Germaine de Staël

Une page de Wikiquote, le recueil des citations libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Mme de Staël et sa filleMarguerite Gérard (1805)

Anne-Louise Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, connue sous le nom de Madame de Staël, est née le 22 avril 1766 à Paris et morte le 14 juillet 1817 à Paris. Elle est la fille de Jacques Necker, ministre des finances du roi de France Louis XVI en 1776, et de la Vaudoise Suzanne Curchod, fille de pasteur. Elle vit dans un milieu d'intellectuels nantis, qui fréquentent notamment le salon de sa mère (Buffon, Marmontel, Grimm, Edward Gibbon, l'abbé Raynal et Jean-François de La Harpe).

Sous le nom de Mme de Staël, elle est connue comme romancière et essayiste française d'origine genevoise.

Corinne ou l'Italie (1807)[modifier]

Oswald lord Nelvil, pair d'Écosse, partit d'Édimbourg pour se rendre en Italie pendant l'hiver de 1794 à 1795. Il avait une figure noble et belle, beaucoup d'esprit, un grand nom, une fortune indépendante ; mais sa santé était altérée par un profond sentiment de peine, et les médecins, craignant que sa poitrine ne fût attaquée, lui avaient ordonné l'air du midi.
  • Incipit du roman.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre premier, chapitre premier, p. 27


Il entendit résonner les cloches de nombreuses églises de la ville ; des coups de canon, de distance en distance, annonçaient quelque grande solennité : il demanda quelle en était la cause ; on lui répondit qu'on devait couronner le matin même, au Capitole, la femme la plus célèbre de l'Italie, Corinne, poëte, écrivain, improvisatrice, et l'une des plus belles personnes de Rome.
  • Première mention de Corinne dans le roman.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre II, chapitre premier, p. 49


Ils étaient des amis qui voyageaient ensemble ; ils commençaient à dire nous. Ah ! qu'il est touchant, ce nous prononcé par l'amour ! Quelle déclaration il contient, timidement et cependant vivement exprimée !
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre IV, chapitre 4, p. 107


On ne peut faire un pas dans Rome sans rapprocher le présent du passé, et les différents passés entre eux. Mais on apprend à se calmer sur les évènements de son temps en voyant l'éternelle mobilité de l'histoire des hommes ; et l'on a comme une sorte de honte de s'agiter, en présence de tant de siècles, qui tous ont renversé l'ouvrage de leurs prédécesseurs.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre IV, chapitre 5, p. 121


À côté des sept collines, ou sur leur penchant, ou sur leur sommet, on voit s'élever une multitude de clochers, des obélisques, la colonne Trajane, la colonne Antonine, la tour de Conti, d'où l'on prétend que Néron contempla l'incendie de Rome, et la coupole de Saint-Pierre, qui domine encore sur tout ce qui domine. Il semble que l'air soit peuplé par tous ces monuments qui se prolongent vers le ciel, et qu'une ville aérienne plane avec majesté sur la ville de la terre.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre IV, chapitre 5, p. 122


L'imagination tient de plus près qu'on ne croit à la morale ; il ne faut pas l'offenser.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre V, chapitre 1, p. 129


Cet obélisque est encore couvert des hiéroglyphes qui gardent leur secret depuis tant de siècles, et défient jusqu'à ce jour les plus savantes recherches. Les Indiens, les Égyptiens, l'antiquité de l'antiquité nous seraient peut-être révélés par ces signes.
  • Évocation d'un obélisque égyptien apporté à Rome dans l'Antiquité et dont les hiéroglyphes, à l'époque de la parution du roman, n'avaient pas encore été déchiffrés grâce aux travaux de Champollion.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre V, chapitre 3, p. 138


Cicéron dit : Nous sommes entourés des vestiges de l'histoire. S'il le disait alors, que dirons-nous maintenant !
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre V, chapitre 3, p. 138-139


