Charles-Augustin Sainte-Beuve

Une page de Wikiquote, le recueil des citations libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Sainte-Beuve.jpg

Charles-Augustin Sainte-Beuve est un critique littéraire et écrivain français, né le 23 décembre 1804 à Boulogne-sur-Mer et mort le 13 octobre 1869 à Paris.

Citations[modifier]

Portraits de Femmes, 1844[modifier]

Avertissement[modifier]

[...] il est impossible d'essayer de parler des femmes sans se mettre d'abord en goût et comme en humeur par Mme de Sévigné. Cela tient lieu d'une de ces invocations ou libations qu'on aurait faites dans l'antiquité à la pure source des grâces. [1845]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Avertissement, p. 37


Concernant le livre de M. Delécluse[modifier]

Quelque agités que soient les temps où l'on vit, quelque corrompus ou quelque arides qu'on les puisse juger, il est toujours certains livres exquis et rares qui trouvent moyen de naître ; il est toujours des cœurs de choix pour les produire délicieusement dans l'ombre, et d'autres cœurs épars çà et là pour les recueillir. Ce sont des livres qui ne ressemblent pas à des livres, et qui quelquefois même n'en sont pas ; ce sont de simples et discrètes destinées jetées par le hasard dans des sentiers de traverse, hors du grand chemin poudreux de la vie, et qui de là, lorsqu'en s'égarant soi-même on s'en approche, vous saisissent par des parfums suaves et des fleurs toutes naturelles, dont on croyait l'espèce disparue. [Juillet 1832]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Du Roman intime ou mademoiselle de Liron, p. 60


Concernant Adélaïde de Souza[modifier]

On aurait tort de croire qu'il y a faiblesse et perte d'esprit à regretter ces agréments envolés, ces fleurs qui n'ont pu naître, ce semble, qu'à l'extrême saison d'une société d'aujourd'hui détruite. Les peintures nuancées dont nous parlons supposent un goût et une culture d'âme que la civilisation démocratique n'aurait pas abolis sans inconvénient pour elle-même, s'il ne devait renaître dans les mœurs nouvelles quelque chose d'analogue un jour. La société moderne, lorsqu'elle sera un peu mieux assise et débrouillée, devra avoir aussi son calme, ses coins de fraîcheur et de mystère, ses abris propices aux sentiments perfectionnés, quelques forêts un peu antiques, quelques sources ignorées encore. Elle permettra, dans son cadre en apparence uniforme, mille distinctions de pensées et bien des formes rares d'existences intérieures ; sans quoi elle serait sur un point très au-dessous de la civilisation précédente et ne satisferait que médiocrement toute une famille d'âmes. [Mars 1834]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Souza, p. 82


On était à la veille de la Révolution, quand ce charmant volume fut composé ; en 93, à Londres, au milieu des calamités et des gênes, l'auteur le publia. Cette Adèle de Sénange parut dans ses habits de fête, comme une vierge de Verdun échappée au massacre, et ignorant le sort de ses compagnes. [Mars 1834]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Souza, p. 85


Charles et Marie est un gracieux et touchant petit roman anglais, un peu dans le goût de Miss Burney. Le paysage de parcs et d'élégants cottages, les mœurs, les ridicules des ladies chasseresses ou savantes, la sentimentalité languissante et pure des amants, y composent un tableau achevé qui marque combien ce séjour en Angleterre a inspiré naïvement l'auteur. [Mars 1834]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Souza, p. 87


Concernant Claire de Duras[modifier]

