Si je sais que beaucoup de personnes se plaisent à regarder la peinture comme une dépendance de la littérature, et à lui demander d'exprimer, non des idées générales qui conviennent à ses moyens, mais des idées spécifiquement littéraires, je crains qu'on ne voit pas sans étonnement le peintre se risquer à empiéter sur le domaine de l'homme de lettres; j'ai pleinement conscience, en effet, que la meilleure démonstration qu'il puisse donner de sa manière est celle qui résultera de ses toiles.
Écrits et propos sur l'art, Henri Matisse, éd. Hermann, 2021 (ISBN978-2-7056-8920-9), chap. Notes d’un peintre, p. 40
Ce que je poursuis par-dessus tout, c'est l'expression. Quelquefois, on m'a concédé une certaine science, tout en déclarant que mon ambition était bornée et n'allait pas au-delà de la satisfaction d'ordre purement visuel que peut procurer la vue d'un tableau. Mais la pensée d'un peintre ne doit pas être considérée en dehors de ses moyens, car elle ne vaut qu'autant qu'elle est servie par des moyens qui doivent être d'autant plus complets (et, par complets, je n'entends pas compliqués) que sa pensée est plus profonde. Je ne puis pas distinguer entre le sentiment que j'ai de la vie et la façon dont je le traduis.
« Notes d’un peintre », 1908.
Écrits et propos sur l'art, Henri Matisse, éd. Hermann, 2021 (ISBN978-2-7056-8920-9), chap. Notes d’un peintre, p. 42
Ce que je rêve, c'est un art d'équilibre, de pureté, de tranquillité, sans sujet inquiétant ou préoccupant, qui soit, pour tout travailleur cérébral, pour l'homme d'affaires aussi bien que pour l'artiste des lettres, par exemple, un lénifiant, un calmant cérébral, quelque chose d'analogue à un bon fauteuil qui le délasse de ses fatigues physiques.
« Notes d’un peintre », 1908.
Écrits et propos sur l'art, Henri Matisse, éd. Hermann, 2021 (ISBN978-2-7056-8920-9), chap. Notes d’un peintre, p. 50
Les moyens les plus simples sont ceux qui permettent le mieux au peintre de s'exprimer. S'il a peur de la banalité, il ne l'évitera pas en se représentant par un extérieur étrange, en donnant dans les bizarreries du dessin ou les excentricités de la couleur. Ses moyens doivent dériver presque nécessairement de son tempérament. Il doit avoir cette simplicité d'esprit qui le portera à croire qu'il a peint seulement ce qu'il a vu. J'aime ce mot de Chardin : Je mets de la couleur jusqu'à ce que ce soit ressemblant. Cet autre de Cézanne : Je veux faire l'image[2] et aussi celui de Rodin : Copiez la nature. Vinci disait : Qui sait copier sait faire. Les gens qui font du style de parti pris et s'écartent volontairement de la nature sont à côté de la vérité. Un artiste doit se rendre compte, quand il raisonne, que son tableau est factice, mais quand il peint, il doit avoir ce sentiment qu'il a copié la nature. Et même quand il s'en est écarté, il doit lui rester cette conviction que ce n'a été que pour la rendre plus complètement.
« Notes d’un peintre », 1908.
Écrits et propos sur l'art, Henri Matisse, éd. Hermann, 2021 (ISBN978-2-7056-8920-9), chap. Notes d’un peintre, p. 51-52
Je n'ai jamais évité l'influence des autres. J'aurais considéré cela comme une lâcheté et un manque de sincérité vis-à-vis de moi-même. Je crois que la personnalité de l'artiste se développe, s'affirme par les luttes qu'elle a à subir contre d'autres personnalités. Si le combat lui est fatal, si elle succombe, c'est que tel devait être son sort.
