Les Trois Arbres de Palzem

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Les Trois Arbres de Palzem est un recueil publié par l'écrivain français Jean Giono en 1984. Il regroupe des chroniques écrites pour la presse entre 1951 et 1965.

Citations[modifier]

La civilisation de l'âtre, de la huche à pain, du vin de famille et du sillon court, suintait de partout. Des jardins potagers de trente mètres carrés étaient soignés comme des tapisseries au point de croix ; on y avait fait alterner des raies de glaïeuls et des rangs de fèves. Les arbres, et surtout ceux qui ne rapportent rien que de l'ombre, comme le platane, avaient la beauté franche des êtres qui sont aimés. On les sentait avoir leur place – et pas la dernière – dans l'affection d'une humanité habile à jouir. Et non par principe : par expérience.

  • Les Trois Arbres de Palzem (1984), Jean Giono, éd. Gallimard, 2000  (ISBN 2-07-070190-5), p. 28


Quand l'autobus nous a de nouveau emportés à travers la rue qui n'en finissait plus de promesses, j'ai reporté mon regard sur les yeux de ce voisin ou de cette voisine qui est à l'origine de ces banales réflexions. Et j'ai bien vu qu'il ou elle continuait à désirer, à en mourir, des choses qu'on fabrique avec l'âme.
La carrière de bienfaiteur de l'humanité n'est pas encombrée. Un mauvais esprit, qui m'est naturel, me souffle que c'est simple justice.

  • Les Trois Arbres de Palzem (1984), Jean Giono, éd. Gallimard, 2000  (ISBN 2-07-070190-5), p. 34


Voilà les hommes qui sollicitent nos suffrages et, de guerre lasse, les obtiennent. Ils nous représentent. Vous voyez maintenant qu'ils nous représentent mal, et même qu'ils ne nous représentent pas du tout.
Quand on les voit s'effondrer en pantalonnades ou se gonfler en plastronnades, il faut bien se dire que, pendant ce temps, nous faisons tout autre chose ; nous construisons des usines, nous inventons des vaccins, nous écrivons des livres, labourons les champs, ou nous nous promenons main dans la main, sur les collines de thym et d'asphodèles. C'est à peine, si, en lisant le journal du soir, nous disons : « Qu'est-ce qu'ils ont encore fait, ces imbéciles ? » Jusqu'au jour, évidemment, où nous en aurons assez. Mais ce sera pour changer un cheval borgne contre un aveugle.

  • Les Trois Arbres de Palzem (1984), Jean Giono, éd. Gallimard, 2000  (ISBN 2-07-070190-5), p. 36


Les faits historiques se succèdent, qui non seulement se contredisent, mais s'annulent. Rien n'est « irréversible » (comme on dit maintenant), au contraire, tout se renverse, et nous avons des milliers de preuves : un excès de science conduit à l'ignorance crasse, et c'est la curiosité de l'ignorance qui récrée la science ; des sociétés marxistes ont existé dix mille ans avant Marx, pour se transformer en régimes aristocratiques, suivant un processus révolutionnaire inverse à celui qui a l'air de vouloir occuper aujourd'hui notre besoin de mouvement ; des empires sont devenus des républiques, et vice versa ; des royaumes se sont anarchiquement balkanisés, pendant que des nomades se coagulaient en empire, pour devenir ensuite socialistes, après être passés par tous les stades et avant de repasser par tous les stades. Rien ne dure. l'histoire n'est que le catalogue des inconstances de fortune. Rien ne durera de ce que nous fabriquons aujourd'hui. L'extrême pointe de l'avenir nous pique les fesses et nous croyons que c'est le passé.

  • Les Trois Arbres de Palzem (1984), Jean Giono, éd. Gallimard, 2000  (ISBN 2-07-070190-5), p. 69


La marche en avant à tout prix mène souvent à l'imbécillité barbare et les retours en arrière à la plus sage des civilisations.

  • Les Trois Arbres de Palzem (1984), Jean Giono, éd. Gallimard, 2000  (ISBN 2-07-070190-5), p. 93


Souvent, dans ces hautes terres où la solitude a rouillé l'herbe, on rencontre un ruisseau, naissance de ces torrents qui, plus bas, hennissent de roc en roc, cabrent des ventres blancs et secouent de longues crinières humides. Ici, sans bruits, comme une étincelante couleuvre, il coule, sans mouvement dirait-on, dans un lit de petits joncs nerveux. De ses abords, où se sont épaissies les bardanes, les mauves et les menthes, se lève soudain un mouton qui dormait. On découvre alors, près d'un rocher gris, une cabane de bois gris, un âne gris, un homme gris, qui depuis longtemps déjà vous regardait, mais n'a pas fait un pas vers vous. Et il ne vous parlera guère, ou par oui et par non, ou peut-être, si vous lui demandez aide, par le don silencieux d'une tranche de pain et d'un verre de lait. Il connaît tellement les chemins de par ici qu'il ne peut vous être d'aucune aide pour vous guider. il sait qu'il ne peut parler que de choses qui vous sont totalement inconnues. Il n'essaie pas.

