Nicolas Diat

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Nicolas Diat, né le 7 octobre 1975 à Saint-Amand-Montrond (Cher), est un essayiste et éditeur français.

Un temps pour mourir. Derniers jours de la vie des moines, 2018[modifier]

Pendant son agonie, frère Pierre lui a souvent posé cette question : « Frère Vincent, est-ce vraiment si difficile à porter ? Est-ce que vous souffrez beaucoup ? » Il répondait « oui » d’un clignement d’œil. Son angoisse, sa détresse, sa terreur faisaient mal à ses frères. Les maux physiques sont difficiles, mais les souffrances morales sont incommensurables. L’évidence de n’être plus rien, de perdre les capacités les plus élémentaires, est plus profonde encore que les grandes blessures physiques. A trente cinq ans, frère Vincent n’avait plus de rêve.

  • Un temps pour mourir. Derniers jours de la vie des moines, Nicolas Diat, éd. Fayard, 2018  (ISBN 978-2213705637), p. 42


Les chanoines étaient comme des enfants sur la plage qui protègent un château de sable. La mer monte et la belle construction est condamnée. Alors les petits s’activent avec la naïveté des jeunes pirates et l’énergie de ceux qui savent qu’ils perdront la bataille. L’inéluctable arrive, l’eau monte jusqu'au cœur du château, et les murs de sable s’écroulent d’un coup, sans faire de bruit. Frère Vincent étaient un château friable, un château sur l’échafaud. Les religieux qui l’ont côtoyé ont été transformés par la souffrance de frère Vincent. Des frères fragiles et nerveux sont devenus des rocs.

  • Un temps pour mourir. Derniers jours de la vie des moines, Nicolas Diat, éd. Fayard, 2018  (ISBN 978-2213705637), p. 42, 43


Une année avant sa mort, pendant sa rémission le père Michel-Marie a reçu un journaliste. Il avait peur de souffrir, et cependant il lui avait tenu ce discours magnifique : « Me savoir ainsi atteint par la maladie m’a donné une hypersensibilité. Je me rends compte à quel point la vie n’est pas grand-chose. En même temps, elle revêt toute son importance. Je prends conscience désormais avec clarté de la fin de toute chose. Il faut cependant se lever et se battre pour la vie. J’ai le trac de la mort, comme avant un examen. La dimension de ce qui nous attend au ciel est affolante. Pourtant j’ai un rôle à jouer dans cette grandeur. Dès ici-bas, tout ce que je fais prépare ce que j’aurai à vivre au ciel. Mais cela me dépasse. J’ai pris conscience de l’incroyable immensité de ce qui m’attend de l’autre côté.

  • Un temps pour mourir. Derniers jours de la vie des moines, Nicolas Diat, éd. Fayard, 2018  (ISBN 978-2213705637), p. 42, 43


J’ai beaucoup aimé la lecture du livre du philosophe Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme. Il parle du décalage prométhéen qui marque le monde postmoderne. L’homme a créé un monde technologique qui l’humilie et le rend honteux. Les machines sont plus parfaites que l’être humain. Dans ce système, l’erreur est forcément l’homme. La technologie ne peut plus être fautive. Au contraire, dans l’anthropologie classique, l’homme était le sommet du règne animal. Depuis cinquante ans l’homme est devenu le point bas d’un monde dominé par les idoles technologiques. Nous sommes réduits au rôle du maillon faible d’un système que nous avons librement créé. Dans un hôpital, la guérison obéit à la même logique. Le malade est une machine. Les chirurgiens réparent un foie, un rein, un cœur, un estomac, jusqu'au moment où la machine est tellement usée qu’il faut la jeter à la poubelle. Ce phénomène atteint les sociétés occidentales, et les moines ne font pas exception. Contre cette vision, je crois beaucoup à l’approche biblique du dynamisme de l’âme. Il faut rester en lien avec Dieu, dont nous tenons notre souffle. Ce trait d’union ne peut pas être rompu. Le médecin soigne mais c’est le malade qui guérit. Le rétablissement du corps reste toujours en lien avec Celui qui donne la vie.

  • Un temps pour mourir. Derniers jours de la vie des moines, Nicolas Diat, éd. Fayard, 2018  (ISBN 978-2213705637), p. 66, 67


La souffrance révèle à chacun ses limites. Le laïc comme le moine peuvent devenir des nains ou des géants.

  • Un temps pour mourir. Derniers jours de la vie des moines, Nicolas Diat, éd. Fayard, 2018  (ISBN 978-2213705637), p. 69


Les personnes qui n’ont jamais connu la souffrance doivent éviter d’en parler à ceux qui la ressentent. La souffrance est un grand mystère. Elle est toujours mauvaise. Le moine s’offre à Dieu pour prier et il donne sa vie à l’Eglise. La dernière étape, même dans la peur, est désirée et connue. Le moine reste radicalement un homme, et il tend vers le divin.

  • Un temps pour mourir. Derniers jours de la vie des moines, Nicolas Diat, éd. Fayard, 2018  (ISBN 978-2213705637), p. 81, 82


Pourtant, dans un monastère, nous ne pleurons pas pour un décès. Il ne faut pas y voir une sécheresse de nos sentiments. Nous savons où nos frères partent. Les enterrements sont toujours joyeux. Notre existence doit être un noviciat d’éternité. Toute la vie liturgique du moine le prépare aux dernières heures. Quand les moines partent, je leur demande de ne pas nous oublier lorsqu'ils seront au ciel. Parfois, je me dis que nos frères sont tellement heureux près de Dieu qu’ils nous négligent un peu. Nous sommes en communion profonde avec nos morts. Nous pensons à eux tous les jours.

