Roger Martin du Gard

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Roger Martin du Gard

Roger Martin du Gard (18811958) était un écrivain français.

Les Thibault, 1922-1937[modifier]

Le Pénitencier, 1922[modifier]

Frères ! Non seulement le même sang, mais les mêmes racines depuis le commencement des âges, exactement le même jet de sève, le même élan ! Nous ne sommes pas seulement deux individus, Antoine et Jacques ; nous sommes deux Thibault, nous sommes les Thibault. Est-ce que tu comprends ce que je veux dire ? Et ce qui est terrible, c’est justement d’avoir en soi cet élan, ce même élan, l’élan des Thibault. Comprends-tu ? Nous autres les Thibault, nous ne sommes pas comme tout le monde. Je crois même que nous avons quelque chose de plus que les autres, à cause de ceci : que nous sommes des Thibault. Moi, partout où j’ai passé, au collège, à la Faculté, à l’hôpital, partout, je me suis senti un Thibault, un être à part, je n’ose pas dire supérieur, armé d’une force que les autres n’ont pas. Et toi, penses-y. À l’école, est-ce que tu ne sentais pas, tout cancre que tu étais, cet élan intérieur qui te faisais dépasser tous les autres, en force ?
  • Antoine à Jacques.
  • Les Thibault (1922), Roger Martin du Gard, éd. Gallimard, coll. « Folio », 1972, t. 2 Le Pénitencier, partie I, chap. VIII, p. 213


L'été 1914 (1936)[modifier]

sur le bourgeois[modifier]

« Comme il semble être à l'aise dans son luxe », songeait Jacques. « La vanité de Père [Papa]… La vanité aristocratique du Bourgeois !… Quelle race !… On dirait, ma parole, qu'ils prennent pour une supériorité, non seulement leur fortune, mais leur habitude de bien vivre, leur goût du confort, de la “qualité”! Ça devient pour eux un mérite personnel ! Un mérite qui leur crée des droits sociaux ! Et ils trouvent parfaitement légitime cette “considération” dont ils jouissent! Légitimes, leur autorité, l'asservissement d'autrui! Oui, ils trouvent tout naturel de “posséder” ! Et ils trouvent tout naturel que ce qu'ils possèdent soit inattaquable, protégé par les lois contre la convoitise de ceux qui n'ont rien ! Généreux, oh, sans doute ! Tant que cette générosité est un luxe de plus : une générosité qui fait partie des dépenses superflues… » Et Jacques [s']évoquait la vie précaire de ses amis suisses qui, privés du superflu, s'entre-partageaient le nécessaire, et pour qui l'entraide était toujours un risque de manquer du minimum.
  • Propos évoquant une communauté internationale d'exilés socialistes et communistes à Genève.
  • Les Thibault (1936), Roger Martin du Gard, éd. Gallimard, coll. « Folio », 1980, t. Ⅲ, L'été 1914, chap. ⅩⅣ, p. 132-133


Sur les causes de la guerre mondiale[modifier]

« Tu crois vraiment qu'une nouvelle guerre couve dans les Balkans ? »

Jacques regardait fixement son frère :

« Est-ce possible qu'à Paris vous n'ayez pas encore la moindre notion de ce qui se passe depuis trois semaines ? Tous ces présages qui s'accumulent !… Il ne s'agit plus d'une petite guerre dans les Balkans : c'est toute l'Europe, cette fois, qui va droit à une guerre ! Et vous continuez à vivre, sans vous douter de rien ?

  • Les Thibault (1936), Roger Martin du Gard, éd. Gallimard, coll. « Folio », 1980, t. Ⅲ, L'été 1914, chap. ⅩⅤ, p. 138


— Sais-tu seulement qu'il y a, dans le monde, douze millions de travailleurs organisés ? », dit-il d'une voix lente, tandis que son front se couvrait de sueur. « Sais-tu que le mouvement socialiste international a derrière lui quinze ans de combats, d'efforts, de solidarité, de progression ininterrompue ? Qu'il y a, aujourd'hui, d'importants groupes socialistes dans tous les parlements d'Europe ? Que ces douze millions de partisans sont répartis sur plus de vingt pays différents ? Plus de vingt partis socialistes, qui forment, d'un bout à l'autre du monde, une immense chaîne, une seule masse fraternelle ?… Et que leur idée dominante, le nœud du pacte, c'est la haine du militarisme, la résolution acharnée de lutter contre la guerre, quelle qu'elle soit, d'où qu'elle vienne ? — parce que la guerre, c'est toujours une manœuvre capitaliste, dont le peuple…

— Monsieur est servi », dit Léon en ouvrant la porte.

