Jean-François Deniau

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Jean-François Deniau

Jean-François Deniau (Paris, 31 octobre 1928 - Paris, 24 janvier 2007) est un homme politique et un écrivain.

Il a été ambassadeur, ministre, commissaire européen, député, président du Conseil général du Cher. Également essayiste et romancier, marqué par la mer et la navigation, il est membre de l'Académie française.

Citations[modifier]

Mémoires de sept vies. Tome 1 : Les temps aventureux, 1994[modifier]

Dans le spectacle moderne, le malheur des autres est un spectacle télévisé, nos jeux du cirque de la Rome décadente à nous, démocraties énervées par le vacarme organisé et le silence complice. La seule règle étant de renouveler le spectacle, de la Somalie au Rwanda, du Liban à la Bosnie. Le tapage ne conduit pas à agir hélas, mais à un autre tapage : condamner, déplorer, avertir solennellement, trop souvent sans conséquences. La parole n'entraîne que la parole. La langue coupe la tête, affirme le proverbe tatar.

  • Mémoires de 7 vies, les temps aventureux, Jean-François Deniau, éd. Plon, 1994  (ISBN 2-259-18184-8), p. 52


Dire, faire, taire. La devise de Jacques Cœur est la trilogie de l’impossible. Le seul grand mystère est de savoir en ce monde ce qu’il faut laisser au mystère. Parce que sans cet ombre portée, il n’est pas de véritable stature humaine. Peut-être ai-je laissé trop de place à la part de l’ombre. Pas assez au réalisme. C’est le nom que les hommes d’argent donnent à l’argent, les calculateurs à leurs calculs, les politiciens à leurs intrigues, les juristes aux précédents juridiques… J’ai laissé trop de place à la course et pas assez au but. Le bonheur et le succès sont une île au loin qui se confond avec l’horizon et le propre de l’horizon est de ne jamais pouvoir être atteint. Je ne suis jamais arrivé, je n’ai fait que partir. J’ai trop aimé naviguer de nuit.

  • Mémoires de 7 vies, les temps aventureux, Jean-François Deniau, éd. Plon, 1994  (ISBN 2-259-18184-8), p. 52,53


J'ai appris une morale de comportement, et je souhaite que d'autres ne l'oublient pas. Qui dépasse les clivages politiques d'autant plus aisément que mon père aurait plutôt été classé de gauche et ma mère de droite. J'ai appris, transmis par des générations aux statuts et fortunes si divers, aux origines si multiples et contrastées, que chacun doit se prouver à lui-même qu'il existe, et par ses mérites se donner le droit d'exister, se le conférer comme un titre de chevalerie.

  • Mémoires de 7 vies, les temps aventureux, Jean-François Deniau, éd. Plon, 1994  (ISBN 2-259-18184-8), p. 62


Ma famille m'a laissé mieux : une tradition et un exemple. Je vais essayer de les rapporter fidèlement. C'est une dette que j'acquitte. Quand j'écris que le plus important n'est pas le sens de l'Histoire mais le sens du devoir, je prends ce mot au mot. Devoir, c'est avoir des dettes. Nous survivons écroulés de dettes. Envers nos parents et envers ceux qui nous suivrons. Envers ceux que nous aimons et envers ceux que personne n'a aimé. Envers ceux qui nous ont donné, et envers ceux à qui on n'a pas donné. Je n'ai jamais pu supporter le spectacle d'un enfant qui pleure. Essayons de rester, dans ce monde perdu, capable de l'honneur et des larmes.

  • Mémoires de 7 vies, les temps aventureux, Jean-François Deniau, éd. Plon, 1994  (ISBN 2-259-18184-8), p. 63


Le parti communiste local se battait pour le maintien des fêtes patronales de la Saint-Vincent ou de la Saint-Barnabé et gagnait les élections parce que son candidat était l'instituteur qui faisait le mieux travailler les écoliers. Le couplet rituel contre le capitalisme et les multinationales n'était que la traduction du sentiment profond, et profondément conservateur, que ce monde est devenu fou ou pour le moins difficilement habitable, que les notions de compétitivité, de rentabilité, d'« agressivité » chères au jargon technico-commercial, sont contraires à toute civilisation fondée sur le respect de l'homme et donc qu'il est parfaitement justifié d'être contre les gros, contre le profit, et contre ce monde qui est celui du profit des gros. Les châtelains, excellents maires eux aussi, tenaient d'ailleurs à peu près le même langage.