Il y avait entre les cercles doctrinaires studieux, raisonneurs, bien nobles alors assurément, mais surtout fructueux, et les cercles purement aristocratiques et frivoles, il y avait un intervalle fort marqué, un divorce obstiné et complet ; d'un côté les lumières, les idées modernes, de l'autre le charme ancien, séparés par des prétentions et une morgue réciproque. En quelque endroit pourtant la conciliation devait naître et s'essayer. De même que du sein des rangs royalistes une voix éloquente s'élevait par accès, qui conviait à une chevaleresque alliance la légitimité et la liberté, et qui, dans l'ordre politique, invoquait un idéal de monarchie selon la Charte, de même, tout à côté, et avec plus de réussite, dans la haute compagnie, il se trouvait une femme rare, qui opérait naturellement autour d'elle un compromis merveilleux entre le goût, le ton d'autrefois et les puissances nouvelles. Le salon de Mme de Duras, sa personne, son ascendant, tout ce qui s'y rattache, exprime, on ne saurait mieux, l'époque de la Restauration par un aspect de grande existence encore et d'accès à demi aplani, par un composé d'aristocratie et d'affabilité, de sérieux sans pesanteur, d'esprit brillant et surtout non vulgaire, semi-libéral et progressif insensiblement, par toute cette face d'illusions et de transactions dont on avait ailleurs l'effort et la tentative, et dont on ne sentait là que la grâce. C'à été une des productions naturelles de la Restauration, comme ces îles de fleurs formées un moment sur la surface d'un lac, aux endroits où aboutissent, sans trop se heurter, des courants contraires. On a comparé toute la construction un peu artificielle de l'édifice des quinze ans à une sorte de terrasse de Saint-Germain, au bas de laquelle passait sur la grande route le flot populaire, qui finit par la renverser : il y eut sur cette terrasse un coin, et ce ne fut pas le moins attrayant d'ombrage et de perspective, qui mérite de garder le nom de Mme de Duras : il a sa mention assurée dans l'histoire détaillée de ces temps. [Juin 1834]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Duras, p. 105


L'idée d' Ourika, d' Edoudard, et probablement celle qui anime les autres écrits de Mme de Duras, c'est une idée d'inégalité, soit de nature, soit de position sociale, une idée d'empêchement, d'obstacle entre le désir de l'âme et l'objet mortel ; c'est quelque-chose qui manque et qui dévore, et qui crée une sorte d'envie sur la tendresse ; c'est la laideur et la couleur d'Ourika, la naissance d'Edouard ; mais, dans ces victimes dévorées et jalouses, toujours la générosité triomphe. L'auteur de ces touchants récits aime à exprimer l'impossible et briser les cœurs qu'il préfère, les êtres chéris qu'il a formés : le ciel seulement s'ouvre à la fin pour verser quelque rosée qui rafraîchit. [Juin 1834]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Duras, p. 112


Sauf Eugénie et Mathilde, les romans de Mme de Souza appartiennent au dix-huitième siècle vu de l'Empire. Les romans de Mme de Duras, au contraire, sont bien de la Restauration, écho d'une lutte non encore terminée, avec le sentiment de grandes catastrophes en arrière. Une de ses pensées habituelles était que, pour ceux qui ont subi jeunes la Terreur, le bel âge a été flétri, qu'il n'y a pas eu de jeunesse, et qu'ils porteront jusqu'au tombeau cette mélancolie première. [Juin 1834]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Duras, p. 116


Concernant Germaine de Staël[modifier]

On aime, après les révolutions qui ont changé les sociétés, et sitôt les dernières pentes descendues, à se retourner en arrière, et, aux divers sommets qui s'étagent à l'horizon, à voir s'isoler et se tenir, comme les divinités des lieux, certaines grandes figures. Cette personnification du génie des temps en des individus illustres, bien qu'assurément favorisée par la distance, n'est pourtant pas une pure illusion de perspective : l'éloignement dégage et achève ces points de vue, mais ne les crée pas. Il est des représentants naturel et vrais pour chaque moment social ; mais, d'un peu loin seulement, le nombre diminue, le détail se simplifie, et il ne reste qu'une tête dominante : Corinne, vue d'un peu loin, se détache mieux au cap Misène. [Mai 1835]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Staël, p. 125


[...] l'existence de Mme de Staël est dans son entier comme un grand empire qu'elle est sans cesse occupée, non moins que cet autre conquérant, son contemporain et son oppresseur, à compléter et à augmenter. Mais ce n'est pas dans un sens matériel qu'elle s'agite ; ce n'est pas une province après une province, un royaume après un autre, que son activité infatigable convoite et entasse : c'est dans l'ordre de l'esprit qu'elle s'épand sans cesse ; c'est la multiplicité des idées élevées, des sentiments profonds, des relations enviables, qu'elle cherche à organiser en elle, autour d'elle. Oui, en ses années de vie entière et puissante, instinctivement et par l'effet d'une sympathie, d'une curiosité impétueuse, elle aspirait à une vaste cour, à un empire croissant d'intelligence et d'affection, où rien d'important ou de gracieux ne fût omis, où toutes les distinctions de talent, de naissance, de patriotisme, de beauté, eussent leur trône sous ses regards : comme une impératrice de la pensée, elle aimait à enserrer dans ses libres domaines tous les apanages. Quand Bonaparte la frappa, il en voulait confusément à cette rivalité qu'elle affectait sans s'en rendre compte elle-même. [Mai 1835]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Staël, p. 129


