fâche.


A la Font-de-la-Reine-Porque, le bassin de la fontaine est déjà gelé. C'est une fontaine perdue et malheureuse. Elle n'est pas protégée. On l'a laissé comme ça, en pleins champs découverts; elle est faite d'un tuyau de canne, d'un corps de peuplier creux. Elle est là toute seule. L'été, le soleil qui boit comme un âne sèche son bassin en trois coups de museau; le vent se lave les pieds sous le canon et gaspille toute l'eau dans la poussière. L'hiver, elle gèle jusqu'au cœur. Elle n'a pas de chance; comme toute cette terre.


Jean le Bleu, 1932[modifier]

Je me souviens de l'atelier de mon père. Je ne peux pas passer devant l’échoppe d'un cordonnier sans croire que mon père est encore vivant, quelque part dans l'au-delà du monde, assis devant une table de fermée, avec son tablier bleu, son tranchet, ses ligneuls, ses alènes, en train de faire des souliers en cuir d'ange pour quelque dieu à mille pieds.


Fils, s'il t'est donné de vivre, tu rencontreras sur ta route des hommes qui sont suivis par des troupeaux de montagnes. Des hommes qui arrivent dans des pays, nus et crus. On remarque à peine que leurs mains ouvertes éclairent l'ombre comme des veilleuses. Quand on le remarque. Et voilà que les montagnes se lèvent et marchent à leur suite. Et voilà que tous les mécaniciens de raison tapent du poing sur leurs tables. Voilà qu'ils crient : « Il y a dix ans que je cherche des formules, dix ans que je noircis du papier, dix ans que j'use des arithmétiques. Dix ans que je cherche le bouton secret ». Et celui-là est arrivé et il a dit tout simplement : « Montagne » et puis la montagne s'est dressée. Où est la justice ?
« Elle est là, fiston la justice.
L'espérance… »


Dans toi il n'y a déjà plus d'homme, il n'y a plus que la matière de cent sauterelles neuves, de dix lézards, de trois serpents, d'un beau rectangle d'herbe drue et peut-être le cœur d'un arbre.


Le serpent d'étoiles, 1933[modifier]

A ce moment, il y avait du lait dans le ciel et la journée s'annonçait belle. Comme nous arrivions à la poterie, la jeune sorcière y arrivait aussi, efflanquée, poudrée de poussière, tassée sur ses mollets maigres par une longue course de nuit. Je compris qu'elle avait couru derrière notre charrette.


On écorcha l'anguille encore vive et la peau se gonflait au vent. On mit le bardeau sur un gril de fer et, dans un feu de sarment, tout ça se mit à cuire; court-bouillon de fenouil et grillades. La jeune fille arrosait le poisson d'un huile minutieuse.


Que ma joie demeure, 1935[modifier]

C'était une nuit extraordinaire.

Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l'herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d'or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient des mottes luisantes de nuit.
Jourdan ne pouvait pas dormir. Il se tournait, il se retournait.
– Il a fait un clair de toute beauté, se disait-il.
Il n'avait jamais vu ça.
Le ciel tremblait comme un ciel de métal. On ne savait pas de quoi puisque tout était immobile, même le plus petit pompon d'osier. Ça n'était pas le vent. C'était tout simplement le ciel qui descendait jusqu'à toucher la terre, racler les plaines, frapper les montagnes et faire sonner les corridors des forêts. Après, il remontait au fond des hauteurs.

  • Incipit
  • Que ma joie demeure (1935), Jean Giono, éd. Grasset, coll. « Les cahiers rouges », 1996  (ISBN 2-246-12373-9), p. 13


« Le monde se trompe, dit Bobi. Vous croyez que c'est ce que vous gardez qui vous fait riche. On vous l'a dit. Moi je vous dis que c'est ce que vous donnez qui vous fait riche.» [...]

« Vous n'avez d'autre grange que cette grange-là, dit-il en frappant la poitrine. Tout ce que vous entassez hors de votre cœur est perdu.