  • Mémoires de 7 vies, les temps aventureux, Jean François Deniau, éd. Plon, 1994  (ISBN 2-259-18184-8), p. 72


Il m'arrive pourtant de regretter la monarchie constitutionnelle et parlementaire à l'anglaise, celle que nous avons ratée en 1790 par entêtement des privilégiés de la Cour et passion révolutionnaire. La couronne n'a plus joué son rôle suprême de garantie de la démocratie. On l'a bien vu en Espagne, sans le roi Juan Carlos la transformation du régime franquiste aurait été impossible. Il faut quelque chose au-dessus des péripéties électorales, au-dessus des mouvements de gauche et de droite, au-dessus des guerres réussies ou perdues, des empires ou des invasions. Mais justement il ne faut pas confondre un principe utile de continuité avec les tâches quotidiennes d'un gouvernement. Tout pouvoir doit être limité par des contre-pouvoirs et aucun gouvernement n'a de vocation à l'éternité.

  • Mémoires de 7 vies, les temps aventureux, Jean François Deniau, éd. Plon, 1994  (ISBN 2-259-18184-8), p. 81


Devant un enfant on ne parle ni d'argent, ni d'amitié trahie, ni d'amour déçu, ni de vieillesse à charge. Ni de la fin de l'enfance. Il vaut son poids d'or et de ciel, ce droit de penser, agir, rêver sans conséquence.
  • Mémoires de sept vies. Tome 1 : Les temps aventureux, Jean François Deniau, éd. Plon, 1994, p. 111-112


Je suis. Et je ne désespère pas un jour de trouver le secret de la mine. Une vie humaine n'a pas d'autre sens que de rencontrer l'enfant qu'on a été et de lui donner raison. Il me faudra beaucoup de vies parce que j'ai été beaucoup enfant.

  • Mémoires de 7 vies, les temps aventureux, Jean François Deniau, éd. Plon, 1994  (ISBN 2-259-18184-8), p. 138


Oui les temps aventureux ont commencé. C’est une époque pour homme seul. Les structures de l’État, les précédents administratifs, les hiérarchies militaires, sociales, politiques, tout ce qui est connu, répertorié, cartographié, tout ce qui « tient un pays » va se défaire en quelques jours, ce que les anciens Aztèques auraient appelé « la ligature du monde » qui assure la cohérence de notre vie. S’offre un instant à la vue, et seulement un instant, le vaste océan des décisions individuelles, où chacun, par hasard ou nécessité, invente sa propre dimension.

  • Mémoires de 7 vies, les temps aventureux, Jean François Deniau, éd. Plon, 1994  (ISBN 2-259-18184-8), p. 169


Les Français avaient le plus dénoncé les Juifs, les résistants, ceux qui écoutaient Londres. Les Français mettront la plus grande passion dans les exécutions sommaires, les procès ou les jurés insultent les accusés et où l'avocat n'a pas le droit de parler. Le PC donne le ton. On sait vaguement à paris qu'il y eu des massacres en Savoie, à Nîmes, dans le Sud-Ouest. Dans les combats, c'est normal. Mais après ? A Bordeaux, un chef FTP se promène en ville avec des colliers d'oreilles humaines passées sur un fil de fer. Des miliciens de 18 ans succèdent au poteau à des résistants de 18 ans et meurent en criant de la même voix : vive la France.

  • Mémoires de 7 vies, les temps aventureux, Jean François Deniau, éd. Plon, 1994  (ISBN 2-259-18184-8), p. 240


L'Union soviétique détenait la doctrine du sens de l'Histoire, pas la puissance des mers. Les vagues de la mer sont les plus fortes.
  • Mémoires de sept vies. Tome 1 : Les temps aventureux, Jean François Deniau, éd. Plon, 1994, p. 302


Pour être sensible à l’éblouissement du miracle grec, il vaut mieux aller en Grèce avant d’aller en Égypte. La beauté la plus éclatante ne supporte pas la comparaison avec le sacré même le plus obscur. La découverte des règles de la perspective, du rapport des nombres, de la démocratie urbaine, de la rotondité de la terre, sont admirables mais peut-on les mesurer avec la même coudée que l’affirmation de l’immortalité de l’âme ? L’inconnu qui a inventé la colonne est plus grand auteur dramatique que Sophocle et meilleur orateur que Bossuet. Le caractère humain du miracle grec, si émouvant, est dans la transition d’un style à un autre, avec une jeunesse de la civilisation, un âge classique de la plénitude, une vieillesse qui décline. Le mystère égyptien est d’être d’emblée classique. Il naît à l’âge d’homme. Il n’y a pas d’enfance de l’art.