  • Un temps pour mourir. Derniers jours de la vie des moines, Nicolas Diat, éd. Fayard, 2018  (ISBN 978-2213705637), p. 92, 93


Il se trouvait déjà dans un coma léger. J’ai toujours eu le sentiment que les agonisants restent conscients jusqu'à la fin. Ils ne sont séparés des vivants que par des dysfonctionnements physiques. Je ne crois pas qu’un homme puisse être totalement coupé du monde. J’ai acquis cette certitude après avoir accompagné tant de moines vers la mort. Le frère Paul n’est pas resté longtemps dans notre infirmerie. Il est mort trois jours plus tard.

  • Un temps pour mourir. Derniers jours de la vie des moines, Nicolas Diat, éd. Fayard, 2018  (ISBN 978-2213705637), p. 119


Dom Patrick pense souvent aux paroles du cardinal Pierre Veuillot sur son lit de mort, après qu’il a livré un long combat contre une leucémie douloureuse : « Nous savons faire de belles phrases sur la souffrance. Moi-même j’en ai parlé avec chaleur. Dites aux prêtres de n’en rien dire : nous ignorons ce qu’elle est, et j’en ai pleuré. » Devant un homme qui souffre, les beaux discours ne servent à rien. Ils peuvent uniquement satisfaire les biens portants.

  • Un temps pour mourir. Derniers jours de la vie des moines, Nicolas Diat, éd. Fayard, 2018  (ISBN 978-2213705637), p. 123


" En quoi puis-je encore être utile aux autres ? » Combien de fois frère Philippe a-t-il entendu cette phrase dans la bouche des religieux parvenus au seuil du grand voyage ? L’interrogation semble surprenante pour un homme arrivé au bout de son chemin. Les frères ont travaillé toute leur existence, et ils veulent rendre un service en puisant dans leurs dernières forces.

  • Un temps pour mourir. Derniers jours de la vie des moines, Nicolas Diat, éd. Fayard, 2018  (ISBN 978-2213705637), p. 150


Un matin, son médecin appela l’abbaye pour dire que ses jours étaient comptés. Le Père abbé de l’époque et un chanoine partirent sans tarder. Sur le chemin, l’abbé s’arrêta dans une coopérative pour acheter une bouteille de champagne. A leur arrivée à l’hôpital, le mourant était mal en point, mais lucide. En se tournant vers l’abbé, avec son ton de voix un peu perché, il lui dit : « Oh mon père, vous êtes venu, c’est trop d’honneur ! » Et l’abbé de répondre : « Mais non ce n’est pas trop d’honneur. Vous allez mourir. Je viens vous donner l’extrême onction. » Après un temps de silence, le père Vincent répondit : « Ah oui, ça s’impose. » Rassuré par sa réaction, le Père abbé sortit la bouteille de sa sacoche : « Mais après on va fêter ça ! » Le père Vincent lâcha dans un soupir : « Ah , vous y avez pensé… » Les trois chanoines sablèrent le champagne. Le Père Vincent s’éteignit en paix deux jours plus tard à l’abbaye.

  • Un temps pour mourir. Derniers jours de la vie des moines, Nicolas Diat, éd. Fayard, 2018  (ISBN 978-2213705637), p. 195


Dom Innocent me dit avec son humour habituel que la vie serait un désastre si nous ne savions pas que la mort viendrait nous chercher un jour. Comment les hommes resteraient-ils indéfiniment dans cette vallée de larmes ? « Nous sommes nés pour rencontrer Dieu. Les vieux chartreux lui demandent de ne pas tarder. La mort c’est la fin de l’école. Après le Paradis arrive. Un moine a donné sa vie à Dieu, et il ne l’a jamais rencontré. Il est normal qu’il soit impatient de le voir. »

  • Un temps pour mourir. Derniers jours de la vie des moines, Nicolas Diat, éd. Fayard, 2018  (ISBN 978-2213705637), p. 211


Sainte Thérèse d’Avila comparait la vie à une nuit dans une mauvaise auberge. Dom Innocent imagine quant à lui l’existence comme une nuit dans un train. : « L’important n’est pas le voyage mais le lieu de l’arrivée. Je passe la moitié de ma vie à penser à la vie éternelle. Elle est la toile de fond constante qui tapisse toute mon existence. Je n’ai pas peur de la Grande Faucheuse. Elle me rend curieux. L’éternité passe par la mort. Il faut aimer cette porte qui nous fera connaitre le Père. Nous sommes nés pour le ciel. La vie terrestre et la vie éternelle sont intimement liées. Pourquoi craindre le point de jonction entre ces réalités ? Les chrétiens ne croient plus vraiment à la résurrection des corps. Le paradis est assimilé à un vide où les âmes sont flottantes. Mais les hommes sont à l’image de Dieu. Il ne sera pas nécessaire de quitter notre humanité pour être unis à Dieu. L’éternité sera beaucoup plus humaine que nous ne pouvons l’imaginer. Nous devrions cultiver un imaginaire de la vie éternelle.

  • Un temps pour mourir. Derniers jours de la vie des moines, Nicolas Diat, éd. Fayard, 2018  (ISBN 978-2213705637), p. 217