Écrits et propos sur l'art, Henri Matisse, éd. Hermann, 2021 (ISBN978-2-7056-8920-9), chap. Notes d’un peintre, p. 56
Si vous saviez toute la force morale, tout l'encouragement que me donna pendant toute ma vie son merveilleux exemple! Aux moments de doute, quand je me cherchais encore, effrayé parfois de mes découvertes, je pensais : Si Cézanne a raison, j'ai raison, et je savais que Cézanne ne s'était pas trompé. Il y a, voyez-vous, dans l'œuvre de Cézanne des lois d'architecture qui sont bien utiles à un jeune peintre. Il eut, entre les plus grands, ce mérite de vouloir, donnant à sa tâche de peintre sa plus haute mission, que les tons fussent des forces dans un tableau. Qu'on ne s'étonne pas que Cézanne ait si longuement et si constamment hésité. Pour ma part, chaque fois que je me trouve devant ma toile, il me semble que c'est la première fois que je peins. Il y avait tant de possibilités en Cézanne qu'il avait, plus qu'un autre, besoin de mettre de l'ordre dans sa cervelle. Cézanne, voyez-vous, est bien une sorte de bon Dieu de la peinture. Dangereuse, son influence? Et puis après? Tant pis pour ceux qui n'ont pas assez de force pour la subir ! Ne pas être assez robuste pour supporter sans faiblir une influence est une preuve d'impuissance.
Jacques Guenne, « Entretien avec Henri Matisse », L'Art vivant, no18, 15 septembre 1925, p. 5 [texte intégral].
Écrits et propos sur l'art, Henri Matisse, éd. Hermann, 2021 (ISBN978-2-7056-8920-9), chap. Le métier de peindre, p. 84
Ayant quitté les Beaux-Arts, je passais mon temps à faire des copies au Louvre, me soumettant à l'influence de maîtres aussi indubitables que Raphaël, Poussin, Chardin et les Flamands. Je sentais que les méthodes des Impressionnistes n'étaient pas pour moi. Je voulais voir au-delà de leurs subtiles gradations de tons et de leurs expérimentations continuelles. En un mot, je voulais me comprendre moi-même. À la sortie du Louvre, en traversant la Seine sur le Pont des Arts, je voyais d'autres sujets à mon art. « Eh bien, que cherchez-vous donc ? » me demanda un jour mon maître Gustave Moreau. « Quelque chose qui n'est pas au Louvre, mais qui est là » ai-je répondu en montrant du doigt les péniches sur la Seine. « Pensez-vous que les maîtres du Louvre ne l'aient pas vu ? » répliqua Gustave Moreau. En fait, ce que je voyais au Louvre agissait pas sur moi de façon directe. Je m'y sentais comme dans une bibliothèque renfermant les ouvrages du passé, et je voulais créer quelque chose à partir de ma propre expérience.
« Henri Matisse on Modernism and Tradition », The Studio, vol. IX, no50, mai 1935
Écrits et propos sur l'art, Henri Matisse, éd. Hermann, 2021 (ISBN978-2-7056-8920-9), chap. Le métier de peindre, p. 130
Mon dessin au trait est la traduction directe et la plus pure de mon émotion. […] Ces dessins sont toujours précédés d'études faites avec un moyen moins rigoureux que le trait […]. Et c'est seulement lorsque j'ai la sensation d'être épuisé par ce travail, qui peut durer plusieurs séances que, l'esprit clarifié, je puis laisser aller ma plume avec confiance. J'ai alors le sentiment évident que mon émotion s'exprime par le moyen de l'écriture plastique. Aussitôt que mon trait ému a modelé la lumière de ma feuille blanche, sans en enlever sa qualité de blancheur attendrissante, je ne puis plus rien lui ajouter, ni rien en reprendre. La page est écrite; aucune correction n'est possible. Il n'y a plus qu'à recommencer si elle est insuffisante comme s'il s'agissait d'une acrobatie. Il contient, amalgamés selon mes possibilités de synthèse, les différents points de vue que j'ai pu, plus ou moins, assimiler par mon étude préliminaire.
« Notes d’un peintre sur son dessin », Le Point, XXI, juillet 1939, [lire en ligne].
« Notes d’un peintre sur son dessin » (1939), dans Écrits et propos sur l'art, Henri Matisse, éd. Hermann, 2021 (ISBN978-2-7056-8920-9), chap. L’éternel conflit du dessin et de la couleur, p. 159-160
C'est pour libérer la grâce, le naturel que j'étudie tellement avant de faire un dessin à la plume. Je ne m'impose jamais violence; au contraire; je suis le danseur ou l'équilibriste qui commence sa journée par plusieurs heures de nombreux exercices d'assouplissement, de façon à ce que toutes les parties de son corps lui obéissent lorsque, devant son public, il veut traduire ses émotions par une succession de mouvements de danse, lents ou vifs ou par une pirouette élégante.