Ses écrits [...], dans l'imperfection même de beaucoup de détails, dans la succession précipitée des aperçus et le délié des mouvements, ne traduisent souvent que mieux sa pensée subtile, son âme respirante et agitée; et puis, comme art, comme poëme, le roman de Corinne, à lui seul, présenterait un monument immortel. [Mai 1835]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Staël, p. 131


Elle écrivit à quinze ans des extraits de l' Esprit des Lois, avec des réflexions ; à cet âge, en 1781, lors de l'apparition du Compte-rendu, elle adressa à son père une lettre anonyme où son style la fit reconnaître. Mais ce qui prédominait surtout en elle, c'était cette sensibilité qui, vers la fin du dix-huitième siècle, et principalement par l'influence de Jean-Jacques, devint régnante sur les jeunes cœurs, et qui offrait un si singulier contraste avec l'analyse excessive et les prétentions incrédules du reste de l'époque. [Mai 1835]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Staël, p. 132


Il y a une inspiration antique dans cette figure de jeune femme qui s'élance pour parler à un peuple, le pied sur des décombres tout fumants. Il y a de plus une grande sagacité politique et une entente de la situation réelle, dans les conseils déjà mûrs qui lui échappent sous cet accent passionné. Témoin des succès audacieux du fanatisme, Mme de Staël le déclare la plus redoutable des forces humaines ; elle l'estime inévitable dans la lutte et nécessaire au triomphe en temps de révolution, mais elle le voudrait à présent circonscrire dans le cercle régulier qui s'est fait autour de lui. [Mai 1835]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Staël, p. 143


Il n'est pas en révolution de période plus heureuse, selon elle, c'est-à-dire plus à la merci des efforts et des sacrifices intelligents, que celle où le fanatisme s'applique à vouloir l'établissement d'un gouvernement dont on n'est plus séparé, si les esprits sages y consentent, par aucun nouveau malheur. [Mai 1835]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Staël, p. 143


Un ordre de police la rejetait à quarante lieues de Paris: instinctivement, opiniâtrement, comme le noble coursier au piquet, qui tend en tous sens son attache, comme la mouche abusée qui se brise sans cesse à tous les points de la vitre en bourdonnant, elle arrivait à cette fatale limite, à Auxerre, à Châlons, à Blois, à Saumur. Sur cette circonférence qu'elle décrit et qu'elle essaye d'entamer, sa marche inégale avec ses amis devient une stratégie savante ; c'est comme une partie d'échecs qu'elle joue contre Bonaparte et Fouché représentés par quelque préfet plus ou moins rigoriste. Quand elle peut s'établir à Rouen, la voilà, dans le premier instant, qui triomphe, car elle a gagné quelques lieues sur le rayon géométrique. Mais ces villes de province offraient peu de ressources à un esprit si actif, si jaloux de l'accent et des paroles de la pure Athènes. Le mépris des petitesses et du médiocre en tout genre la prenait à la gorge, la suffoquait ; elle vérifiait et commentait à satiété la jolie pièce de Picard [...]. Enfin, grâce à la tolérance de Fouché, qui avait pour principe de faire le moins de mal possible quand c'était inutile, il y eut moyen de s'établir à dix-huit lieues de Paris (quelle conquête !), à Acosta, terre de Mme de Castellane ; elle surveillait de là l'impression de Corinne. En renvoyant les épreuves du livre, elle devait répéter souvent, comme Ovide : «Va, mon livre, heureux livre, qui iras à la ville sans moi !» — «Oh ! le ruisseau de la rue du Bac !» s'écriait-elle quand on lui montrait le miroir du Léman. A Acosta, comme à Coppet, elle disait ainsi ; elle tendait plus que jamais les mains vers cette rive si prochaine. L'année 1806 lui sembla trop longue pour que son imagination tint à un pareil supplice, et elle arriva à Paris un soir, n'amenant ou ne prévenant qu'un très-petit nombre d'amis. Elle se promenait chaque soir et une partie de la nuit à la clarté de la lune, n'osant sortir le jour. Mais il lui prit, durant cette aventureuse incursion, une envie violente qui la caractérise, un caprice, par souvenir, de voir une grande dame, ancienne amie de son père Mme de Tessé, celle même qui disait : «Si j'étais reine, j'ordonnerais à Mme de Staël de me parler toujours.» Cette dame pourtant, alors fort âgée, s'effraya à l'idée de recevoir Mme de Staël proscrite, et il résulta de la démarche une série d'indiscrétions qui firent que Fouché fut averti. Il fallut vite partir, et ne plus se risquer désormais à ces promenades au clair de lune, le long des quais, du ruisseau favori et autour de cette place Louis XV si familière à Delphine. [Mai 1835]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Staël, p. 193