  • Mémoires de 7 vies, les temps aventureux, Jean François Deniau, éd. Plon, 1994  (ISBN 2-259-18184-8), p. 414


Et pourtant je me souviens d’une soirée donnée pour nous par le fils du chef local, à Khanga Sidi Nadji. En regardant les étoiles couchés sur deux épaisseurs de tapis, il nous demande si nous avons lu Autant en emporte le vent. C’est un début peu ordinaire pour une conversation politique. Puis il explique avec autant de charme que de culture, qu’il se sent fondamentalement sudiste, et que le Sud a toujours perdu. C’est l’Italie du Nord qui a fait l’unité italienne à son profit. C’est la Prusse qui a fait l’unité allemande à son profit. C’est la langue d’oïl qui a vaincu en France la langue d’oc. Le Sud est la qualité de la civilisation faite de différences subtiles et complémentaires. La seule question qu’il puisse se poser est de savoir quel genre de Nord brutal le battra.

  • La scène se déroule en Algérie
  • Mémoires de 7 vies, les temps aventureux, Jean François Deniau, éd. Plon, 1994  (ISBN 2-259-18184-8), p. 429


Mémoires de sept vies. Tome 2 : Croire et Oser, 1997[modifier]

L’autre grand défaut de notre temps, après la fausse liberté, est le refus de la différence, ce qui va logiquement ensemble. Le refus de la différence, entre bien et mal, entre vie et mort, entre jeunesse et vieillesse, entre santé et maladie, entre races et entre sexes. Rien à voir avec la supériorité. C’est au Musée de l’homme, à l’école du Pr Rivet que j’ai appris à reconnaître sur un crâne, la race, le sexe et l’âge du mort. Attention. L’absence de différence s’appelle l’indifférence. La barbarie par l’indifférence existe aussi.

  • Mémoires de sept vies. Tome 2 : Croire et Oser, Jean François Deniau, éd. Plon, 1997  (ISBN 2-259-18561-4), p. 59,60


Huit jours avant la signature [du traité de Rome], quelqu'un s'aperçoit qu'on a oublié le préambule du traité officiellement appelé Communauté économique européenne ! Je suis chargé de l'écrire (...) Le plus surprenant est que ce texte, écrit au fil de la plume, très littéraire et pas du tout juridique, sera utilisé dans les interprétations les plus fondamentales de la Cour européenne (...) Les gouvernements ne sont pas cités. Mais, trois fois, revient le mot peuples ! Et dans un traité économique, apparaissent les mots de liberté et de paix. Et le mot emploi. Et le mot idéal. Aujourd'hui, après quarante ans, je n'ai pas une ligne à changer.
  • Le texte du préambule est disponible ici
  • Mémoires de sept vies. Tome 2 : Croire et Oser, Jean François Deniau, éd. Plon, 1997, p. 156-158


L’Europe a perdu son âme à Sarajevo. Il n’y a pas d’Europe sans mission de l’Europe.

  • Mémoires de sept vies. Tome 2 : Croire et Oser, Jean François Deniau, éd. Plon, 1997  (ISBN 2-259-18561-4), p. 288


Le drame de l’Afrique est qu’elle a perdu sa logique sans avoir acquis la nôtre.

  • Mémoires de sept vies. Tome 2 : Croire et Oser, Jean François Deniau, éd. Plon, 1997  (ISBN 2-259-18561-4), p. 301


La dégradation d’un régime ou d’une époque se manifeste quand se répand la formule « puisque tout le monde le fait ». Elle naît avec la prolifération excessive des interventions de la puissance publique et des nominations qui en dépendent. Elle triomphe quand le mauvais exemple est donné au plus haut niveau. A ce stade ce n’est plus de la corruption, c’est de l’association de malfaiteurs.

