Thomas Mann

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Thomas Mann en 1937.

Thomas Mann, né le 6 juin 1875 à Lübeck et décédé le 12 août 1955 à Zurich, est un écrivain allemand, lauréat du Prix Nobel de littérature en 1929. Il grandit à Munich où il fit ses premières armes dans le milieu littéraire. Écrivain de la décadence, son œuvre est empreinte d'autobiographie et dépeint une bourgeoisie allemande qu'il connaît intimement. Il compte parmi ses créations les plus célèbres Les Buddenbrook (1901), La Mort à Venise (1913) et La Montagne magique (1924). Par suite de la montée du nazisme, il se réfugia aux États-Unis en 1938 et ne retourna s'installer en Europe que quatorze ans plus tard.

Tonio Kröger (1903)[modifier]

Il se livra tout entier à la puissance qui lui apparaissait comme la plus élevée sur terre, au service de laquelle il se sentait appelé, qui lui promettait la grandeur et la réputation : la puissance de l'esprit et du verbe qui règne en souriant sur la vie inconsciente et muette. Il se donna à elle avec sa juvénile passion ; elle le récompensa par tout ce qu'il est en son pouvoir de donner, et lui prit impitoyablement tout ce qu'elle a coutume de prendre en échange.
  • Tonio Kröger, Thomas Mann (trad. Félix Bertaux, Charles Sigwalt et Geneviève Maury), éd. Stock, coll. « Le Livre de Poche biblio 2005 », 1903 ; traduction 1923  (ISBN 978-2-253-00269-7), p. 73


On est toujours suffisamment bohème intérieurement quand on est un artiste.
  • Tonio Kröger, Thomas Mann (trad. Félix Bertaux, Charles Sigwalt et Geneviève Maury), éd. Stock, coll. « Le Livre de Poche biblio 2005 », 1903 ; traduction 1923  (ISBN 978-2-253-00269-7), p. 83

La Montagne magique (Der Zauberberg, 1924)[modifier]

Ce combat entre les puissances de la chasteté et de l'amour, — car c'est bien de cela qu'il s'agissait — comment se terminait-il ? Il se terminait apparemment par la victoire de la chasteté, de la crainte, des convenances. Le dégoût pudibond, un tremblant besoin de pureté comprimaient l'amour, le ligotaient dans les ténèbres, ne laissaient qu'en partie ces revendications confuses pénétrer dans la conscience et se manifester par des actes. Mais cette victoire de la chasteté n'était qu'une victoire apparente, qu'une victoire à la Pyrrhus, car le commandement de l'amour ne se laissait pas bâillonner, ne se laissait pas violenter, l'amour opprimé n'était pas mort, il vivait, dans la profondeur de son secret il continuait de tendre vers son accomplissement, il brisait le cercle magique de la chasteté et reparaissait, encore que sous une forme transformée et méconnaissable.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 192


Et cet antagonisme entre les puissances de la chasteté et de l'amour, puisque c'était bien ce dont il s'agissait, quelle en était l'issue ? Selon toute apparence, il se terminait par la victoire de la chasteté. La crainte, les conventions, une prude répugnance, un frileux besoin de pureté réprimaient l'amour, le tenaient enchaîné dans l'obscurité ; s'ils autorisaient ses sollicitations confuses à passer dans la conscience et à se traduire en actes, c'était seulement en partie, et ils étaient loin de restituer toute leur force et leur diversité. Cette victoire de la chasteté n'était cependant qu'un simulacre, une victoire à la Pyrrhus, les injonctions de l'amour ne pouvant être ni bâillonnées ni violentées; l'amour réprimé n'était pas mort, il vivait et, dans les ténèbres les plus secrètes, aspirant à s'épanouir encore, il allait rompre le charme jeté par la chasteté et ressurgir sous une autre forme, métamorphosée, méconnaissable...
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 112


