Baiser
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[modifier] Littérature
[modifier] Écrit intime
[modifier] Anaïs Nin, Henry et June — Les cahiers secrets, 1986
Juin (1932)
Je comprends maintenant comment l'on peut jouer un instant avec ces sentiments que j'ai trop longtemps tenus pour sacrés. La semaine prochaine, au lieu de sortir avec mon gentil « mari », Henry, j'irai voir l'Espagnol. Et les femmes — je veux des femmes. Mais les lesbiennes viriles du cabaret Le Fétiche ne m'ont pas plu du tout.
J'ai également compris l'oeillet dans la bouche de Carmen. Je respirais du seringa. Les fleurs blanches encore en boutons effleurèrent mes lèvres. On aurait dit la peau d'une femme. Mes lèvres pressèrent les boutons, s'entrouvrant puis se refermant doucement sur eux. De doux baisers en forme de pétales. Je mords les fleurs blanches. Morceau de chair parfumée, peau comme de la soie. La bouche charnelle de Carmen mordant son oeillet ; et moi, Carmen.
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Henry et June — Les cahiers secrets (1986), Anaïs Nin (trad. Béatrice Commengé), éd. Stock, 2007 (ISBN 978-2-234-05990-0), Juin (1932), p. 226
[modifier] Nouvelle
[modifier] Gérard de Nerval, Les Filles du feu, 1834
Sylvie
Une surprise avait été arrangée par les ordonnateurs de la fête. A la fin du repas, on vit s'envoler du fond de la vaste corbeille un cygne sauvage, jusque-là captif sous les fleurs, qui de ses fortes ailes, soulevant des lacis de guirlandes et de couronnes, finit par les disperser de tous côtés. Pendant qu'il s'élançait joyeux vers les dernières lueurs du soleil, nous rattrapions au hasard les couronnes, dont chacun paraît aussitôt le front de sa voisine. J'eus le bonheur de saisir une des plus belles, et Sylvie souriante se laissa embrasser cette fois plus tendrement que l'autre.
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Les Filles du feu (1834), Gérard de Nerval, éd. Maxi-Livres, coll. Maxi-Poche Classiques Français, 1997 (ISBN 2-8771-4348-1), partie Sylvie — Souvenir du valois, IV. Un voyage à Cythère, p. 118
[modifier] Renée Vivien, La Dame à la Louve, 1904
La Chasteté paradoxale
J’ôtai de mon doigt un rubis très rare, beau comme le sang d’une blessée, et le jetai, avec ma bourse pesante, sur la table d’onyx.
« Prenez-les, Myriam. Et prenez encore ce saphir, d’un bleu méditerranéen. En échange, vous me donnerez vos plus savants baisers. »
Elle sourit de nouveau, mais d’un sourire plus aigu.
« Vous vous trompez, signor, » répondit-elle, très calme. « Je suis la marchande, je ne suis point la marchandise. »
Je rencontrai son regard altier.
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La Dame à la Louve, Renée Vivien, éd. Alphonse Lemaire, 1904, La Chasteté paradoxale, p. 108
Blanche comme l'Ecume
Des lèvres d’Androméda jaillit un sanglot d’épouvante et d’amour. Ses paupières frémirent avant de se clore sur la volupté de son regard. Ses lèvres goûtaient amèrement la saveur de la Mort.
… Mais l’heure de délivrance avait sonné, et le Héros apparut, armé par la Parthène et pareil à un éclair d’été. Le combat se livra sur les vagues et le glaive de Perseus fut vainqueur. Le Monstre s’abîma lentement dans les ténèbres de l’eau.
À l’instant où le triomphateur brisait les chaînes d’or de la Captive, il s’arrêta devant le reproche muet de ses larmes.
Et la voix d’Androméda sanglota lentement :
« Pourquoi ne m’as-tu point laissée périr dans la grandeur du Sacrifice ? La beauté de mon Destin incomparable m’enivrait, et voici que tu m’as ravie au baiser léthéen. Ô Perseus, sache que le Monstre de la Mer a connu seul mon sanglot de désir, et que la Mort m’apparaîssait moins sombre que ton étreinte prochaine. »
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La Dame à la Louve, Renée Vivien, éd. Alphonse Lemaire, 1904, Blanche comme l'Ecume, p. 207
[modifier] Poésie
[modifier] Paul Eluard , L'Amour la poésie, 1929
Révolte de la neige
Aux marches des torrents
Des filles de cristal aux tempes fraîches
Petites qui fleurissent et faibles qui sourient
Pour faire la part de l'eau séduisent la lumière
Des chutes de soleil des aurores liquides
Et quand leurs baisers deviennent invisibles
Elles vont dormir dans la gueule des lions.