« Notes d’un peintre sur son dessin » (1939), dans Écrits et propos sur l'art, Henri Matisse, éd. Hermann, 2021 (ISBN978-2-7056-8920-9), chap. L’éternel conflit du dessin et de la couleur, p. 161
J'ai tenu toujours le dessin, non comme un exercice d'adresse particulière, mais avant tout, comme un moyen d'expression de sentiments intimes et des descriptions d'état d'âme, mais, moyens simplifiés pour donner plus de simplicité, de spontanéité à l'expression qui doit aller sans lourdeur à l'esprit du spectateur.
« Notes d’un peintre sur son dessin » (1939), dans Écrits et propos sur l'art, Henri Matisse, éd. Hermann, 2021 (ISBN978-2-7056-8920-9), chap. L’éternel conflit du dessin et de la couleur, p. 162
Quand j'exécute mes dessins Variations le chemin que fait mon crayon sur la feuille de papier a, en partie, quelque chose d’analogue au geste d’un homme qui chercherait, à tâtons, son chemin dans l’obscurité. Je veux dire que ma route n’a rien de prévu : je suis conduit, je ne conduis pas.
« Notes de Matisse sur les dessins de la série Thèmes et variations » (1942), dans Écrits et propos sur l'art, Henri Matisse, éd. Hermann, 2021 (ISBN978-2-7056-8920-9), chap. L’éternel conflit du dessin et de la couleur, p. 164
Le visage humain m'a toujours beaucoup intéressé. […] En les regardant je ne fais aucune psychologie mais je suis frappé par leur expression souvent particulière et profonde. Je n'ai pas besoin de formuler avec des mots l'intérêt qu'ils suscitent en moi; ils me retiennent probablement par leur particularité expressive et par un intérêt qui est entièrement d'ordre plastique. C'est du premier choc de la contemplation d'un visage que dépend la sensation principale qui me conduit constamment pendant toute l'exécution d'un portrait.
« Portraits » (1954), dans Écrits et propos sur l'art, Henri Matisse, éd. Hermann, 2021 (ISBN978-2-7056-8920-9), chap. L’éternel conflit du dessin et de la couleur, p. 176
La transcription presque inconsciente de la signification du modèle est l'acte initial de toute œuvre d'art et particulièrement d'un portrait. Par la suite la raison est là pour dominer, pour tenir en bride et donner la possibilité de reconcevoir en se servant du premier travail comme d'un tremplin. La conclusion de tout cela : le portrait est un art des plus singuliers. Il demande à l'artiste des dons particuliers et une possibilité d'identification presque complète du peintre et de son modèle.
« Portraits » (1954), dans Écrits et propos sur l'art, Henri Matisse, éd. Hermann, 2021 (ISBN978-2-7056-8920-9), chap. L’éternel conflit du dessin et de la couleur, p. 178
Tout tableau, tout dessin d'Henri Matisse possède une vertu qu'on ne peut toujours définir, mais qui est une force véritable. Et c'est la force de l'artiste de ne point la contrarier, de la laisser agir.
Si l'on devait comparer l'œuvre d'Henri Matisse à quelque chose, il faudrait choisir l'orange. Comme elle, l'œuvre d'Henri Matisse est un fruit de lumière éclatante.
Avec une entière bonne foi et un pur souci de se connaitre et de se réaliser, ce peintre n'a cessé de suivre son instinct. Il lui laisse le soin de choisir entre les émotions, de juger et de limiter la fantaisie et celui de scruter profondément, la lumière, rien que la lumière.
A vue d'œil, son art s'est dépouillé et malgré sa simplicité toujours plus grande il n'a pas manqué de devenir plus somptueux.
Ce n'est pas l'habileté qui rend ainsi cet art plus simple et l'œuvre plus lisible. Mais, la beauté de la lumière se confondant chaque jour davantage avec la vertu de l'instinct auquel l'artiste se fie entièrement, tout ce qui contrariait cette union disparait comme il arrive aux souvenirs de se fondre dans les brouillards du passé.
préface du catalogue de l'exposition « Matisse-Picasso », 23 janvier-15 février 1918, à la galerie Paul Guillaume[3].