  • Mémoires de sept vies. Tome 2 : Croire et Oser, Jean François Deniau, éd. Plon, 1997  (ISBN 2-259-18561-4), p. 415


Afghanistan, Cambodge, Angola, Liban, Bosnie… Que de ruines, sans même l’espoir d’une cité du soleil. Dans le silence de l’Europe. Je ne peux que répéter ce que je dis depuis quarante ans : sa mission, doit être de défendre un type de civilisation et de démocratie. Le reste, droits de douane ou monnaie unique, n’est qu’instrument, outil. Si l’Europe n’apporte pas cet espoir d’une civilisation qui lui soit propre, elle n’a ni justification ni sens. La mauvaise humeur à l’égard de l’Amérique, seule superpuissance, n’est pas une politique suffisante. La meilleure critique des œuvres des autres, en fait l’unique critique admissible, est de composer une autre œuvre.

  • Mémoires de sept vies. Tome 2 : Croire et Oser, Jean François Deniau, éd. Plon, 1997  (ISBN 2-259-18561-4), p. 437


Qui sait où se forme l’Histoire, loin, très loin, dans la procession des équinoxes, l’enroulement des cyclones et anticyclones, la course des planètes et des nébuleuses. Un battement d’aile de papillon à Paris ou le courant El Niño qui apparaît vers Noël, surgi des mystères de l’Antarctique. Ne regrettons pas les trop longues marches avant l’attaque. Ne regrettons pas l’attente de la nuit. Tout ce qui bouge, croit, aime, est né la nuit. La nuit est le contraire du silence. La nuit vit. La nuit parle. Le bois craque, l’eau chuinte, le sable crisse, la forêt appelle, les bêtes feulent, jappent, roquent. Et l’homme respire du souffle de l’espérance.

  • Mémoires de sept vies. Tome 2 : Croire et Oser, Jean François Deniau, éd. Plon, 1997  (ISBN 2-259-18561-4), p. 446


Comment avoir été si désordonné pour à la fois en faire trop et si peu ? Si peu que de ne pouvoir laisser en testament que pêle-mêle tout ce que j’ai désiré, voulu, cherché, cru et parfois osé. J’aurai pu, j’aurais pu, le voilà le mode du malheur. Pardonnez-moi ce que j’ai aimé trop, mal, pas assez, jamais assez. Oubliez-moi, amis déçus, essais abandonnés, espoirs sans suite. Que vive ce monde immense et les autres plus grands encore, forêts magiques, océans étoilés, horizons plus lointains, nuits sans frontières, monstres des profondeurs. À vous peuples sans nom de la chaîne des temps, fantômes de nos pères et rire de nos petits fils, passants de notre histoire, vagabonds de nos rencontres, inconnus de nos songes, salut. Dans un point serré peut-on enfermer le vent ? Salut le vent. Il reste un peu de sable sous les ongles. Salut le sable. Un peu de sel sur les lèvres. Salut la mer. Je lègue tous les souvenirs dont j’ai rêvé et que je n’aurai jamais. Saluez les enfants pour moi.

  • Mémoires de sept vies. Tome 2 : Croire et Oser, Jean François Deniau, éd. Plon, 1997  (ISBN 2-259-18561-4), p. 448


Tadjoura, 1999[modifier]

Nous étions tous des aventuriers. Tous nous avions un jour quitté le convoi, puisque telle est la définition maritime de l'aventure. Pour voir ailleurs, plus loin, autrement, comment était la vie. Nous aimions raconté la vie.

  • Tadjoura, Jean-François Deniau, éd. Hachette, coll. « Hachette Littératures », 1999  (ISBN 2-01-235530-7), p. 11


Les invocations politiciennes à la jeunesse sont particulièrement détestables. Le monde ne se partage qu'entre les déjà vieux et les encore enfants. Partage est excessif. Comment faire le tri, tracer une frontière ? Seules les femmes sont adultes et chaussent naturellement les chaussures à talons de leurs mères. Elles ont la responsabilité, pourrait-on dire, dans le sang. Avec la vie. Les hommes sont des enfants plus ou moins bien prolongés. C'est pourquoi les femmes les aiment parfois et quelquefois leur pardonnent.