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Capitale de la douleur suivi de L'amour la poésie (1929), Paul Eluard, éd. Gallimard, coll. Poésie, 1966 (ISBN 978-2-07-030095-2), partie Comme une image, IX. Révolte de la neige, p. 212
[modifier] Prose poétique
[modifier] Robert Desnos, Deuil pour deuil, 1924
Le fossoyeur se souvient que c'est lui qui, jadis, alors que ses oreilles ne tressaillaient guère, tua à cet endroit la taupe reine dont la fourrure immense revêtit, tour à tour, ses maîtresses d'une armure de fer mille fois plus redoutable que la fameuse tunique de Nessus et contre laquelle ses baisers prenaient la consistance de la glace et du verre et dans le chanfrein de laquelle, durant des nuits et des nuits, il constata la fuite lente et régulière de ses cheveux doués d'une vie infernale.
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La liberté ou l'amour ! suivi de Deuil pour deuil (1924), Robert Desnos, éd. Gallimard, 1962 (ISBN 978-2-07-027695-0), p. 138
[modifier] André Breton, Poisson soluble, 1924
Au Baiser de la jeune Veuve, c'était le nom de l'auberge carressée par la vitesse de l'automobile et par les suspensions d'herbes horizontales. Aussi jamais les branches datées de l'année précédente ne remuaient à l'approche des stores, quand la lumière précipite les femmes au balcon.
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Poisson soluble (1924), André Breton, éd. Gallimard, coll. Poésie, 1996 (ISBN 2-07-032917-8), partie 1, p. 27
Un balbutiement collé aux vitres et à la rampe, balbutiement froid, se joignait à nos baisers sans retenue.
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Poisson soluble (1924), André Breton, éd. Gallimard, coll. Poésie, 1996 (ISBN 2-07-032917-8), partie 1, p. 30
Elle chantait entre les barreaux de l'eau ces mots que je n'ai pas appris :
« Mort d'azur et de tempête fine, défais ces barques, use ces noeuds. Donne aux divinités le calme, aux humains la colère. Je te connais, mort de poudre et d'acacia, mort de verre. Je suis morte, moi aussi, sous les baisers. »
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Poisson soluble (1924), André Breton, éd. Gallimard, coll. Poésie, 1996 (ISBN 2-07-032917-8), partie 18, p. 79
[modifier] Paul Eluard , Capitale de la douleur, 1926
Sous la menace rouge
Sous la menace rouge d'une épée, défaisant sa chevelure qui guide des baisers, qui montre à quel endroit le baiser se repose, elle rit. L'ennui, sur son épaule, s'est endormi. L'ennui ne s'ennuie qu'avec elle qui rit, la téméraire, et d'un rire insensé, d'un rire de fin du jour semant sous tous les ponts des soleils rouges, des lunes bleues, fleurs fanées d'un bouquet désenchanté.
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Capitale de la douleur suivi de L'amour la poésie (1926), Paul Eluard, éd. Gallimard, coll. Poésie, 1966 (ISBN 978-2-07-030095-2), partie Nouveaux poèmes, Sous la menace rouge, p. 99
Revenir dans une ville
Voir le silence, lui donner un baiser sur les lèvres et les toits de la ville seront de beaux oiseaux mélancoliques, aux ailes décharnées.
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Capitale de la douleur suivi de L'amour la poésie (1926), Paul Eluard, éd. Gallimard, coll. Poésie, 1966 (ISBN 978-2-07-030095-2), partie Nouveaux poèmes, Revenir dans une ville, p. 123
[modifier] Robert Desnos, La liberté ou l'amour !, 1927
Baiser magistral des bouches ennemies [...]. Je vous salue bien bas baisers de la chair. Moi aussi j’ai plongé ma tête dans les ténèbres des cuisses.
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La liberté ou l'amour ! (1927), Robert Desnos, éd. Gallimard, coll. L'Imaginaire, 1962 (ISBN 978-2-07-027695-0), III. Tout ce qu'on voit est d'or, p. 27
[modifier] Octavio Paz, Liberté sur parole, 1958
Ma vie avec la vague
Parmi tous ces poissons, il y en avait quelques-uns particulièrement repoussants et féroces, petits tigres d'aquarium aux grands yeux fixes et à la gueule fendue et carnassière. Je ne sais par quelle aberration mon amie se complaisait à jouer avec eux, leur témoignant sans rougir une préférence que je veux ignorer. Elle passait de longues heures enfermée avec ces horribles créatures. Un jour, je ne pus attendre plus longtemps, je défonçai la porte et me jetai sur eux. Agiles et fantomatiques, ils s'échappèrent de mes mains tandis qu'elle me frappait en riant jusqu'à me faire tomber. Je sentis que je me noyais. Et Lorsque je fus sur le point de mourir, déjà violacé, elle me déposa doucement sur le bord, et se mit à me baiser, me disant je ne sais quoi. Je me sentais faible, moulu et humilié. En même temps, la volupté me faisait fermer les yeux. Sa voix était suave et me parlait de la mort délicieuse des noyés. Quand je revins à moi, je commençai à la craindre et la haïr.