J'ai attendu depuis 1941 d'en venir à ce livre que voici se formant enfin.[…] Le grand agacement que Matisse montrait parfois du langage employé à son sujet par les critiques d'art m'avait poussé à dire plusieurs choses qui n'étaient pas tombées dans l'oreille d'un sourd : qu'il n'y a pas de langage parlé, écrit, de la peinture, que c'est folie de vouloir donner l'équivalent de la chose peinte quand peindre est déjà parler de quelque chose. […] Je saisis très vite comment Matisse entendait cela, et ce que signifiait sur moi cet œil bleu de chasseur. Je compris aussitôt la nature de ce magnétisme, que je subissais. En prendre conscience, c'était y succomber. Il en va devant le génie comme devant le serpent.
Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1971, t. I, chap. Prière d’insérer (1967-1968), p. 41-42
Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN2-07-075407-3), partie I, chap. Prière d’insérer (1967-1968), p. 62-63
« …cette Marguerite de 1908, que je me souviens d’avoir vu chez Picasso, rue La Boétie, dix ou onze ans plus tard… »
Au delà des semblances fixées…
Pourquoi faut-il au peintre un modèle si c'est pour s'en écarter ? Cette question, toute l'œuvre de Matisse la pose, et c'est une énigme qui n'est pas de l'impuissance à représenter, car quiconque a connu les modèles de Matisse, des modèles, les reconnaît là-même où il s'en écarte, où la disproportion des traits l'emporte sur le visage ou le corps.
Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1971, t. II, chap. De la ressemblance (1968), p. 41
Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN2-07-075407-3), partie II, chap. De la ressemblance (1968), p. 477
Il y a, dans l'écoulement des années, une apparition qui, pour moi, est plus qu'un modèle. Et plus que le sujet familier qui prend place entre un pot de fleurs et le piano… Parce qu'écoutant le peintre, j'avais remarqué que sa voix changeait, se faisait autre pour quelqu'un. Chaque fois qu'il la rencontrait, parlant d'un tableau, cet accent tendre et triste. […] « Ma petite fille… » disait Matisse, et je ne l'ai jamais autrement entendu appeler, pour une raison ou une autre, celle qui devint Mme Georges Duthuit. Dans ce roman que j'écris, il y a ainsi, parfois, des personnages absents, qui tiennent plus de place que d'autres, présents. […] Il n'y a, comme un pont transparent entre ailleurs et nous, que cette voix d'un vieil homme, que disait-il au juste ? un pont lancé par-dessus la nuit et l'absence, trois mots je ne sais comment à d'autres liés, tout ce que j'entends : Ma petite fille…
Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1971, t. II, chap. De la ressemblance (1968), p. 67-69
Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN2-07-075407-3), partie II, chap. De la ressemblance (1968), p. 505-506
Je vais vous dire : j'ai comme ça une idée de romancier, cette petite fille-là, il l'aimait, Matisse, comme il n'a peut-être jamais aimé personne. Est-ce qu'elle l'a su? Pas sûr. Il ne m'a pas chargé de le lui dire, un jour, plus tard, après… Non. D'ailleurs, je ne saurais pas.
Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1971, t. II, chap. De la ressemblance (1968), p. 71
Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN2-07-075407-3), partie II, chap. De la ressemblance (1968), p. 510
Femme au chapeau, Henri Matisse. « Oublie la Belle Ferronnière et ses joues mièvres et lisses. Mon visage est de travers et à moitié vert, et mon nez se retrousse d'un côté comme si je reniflais. Mes yeux aveugles ne te suivront pas à travers la pièce comme dans les peintures, parce que je me moque de savoir si tu es là ou pas, mais tu ne m'oublieras jamais. Je suis hystérique. Je suis la dame qui enfonce une longue épingle à chapeau dans son chapeau, zzzzz, à travers la cervelle ! Je suis moderne, mon garçon, je suis moderne et tu viendras à moi, un jour[5]. »
Mon père expliqua que je voulais être peintre et les Stein furent d'accord que dans ce cas il fallait que je regarde un peu leurs tableaux. Leurs tableaux… Tous de Matisse, sans doute la plus belle collection du temps. Il y en avait partout. Sur moi qui ne connaissais Matisse que de nom, l'effet fut celui d'une stupeur horrifiée et je ne sus que dire devant ce que je pris d'abord pour des barbouillages. […] J’eus du mal à faire passer mon ébahissement pour de l'admiration, car je compris que c'était là ce qu'on attendait de moi, et je regardais, je regardais de tous mes yeux sans les croire. Se pouvait-il…
« Nice, isn't it ? murmurait la bonne voix généreuse et maternelle de Sarah Stein devant une explosion de couleurs dont je ne démêlais pas le sens.