Laissons le temps s'écouler, l'auréole se former de plus en plus sur ces collines, les cimes, de plus en plus touffues, murmurer confusément les voix du passé, et l'imagination lointaine embellir un jour, à souhait, les troubles, les déchirements des âmes, en ces Edens de la gloire. [Mai 1835]
  • À propos de Coppet.
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Staël, p. 203


Corinne a beau resplendir par instants comme la prêtresse d'Apollon, elle a beau être, dans les rapports habituels de la vie, la plus simple des femmes, une femme gaie, mobile, ouverte à mille attraits, capable sans effort du plus gracieux abandon ; malgré toutes ces ressources du dehors et de l'intérieur, elle n'échappera point à elle-même. Du moment qu'elle se sent saisie par la passion, par cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l'indépendance succombent, j'aime son impuissance à se consoler, j'aime son sentiment plus fort que son génie, son invocation fréquente à la sainteté et à la durée des liens qui seuls empêchent les brusques déchirements, et l'entendre, à l'heure de mourir, avouer en son chant du cygne : «De toutes les facultés de l'âme que je tiens de la nature, celle de souffrir est la seule que j'aie exercée tout entière.» [Mai 1835]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Staël, p. 205


La passion divine d'un être qu'on ne peut croire imaginaire introduit, le long des cirques antiques, une victime de plus, qu'on n'oubliera jamais ; le génie, qui l'a tirée de son sein, est un vainqueur de plus, et non pas le moindre dans cette cité de tous les vainqueurs. [Mai 1835]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Staël, p. 206


Concernant Horace[modifier]

Horace aime à poser sa Vénus près des lacs d'Albane, en marbre blanc, sous des lambris de citronnier : sub trabe citrea. Volontiers certains petits livres, nés de Vénus et chers à la grâce, se cachent ainsi parfumés dans leurs tablettes de bois de palissandre. [15 Mars 1839]
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), Madame de Charrière, p. 490


Mes Poisons, 1926[modifier]

En guise de préface[modifier]

Si l'on se mettait à se dire tout haut les vérités, la société ne tiendrait pas un seul instant ; elle croulerait de fond en comble avec un épouvantable fracas comme le temple des Philistins sous les bras de Samson, comme ces galeries souterraines des mines ou ces passages périlleux des montagnes où il ne faut pas élever la voix sous peine d'avalanches.
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. I. En guise de préface, p. 9


Concernant lui-même[modifier]

Au fond, je suis un homme très précis, très positif, et du moment que l'amour n'a plus été là, j'ai vu juste.
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. II. Sur lui-même, p. 21


Au fond, qu'aimerais-je mieux ? ou passer la fin de mes jours dans la solitude raffinée, égoïste et pensive de Sieyès, ou vieillir et mourir dans la prostitution banale de La Fayette ?
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. II. Sur lui-même, p. 25


La plupart des hommes célèbres meurent dans un véritable état de prostitution.
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. II. Sur lui-même, p. 25


Jugements divers[modifier]

Le vice moderne qui a fait le plus de mal peut-être dans ces derniers temps, a été la phrase, la déclamation, les grands mots dont jouaient les uns, ou que prenaient au sérieux les autres, que prenaient au sérieux ceux mêmes qui en jouaient...
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. III. Jugements divers, p. 30


Anecdotes sur Chateaubriand et ses deux Floridiennes, sur Byron et ses deux Albanais.
Oserai-je jamais moi-même imprimer cela ? Quand on arrive à une certaine note de vérité, on offense les gens jusqu'à les faire crier : ils vous lapideraient, s'ils pouvaient.