La littérature de chaque pays découvre, à qui sait la connaître, une nouvelle sphère d'idées. C'est Charles-Quint lui-même qui a dit q’un homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes. Si ce grand génie politique en jugeait ainsi pour les affaires, combien cela n'est-il pas plus vrai pour les lettres ?
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre VII, chapitre 1, p. 177


Quelque distingué que soit un homme, peut-être ne jouit-il jamais sans mélange de la supériorité d'une femme ; s'il l'aime, son cœur s'en inquiète ; s'il ne l'aime pas, son amour-propre s'en offense.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre VII, chapitre 3, p. 192


Ah ! sans doute, c'est par l'amour que l'éternité peut être comprise ; il confond toutes les notions du temps ; il efface les idées de commencement et de fin ; on croit avoir toujours aimé l'objet qu'on aime, tant il est difficile de concevoir qu'on ait pu vivre sans lui. Plus la séparation est affreuse, moins elle paraît vraisemblable ; elle devient, comme la mort, une crainte dont on parle plus qu'on n'y croit, un avenir qui semble impossible, alors même qu'on le sait inévitable.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre VIII, chapitre 2, p. 215


Quand Michel-Ange, avec son terrible talent, a voulu peindre ces sujets, il en a presqu'altéré l'esprit, en donnant à ses prophètes une expression redoutable et puissante qui en fait des Jupiter plutôt que des saints. Souvent aussi il se sert, comme Le Dante, des images du paganisme, et mêle la mythologie au christianisme.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre VIII, chapitre 3, p. 224


Si la religion consistait seulement dans la stricte observation de la morale, qu'aurait-elle de plus que la philosophie et la raison ? Et quels sentiments de piété se développeraient-ils en nous, si notre principal but était d'étouffer les sentiments du cœur ?
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre X, chapitre 5, p. 271


Il n'y a que deux classes d'hommes distinctes sur la terre, celle qui sent l'enthousiasme, et celle qui le méprise ; toutes les autres différences sont le travail de la société.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre X, chapitre 5, p. 272


Ils virent ensemble Pompéia, la ruine la plus curieuse de l'Antiquité. A Rome, l'on ne trouve guères que les débris des monuments publics, et ces monuments ne retracent que l'histoire politique des siècles écoulés ; mais à Pompéia c'est la vie privée des anciens qui s'offre à vous telle qu'elle était.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre XI, chapitre 4, p. 300


L'antiquité inspire une curiosité insatiable. Les érudits qui s'occupent seulement à recueillir une collection de noms qu'ils appellent l'histoire sont sûrement dépourvus de toute imagination. Mais pénétrer dans le passé, interroger le cœur humain à travers les siècles, saisir un fait par un mot, et le caractère et les mœurs d'une nation par un fait, enfin remonter jusques aux temps les plus reculés, pour tâcher de se figurer comment la terre, dans sa première jeunesse, apparaissait aux regards des hommes, et de quelle manière ils supportaient alors ce don de la vie que la civilisation a tant compliqué maintenant ; c'est un effort continuel de l'imagination, qui devine et découvre les plus beaux secrets que la réflexion et l'étude puissent nous révéler.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre XI, chapitre 4, p. 302


Les pressentiments ne sont le plus souvent qu'un jugement sur soi-même qu'on ne s'est pas encore tout-à-fait avoué.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre XII, chapitre 1, p. 309


Le génie de l'homme est créateur, quand il sent la nature, imitateur, quand il croit l'inventer.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre XIII, chapitre 4, p. 349


Pline étudiait la nature pour mieux admirer l'Italie ; il vantait son pays comme la plus belle des contrées, quand il ne pouvait plus l'honorer à d'autres titres. Cherchant la science comme un guerrier les conquêtes, il partit de ce promontoire même pour observer le Vésuve à travers les flammes, et ces flammes l'ont consumé.
  • Corinne, pendant son improvisation au cap Misène, évoque Pline l'Ancien.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre XIII, chapitre 4, p. 350