Les vraies richesses, 1936[modifier]

Pour ceux qui sont nés en captivité, la liberté n'est plus un aliment.

Quand je vais à Paris, je descends dans un petit hôtel de la rue du Dragon. Voilà sept ans que je suis fidèle à cet hôtel de ce quartier. Je suis ainsi fait qu'il me faut des racines non pas seulement à l'endroit où naturellement l'homme les a, mais sur toute la surface de mon corps. Pour vivre, il faut que je sois tout poilu de racines ; comme une sorte de fleur de mer, mais qui flotterait au milieu de la chair durcie des montagnes et des hommes.

  • Incipit


Je suis le compagnon en perpétuelle révolte contre ta captivité, qui que tu sois, et si tu n'es pas révolté en toi-même, soit que le travail ait tué toutes tes facultés de révolte, soit que tu aies pris goût à tes vices, je suis révolté pour toi malgré tout pour t'obliger à l'être.

Je voudrais que tu te serves de moi comme d'un objet familier, d'un stylo, d'un crayon qui à l'habitude de ta main, comme de ton vêtement journalier qui s'est déjà mille fois plié dans tes entournures, comme d'un objet que le monde aurait fait pour toi, mais non pas que la civilisation aurait fait pour toi, comme un ami sur lequel on peut toujours compter.


Et voilà les anciennes méthodes avec lesquelles la grande communauté des hommes a d'abord vécu, […] voilà ces anciens gestes qui faisaient si bien dans le monde. Les voilà revenus. Ils sont toujours pleins de la même force — peut-être plus grande encore. Ils sont toujours faits par des hommes et femmes têtus — peut-être encore plus têtus parce que du temps a passé — têtus et plus durs, et plus limpides que ce qu'on croyait, car le temps a passé sans toucher leur pureté. Et voilà que ces gestes arrivent à un moment où nous avons tous besoin de nous sauver si nous voulons vivre. C'est pourquoi je dis : c'est grave, avec un grand bonheur qui presque m'étouffe et me fait redevenir moi-même l'homme premier, le paysan, si bien que je ne pense plus comme avant mais lourdement pour essayer d'éclaircir par la bonne méthode. Parce que Mme Bertrand a pris la levure, de la farine, de l'eau, et qu'elle a fait du pain, non pas pour le vendre, mais pour le manger.


L’extraordinaire de notre condition d'homme n'est pas cette intelligence que nous nous sommes composée nous-mêmes, que nous dirigeons comme un rayon à notre gré, croyons-nous (car toujours l'inconnu la réfracte). L'extraordinaire est notre puissance de mélange, cette partie divine de nous-mêmes, toujours insoumise, et qui fait de nous l'expression du monde.


Nous vivons en des temps d'impureté et de désespérance si grandes qu'on a cru parfois que nous avions atteint les temps d'absinthe marqués par les prophètes. Vous autres, séparés de ces temps par l'absence d'illogiques désirs, maîtres d'un travail qui suffit à entretenir l'admirable pauvreté, vous ne pouvez vous imaginer la misère morale des meilleurs d'entre-nous, la misère physique d'un peuple soumis à des lois arbitraires.


Car la richesse de l'homme est dans son cœur. C'est dans son cœur qu'il est le roi du monde. Vivre n'exige pas la possession de tant de choses.


Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, 1938[modifier]

Nous sommes dans l'extrême multiplication des générations que la technique industrielle a entassées dans les villes.
  • Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938), Jean Giono, éd. Héros-limite (Genève), 2013  (ISBN 978-2-940517-04-6), p. 35


Car, qui envisage le gain doit envisager la perte. Ça n'est pas marqué dans le prospectus mais si vous réclamez après on vous dira : « Voyons, ça allait de soi. On avait pensé qu’il était inutile de vous le dire ; c’est si naturel ! »
  • Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938), Jean Giono, éd. Héros-limite (Genève), 2013  (ISBN 978-2-940517-04-6), p. 93


Il ne suffit pas d’être pacifiste, même si c’est du fond du cœur et dans une farouche sincérité ; il faut que ce pacifisme soit la philosophie directrice de tous les actes de votre vie.
  • Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938), Jean Giono, éd. Héros-limite (Genève), 2013  (ISBN 978-2-940517-04-6), p. 95


Dans les temps modernes, l’humble sagesse est la pensée la plus révolutionnaire du monde.
  • Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938), Jean Giono, éd. Héros-limite (Genève), 2013  (ISBN 978-2-940517-04-6), p. 111

Le Hussard sur le toit, 1951[modifier]

L'aube surprit Angélo béat et muet mais réveillé. La hauteur de la colline l'avait préservé du peu de rosée qui tombe dans ces pays en été. Il bouchonna son cheval avec une poignée de bruyère et roula son porte-manteau.

Les oiseaux s'éveillaient dans le vallon où il descendit. Il ne faisait pas frais même dans les profondeurs encore couvertes des ténèbres de la nuit. le ciel était entièrement éclairé d'élancements de lumière grise. Enfin, le soleil rouge, tout écrasé dans de longues herbes de nuages sombres émergea des forêts.

  • Incipit
  • Le Hussard sur le toit (1951), Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « nrf », 1995  (ISBN 2-07-022826-6), p. 11


Il était de ces hommes qui ont vingt-cinq ans pendant cinquante ans. Son âme ne comprenait pas tout le sérieux du social, et qu’il est important d’être en place, ou tout au moins du parti qui distribue les places. Il voyait toujours la liberté comme les croyants voient la Vierge.

  • Le Hussard sur le toit (1977), Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1993  (ISBN 2-07-010882-1), t. IV, chap. VI, p. 340


La lettre était datée de juin et disait : « Mon bel enfant, as-tu trouvé des chimères ? Le marin que tu m’as envoyé m'a dit que tu étais imprudent. Cela m'a rassurée. Sois toujours très imprudent, mon petit, c'est la seule façon d’avoir un peu de plaisir à vivre dans notre époque de manufactures. »

  • Lettre de la mère d'Angelo à son fils
  • Le Hussard sur le toit (1977), Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1993  (ISBN 2-07-010882-1), t. IV, chap. IX, p. 436


J'ai peur que tu ne fasses pas de folies. Cela n'empêche ni la gravité, ni la mélancolie, ni la solitude : ces trois gourmandises de ton caractère. Tu peux être grave et fou, qui empêche ? Tu peux être tout ce que tu veux et fou en surplus, mais il faut être fou, mon enfant. Regarde autour de toi le nombre sans cesse grandissant de gens qui se prennent au sérieux. Outre qu'ils se donnent un ridicule irrémédiable devant les esprits semblables au mien, ils se font une vie dangereusement constipée. Ils sont exactement comme si, à la fois, ils se bourraient de tripes qui relâchent et de nèfles du Japon qui resserrent. Ils gonflent, gonflent, puis ils éclatent et ça sent mauvais pour tout le monde.

  • Lettre de la mère d'Angelo à son fils
  • Le Hussard sur le toit (1977), Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1993  (ISBN 2-07-010882-1), t. IV, chap. IX, p. 437, 438


Ils quittèrent la route et pénétrèrent dans le sous-bois. Le sol était souple et recouvert de feuilles craquantes. Ils choisirent un grand hêtre sur le bord du vallon et ils se mirent à son couvert. Ils avaient à hauteur de visage un grand morceau de ciel caillé ; le bord de chaque nuage pétillait comme du sel ; bas sur l'horizon de montagnes noires, quelques étoiles luisaient, voilées et confidentielles ; du vallon boisé qui se creusait à leurs pieds émergeaient les hautes ramures gelées de lune, comme d’un lac qui se sèche resurgissent les forêts englouties. L'air était tiède et sans mouvement. Seule, dans le ciel, la montée lente des nuages animait la nuit et faisait s’ouvrir et se refermer sur les bois un éventail d'ombres et de lumières.