  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. III. Jugements divers, p. 30


Mars 1848.
Lamartine règne et plane, Hugo patauge.

  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. III. Jugements divers, p. 32


La prose de Musset est charmante, au rebours de celle de Victor Hugo qui ne peut se relire.
— Essayez, si vous pouvez, de relire Notre-Dame de Paris.

  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. III. Jugements divers, p. 32


Théophile Gautier, qui a une figure assez agréable, assez noble, la chevelure parfumée, le gilet écarlate, a l'haleine gâtée, détestable : ainsi dans sa poésie, à travers toutes les couleurs et les formes spécieuses, il revient toujours un petit souffle fétide, qui corrompt.
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. III. Jugements divers, p. 40


Les défauts de Hugo sont déjà énormes et, comme s'il avait peur qu'on ne les vît pas il les a placés entre deux miroirs grossissants, Gautier et Vacquerie.
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. III. Jugements divers, p. 41


Concernant Victor Hugo[modifier]

Dans ce recueil des Ombres et Rayons, il y a des choses aussi belles que jamais, mais aussi il y en a de plus détestables et d'insupportables vraiment. Conçoit-on par exemple que, parlant de l'amour, et après une longue et assez poétique énumération,
«Aimer, c'est comprendre les cieux,
C'est mettre (qu'on dorme ou qu'on veille)
Une lumière dans ses yeux,
Une musique en son oreille,»
il ajoute comme chose toute simple :
«C'est se chauffer à ce qui bout !»
N'est-ce pas exactement comme si, au plus beau milieu du plus beau salon, on apportait tout d'un coup une marmite ? Il y a désormais force de ces incongruités-là chez Hugo ; ce ne sont plus des taches, ce sont des immondices.

  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. IV. Sur Victor Hugo, p. 48


Hugo enfin veut être de l'Académie ; il s'en occupe, il vous en entretient gravement, il s'y appesantit durant des heures, il vous reconduit par distraction du boulevard Saint-Antoine à la Madeleine, à minuit, tout en vous en parlant. Dès que Hugo tient une idée, toutes ses forces s'y portent en masse et s'y concentrent ; et l'on entend arriver du plus loin sa grosse cavalerie d'esprit, artillerie et train, et métaphores.
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. IV. Sur Victor Hugo, p. 50


Hugo croit les hommes et le monde plus bêtes en vérité qu'ils ne le sont. Le monde est malin. Lui, le jeune et illustre Caliban, il y est pris, il le sera toujours. Son orgueil lui bouche la fenêtre. Les Girardin le flattent, l'exaltent, l'accaparent : cela me fait l'effet d'une pêche à la baleine ; ils le pêcheront.
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. IV. Sur Victor Hugo, p. 51


Hugo a du grossier et du naïf (je l'ai dit souvent, et je le redis ici d'après une personne qui le connaît encore mieux que moi). Juliette [Drouet] vieillie le garde par ses flatteries basses auxquelles il est pris. L'acteur Frédérick l'avait dit dès le premier jour : «Elle le prendra en lui disant : Tu es grand! Et elle le gardera en lui disant: Tu es beau! Il y va chaque jour parce qu'il a besoin de s'entendre dire : Tu rayonnes, et elle le lui dit. Elle le lui écrit jusque dans ses comptes de cuisine qu'elle lui soumet (car avec cela il est ladre),» et elle prend note ainsi : «Reçu de mon trop chéri..., reçu de mon roi..., de mon ange, de mon beau Victor, etc. tant pour le marché, — tant pour le blanchissage — quinze sous qui ont passé par ses belles mains, etc.»
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. IV. Sur Victor Hugo, p. 55


Tant que Hugo a été jeune, ces erreurs de goût, ces crudités pouvaient sembler des inadvertances d'un enfant sublime, mais qui aime un peu trop le gros et le rouge ; mais aujourd'hui que c'est un homme fait, cela persiste et augmente, s'incruste en lui de plus en plus : il n'aura jamais de maturité.»
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. IV. Sur Victor Hugo, p. 58