– Very », fis-je lâchement avec un sourire collé à la bouche.
D'un geste elle m'indiqua la perle de la collection, le portrait de Mme Matisse, la Joconde, en somme, de ce salon bizarre, mais Mme Matisse avait le nez de travers et il n'y avait pas à dire, elle était verte comme une pomme avec un de ces petits chapeaux absurdes que j'avais vus jadis aux amies de ma mère, tout cela peint d'une main hâtive, fougueusement irrespectueuse de toutes les lois du dessin, et elle me regardait, Mme Matisse, elle me perçait le cerveau de ses petits yeux noirs avec un sourire de coin. « Tu n'en reviens pas, me disait-elle, tu me trouves l'air d'une chipie échappée d'un asile. Je te donne rendez-vous dans tous les musées d'Europe, je suis la dame moderne. Je ne suis pas jolie, jolie, mais du bout de ma bottine j’envoie promener les beautés langoureuses et fessues de la vieille peinture, leurs grâces rondouillardes et toute leur saintenitoucherie sexuelle. Arrière, cochonnes, j'avance. Place pour la dame au sourire de travers et au regard hystérique. Vous finirez par m'adorer, et toi aussi, petit sot. Je dis sot parce que je veux rester polie, mais je te crache dessus ! »
« Jeunesse », dans Œuvres complètes (1977), Julien Green, éd. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1985 (ISBN2-07-010840-6), t. V, p. 1319-1320
La nuit qui suivit notre visite aux Stein, je fus long à m'endormir. Ce n'était pas seulement le discours de Mme Matisse qui me tenait éveillé, c'était tout le langage du peintre lui-même, son trait, sa couleur, sa manière de frapper la toile avec ses pinceaux au lieu de la caresser, de la lécher, comme avaient fait les autres. Et si c'était lui qui avait raison ? Si tout cela était beau ? Par le souvenir, je revis ses fleurs éclatantes, ses personnages violemment habillés de tons criards, ses fenêtres ouvertes sur des paysages simplifiés à l'extrême, mais où soufflait de l'air. J'avais beau me tourner et me retourner dans mon lit en me disant : « non », on ne pouvait dire « non » à Matisse. Sans doute il ne m'attirait pas, mais il ne s'en porterait pas plus mal, et si je disais « non », secrètement, c'était à ma vocation de peintre, en admettant que j'en eusse une.
« Jeunesse », dans Œuvres complètes (1977), Julien Green, éd. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1985 (ISBN2-07-010840-6), t. V, p. 1321
Le soir, mon père m'emmena rendre visite aux Stein qui habitaient une rue voisine. Mike Stein, frère de Gertrude Stein, savait tout sur l'art moderne et possédait une collection de Matisse, qui commençait alors sa carrière internationale. « Mon fils veut être peintre », dit mon père en me présentant. Oh ! comme j'aurais voulu qu'il ne dise pas ça. Pas dans un salon rempli de peintures modernes que j'étais supposé admirer alors que je ne savais pas comment m'y prendre. Particulièrement terrifiante était une femme avec des yeux charbonneux et la moitié du visage vert pomme; néanmoins, il y avait quelque chose de fascinant dans son expression mi-fantasque mi-cruelle et dans l'angle joyeux que faisait son absurde chapeau 1905 posé de travers.