  • Le Hussard sur le toit (1977), Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1993  (ISBN 2-07-010882-1), t. IV, chap. XII, p. 580


Du haut d'un tertre ils aperçurent le dessus de la grande forêt qu'ils étaient en train de traverser. Elle était fourrée comme une peau de mouton. Elle couvrait un pays bossu, bleu sombre, sans grand espoir. Les arbres se réjouissaient égoïstement de la pluie proche. Ces vastes étendues végétales qui menaient une vie bien organisée et parfaitement indifférente à tout ce qui n’était pas leur intérêt immédiat étaient aussi effrayantes que le choléra.

  • Le Hussard sur le toit (1977), Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1993  (ISBN 2-07-010882-1), t. IV, chap. XII, p. 583


Mais outre ces conclusions radicales, la mélancolie fait d’une certaine société une assemblée de morts-vivants, un cimetière de surface, si on peut dire ; elle enlève l’appétit, le goût, noue les aiguillettes, éteint les lampes et même le soleil et donne au surplus ce qu’on pourrait appeler un délire de l’inutilité qui s’accorde parfaitement d’ailleurs avec toutes les carences sus-indiquées et qui, s'il n’est pas directement contagieux dans le sens que nous donnons inconsciemment à ce mot, pousse toutefois les mélancoliques à des démesures de néant qui peuvent fort bien empuantir, désœuvrer et, par conséquent, faire périr tout un pays.

  • Le Hussard sur le toit (1977), Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1993  (ISBN 2-07-010882-1), t. IV, chap. XIII, p. 607


Le Moulin de Pologne, 1952[modifier]

Nous traversions le parc pour rejoindre, qui son équipage, qui (comme moi et deux ou trois autres qui remontions simplement en ville) le sentier permettant de grimper en raccourci. Cabrot (employé maintenant à demeure au Moulin de Pologne) et trois valets escortaient la compagnie avec des flambeaux de très grand apparat. [...] Sous la lumière voletante le parc perdait ses frontières et paraissait occupé tout l'espace de la nuit noire. A chaque instant il découvrait des richesses inouïes qui, serties d'ombre, étincelaient d'un éclat incomparable. Des brasiers de roses pourpres à odeur de musc se mettaient à flamber sur notre passage. La fraicheur du soir exaltait le parfum de pêche des rosiers blancs. A nos pieds, les tapis d'anémones, de renoncules, de pavots et d'iris élargissaient des dessins sinon tout à fait compréhensibles, en tout cas magiques, maintenant que la lumière rousse des flambeaux confondait les bleus et les rouges les faisaient jouer en masse sombre au milieu des jaunes, des blancs et des verdures dont le luisant paraissait gris. J'ai ainsi vu moi-même des sortes d'animaux fantastiques : des léviathans de lilas d'Espagne, des mammouths de fuchsias et de pois de senteur, toutes les bêtes d'un blason inimaginable. Au-dessus de nos têtes, les sycomores balançaient des palmes, les acacias croulants de fleurs inclinaient vers nous les fontaines d'un parfum plus enivrant que le vin de miel.


Les terrasses de l'île d'Elbe, 1976[modifier]

Depuis la mode des voyages dans les lunes, tout le monde sait ce qu'est un compte à rebours. C'est le 5, 4, 3, 2, 1, 0, qui précède le départ des fusées. Je ne sais quoi (sûrement un mauvais ange) me souffle que ce compte qui tend vers zéro pourrait bien être la définition même du progrès. Je me garderai comme de la peste de dire du mal de cette divinité qui, dans les âmes simples, a remplacé Monseigneur Dupanloup et nous couvre de frigidaires, de transistors, de machines à laver et autres automobiles. Je ne me donnerai pas non plus le ridicule de prétendre à une âme compliquée. Je veux simplement faire état d'une constatation personnelle, très terre à terre, et à qui je dénie par avance toute valeur d'enseignement.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 11