Sur les brûlots que lance Hugo de l'île de Jersey. Hugo est dans son île du Cyclope : il nous lance des quartiers de rocher qui ne nous atteignent pas.
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. IV. Sur Victor Hugo, p. 60


Mme Victor Hugo est morte à Bruxelles, le jeudi 27 août 1868.
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. IV. Sur Victor Hugo, p. 63


Concernant Victor Cousin[modifier]

L'article de Cousin sur les femmes du dix-septième a eu grand succès ; c'est plein de talent d'expression, de vivacité et de traits ; pourtant, c'est choquant pour qui a du goût (mais si peu en ont !) ; il traite ces femmes comme il ferait les élèves dans un cours de philosophie ; il les régente, il les range ; toi d'abord, toi ensuite ; Jacqueline par ici, la Palatine par là ; il les classe, il les clique, il les claque ; il leur déclare comme faveur suprême qu'il les admet. Tout cela manque de délicatesse. Quand on parle des femmes, il me semble que ce n'est point là la véritable question à se faire et qu'il serait mieux de se demander tout bas, non pas si on daignera les accueillir, mais si elles vous auraient accueilli.
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. IV. Sur Victor Cousin, p. 66


Concernant l'amour et les femmes[modifier]

1864.
Le plaisir crée une franc-maçonnerie charmante. Ceux qui y sont profès se reconnaissent d'un clin d'œil, s'entendent sans avoir besoin de paroles, et il se passe là de ces choses imprévues, sans prélude et sans suites, de ces hasards de rencontre et de mystère qui échappent au récit, mais qui remplissent l'imagination et qui sont un des enchantements de la vie. Ceux qui y ont goûté n'en veulent plus d'autres.

  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. VIII. Sur l'amour et les femmes, p. 78


Si j'avais un jeune ami à instruire de mon expérience, je lui dirais : — Aimez une coquette, une dévote, une sotte, une grisette, une duchesse. Vous pourrez réussir, et la dompter, la réduire. Mais si vous cherchez quelque bonheur dans l'amour, n'aimez jamais une muse. Là où vous croirez trouver son cœur, vous ne rencontrerez que son talent.
N'aimez pas Corinne — et surtout si Corinne n'est point encore montée au Capitole ; car le Capitole alors est au dedans, et à tout propos, sur tout sujet (et même les plus doux sujets), elle y monte.
Tout amant préfère le sentier, mais Corinne aime la voie romaine.

  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. VIII. Sur l'amour et les femmes, p. 80


Mme Ancelot, rance et mielleuse, me fait l'effet d'un vieux sirop jaune oublié depuis longtemps dans sa fiole. Ouah ! j'aime cent fois mieux du vinaigre.
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. VIII. Sur l'amour et les femmes, p. 82


Concernant George Sand[modifier]

Longtemps j'ai été à côté de celle qui écrivit Lélia comme à côté d'un abîme dont le bord était recouvert d'une végétation magnifique, riante, et, couché dans l'herbe haute, j'admirais. Mais un jour, à la fin, je me suis penché, et j'ai vu! O quanta Charybdis !
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. XV. Sur George Sand, p. 112


La coterie George Sand, Lamennais, Liszt, Didier, etc. (Lamennais, le naïf, à part) est un amas d'affectations, de vanités, de prétentions, d'emphase et de tapages de toute sorte, un véritable fléau enfin, eu égard à l'importance des talents.
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. XV. Sur George Sand, p. 112


Mme d'Argoult avait livré au public son ancien amant Liszt dans Nélida ; voilà Mme Sand qui, à ce qu'on dit, fait la même chose pour Chopin dans Lucrezia ; elle achève d'immoler les pianistes avec des détails ignobles de cuisine et de lit. Ces dames ne se contentent pas de détruire leurs amants et de les dessécher ; elles les dissèquent.
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. XV. Sur George Sand, p. 114


Mme Dudevant commet des infamies, et elle écrit des sublimités. Elle se flatte qu'on ne croira jamais ce qui est, et que la phrase, en définitive, prévaudra. Elle se juge assez vaisseau de haut bord pour avoir la sentine profonde. Une Christine de Suède à l'estaminet.
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. XV. Sur George Sand, p. 114