[L]e contact précoce et fréquent avec la mort incline à un état d'esprit qui vous rend plus délicat et plus sensible aux duretés, trivialités et, disons-le, au cynisme de la vie quotidienne.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 299


Vous voulez dire, expliqua-t-il, que ce contact précoce et réitéré avec la mort génère une disposition de tempérament qui vous rend plus vulnérable et sensible, face à la dureté, à la trivialité de l'insouciante vie quotidienne, disons face à son cynisme.
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 175


[L]a seule manière saine et noble, et d'ailleurs aussi — je veux ajouter cela expressément — la seule manière religieuse de considérer la mort consiste à la rencontrer et à l'éprouver comme une partie, comme un complément, comme une condition sacrée de la vie, et non pas — ce qui serait le contraire de la santé, de la noblesse, de la raison et du sentiment religieux — de l'en séparer en quelque sorte, de l'y opposer, ou même d'en faire un argument contre elle.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 300


La seule manière de considérer la mort qui soit saine et noble, mais aussi RELIGIEUSE, je l'ajoute expressément, consiste à la saisir et à la percevoir comme une partie intégrante de la vie, un corollaire, un préalable sacré, et non point - ce serait tout sauf sain, noble, raisonnable et religieux - à l'en dissocier par l'intellect, à créer une antinomie, voire à la dresser contre la vie, ce qui serait tout à fait répugnant.
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 176


Dans la religion antique, le sacré se confondait souvent avec l'obscène. Ces hommes savaient honorer la mort. La mort est digne de respect comme le berceau de la Vie, comme le sein du renouvellement. Mais opposée à la Vie et séparée d'elle, elle devient un fantôme, un masque, et pire encore. Car la mort prise comme une puissance spirituelle indépendante est une puissance fort dépravée dont l'attirance perverse est incontestablement très forte, et ce serait sans doute le plus effroyable égarement de l'esprit humain que de vouloir sympathiser avec elle.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 300


Les Anciens décoraient leurs sarcophages de symboles de vie et de procréation, voire d'attributs obscènes, et dans la religion antique, on le sait, le sacré est bien souvent indissociable de l'obscénité. Ces gens-là savaient honorer la mort. La mort force le respect, étant le berceau de la vie, la matrice du renouveau. Séparée de la vie, elle devient un spectre, un atroce rictus, et pis encore. Vue comme une puissance spirituelle autonome, la mort est fort dépravée, et la séduction vicieuse qu'elle exerce est d'une force indubitable ; il n'empêche que sympathiser avec elle est, sans conteste, le plus monstrueux égarement de l'esprit humain.
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 176


L'analyse est bonne comme instrument du progrès et de la civilisation, bonne dans la mesure où elle ébranle des convictions stupides, dissipe des préjugés naturels et mine l'autorité, bref, en d'autres termes, dans la mesure où elle affranchit, affine, humanise et prépare les serfs à la liberté. Elle est mauvaise, très mauvaise dans la mesure où elle empêche l'action, porte atteinte aux racines de la vie, est impuissante à lui donner une forme. L'analyse peut être une chose très peu appétissante, aussi peu appétissante que la mort dont elle relève en réalité, apparentée qu'elle est au tombeau et à son anatomie tarée.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 332


L'analyse est bonne si elle est un instrument des Lumières et de la civilisation, dans la mesure où elle ébranle les sottes convictions, bat en brèche les préjugée naturels, et sape l'autorité ; autrement dit, elle a ceci de bien qu'elle libère, affine, humanise l'esclave et le rend mûr pour la liberté. Elle est mauvaise, très mauvaise, dans la mesure où elle enraie l'action, endommage la vie à la racine, étant incapable de la façonner. L'analyse peut être une chose des plus dégoûtantes, aussi infecte que la mort, avec qui elle pourrait bien être partie liée: elle s'apparente au tombeau et à son anatomie de mauvais aloi...
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 195