Disons tout de suite, par parenthèse, que je sais qu'il y a un problème démographique à résoudre, et qu'il faut loger les gens. Mais qu'on ne me dise pas que c'est le plus important ; le plus important est d'avoir sous nos yeux un monde dont l'aspect ne nous fasse pas vomir. On doit pouvoir construire de belles maisons. Les générations qui nous ont précédés l'ont fait ; sommes-nous donc si imbéciles, si incapables, que nous ne sachions plus le faire...
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 18


L'architecte a introduit dans le circuit des entrepreneurs qui introduisent des fournisseurs, des sociétés anonymes ne tardent pas à apparaître, et voilà constituée une de ces « Grandes Compagnies », une de ces invasions de barbares venus de l'intérieur, sous les pas desquelles l'herbe ne pousse plus. Tout est détruit, rasé, raclé ; quelqu'un s'insurge, défend un bel hôtel, un assemblage de pierres admirable, une porte monumentale, on l'abat sous les sarcasmes avec l'arme totale, l'imparable, celle à laquelle le primaire ne résiste pas : la nécessité de marcher avec son temps, et, s'il insiste, avec le mot « progrès » qui est la bombe atomique des raisonnements imbéciles.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, v, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 19


Revenons à nos propos du début. Ce sont les sens qui rendent heureux, et non l'esprit spéculatif. Voilà les fondements de la culture. Il est nécessaire d'avoir un toit sur la tête, mais pas n'importe quel toit. Ou alors, qu'on ne nous parle plus du bonheur : qu'on comprenne une fois pour toutes que nos temps ont des fins inhumaines ; que nous avons lâché la proie pour l'ombre. Les grottes de Lascaux n'étaient pas n'importe quelles grottes.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 24


Je lisais il y a quelques temps le récit que Jean Guéhenno a fait de sa jeunesse. On s'y débat dans le social le plus noir. Son père était cordonnier. Il en a fait un damné de la terre. Le mien aussi était cordonnier, et à la même époque, notre maison était la maison de la joie, mais il faut dire que le « social » n'y avait pas mis les pieds. On y faisait très attention : s'il essayait, on le foutait à la porte.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 30


Certes, il y a des plaisirs plus relevés. J'en connais qui laissent un goût de cendres. Nous n'avions, ni les uns ni les autres, les revenus d'un roi du pétrole, mais pas ceux d'un « cantonnier du pétrole » ; nous n'avions pas de revenus du tout. Nous n'en faisions pas une histoire. Il ne serait venu à l'idée d'aucun d'entre nous de réclamer du bonheur au social, de charger le social de faire notre bonheur : nous nous occupions nous-mêmes de cette affaire de première importance. On voit que les moyens du bord y suffisaient amplement.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 76


Et me voilà chez moi. Du coin de l’œil je vois luire des reliures de livres, l'accoudoir de bois d'un fauteuil, le coin d'un cadre. Je retrouve l'odeur familière d'un rideau de lin, d'un reps, et le parfum de marécage des dalles lavées à grande eau. La maison m'a pris dans ses bras. Je suis surpris que Paris se prennent tellement au sérieux.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 81


Dans cinq, six ans, peut-être avant, cela ne dépend que des crédits disponibles, tout le visage du monde deviendra, non plus ce qui plaît à l'homme, mais ce qui plaît à une machine nommée automobile. Il faut voir déjà les parcs automobiles américains autour des stades. Dix mille automobiles bien rangées ont enfermé leurs quarante mille esclaves dans une cuve de ciment armée pour les faire hygiéniquement se démener et crier pendant deux heures avant de reprendre le collier, non, le volant de la misère. C'est une préfiguration modeste de l'avenir.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 86