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Liberté sur parole (1958), Octavio Paz (trad. Jean-Clarence Lambert), éd. Gallimard, coll. Poésie, 1966 (ISBN 2-07-031789-7), partie II. AIGLE OU SOLEIL ? (1949-1950), Sables mouvants — Ma vie avec la vague, p. 76
Promenade nocturne
Il n'y a rien, tu n'as rien à donner au désert : ni goutte d'eau ni goutte de sang. Les yeux bandés tu avances par des couloirs, des carrefours, des ruelles où trois étoiles conspirent. A voix basse la rivière parle. Sur ta gauche, sur ta droite, en arrière, en avant, d'ignobles rires, d'ignobles chuchotements. Le monologue te guette à chaque pas, et ses exclamations, ses signes d'interrogation, ses nobles sentiments, ses points sur les i durant un baiser, son moulin de lamentations et son répertoire de miroirs brisés. Poursuis : tu n'as rien à te dire.
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Liberté sur parole (1958), Octavio Paz (trad. Jean-Clarence Lambert), éd. Gallimard, coll. Poésie, 1966 (ISBN 2-07-031789-7), partie II. AIGLE OU SOLEIL ? (1949-1950), Aigle ou Soleil ? — Promenade nocturne, p. 86
Papillon d'obsidienne
Dans le ciel du Sud, j'ai planté des jardins de feu, des jardins de sang. Leurs branches de corail frôlent encore le front des amoureux. Là-bas, l'amour est la rencontre de deux aérolithes au milieu de l'espace et non pas cette obstination de pierres qui se frottent pour s'arracher un baiser crépitant.
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Liberté sur parole (1958), Octavio Paz (trad. Jean-Clarence Lambert), éd. Gallimard, coll. Poésie, 1966 (ISBN 2-07-031789-7), partie II. AIGLE OU SOLEIL ? (1949-1950), Aigle ou Soleil ? — Papillon d'obsidienne, p. 92
[modifier] Roman
[modifier] Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, 1761
En approchant du bosquet, j'aperçus, non sans une émotion secrète, vos signes d'intelligences, vos sourires mutuels, et le coloris de tes joues prendre un nouvel éclat. En y entrant, je vis avec surprise ta cousine s'approcher de moi, et, d'un air plaisamment suppliant, me demander un baiser.
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Julie ou La nouvelle Héloïse (1761), Jean-Jacques Rousseau, éd. Garnier-Flammarion, coll. GF Flammarion, 1967 (ISBN 2-08-070148-7), partie I, Lettre XIV à Julie, p. 34
[modifier] Charles Robert Maturin, Melmoth — L'homme errant, 1820
J'aperçois des barreaux à travers lesquels le soleil lui comme une marâtre, et le zéphyr, pour votre tourment, semble vous apporter les soupirs de la bouche dont vous ne devez plus sentir les doux baisers.
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Melmoth — L'homme errant (1820), Charles Robert Maturin (trad. Jacqueline Marc-Chadourne), éd. Phébus, coll. Libretto, 1996 (ISBN 978-2-85-940553-3), Histoire de Stanton, p. 87
[modifier] James Joyce, Ulysse, 1922
Ève. Péché nu d'un ventre-monceau-de-forment. Un serpent l'entoure de ses replis, baiser-morsure.
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Ulysse (1922), James Joyce (trad. Auguste Morel), éd. Gallimard, coll. Folio, 1957 (ISBN 2-07-040018-2), p. 307
[modifier] Boris Vian, L'écume des jours, 1947
Des fleurs vertes et bleues poussaient le long des trottoirs, et la sève serpentait autour de leurs tiges minces avec un léger bruit humide, comme un baiser d'escargots.
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L'écume des jours (1947), Boris Vian, éd. Pauvert, 1963 (ISBN 2-7202-1311-02), XXX., p. 102
[modifier] Théâtre
[modifier] Jean Giraudoux, Amphitryon 38, 1929
Alcmène : Oh ! Jupiter. Daignez l'arrêter. Il s'agit d'Alcmène.
Jupiter : Encore d'Alcmène ! Il s'agira donc toujours d'Alcmène aujourd'hui ! Alors, évidemment, Mercure se trompe ! Alors c'est l'aparté des aparté, le silence des silences. Alors disparaissons, dieux et comparses, vers nos zéniths et vers nos caves. Vous tous spectateurs, retirez-vous sans mot dire en affectant la plus complète indifférence. Qu'une suprême fois Alcmène et son mari apparaissent seuls dans un cercle de lumière, où mon bras ne figurera plus que comme un bras indicateur pour indiquer le sens du bonheur ; et sur ce couple, que l'adultère n'effleura et n'effleurera jamais, auquel ne sera jamais connue la saveur du baiser illégitime pour clore de velours cette clairière de fidélité, vous là-haut, rideaux de la nuit qui vous contenez depuis une heure, retombez.
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Amphitryon 38 (1929), Jean Giraudoux, éd. Grasset, coll. Le Livre de Poche, 1983 (ISBN 2-253-01068-5), partie Acte III Scène VI, p. 158