Jacques, interrompu, s'épongea le front et regagna son fauteuil. Puis, dès que le domestique eut disparu, il murmura en guise de conclusion:

— Maintenant, Antoine, peut-être comprends-tu mieux ce que je suis venu faire en France…

  • Les Thibault (1936), Roger Martin du Gard, éd. Gallimard, coll. « Folio », 1980, t. Ⅲ, L'été 1914, chap. ⅩⅤ, p. 156


Sur les grèves ouvrières et manifestations socialistes en Russie[modifier]

[…] Kniabrowski en profitait pour parler, sans desserrer les dents, par petites phrases hachées, avec une volubilité véhémente et sourde:

« À Pétersboug, lundi, cent quarante mille grévistes… Cent quarante mille… Dans plusieurs quartier, l'état de siège… Téléphones coupés, plus de tramways… Cavalerie de la Garde… On a appelé quatre régiments complets, avec mitrailleuses… Des régiments de cosaques, des détachements de…»

[…]

« Mais la police, les généraux ne peuvent rien… […] Émeutes après émeutes… le gouvernement avait distribué, pour Poincaré, des drapeaux français : les femmes en ont fait des drapeaux rouges. Charges à cheval, fusillades… J'ai vu une bataille dans le quartier Viborg… Terrible… Une autre, gare de Varsovie… Une autre, faubourg de Stagara-Derevnia [Staraïa-Derevnia ?]… Une autre, en pleine nuit, dans les…»

[…]

« Les grévistes n'ont pas d'armes… Des pavés, des bouteilles, des bidons de pétrole… Pour arrêter les charges ils foutent le feu aux maisons… J'ai vu brûler le pont Semsonievsky… Toute la nuit, partout, ça brûle… Des centaines de morts… Des centaines, des centaines d'arrestations… Tout le monde suspect… Nos journaux sont interdits depuis dimanche… Nos rédacteurs, en prison… C'est la révolution… Il était temps : sans révolution, ce serait la guerre… Ton Poincaré, il a fait du mal chez nous, beaucoup de mal…»

  • Les Thibault (1936), Roger Martin du Gard, éd. Gallimard, coll. « Folio », 1980, t. Ⅲ, L'été 1914, chap. ⅩⅩⅦ, p. 267


L'Action française[modifier]

Seule, L'Action française manifestait ouvertement son inquiétude. L'occasion était belle d'accuser, plus violemment que jamais, la faiblesse spécifique du gouvernement républicain en matière de politique extérieure, et de flétrir l'antipatriotisme des partis de gauche. Les socialistes étaient particulièrement visés. Non content de répéter, comme chaque jour depuis des années, que Jaurès était un traître à la solde de l'Allemagne, Charles Maurras, exaspéré par les vibrants appels au pacifisme international que multipliait L'Humanité, semblait presque, aujourd'hui, désigner Jaurès au poignard libérateur de quelque Charlotte Corday : Nous ne voudrions déterminer personne à l'assassinat politique, écrivait-il, avec une prudente audace. Mais que M. Jaurès soit pris de tremblement ! Son article est capable de suggérer à quelque énergumène le désir de résoudre par la méthode expérimentale la question de savoir si rien ne serait changé à l'ordre invincible, dans le cas où le sort de M. Calmette serait subi par M. Jean Jaurès.
  • Les Thibault (1936), Roger Martin du Gard, éd. Gallimard, coll. « Folio », 1980, t. Ⅲ, L'été 1914, chap. ⅩⅩⅧ, p. 269-270


Signature de Roger Martin du Gard

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