Le sport est sacré ; or c'est la plus belle escroquerie des temps modernes. Il n'est pas vrai que ce soit la santé, il n'est pas vrai que ce soit la beauté, il n'est pas vrai que ce soit la vertu, il n'est pas vrai que ce soit l'équilibre, il n'est pas vrai que ce soit le signe de la civilisation, de la race forte ou de quoi que ce soit d'honorable et de logique.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 102


Cette intelligence de la médiocrité marquera dans le temps notre époque moderne. On la voit s'exprimer hautement et largement dans l'architecture, abondamment dans la littérature, complètement dans la politique. Seul un romantisme désuet, et dangereux, peut encore croire à l'intelligence de la bravoure, de la générosité, de la grandeur d'âme et de l'amour. Ce sont des moyens parfaits « de ne pas parvenir ». A les exercer on y perd, non seulement la paix, ce qui est justice somme toute, mais l'estime d'autrui.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 139


Fini avec Martin. je le laissai aller de l'eau aux rosiers. Il avait découvert pour moi des Amériques. Avec cet archange Gabriel, le soleil se levait désormais pour moi sur des terres vierges où j'avais hâte de porter mes pas. Le tumulte des grandes cités s'était déjà bien atténué depuis que j'étais ici, il venait tout d'un coup de se taire complètement. C'était maintenant le silence et la paix de ma jeunesse : l'époque où l'on ne parlait pas de joie de vivre parce qu'on avait précisément la joie de vivre, et que le proclamer était un lieu commun devant lequel l'intelligence la plus commune reculait.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 146


Ailleurs, ce sont peut-être des avocats qui vous disent comment il faut cultiver la terre, vous semez peut-être plus de paroles que de grains. Vous avez peut-être les yeux fixés sur les océans pour supputer les cargaisons des steamers. Ici, au-delà de l'arbre (qui donne ses fruits) il y a le ciel qui donne également ses fruits sans qu'il soit nécessaire d'établir entre lui et nous un cordon douanier. Gardez vos avocats, ils font trop de bruit, nous gardons nos siestes. Nous n'avons pas trop mal réussi, puisque lorsque vous êtes harassés de votre monde — et c'est vite fait — vous vous hâtez de venir dans le nôtre, et que vous ne le quittez pas sans mélancolie.
  • Les terrasses de l'île d'Elbe, Jean Giono, éd. Gallimard, coll. « L'Imaginaire », 2006  (ISBN 2-07-074383-7), p. 148


La Chasse au bonheur, 1988[modifier]

Je descendais mes deux étages dans le noir. Je n'ai jamais eu peur le matin ; le soir, si je montais ces escaliers assez étranges tout seul, j'avais peur. La maison que nous habitions avaient été jusqu'à la Révolution l'annexe d'une couvent de Franciscains. En bas je traversais la cour où il fallait se méfier car l'eau de l'évier y gelait ; j'entrais dans la cuisine où le poêle ronflait. L'odeur du café, la lumière rousse de la lampe à pétrole, ma mère, fraîche, mon père, sa barbe blanche, ses bons yeux. La journée commençait à peine, j'avais déjà vécu longtemps.

  • La Chasse au bonheur, Jean Giono, éd. Gallimard, 1988  (ISBN 2-07-071372-5), p. 44


Le XIXe siècle a beaucoup voyagé. Stendhal évidemment, habitué aux postes entre Rome et Paris, aux bateaux sur le Rhône, aux chemins de traverse en France, mais aussi Balzac qui va en diligence en Ukraine, Victor Hugo qui va voir des choses, George Sand, Byron, Shelley, Custine et sa Russie, Boucher de Perthes qui se promène de Lille au fin fond du Maghreb par l'Espagne, pousse jusqu'à Constantinople, revient par le Danube, les Portes de fer, etc., à pied, à cheval, en voiture, en bateau, en palanquin ; Alexandre Dumas qui parcourt la Suisse, L'Italie, l'Arabie, l'Espagne, l'Allemagne, le Caucase, la Syrie, la Russie, etc., à pied également la plupart du temps ; Chateaubriand, quoi qu'on dise (et quoi qu'il dise), le marquis de Virmont, Toppfer, Mme de Rémusat, Jules d'Abrantès, Arago, Victor Jacquemont, Monsieur Perrichon qui représente des milliers d'épiciers en mouvement.
On me répondra que le XXe siècle voyage encore plus. Non, il ne voyage pas, il se fait transporter, il se transporte, c'est tout autre chose, c'est presque le contraire.