Les grandes villes seules conviennent aux personnes qui sortent de la règle commune, quand c'est en société qu'elles veulent vivre ; comme la vie y est variée, la nouveauté y plaît ; mais dans les lieux où l'on a pris une assez douce habitude de la monotonie, l'on n'aime pas à s'amuser une fois, pour découvrir que l'on s'ennuie tous les jours.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre XIV, chapitre 2, p. 373


Il se passe tant de choses au fond de l'âme, que nous ne pouvons ni prévoir, ni diriger.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre XV, chapitre 2, p. 397


L'univers n'a-t-il pas d'autre but que l'homme, et toutes ses merveilles sont-elles là seulement pour se réfléchir dans notre âme ?
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre XV, chapitre 4, p. 409


Le talent a besoin d'une indépendance intérieure que l'amour véritable ne permet jamais.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre XV, chapitre 9, p. 430


On a si peur de ce qu'on aime quand une fois la confiance est perdue !
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre XVII, chapitre 7, p. 493


Machiavel, qui révéla l'art du crime, plutôt en observateur qu'en criminel, mais dont les leçons profitent davantage aux oppresseurs qu'aux opprimés.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre XVIII, chapitre 3, p. 516


On a tort cependant de craindre la supériorité de l'esprit et de l'âme : elle est très morale cette supériorité ; car tout comprendre rend très indulgent, et sentir profondément inspire une grande bonté.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre XVIII, chapitre 5, p. 520


L'enthousiasme en tout genre est ridicule pour qui ne l'éprouve pas. La poésie, le dévouement, l'amour, la religion, ont la même origine ; et il y a des hommes aux yeux desquels ces sentiments sont de la folie.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre XVIII, chapitre 5, p. 523


Les idées nouvelles déplaisent aux personnes âgées ; elles aiment à se persuader que le monde n'a fait que perdre, au lieu d'acquérir depuis qu'elles ont cessé d'être jeunes.
  • Corinne ou l'Italie (1807), Madame de Staël, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1985  (ISBN 978-2-07-037632-2), Livre XIX, chapitre 4, p. 545


D'autres auteurs la concernant[modifier]

[...] l'existence de Mme de Staël est dans son entier comme un grand empire qu'elle est sans cesse occupée, non moins que cet autre conquérant, son contemporain et son oppresseur, à compléter et à augmenter. Mais ce n'est pas dans un sens matériel qu'elle s'agite ; ce n'est pas une province après une province, un royaume après un autre, que son activité infatigable convoite et entasse : c'est dans l'ordre de l'esprit qu'elle s'épand sans cesse ; c'est la multiplicité des idées élevées, des sentiments profonds, des relations enviables, qu'elle cherche à organiser en elle, autour d'elle. Oui, en ses années de vie entière et puissante, instinctivement et par l'effet d'une sympathie, d'une curiosité impétueuse, elle aspirait à une vaste cour, à un empire croissant d'intelligence et d'affection, où rien d'important ou de gracieux ne fût omis, où toutes les distinctions de talent, de naissance, de patriotisme, de beauté, eussent leur trône sous ses regards : comme une impératrice de la pensée, elle aimait à enserrer dans ses libres domaines tous les apanages. Quand Bonaparte la frappa, il en voulait confusément à cette rivalité qu'elle affectait sans s'en rendre compte elle-même. [Mai 1835]


Ses écrits [...], dans l'imperfection même de beaucoup de détails, dans la succession précipitée des aperçus et le délié des mouvements, ne traduisent souvent que mieux sa pensée subtile, son âme respirante et agitée ; et puis, comme art, comme poëme, le roman de Corinne, à lui seul, présenterait un monument immortel. [Mai 1835]


Elle écrivit à quinze ans des extraits de l' Esprit des Lois, avec des réflexions ; à cet âge, en 1781, lors de l'apparition du Compte-rendu, elle adressa à son père une lettre anonyme où son style la fit reconnaître. Mais ce qui prédominait surtout en elle, c'était cette sensibilité qui, vers la fin du dix-huitième siècle, et principalement par l'influence de Jean-Jacques, devint régnante sur les jeunes cœurs, et qui offrait un si singulier contraste avec l'analyse excessive et les prétentions incrédules du reste de l'époque. [Mai 1835]