Concernant Balzac[modifier]

Henri IV a conquis son royaume ville à ville. M. de Balzac a conquis son public maladif infirmités par infirmités (aujourd'hui les femmes de trente ans, demain celles de cinquante, après-demain les chlorotiques, dans Claës les contrefaits). Nulle part il est question de santé.
  • Mes Poisons, Sainte-Beuve, éd. La Table Ronde, 2006  (ISBN 2-7103-2862-3), chap. XVI. Sur Balzac, p. 117


Propos rapportés de Sainte-Beuve et commentaires à ce même sujet[modifier]

Citations concernant Juliette Récamier[modifier]

C'est acquérir des forces que de simplifier sa vie. Mme Récamier fut plus puissante dans sa cellule de l'Abbaye-aux-Bois qu'elle ne l'avait été dans son bel hôtel. «C'est là, dit Sainte-Beuve, que son doux génie, dégagé des complications trop vives, se fit de plus en plus sentir avec bienveillance... L'esprit de parti était alors dans sa violence. Elle désarmait les colères ; elle adoucissait les aspérités ; elle vous ôtait la rudesse et vous inoculait l'indulgence.» Une femme, si elle est belle, un peu coquette et sait écouter, peut beaucoup sur les passions des hommes. Elle obtient tout parce qu'elle n'exige rien. «Être protégé par Mme Récamier fut, pendant plus de trente ans, la plus infaillible des recommandations.» Elle régna sur l'Académie, sur les Facultés, sur les ministères, «et il n'y avait pas jusqu'aux bâtards de son apothicaire et de son portier que cette femme essentiellement bonne et obligeante ne trouvât moyen de convenablement caser dans les bureaux des ministres».
A l'Abbaye-aux-Bois, les amours de Chateaubriand et de Mme Récamier prirent un caractère cérémonieux et public qui rappelle les journées du grand roi.

  • Sainte-Beuve cité par le biographe André Maurois en 1938
  • René ou la vie de Chateaubriand, André Maurois, éd. Grasset, coll. « Les Cahiers Rouges », 1956  (ISBN 2-246-18904-7), chap. VII « Le partisan », V Un instant de bonheur', p. 276


L'œuvre de Sainte-Beuve appréhendée à son tour par la critique[modifier]

Préface de Portraits de Femmes, 1998[modifier]

La grâce peut épouser la force : Sainte-Beuve ne s'y risquera point. Elle peut épouser la délicatesse : c'est son alliance de prédilection.
  • Citation extraite d'une préface rédigée par Gérald Antoine en 1998
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), chap. Préface conçue par Gérald Antoine, Un peintre qui « se mire » en ses modèles, p. 13


Sainte-Beuve n'aime rien tant que peindre des visages en demi-teinte, des femmes écrivains de peu d'éclat, moins auteurs que femmes et qui d'ailleurs ne cherchent nullement à se faire voir de loin.
  • Citation extraite d'une préface rédigée par Gérald Antoine en 1998
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), chap. Préface conçue par Gérald Antoine, Femmes et œuvres : lesquelles choisir ?, p. 15


Si l'on nous demandait [...] les impressions les plus insistantes qui se dégagent des Portraits de Femmes, nous mettrions en avant d'abord une constante et soyeuse bigarrure, ensuite un invincible goût de l'en-deçà. En-deçà de la critique comme du portrait, car selon l'auteur ni l'une ni l'autre n'ont de fin. En-deçà de la biographie, car elle sent trop l'érudition. En-deçà de la poésie, fût-elle en prose, car sauf exception il n'ose y prétendre. Au bout du compte, les Portaits de Femmes sont un subtil assortiment de tout cela, et la somme est un fruit dont les saveurs composites flattent la gourmandise, sans toujours l'apaiser.
  • Citation extraite d'une préface rédigée par Gérald Antoine en 1998
  • Portraits de Femmes, Sainte-Beuve, éd. Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998  (ISBN 2-07-039493-X), chap. Préface conçue par Gérald Antoine, Du peintre à son public, p. 32


Vous pouvez également consulter les articles suivants sur les autres projets Wikimédia :