  • Tadjoura, Jean-François Deniau, éd. Hachette, coll. « Hachette Littératures », 1999  (ISBN 2-01-235530-7), p. 12


Pour être un aventurier digne de ce nom, il faut avoir avant tout la capacité de rêver. Etre enchanté par des mots. Vibrer d'émotion Si Valparaíso est prononcé, ou Bornéo, ou pour nos grands-parents, Tombouctou. Et pour nos ancêtres Cipango ou Taprobane. Rêver à l’inaccessible Ultima Thulé ou au mystérieux royaume du prêtre Jean. Des mots, des noms, des exploits. La face nord de l'Eiger ou le Pot au Noir, le pôle sud ou l'Everest, la Lune ou l'Eldorado. Quand j'étais enfant, l'atlas familial comportait encore des cartes avec des blancs : Sahara, Amazonie, Nouvelle-Guinée. Où sont aujourd'hui les blancs de la carte et les mots qui font rêver ?

  • Tadjoura, Jean-François Deniau, éd. Hachette, coll. « Hachette Littératures », 1999  (ISBN 2-01-235530-7), p. 123


Réponse au discours de réception de M. Georges Vedel, 1999[modifier]

On peut dire que de 1946 à 1958, la IVe République commence à finir dès sa naissance.
  • Jean François Deniau, 18 mars 1999, Académie française, dans Réponse au discours de réception de M. Georges Vedel.


Histoires de courage, 2000[modifier]

On quitte le port, la côte, le bruit, la chaleur, les autres, la vie! On entre dans l'inconnu et le froid. Le courage a toujours été d'abord d'affronter le mystère. Si la nuit vient, c'est une seconde nuit à traverser. Et si on est seul, la solitude est une troisième nuit. Salut aux vainqueurs de la triple nuit.


En passant du singulier au pluriel, le trio célèbre, amours, délices et orgues, change de sexe et devient féminin. D'autres se dégradent profondément. Les honneurs ont peu à voir avec l'honneur, les devoirs avec le devoir, les droits avec le droit, les espérances, langage des notaires de Labiche, avec l'espérance qui est la volonté d'espoir quand il n'y a pas d'espoir. Il y a des objets perdus, des soldats perdus, des enfants perdus. Il y a aussi des mots perdus. Quelle peine à frappé le mot courage ?


Pour les personnalités politiques, reviennent sans cesse les mêmes questions : est-il compétent, honnête et surtout proche de vos préoccupations? Lui voyez-vous un avenir ? Jamais je n'ai lu la question : a-t-il du courage ?, alors que cela devrait-être la qualité fondamentale d'un homme public prétendant à des charges publiques. Le ministère de l'Éducation ne connait ni le fait ni le mot. Il n'est pas un thème de lecture et d'instruction. La réflexion sociologique et philosophique française l'ignore. Pourtant Napoléon a dit de lui: « C'est la seule vertu qu'on ne peut pas contrefaire. » On ne peut pas faire semblant d'être courageux.


La célèbre annonce parue dans la presse britannique au début du 20ème siècle, par laquelle l'explorateur polaire Shackleton cherche à recruter son équipage: « Hommes requis pour voyage périlleux, bas salaire, froid intense, longs mois de ténèbres, dangers constants, retour incertain. Honneur et célébrité en cas de succès. », je connais tant de jeunes (et de moins jeunes) qui y répondraient tout de suite, Oui ! Mais qui aujourd'hui passerait cette annonce ?


Les hommes font l'Histoire mais ne savent pas l'Histoire qu'ils font. En tout cas, pas la date où ils gagneront. Les seuls vaincus sont ceux qui ont abandonné.


Autre souvenir, alors qu'elle avance en colonne avec les autres femmes, elle enlèvera son fichu blanc réglementaire pour saluer une camarade « en l'agitant au dessus d'elle et en riant », provoquant la colère d'autres détenues plus disciplinées et la stupéfaction des gardiens à la tête de mort. Ce n'était plus seulement le courage de dire « non ». C'était la forme la plus élevée du refus du désespoir. La volonté d'espoir quand il n'y a pas d'espoir s'appelle l'espérance, au singulier.