  • Les Trois Arbres de Palzem (1984), Jean Giono, éd. Gallimard, 2000  (ISBN 2-07-070190-5), p. 97


Plus de blanc sur les cartes ! À part quelques touffes de roseaux instables aux sources du Nil, quelques marais fuégiens où les géographes n'ont pas encore pataugé, quelques nuages de poussière mal fixés dans les déserts d'Australie, tout le reste à été vu, revu, arpenté, mesuré, étiqueté, catalogué et classé. Le monde est connu.
Mal connu : la multiplicité et la rapidité de nos moyens d'information le déforment. Le cireur de bottes du coin parle de la Mongolie et de la Chine comme s'il été le père Huc en personne. Ils les a vues à la télé.

  • Les Trois Arbres de Palzem (1984), Jean Giono, éd. Gallimard, 2000  (ISBN 2-07-070190-5), p. 119


J'ai d'extraordinaires soucis (qu'on s'ingénie, pour les besoins d'une cause, à rendre de plus en plus extraordinaires), sans posséder les moyens de m'en débarrasser. Je suis couvert d'images et d'idées sans espoir de pouvoir jamais acheter deux sous d'insecticide. Un monde artificiel me contient, au sein duquel la vérité : le saule, là-bas, la grange à Martin, ne sont plus que des fantômes.

  • Les Trois Arbres de Palzem (1984), Jean Giono, éd. Gallimard, 2000  (ISBN 2-07-070190-5), p. 124


Nous étions très pauvres. Mon père gagnait dix-huit francs par semaine, ma mère en gagnait dix. Elle aurait été tentée de manger les pommes pourries, mon père non, et il fallait l'écouter. Nous avons toujours commencé par manger les meilleurs paumes, en tout. Nous sommes restés pauvres, mais notre vie n'a jamais été triste, et nous n'avons jamais eu besoin de personne pour faire notre bonheur. Mon père n'était pas homme à confier cette tâche au premier venu : syndicat, gouvernement. Notre bonheur était notre affaire. La pomme pourrie allait à la poubelle et nous mangions la bonne. « C'est précisément, disait mon père, parce que nous sommes pauvres. » C'était tant de gagné.

  • Les Trois Arbres de Palzem (1984), Jean Giono, éd. Gallimard, 2000  (ISBN 2-07-070190-5), p. 131


La laideur est devenue la matière première d'une profession. Pendant que des esprits intéressés la malaxent, la triturent, la préparent, la distribuent en pilules, en cachets, en suppositoires, les petits esprits suiveurs, en quête de nouveauté et de modernisme à tous prix, l'adoptent comme nourriture. Certes, je comprends bien que, pour qui a été jusqu'ici nourri de viandes saines, de poissons frais et de primeurs, bouffer de l'excrément est une sacré nouveauté. Mais qu'on me présente cette aberration comme un régime régénérateur, avouez qu'il y a de quoi regimber. Et que de boutiques pour présenter cette cuisine ! Architectes, peintres, sculpteurs, musiciens : tout le monde s'y met.
Laissez-moi regarder encore un instant la feuillaison nouvelle des peupliers. cela sera tant de pris.

  • Les Trois Arbres de Palzem (1984), Jean Giono, éd. Gallimard, 2000  (ISBN 2-07-070190-5), p. 154


L'habitant des grottes de Lascaux et autres Altamira ne vivait pas que de chasse. Il avait besoin de spectacle et il le dessinait sur les parois de sa caverne. Il était alors libre de mêler les dieux et les drames à son univers. Il se donnait à son gré une tête d'oiseau, le corps d'une flèche et d'admirables orteils. Il faisait défiler devant lui des processions de cerfs, de chevaux, de bisons et même d'animaux fantastiques et inventés. Il se faisait peur et il se donnait l'avantage. Il organisait des événements. Il mettait en scène.

  • Les Trois Arbres de Palzem (1984), Jean Giono, éd. Gallimard, 2000  (ISBN 2-07-070190-5), p. 179