[S]a passion amoureuse lui infligeait toutes les douleurs et lui procurait toutes les joies que cet état comporte partout et en toutes circonstances. La douleur est pénétrante ; elle comporte un élément dégradant comme toute souffrance, et répond à un tel ébranlement du système nerveux qu'elle coupe la respiration et peut arracher à un homme adulte des larmes amères.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 344


En outre, son état amoureux lui infligeait toutes les douleurs et lui procurait toutes les joies qu'il suscite en tous lieux et circonstances. La douleur est aiguë, elle renferme un élément dégradant, comme chaque douleur, et provoque un bouleversement du système nerveux qui peut couper le souffle et arracher des larmes amères à un homme adulte.
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 201


Il tombe sous le sens que la nonchalance [des Russes] à l'égard du temps est en rapport avec la sauvage immensité de leur pays. Où il y a beaucoup d'espace, il y a beaucoup de temps ; ne dit-on pas qu'ils sont le peuple qui « a le temps » et qui peut attendre ? Nous autres Européens, nous ne le pouvons pas. Nous avons aussi peu de temps que notre noble continent, découpé avec tant de finesse, a d'espace ; nous sommes astreints à administrer l'un comme l'autre avec précision, nous devons songer à l'utile, à l'utilité.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 363


N'avez-vous jamais remarqué que lorsqu'un Russe dit "quatre heures", ce n'est pas plus que lorsque nous disons "une heure" ? Gageons que la nonchalance de ces gens-là, dans leur rapport au temps, est liée aux immenses étendues sauvages de leur pays. Avoir beaucoup d'espace, c'est avoir beaucoup de temps - on dit du reste que leur peuple a le temps et sait attendre. Nous, les Européens, nous en sommes incapables. Notre noble continent au délicat découpage a aussi peu de temps que d'espace : nous en sommes réduits à gérer avec précision l'un comme l'autre, nous avons besoin d'exploitation - d'exploitation, ingénieur!
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 212


Ordonnance et sélection sont le commencement de la domination, et l'ennemi le plus dangereux c'est l'ennemi inconnu. Il faut tirer l'espèce humaine des stades primitifs de la peur et de l'apathie résignée, et l'entraîner dans la phase de l'activité consciente. Il faut éclairer sa religion, lui faire entendre que les effets disparaissent, dont on a commencé, avant de les supprimer, de découvrir les causes, et que presque tous les maux de l'individu sont des maladies de l'organisme social.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 367


L'ordre et l'examen sont le début de la maîtrise, et il n'est d'ennemi vraiment redoutable que l'inconnu. Il faut aider le genre humain à sortir des stades primitifs de la peur et de la veule apathie pour l'amener à une phase d'activité acharnée. Il faut lui apprendre que des effets deviennent caducs dès lors qu'on se met à en déterminer les causes et à les supprimer, et que presque tous les maux de l'individu sont des maladies de l'organisme social.
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 215


[I]l nous semble qu'il faudrait chercher la morale non dans la vertu, c'est-à-dire dans la raison, la discipline, les bonnes mœurs, l'honnêteté — mais plutôt dans le contraire, je veux dire : dans le péché, en s'adonnant au danger, à ce qui est nuisible, à ce qui nous consume. Il nous semble qu'il est plus moral de se perdre et même de se laisser dépérir que de se conserver. Les grands moralistes n'étaient point des vertueux, mais des aventuriers dans le mal, des vicieux, des grands pécheurs qui nous enseignent à nous incliner chrétiennement devant la misère.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 505


Oh ! l'amour n'est rien, s'il n'est pas de folie, une chose insensée, défendue et une aventure dans le mal. Autrement c'est une banalité agréable, bonne pour en faire de petites chansons paisibles dans les plaines.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 507


[C]ertaines prophéties ne sont pas faites afin qu'elles se réalisent, mais bien afin qu'elles ne se réalisent pas, tout comme si on voulait les conjurer. Des prophètes de cette sorte raillent l'avenir en lui prédisant ce qu'il sera, pour qu'il ait honte de prendre vraiment telle figure.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 519


