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Irène Théry

Une page de Wikiquote, le recueil des citations libres.
Irène Théry en 2014.

Irène Théry, né le 9 février 1952 à Aix-en-Provence, est une sociologue française.

La distinction de sexe

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Un autre changement majeur introduit par le christianisme est la conception nouvelle du corps qui apparaît quand on se met à considérer le corps comme le tabernacle de l’esprit, autrement dit comme une unité individuelle enclosant en lui une âme personnelle déposée par Dieu. Pour percevoir l’ampleur immense de cette révolution, le meilleur guide est sans doute l’historien britannique Peter Brown, dont il faut lire en particulier un livre majeur, trop peu connu, Le renoncement à la chair. Virginité, célibat et continence dans le christianisme primitif. […]
Dans ce contexte se met en place là une distinction/relation de l’âme et du corps tout à fait particulière. Et toute la difficulté sera pour nous de comprendre en quoi ces conceptions chrétiennes très anciennes préparent la laïcisation moderne, qui est pourtant aussi une rupture avec la conception chrétienne de la “dualité non dualiste” entre esprit et chair, âme et corps. Qu’est-ce qui vient de cette conception chrétienne, et qu’est-ce qui rompt avec elle, dans la façon dont les philosophies de la conscience des XVIIe et XVIIIe siècles (Descartes, Locke…) ont conçu l’opposition de l’âme et du corps, de l’esprit et du corps, ou encore du self et du corps ? Il est important de s’interroger sur ce point, car les concepts élaborés à l’époque des Lumières gouvernent encore aujourd’hui l’idéologie individualiste dans laquelle nous baignons.


Ces sociétés ne croient ni au “biologique” ni à “la différence sexuelle” ni à “la sexualité” comme à une sorte de socle originel ultime, une base en dernière instance. Elles ne séparent pas le corps et l’esprit, la nature et la culture, comme deux entités substantielles ou deux règnes séparés entre lesquels le problème serait de chercher l’articulation.


On voit que le concept de genre est ici construit sur deux piliers : le premier est l’opposition fondatrice entre le sexe biologique et le genre psychologique/social d’un individu.
Le second est la définition de ce sexe et ce genre comme les marqueurs des identités respectives de deux composantes de la personne, son moi d’un côté (doté d’une identité de genre) et son corps de l’autre (doté d’une identité de sexe).


Les théories féministes “classiques” (y compris les plus radicales) ne permettent pas, selon M. Strathern, de rendre compte des actions, représentations et valeurs des sociétés traditionnelles, puisqu’elles prennent comme référence universelle nos propres conceptions occidentales modernes de l’homme et de la femme. Or, ces conceptions supposent de tenir pour acquis qu’une personne est constituée d’un corps doté d’un sexe et d’un moi doté d’un genre : la partition dichotomique des identités substantielles masculines et féminines, qu’elles soient de sexe ou de genre, laisse ainsi hors champ l’étude sociologique des actions et des relations.


Cette conception moderne des sexes, que je ne fais qu’évoquer ici de façon outrageusement réductrice, oublie que la vie humaine est intrinsèquement normative. Elle oublie que les manières d’agir masculines ou féminines instituées des sociétés traditionnelles vous disaient non ce que vous étiez, mais ce que vous deviez faire, non ce que vous alliez faire, mais ce qui était attendu de vous. La particularité la plus significative de la pensée moderne des sexes est d’effacer le langage normatif des règles et des attentes sociales, des statuts et du devoir-faire, et d’adopter un tout autre langage. Désormais, on énonce des normes comme si elles étaient des lois au sens des lois de la physique : le langage qui submerge tout est celui de l’identité personnelle. On prétend que ce que vous faites dépend de ce que vous êtes intérieurement, et qu’agir n’est au fond rien d’autre qu’une conséquence “dans le corps”, dont la cause est le “moi” (self) intérieur. Et finalement, l’explication qui est proposée au fait que dans toutes les sociétés humaines existe un partage sexué des statuts et des rôles, est celle de la différence ontologique : c’est parce que l’Homme et la Femme sont naturellement différents, complémentaires et hiérarchisés que l’un fait ceci et l’autre cela […]. Tout l’effort des sciences sociales consistera, à partir du XIXe siècle, à déconstruire ces conceptions radicalement antisociologiques et anhistoriques de la nature humaine universelle, puis à critiquer, d’abord à bas bruit puis avec de plus en plus de force, la vision hiérarchique des sexes dont elles se voulaient la justification.


L'indistinction

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À travers le CUS, certains prônent l’indistinction en droit parce qu’ils souhaitent que les différences s’expriment dans les mœurs et la culture. Moi, je prône le contraire : reconnaître les différences dans l’ordre symbolique et, dans les mêmes quartiers, permettre à tous de s’asseoir aux terrasses des mêmes cafés. Il ne faut pas, sous prétexte de républicanisme, céder à la tentation moderne de la désymbolisation.


La présomption de paternité

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J’étais déjà pour que ces couples aient les mêmes droits que les autres mais au travers d’une union civile. “Le cœur du mariage, ce n’est pas le couple mais la présomption de paternité”, disait Jean Carbonnier, le grand réformateur du droit de la famille. J’estimais donc, pour cette raison, qu’il n’était pas possible d’appeler “mariage” l’union d’un couple de même sexe.
  • « Le mariage n’est plus le socle de la famille », Christel De Taddeo et Irène Théry, Le Journal du dimanche, 3 novembre 2012 (lire en ligne)


La différence des sexes

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La tentation que l’on pourrait nommer organiciste est justement celle qui considère que reproduction, sexualité, famille et organisation sociale des rôles sexués seraient une seule et même chose. Elle fait comme si les fictions symboliques qui inscrivent dans la signification la copulation et la reproduction ne faisaient que reconnaître un ordre naturel préexistant.


