Conditions de travail

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Frantz Fanon[modifier]

Si les conditions de travail ne sont pas modifiées il faudra des siècles pour humaniser ce monde rendu animal par les forces impérialistes.
  • Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 98


Pierre Jourde[modifier]

Le camion n'est plus guère ralenti que par les zones de travaux sur la route. Une fumée d'incendie les annonce de loin. La terre exhale des nuées noires à l'intérieur desquelles nous pénétrons. La densité des vapeurs bouche le ciel. Dans ce monde incertain, nous dépassons des ombres courbées sur des brouettes ou des pelles remplies de substances noires et fumantes. Elles ont dû être des enfants, des femmes. Il n'en reste que ces silhouettes lentes et voilées, enveloppées d'oripeaux gris. Aussi immatériels qu'ils paraissent, ils font la route. Ils brassent des goudrons brûlants, qu'ils étalent ensuite au moyen d'instruments en bois. Sous nos yeux, le magma noir s'étire, file, devient de l'itinéraire, le trait sur la carte. La substance devient forme. Ils vivent dans cet enfer pour que nous puissions nous extasier devant la beauté. Comme si les damnés avaient pour office, dans la fournaise, d'élaborer les douceurs du paradis
  • Aux abords de Ley, au Ladakh


André Malraux[modifier]

Il n’y a pas de dignité possible, pas de vie réelle pour un homme qui travaille douze heures par jour sans savoir pourquoi il travaille.


Simone Weil[modifier]

Ce vide pesant fait beaucoup souffrir. Il est sensible même à beaucoup de ceux dont la culture est nulle et l'intelligence faible. Ceux qui, par leur condition, ne savent pas ce que c'est ne peuvent pas juger équitablement les actions de ceux qui le supportent toute leur vie. Il ne fait pas mourir, mais il est peut-être aussi douloureux que la faim. Peut-être davantage. Peut-être il serait littéralement vrai de dire que le pain est moins nécessaire que le remède à cette douleur.
Il n'y a pas le choix des remèdes. Il n'y en a qu'un seul. Une seule chose rend supportable la monotonie, c'est une lumière d'éternité ; c'est la beauté.
  • Conditions premières d'un travail non servile (1942), Simone Weil, éd. L'Herne, coll. « Carnets », 2014, p. 17


L'arbitraire humain contraint l'âme, sans qu'elle puisse s'en défendre, à craindre et à espérer. Il faut donc qu'il soit exclu du travail autant qu'il est possible. L'autorité ne doit y être présente que là où il est tout à fait impossible qu'elle soit absente. Ainsi, la petite propriété paysanne vaut mieux que la grande. Dès lors, partout où la petite est possible, la grande est un mal. De même la fabrication de pièces usinées dans un atelier d'artisan vaut mieux que celle qui se fait sous les ordres d'un contremaître. Job loue la mort de ce que l'esclave n'y entend plus la voix de son maître. Toutes les fois que la voix qui commande se fait entendre alors qu'un arrangement praticable pourrait y substituer le silence, c'est un mal.
  • Conditions premières d'un travail non servile (1942), Simone Weil, éd. L'Herne, coll. « Carnets », 2014, p. 35


Mais le pire attentat, celui qui mériterait peut-être d'être assimilé au crime contre l'Esprit, qui est sans pardon, s'il n'était probablement commis par des inconscients, c'est l'attentat contre l'attention des travailleurs. Il tue dans l'âme la faculté qui y constitue la racine même de toute vocation surnaturelle. La basse espèce d'attention exigée par le travail taylorisé n'est compatible avec aucune autre, parce qu'elle vide l'âme de tout ce qui n'est pas le souci de la vitesse. Ce genre de travail ne peut pas être transfiguré, il faut le supprimer.
  • Conditions premières d'un travail non servile (1942), Simone Weil, éd. L'Herne, coll. « Carnets », 2014, p. 36


Quiconque a éprouvé cet épuisement et ne l'a pas oublié peut le lire dans les yeux de presque tous les ouvriers qui défilent le soir hors de l'usine. Combien on aimerait pouvoir déposer son âme, en entrant, avec sa carte de pointage, et la reprendre intacte à la sortie ! Mais le contraire se produit. On l'emporte avec soi dans l'usine, où elle souffre ; le soir, cet épuisement l'a comme anéantie, et les heures de loisirs sont vaines.
  • Conditions premières d'un travail non servile (1942), Simone Weil, éd. L'Herne, coll. « Carnets », 2014, p. 50


Au niveau de l'ouvrier, les rapports établis entre les différents postes, les différentes fonctions, sont des rapports entre les choses et non entre les hommes. Les pièces circulent avec leurs fiches, l'indication du nom, de la forme, de la matière première ; on pourrait presque croire que ce sont elles qui sont des personnes, et les ouvriers qui sont des pièces interchangeables. Elles ont un état civil ; et quand il faut, comme c'est le cas dans quelques grandes usines, montrer en entrant une carte d'identité où l'on se trouve photographié avec un numéro sur la poitrine, comme un forçat, le contraste est un symbole poignant et qui fait mal.
Les choses jouent le rôle des hommes, les hommes jouent le rôle des choses ; c'est la racine du mal.
  • Conditions premières d'un travail non servile (1942), Simone Weil, éd. L'Herne, coll. « Carnets », 2014, p. 53


Même si on est préparé, le malheur même empêche cette activité de la pensée, et l'humiliation a toujours pour effet de créer des zones interdites où la pensée ne s'aventure pas et qui sont couvertes soit de silence soit de mensonge. Quand les malheureux se plaignent, ils se plaignent presque toujours à faux, sans évoquer leur véritable malheur ; et d'ailleurs, dans le cas du malheur profond et permanent, une très forte pudeur arrête les plaintes. Ainsi chaque condition malheureuse parmi les hommes crée une zone de silence où les êtres humains se trouvent enfermés comme dans une île. Qui sort de l'île ne tourne pas la tête. Les exceptions, presque toujours sont seulement apparentes. Par exemple, la même distance, la plupart du temps, malgré l'apparence contraire, sépare des ouvriers l'ouvrier devenu patron, et l'ouvrier devenu, dans les syndicats, militant professionnel.
  • Conditions premières d'un travail non servile (1942), Simone Weil, éd. L'Herne, coll. « Carnets », 2014, p. 62


L'usine devrait être un lieu de joie, un lieu où, même s'il est inévitable que le corps et l'âme souffrent, l'âme puisse aussi pourtant goûter des joies, se nourrir de joies. Il faudrait pour cela y changer, en un sens peu de choses, en un sens beaucoup. Tous les systèmes de réforme ou de transformation sociale portent à faux ; s'ils étaient réalisés, ils laisseraient le mal intact ; ils visent à changer trop et trop peu, trop peu ce qui est la cause du mal, trop les circonstances qui y sont étrangères.
  • Conditions premières d'un travail non servile (1942), Simone Weil, éd. L'Herne, coll. « Carnets », 2014, p. 66