Cette dédaigneuse prophétie aurait été encore plus intenable s'il n'avait pensé que certaines prédictions ne sont pas censées se réaliser: si on les fait, c'est au contraire pour les empêcher de se produire, pour les conjurer, en quelque sorte. Les Cassandre de cette espèce bafouent l'avenir en lui disant quelle tournure il prendra, afin qu'il ait honte de sa tournure réelle.
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 310


Les productions d'un monde de l'âme et de l'expression (…) sont toujours laides à force de beauté et belles à force de laideur, c'est la règle. Il s'agit d'une beauté spirituelle, non de la beauté de la chair, qui est absolument stupide (…) La beauté de la chair est abstraite. Il n'y a guère que la beauté intérieure qui ait de la réalité, celle de l'expression religieuse.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 576


Les productions du monde de l'âme et de l'expression, répliqua Naphta, sont toujours laides à force de beauté, et belles à force de laideur, c'est la règle. La beauté en question est spirituelle, à la différence de celle de la chair, qui est d'une stupidité absolue. Elle est d'ailleurs abstraite, ajouta-t-il. La beauté du corps est abstraite. Seules la beauté intérieure et l'expression du sentiment religieux ont une réalité.
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 347


[I]l n'y a pas de dualisme ; l'au-delà est intégré dans l'en-deçà, l'opposition entre Dieu et la nature disparaît, et comme dans cette hypothèse la personnalité humaine n'est plus le lieu où s'affrontent deux principes ennemis, elle est une et harmonieuse, et par conséquent le conflit intérieur de l'homme tient uniquement au conflit entre les intérêts de l'homme et de la collectivité.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 584


Ou bien, à l'inverse, ce sont vos astronomes de la Renaissance qui ont trouvé la vérité, et le cosmos est infini. Il n'y a donc pas de monde suprasensible ni de dualisme: l'au-delà est intégré dans l'ici-bas, l'opposition entre Dieu et la nature est caduque, et, dans ce cas de figure, même la personnalité humaine n'est plus le théâtre où s'affrontent deux principes rivaux, elle est harmonieuse et homogène; par conséquent, le conflit intérieur de l'être humain repose uniquement sur l'antagonisme entre intérêt individuel et intérêt collectif, le but de l'Etat devient le principe de moralité, ce qui est tout à fait païen.
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 352


[L]'âge héroïque et « conquérant » de votre idéal est révolu depuis des lustres; cet idéal est mort ou à l'agonie, et ceux qui vont le pourfendre sont sur le point de faire leur entrée. Vous vous qualifiez de révolutionnaire, si je ne m'abuse, mais si vous croyez que les révolutions futures auront pour issue la liberté, vous êtes dans l'erreur. Le principe de la liberté a mis cinq siècles à se réaliser, et il a fait son temps.
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 353


Je sais ce que vous pensez de l'État national. « L'amour de la patrie et l'infini désir de gloire passent avant tout le reste. » C'est du Virgile. Vous le corrigez par un peu d'individualisme libéral, et c'est la démocratie ; mais ceci ne modifie en rien vos rapports de principe avec l'État. Vous n'êtes pas choqué de ce que son âme est l'argent ? Ou prétendriez-vous le contester ? L'Antiquité était capitaliste parce qu'elle était étatiste. Le Moyen Âge chrétien a clairement distingué le capitalisme immanent de l'État laïque. « L'Argent sera le souverain », c'est une prophétie du XIe siècle. Niez-vous qu'elle se soit littéralement réalisée et que la vie en soit devenue démoniaque sans rémission ?
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 587