  • La Chasse au bonheur, Jean Giono, éd. Gallimard, 1988  (ISBN 2-07-071372-5), p. 49


Science en conserve, philosophie en conserve, musique en conserve, conscience en conserve, joies en conserve et bientôt amour, haine, jalousie, héroïsme en conserve. De tous côtés la haute mer sans rivage. La nourriture vient de la cale. Les viandes qu'on mange sont mortes depuis longtemps, les légumes ont verdi dans d'autres siècles. Nous avons ajouté du sel à tout, pour que tout soit imputrescible, et c'est nous qui allons pourrir, car rien ne peut rompre l'équilibre. Nous n'avons même plus le désir du petit brin de persil qui nous sauverait.

  • La Chasse au bonheur, Jean Giono, éd. Gallimard, 1988  (ISBN 2-07-071372-5), p. 72


Il est évident que nous changeons d'époque. Il faut faire notre bilan. Nous avons un héritage, laissé par la nature et par nos ancêtres. Des paysages ont été des états d'âme et peuvent encore l'être pour nous-mêmes et ceux qui viendront après nous ; une histoire est restée inscrite dans les pierres des monuments ; le passé ne peut pas être entièrement aboli sans assécher de façon inhumaine tout avenir. Les choses se transforment sous nos yeux avec une extraordinaire vitesse. Et on ne peut pas toujours prétendre que cette transformation soit un progrès. Nos « belles » créations se comptent sur les doigts d'une main, nos « destructions » sont innombrables.

  • La Chasse au bonheur, Jean Giono, éd. Gallimard, 1988  (ISBN 2-07-071372-5), p. 83


Il n'est pas vrai que quoi que ce soit puisse progresser en allant de beauté en laideur. Il n'est pas vrai que nous n'ayons besoin que d'acier trempée, d'automobiles, de tracteurs, de frigidaires, d'éclairage électrique, d'autoroutes, de confort scientifique. Je sais que tous ces robots facilitent la vie, je m'en sers moi-même abondamment, comme tout le monde. Mais l'homme a besoin de confort spirituel. La beauté est la charpente de son âme. Sans elle, demain, il se suicidera dans les palais de sa vie automatique.

  • La Chasse au bonheur, Jean Giono, éd. Gallimard, 1988  (ISBN 2-07-071372-5), p. 88


Toutefois le mal est fait. Le paysage est détruit. On habite désormais dans un site inharmonique. Cette cacophonie, si elle est insupportable aux âmes sensibles, installe dans les âmes insensibles le besoin d'aller plus outre dans ces fausses voies où elles espèrent trouver une sorte de contentement qu'elles avaient, qu'elles n'ont plus. C'est ainsi qu'après toute une contrée, tout un pays peut s'enlaidir, et de plus en plus car, à l'origine de cette laideur, il y a quelqu'un qui pense profit au lieu de penser architecture. Tout une population est mal à l'aise, sans savoir pourquoi.

  • La Chasse au bonheur, Jean Giono, éd. Gallimard, 1988  (ISBN 2-07-071372-5), p. 130


Les raisons du bonheur sont la plupart du temps fort simples. Il y a les passions, mais il y a la découverte du monde. Cette curiosité peut se contenter sur place. La matière que l'homme manipule dans son travail est un élément important du bonheur. La sensualité s'y satisfait.

  • La Chasse au bonheur, Jean Giono, éd. Gallimard, 1988  (ISBN 2-07-071372-5), p. 133


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