Pourtant, la confusion du sexué et du sexuel n’est pas l’apanage des homophobes. Elle est aussi, sous une autre forme, au centre de la rhétorique d’un courant militant qui, pour être peu nombreux, n’en a pas moins bénéficié d’une percée médiatique équivalente à celle du courant néoorganiciste lors du débat sur le Pacs : le courant identitariste.


Le droit, pour ceux qui voient la société comme un ensemble de minorités construites par l’oppression des dominants, n’est jamais que faussement commun. Il est par définition le système majeur de légitimation du pouvoir des dominants. Dans cette perspective, ce qui est exigé du droit est non pas qu’il intègre une dimension nouvelle aux normes communes, mais bien plutôt qu’il opère un radical retrait. Tout ce qu’on lui demande est d’abolir les distinctions symboliques, puisqu’une distinction n’est jamais ce qui lie, et toujours ce qui sert à discriminer. Dans la “logique de la reconnaissance” le droit idéal ne dit rien du monde social. Ce n’est qu’une machine à distribuer uniformément les droits individuels qui permettront à chacun de se défendre contre tous. Quant à la question du lien social, du sens et des valeurs, il est hors de question qu’elle soit commune, puisque cela supposerait d’assujettir les “dominés” à ceux qui les “dominent”. Elle se joue uniquement dans la lutte politique de chaque minorité opprimée. Reconnaître une minorité, c’est donc d’abord se taire : elle seule connaît la vérité et a le droit de parler.
C’est pourquoi l’identitarisme peut aisément passer pour “universaliste”, tout en étant antirépublicain. Réduisant d’un côté le social à une collection d’individus abstraits, il utilise de façon politicienne la référence aux droits de l’homme et demande pour tous les mêmes “droits à”. Réduisant de l’autre la société à un système d’oppression, il exige en revanche ses droits particuliers, sous l’angle de la discrimination positive et de la représentation politique.


Dans la rhétorique identitariste, on le voit, la confusion du sexué et du sexuel est totale : il n’y a pas de dimension sexuée de l’ordre symbolique commun, il n’y a que des sexualités en lutte. Ce qui opprime les homosexuels, ce n’est pas telle ou telle conception de la sexualité, ou telle ou telle institution de la différence des sexes et de la famille (par exemple, le modèle matrimonial organiciste décrit plus haut), c’est l’hétérosexualité en tant qu’elle a partie liée avec la différence du masculin et du féminin.


Chez les identitaristes, la Vérité et l’Égalité ne peuvent être réalisées un jour que par expulsion politique de l’hétérosexualité, dans un combat radical dont l’enjeu est l’effacement juridique de la différence des sexes. Sa “domination” n’est que le point d’aboutissement d’une “illusion anthropologique”, un naturalisme quasi biologique. Dans le monde enfin débarrassé de la nature, la sexualité libérée ne connaîtra que des individus libres, c’est-à-dire des esprits dont l’enveloppe charnelle sera enfin tenue pour ce qu’elle est : du substrat biologique.


Notre système symbolique de parenté est un système mixte, non pas parce que le biologique nous l’impose (il n’impose rien), mais parce que nous affirmons ainsi un principe : les hommes et les femmes sont également impliqués dans la filiation. Ce faisant, la mixité de la filiation est aussi une réponse aux tentations réductionnistes qui nous tirent soit vers le tout biologique, soit vers le tout volonté. Elle indique par sa dualité le dualisme qu’elle refuse : celui de l’âme et du corps. Nous ne sommes ni de purs esprits, ni du substrat biologique. Le biologique n’est jamais “rien”, comme si l’engendrement n’était pas chargé de signification, et le réduire à cela serait ravaler l’homme qui procrée, la femme qui accouche, à de la viande humaine. Mais également, le biologique n’est pas “tout” : assimiler le parent au géniteur à coup d’usage généralisé des empreintes génétiques ne serait que l’autre face du réductionnisme biologisant.


Mariage et filiation pour tous

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C’est ainsi que le juriste Daniel Borrillo, un des plus ardents défenseurs du dogme de l’indifférenciation […]. Au-delà, pour cet auteur, toute attention portée au corps est l’indice d’un “naturalisme” biologisant. La filiation devrait être redéfinie comme uniquement adoptive, car fondée exclusivement sur la volonté.
  • Mariage et filiation pour tous : Une métamorphose inachevée, Irène Théry, éd. Seuil, coll. « La république des idées », 2010  (ISBN 978-2-02-127985-6), p. 14


La notion d’engendrement est particulièrement heuristique, car elle permet de rendre compte d’une dimension essentielle de l’AMP avec tiers donneur, que manquent les descriptions fondées sur le “projet parental” entendu au sens de l’expression pure de la volonté. Comme nous l’avons rappelé plus haut, les deux valeurs que l’on présente systématiquement comme les plus opposées, les plus contradictoires, quand on cherche à définir le “vrai parent” en opposant le parent biologique et le parent social (psychologique), sont liées au sein d’un même couple, d’un même projet d’engendrement.
  • Mariage et filiation pour tous : Une métamorphose inachevée, Irène Théry, éd. Seuil, coll. « La république des idées », 2010  (ISBN 978-2-02-127985-6), p. 117