Il y a une inspiration antique dans cette figure de jeune femme qui s'élance pour parler à un peuple, le pied sur des décombres tout fumants. Il y a de plus une grande sagacité politique et une entente de la situation réelle, dans les conseils déjà mûrs qui lui échappent sous cet accent passionné. Témoin des succès audacieux du fanatisme, Mme de Staël le déclare la plus redoutable des forces humaines ; elle l'estime inévitable dans la lutte et nécessaire au triomphe en temps de révolution, mais elle le voudrait à présent circonscrire dans le cercle régulier qui s'est fait autour de lui. [Mai 1835]


Il n'est pas en révolution de période plus heureuse, selon elle, c'est-à-dire plus à la merci des efforts et des sacrifices intelligents, que celle où le fanatisme s'applique à vouloir l'établissement d'un gouvernement dont on n'est plus séparé, si les esprits sages y consentent, par aucun nouveau malheur. [Mai 1835]


Un ordre de police la rejetait à quarante lieues de Paris : instinctivement, opiniâtrement, comme le noble coursier au piquet, qui tend en tous sens son attache, comme la mouche abusée qui se brise sans cesse à tous les points de la vitre en bourdonnant, elle arrivait à cette fatale limite, à Auxerre, à Châlons, à Blois, à Saumur. Sur cette circonférence qu'elle décrit et qu'elle essaye d'entamer, sa marche inégale avec ses amis devient une stratégie savante ; c'est comme une partie d'échecs qu'elle joue contre Bonaparte et Fouché représentés par quelque préfet plus ou moins rigoriste. Quand elle peut s'établir à Rouen, la voilà, dans le premier instant, qui triomphe, car elle a gagné quelques lieues sur le rayon géométrique. Mais ces villes de province offraient peu de ressources à un esprit si actif, si jaloux de l'accent et des paroles de la pure Athènes. Le mépris des petitesses et du médiocre en tout genre la prenait à la gorge, la suffoquait ; elle vérifiait et commentait à satiété la jolie pièce de Picard [...]. Enfin, grâce à la tolérance de Fouché, qui avait pour principe de faire le moins de mal possible quand c'était inutile, il y eut moyen de s'établir à dix-huit lieues de Paris (quelle conquête !), à Acosta, terre de Mme de Castellane ; elle surveillait de là l'impression de Corinne. En renvoyant les épreuves du livre, elle devait répéter souvent, comme Ovide : « Va, mon livre, heureux livre, qui iras à la ville sans moi ! » — « Oh ! le ruisseau de la rue du Bac ! » s'écriait-elle quand on lui montrait le miroir du Léman. A Acosta, comme à Coppet, elle disait ainsi ; elle tendait plus que jamais les mains vers cette rive si prochaine. L'année 1806 lui sembla trop longue pour que son imagination tint à un pareil supplice, et elle arriva à Paris un soir, n'amenant ou ne prévenant qu'un très-petit nombre d'amis. Elle se promenait chaque soir et une partie de la nuit à la clarté de la lune, n'osant sortir le jour. Mais il lui prit, durant cette aventureuse incursion, une envie violente qui la caractérise, un caprice, par souvenir, de voir une grande dame, ancienne amie de son père Mme de Tessé, celle même qui disait : « Si j'étais reine, j'ordonnerais à Mme de Staël de me parler toujours. » Cette dame pourtant, alors fort âgée, s'effraya à l'idée de recevoir Mme de Staël proscrite, et il résulta de la démarche une série d'indiscrétions qui firent que Fouché fut averti. Il fallut vite partir, et ne plus se risquer désormais à ces promenades au clair de lune, le long des quais, du ruisseau favori et autour de cette place Louis XV si familière à Delphine. [Mai 1835]