« C'est Mme Matisse », dit M. Stein qui vit que je regardais cette toile. « Joli, n'est-ce pas? »
Il me raconta qu'un monsieur, ayant vu ce portrait dans l'atelier du peintre, avait demandé à Matisse pourquoi il avait peint le visage en vert. Sur quoi, Matisse avait jeté au curieux un sale regard et avait répondu sur un ton glacial : « Monsieur, ce visage n'est pas vert. »
Mon différend avec Matisse n'avait rien à voir avec sa façon de peindre un visage de femme en vert, les primitifs italiens l'avaient fait avant lui. Non, ce qui me gênait, c'était qu'au fond de moi je savais que je ne pourrais jamais peindre comme ça et que je n'avais aucun désir d'essayer, quoique c'eût été possible de m'exprimer plus ou moins dans le même langage. « Regarde-moi » semblait me dire la dame. « Oublie la Belle Ferronnière et ses joues mièvres et lisses. Mon visage est de travers et à moitié vert, et mon nez se retrousse d'un côté comme si je reniflais. Mes yeux aveugles ne te suivront pas à travers la pièce comme dans les peintures, parce que je me moque de savoir si tu es là ou pas, mais tu ne m'oublieras jamais. Je suis hystérique. Je suis la dame qui enfonce une longue épingle à chapeau dans son chapeau, zzzzz, à travers la cervelle ! Je suis moderne, mon garçon, je suis moderne et tu viendras à moi, un jour. »
« Le langage et son double / The language and its shadow », dans Œuvres complètes, Julien Green, éd. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1990 (ISBN2-07-011187-3), t. VI, p. 1327-1329
Matisse était un artiste au sens médiéval du terme. Par un travail très simple, il cherchait à exprimer ce qu'il sentait au-dedans de lui. C'était un travailleur acharné. J'ai vu des cahiers entiers, des centaines de pages sur lesquelles il avait simplement dessiné une feuille de chêne. (…) Finalement, quelques traits signifient la feuille de manière évidente. Elle est reconnaissable par tous, mais elle est l'aboutissement d'heures et d'heures de travail.
Histoire et Lumière, Régine Pernoud, éd. Le Cerf, 1998 (ISBN2-204-05932-3), p. 51-52
Matisse avait horreur des mélanges de couleurs. Il les disposait sur des assiettes blanches de façon que chacune garde sa valeur. Puis il les travaillait sans mélange intempestif et sans compromis. Je l'ai beaucoup vu peindre sur le vif.
Histoire et Lumière, Régine Pernoud, éd. Le Cerf, 1998 (ISBN2-204-05932-3), p. 53
Chez Matisse, la pureté est le fruit d'un travail qui n'apparaît plus. Le bon artiste est humble devant son œuvre. Ce qui compte, c'est ce qu'elle cherche à révéler.
Histoire et Lumière, Régine Pernoud, éd. Le Cerf, 1998 (ISBN2-204-05932-3), p. 55-56
La porte-fenêtre de Matisse (1914), le plus mystérieux des tableaux jamais peints semble s’ouvrir cet "espace" d’un roman qui commence et dont l’auteur ignore tout encore comme de cette vie, dans la maison d’obscurité, ses habitants, leur mémoire, leurs rêves, leurs douleurs.
Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN2-07-075407-3), partie I, chap. Anthologie I, p. 412
Je ne sais si Matisse en avait conscience ou non, aujourd'hui soudain, quand nous en voyons la date, 1914, et ce devait être l'été, ce mystère me donne le frisson. Que le peintre l'ait ou non voulu, cette porte-fenêtre, ce sur quoi elle ouvrait, elle est demeurée ouverte. C'était sur la guerre, c'est toujours sur l'événement qui va bouleverser dans l'obscurité la vie des hommes et des femmes invisibles, l'avenir noir, le silence habité de l'avenir.
Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1971, t. I, chap. Anthologie I, p. 303
Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN2-07-075407-3), partie I, chap. Anthologie I, p. 412
Fenêtre-porte 1914 […] est un tableau d'une extrême simplicité et cependant d'une grandeur déconcertante, sa composition est facile à lire, une bande bleu-vert de part et d'autre d'une large bande noire bordée d'une bande grise, un peu de noir et en bas, un brun-gris pour souligner la distance et le commencement d'une profondeur infinie, pleine d'angoisse et aussi d'espoir. Ce tableau est pour moi le plus important du XXe siècle parce qu'il exprime toute l'œuvre de Matisse, dans laquelle il y a toutes les recherches et les inquiétudes de l'aventure du peintre. C'est une œuvre, à la fois construite et inspirée, pleine d'intelligence sensible et cependant marquée par la pudeur, comme lorsqu'on porte en soi quelque chose de spirituel que l'on ne montre jamais. C'est une peinture parfaite parce qu'elle est à la fois d'une profondeur diabolique et d'une simplicité de raffinement suprême. On dirait en Chine que Fenêtre-porte est une peinture magique, car, devant cette porte, vide et pleine en même temps, il y a la vie, la poussière, l'air qu'on respire, mais derrière que se passe-t-il ? C'est un espoir noir immense. Pour nous tous, c'est une porte ouverte sur la vraie peinture.