L'île Madame, 2001[modifier]

Ce monde ne supporte plus aucune différence. Ni entre vieillesse et jeunesse, ni entre homme et femme, ni entre professeur et élève… Ni entre bonne santé et maladie, ni entre Bien et Mal, et surtout pas entre vie et mort… Les idéologues au pouvoir en France depuis des années se sont attachés à faire disparaître l'Éducation dans la mesure où elle pouvait favoriser des talents et des qualités, donc des différences. Gommons la gloire, la vertu, l'au-delà. La victoire du démon sur Dieu — et sur l'espérance de l'homme qui est ensuite son principal ennemi - est qu'il n'y a plus lieu à résurrection puisqu'il n'y a plus de mort…

  • L'île Madame, Jean-François Deniau, éd. Hachette, coll. « Hachette Littératures », 175  (ISBN 2-01-235561-7), p. 175


Le grand jeu, 2004[modifier]

Peut-être est-elle incapable d'aimer ? Pas parce qu’elle est incapable de donner. Non. Parce qu'elle n'est pas capable de devoir.

  • Le grand jeu, Jean-François Deniau, éd. Hachette, coll. « Hachette Littératures », 2004  (ISBN 2-01-235787-3), p. 112


Survivre, 2006[modifier]

Comment rencontrer l'aventure, comment retrouver les livres si chers au cœur? Il suffit comme le sage Tao de ne pas laisser le riz pousser sous nos pas rapides, il suffit comme l'ourson de Rufus de pouvoir prendre toute apparence aimable ou terrifiante à force de volonté. Il suffit de pouvoir bondir sur l'occasion qui passe comme la bête fauve de Jim la Jungle. Il suffit, tel le frêle papillon, de menacer sa jeune épouse qui lui fait une scène de ménage de taper du pied et ses pouvoirs magiques lui permettront de faire voler en poussière le palais du roi Salomon; et le roi Salomon et la sublime reine Balkis en rient si fort que, pour sauver le prestige du petit papillon devant sa femme, ils font exploser leur palais. Il suffit d'attendre, d'être prêt, de vouloir et la vie apporte à l'homme ce que l'enfant a rêvé. Et parfois de taper du pied.


Combien de fois les dés rouleront et me seront favorables, contre tout espoir, en Érythrée, au Liban, en Afghanistan. Et plus directement, sans aller aussi loin, à l'hôpital de Paris. Quand je protesterai contre les « dégâts collatéraux » des traitements, rayons et chimie, les médecins me répondront : « Râlez pas, vous êtes là. » Ils avaient raison. Mes collègues (je n'ose pas dire amis) de la politique m'enterreront avant l'heure : ils anticipaient un peu. Ils n'avaient pas lu Jim la Jungle, Flook, Jerry dans l'île et le sage Tao, toutes les bandes dessinées de mon enfance émerveillée. Ils n'avaient pas joué avec mon frère à celui qui ne céderait pas sous les coups de bouquin et à décorer nos soldats de plomb survivants héroïques de parachutages hasardeux. Ils ne connaissaient pas nos livres et nos jeux. Ils manquaient de modèles.


10 novembre 1989, journal de treize heures à la télé. Dans la première brèche, qui est un étroit pan de béton abattu, la foule, comme en extase, passe et repasse. Un monsieur âgé, enveloppé, pose un pliant, ouvre un vaste étui, sort un violoncelle et devant ce trou dans le Mur, joue du Bach. Les passants pensent qu'il s'agit d'un mendiant et lui jettent des pièces. On le saura au 20 heures : c'était Rostropovitch. J'en ai pleuré d'émotion.


Parfois, les cons sont utiles. Ils mettent en valeur.
  • À propos d'un préfet du Cher, nouvellement nommé à la suite de la victoire de la gauche en 1981, qui avait voulu interdire à Jean François Deniau (président du conseil général du Cher) de déposer une gerbe à l'occasion de l'inauguration d'un monument commémoratif de la Résistance dans le département. Gaston Defferre (alors ministre de l'Intérieur du gouvernement socialiste de Pierre Mauroy), indigné par l'attitude du préfet, avait proposé à Deniau de le « faire sauter ». Jean François Deniau l'en avait dissuadé, et s'était justifié par cette phrase
  • Survivre, Jean François Deniau, éd. Plon, 2006  (ISBN 2-259-20097-4), p. 157-158


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