Corinne a beau resplendir par instants comme la prêtresse d'Apollon, elle a beau être, dans les rapports habituels de la vie, la plus simple des femmes, une femme gaie, mobile, ouverte à mille attraits, capable sans effort du plus gracieux abandon ; malgré toutes ces ressources du dehors et de l'intérieur, elle n'échappera point à elle-même. Du moment qu'elle se sent saisie par la passion, par cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l'indépendance succombent, j'aime son impuissance à se consoler, j'aime son sentiment plus fort que son génie, son invocation fréquente à la sainteté et à la durée des liens qui seuls empêchent les brusques déchirements, et l'entendre, à l'heure de mourir, avouer en son chant du cygne : « De toutes les facultés de l'âme que je tiens de la nature, celle de souffrir est la seule que j'aie exercée tout entière. » [Mai 1835]


Le besoin de s’assembler pour s’entretenir est un besoin propre à l’esprit français. Mme de Staël l’a excellemment remarqué : en France, à Paris surtout, la parole n’est pas seulement, comme ailleurs, une manière de se communiquer ses idées, ses sentiments, ses affaires ; « c’est un instrument dont on aime à jouer, qui ranime les esprits comme font chez d’autres peuples la musique et les liqueurs fortes » ; et, à l’appui de cette observation, elle raconte, d’après Volney, que des Français, émigrés pendant la Révolution et établis en Amérique pour y fonder une colonie, quittaient toutes leurs occupations pour aller causer à la ville, c’est-à-dire à la Nouvelle-Orléans, qui n’était pas à moins de six cents lieues de leur demeure. Dans la société reposée et lettrée du dix-septième siècle, ce plaisir était devenu le premier des plaisirs et un art supérieur.
  • L'éducation des femmes par les femmes (1885), Octave Gréard, éd. Hachette et cie, 1889, Madame Lambert, p. 206


Fort recherchée pour son esprit et sa beauté, elle avait institué à Lausanne, que sa famille était venue habiter pour elle, une Académie des Eaux où la jeunesse des deux sexes se livrait à des exercices littéraires que ne distinguait pas toujours la simplicité. Sous les auspices de Thémire — c’est le nom qu’elle s’était donné, — les cimes alpestres qui couronnent le lac de Genève et les riantes campagnes du pays de Vaud avaient vu renaître les fictions de l’ Astrée jadis enfantées dans la fièvre des grandes villes. Cette éducation à la fois simple et hardie, grave et aimable, fondée sur une large base d’études et ouverte à toutes les inspirations, même à celles de la fantaisie, avait été également celle de Germaine. Toute jeune, Germaine avait sa place aux vendredis de sa mère, sur un petit tabouret de bois où il lui fallait se tenir droite sans défaillance ; elle entendait discourir sur la vertu, les sciences, la philosophie, Marmontel, Morellet, D’Alembert, Grimm, Diderot, Naigeon, Thomas, Buffon, se prêtait aux questions qu’on prenait plaisir à lui adresser, — non sans chercher parfois à l’embarrasser, — et se faisait rarement prendre en défaut. Mme Necker lui apprenait les langues, la laissait lire à son gré, la conduisait à la comédie. À onze ans elle composait des éloges, rédigeait des analyses, jugeait l’ Esprit des lois ; l’abbé Raynal voulait lui faire écrire, pour son Histoire philosophique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, un morceau sur la révocation de l’Édit de Nantes ; elle adressait à son père, à l’occasion du Compte rendu de 1781, un mémoire où son style la trahissait. La poésie n’avait pas pour elle moins d’attraits. Envoyée à la campagne pour rétablir sa santé loin des livres et des entretiens, elle parcourait les bosquets avec son amie, Mlle Huber, vêtue en nymphe, déclamait des vers, composait des drames champêtres et des élégies.
  • Il est ici question de sa mère, Suzanne Necker, et de son influence toute littéraire sur sa jeune fille.