↑Les illustrations qui accompagnent les « Notes d’un peintre » sont initialement reproduites en noir et blanc en 1908, puis en couleur dans [Matisse 2012] Notes d'un peintre (préf. Cécile Debray), Centre Pompidou, (ISBN978-2-84426-557-9) : « […] les images s'installent dans le texte selon un dialogue implicite. L'ouverture est ménagée par l'image de La Liseuse. […] Le thème de la lecture vient surtout souligner la question posée dans les premiers paragraphes sur la légitimité de l'écriture pour un peintre tout comme le titre « Notes d'un peintre » rappelle le métier de Matisse et sa modestie en tant qu'auteur » (préface, p. 10-11).
↑Matisse cite là un commentaire de Charles Camoin publié avec des extraits de lettres de Cézanne dans Charles Morice, « Enquête sur les tendances actuelles des arts plastiques », Mercure de France, aout 1905, p. 353 [texte intégral]. Cf. Cécile Debray, Matisse 2012, préface, p. 13 : « son ami Charles Camoin […] lui montre ses lettres bien avant qu'elles ne soient publiées en 1905. Ainsi, le mot de Cézanne qu'il cite, « je veux faire l'image », provient d'un des commentaires de Camoin. »
↑Texte repris intégralement dans : Œuvres en prose complètes, t. II, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », (ISBN2-07-011216-0), p. 874-875; et seulement le paragraphe sur Matisse dans Tout l'œuvre peint de Matisse, 1904-1928, Flammarion, (ISBN2-08-011214-7, lire en ligne), p. 10.
↑Le langage et son double [The language and its shadow], dans Œuvres complètes, t. VI, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », (ISBN2-07-011187-3), Souvenirs des jours heureux. La dame verte, p. 1327-1329.
[EPA] Henri Matisse (texte, notes et index établis par Dominique Fourcade), Écrits et propos sur l'art, Hermann, (ISBN978-2-7056-8920-9) — Voir Irina Anelok, Les écrits sur l'art de Dominique Fourcade : la naissance d'une poétique, 2013 [lire en ligne] (contient notamment en annexe la « Préface » à l’édition italienne des Scritti e pensieri sull’arte, Einaudi, 1979 (tapuscrit de l’original inédit en français)).
[Bavardages] Henri Matisse (propos recueillis par Pierre Courthion), Bavardages : les entretiens égarés, Skira, (ISBN978-2-37074-036-6)
[Spurling 2001] Hilary Spurling (trad. André Zavriew), Matisse [« The unknown Matisse »], t. I, 1869-1908, Seuil, (ISBN2-02-034987-6)
[Matisse Picasso 2002] Matisse Picasso (exposition, Londres, Tate Modern, 11 mai-18 août 2002 ; Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 17 septembre 2002-6 janvier 2003 ; New York, The Museum of Modern Art, 13 février-19 mai 2003), (ISBN2-7118-4551-6)
[Debray 2015] Cécile Debray, Matisse en son temps (exposition, Fondation Pierre Gianadda, Martigny, Suisse, 20 juin-22 novembre 2015), Fondation Pierre Gianadda, (ISBN978-2-88443-155-2)
[Monod-Fontaine et Ramond 2016] Isabelle Monod-Fontaine (dir.) et Sylvie Ramond (dir.), Henri Matisse : le laboratoire intérieur (exposition, Lyon, Musée des beaux-arts de Lyon, 2 décembre 2016 - 6 mars 2017), Hazan, (ISBN978-2-7541-0976-5)
[Grammont 2018] Claudine Grammont (dir.), Tout Matisse, Robert Laffont, coll. « Bouquins », (ISBN978-2-221-11385-1)
[Verdier 2020] Aurélie Verdier (dir.), Matisse comme un roman (exposition, Paris, Centre Pompidou, musée national d'art moderne, Galerie 1, 21 octobre 2020 - 22 février 2021), Centre Pompidou, (ISBN978-2-84426-872-3)
[Paris 2025] Matisse et Marguerite : le regard d'un père (exposition, Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 4 avril-24 août 2025), Paris Musées/Musée d'art moderne de Paris, (ISBN978-2-7596-0602-3)