Je sais ce que vous pensez de l'État national. « Son amour de la patrie l'emportera, ainsi que son immense désir de gloire. » C'est du Virgile. Vous lui apportez le correctif d'un certain individualisme libéral pour en faire de la démocratie, mais cela n'affecte en rien votre rapport fondamental à l'Etat. Son âme, c'est l'argent et, manifestement, vous n'en êtes pas choqué. Le contesterez-vous? L'Antiquité a été capitaliste, car elle avait le culte de l'Etat. Le Moyen Âge chrétien a clairement décelé le capitalisme inhérent à l'Etat séculier. « L'argent dominera le monde », selon une prophétie du onzième siècle. Elle s'est littéralement réalisée, et elle a rendu notre vie parfaitement diabolique, allez-vous le nier?
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 354


Que devenait l'homme lorsqu'il se décomposait ? (…) Avant tout, votre ventre éclate (…) Vous êtes là sur vos copeaux et sur votre sciure, et les gaz, comprenez-vous, montent, ils vous gonflent, comme de vilains garnements font avec les grenouilles qu'ils remplissent d'air. Pour finir, vous êtes un vrai ballon, et puis votre ventre ne supporte plus la pression et il crève. Patatras ! Vous vous allégez sensiblement, vous faites comme Judas lorsqu'il tomba de sa branche, vous vous videz.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 636


[C]ette « paix » consistait, lorsqu'on l'obtenait, en un émoussement complet de la vie personnelle, elle vous réduisait à n'être plus qu'un simple instrument ; c'était la paix du cimetière.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 645-46.


[I]l était très intéressant d'entendre (…) parler des types de moines guerriers du Moyen Âge, qui, ascètes jusqu'à l'épuisement et cependant avides de conquêtes spirituelles, n'avaient pas épargné le sang pour avancer l'avènement de l'État de Dieu, celui du règne du surnaturel sur la terre ; de templiers combatifs qui avaient jugé plus méritoire la mort dans la bataille contre les mécréants que la mort dans leur lit, et qui avaient estimé qu'être tué ou tuer pour l'amour de Jésus-Christ n'était pas un crime, mais la gloire suprême.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 649


Ce qui était décisif dans sa conception de l'univers, c'est qu'il faisait de Dieu et de Satan deux personnes et deux principes distincts, et qu'il plaçait « la vie » exactement à la manière du Moyen Âge, entre eux comme enjeu de leur luttes. Mais, en réalité, ils ne formaient qu'un et s'opposaient de concert à la vie, à la vie bourgeoise, à l'éthique, à la raison, à la Vertu — comme le principe religieux qu'ils représentaient ensemble.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 668-69


Lorsque la vie était sottement vue comme une fin en soi, et qu'on ne posait même plus la question d'un sens et d'une finalité allant au-delà, il régnait une éthique sociale de l'espèce, une morale de vertébré, mais sans individualisme, ce dernier ayant pour seul et unique séjour le domaine du religieux et du mystique, ce qu'on a appelé « l'univers et son désordre moral ». Qu'était-ce donc que la morale de M. Settembrini, que voulait-elle? Elle était liée à la vie et donc tout bonnement utilitaire, dépourvue d'héroïsme à un degré navrant. Si elle existait, c'était pour permettre de vieillir heureux, de s'enrichir et de recouvrer la santé, et voilà tout. Cette trivialité fondée sur la raison et le travail tenait lieu d'éthique. En revanche, Naphta se permettait, pour sa part, de lui redonner le qualificatif de minable vision de l'existence bourgeoise.
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 408


« Faits pour la vie », avait-il dit? Et avec malveillance, dans un sens péjoratif? « Dignes de la vie! » Voilà les mots qu'il fallait y substituer, pour donner aux notions un agencement plein de beauté et de vérité. Etre digne de vivre : une association fort simple et légitime ferait aussitôt naître une idée profondément apparentée à la première, et l'on serait en droit d'affirmer que seul un être digne de vivre était vraiment digne d'être aimé. Ces deux aspects réunis, être digne de la vie et digne d'amour, constituaient ce que l'on appelait la distinction.
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 408


L'idée d'association est en général inséparable de l'idée d'absolu. Par conséquent, elle est terroriste, c'est-à-dire antilibérale. Elle décharge la conscience individuelle et, au nom du but absolu, sanctifie tous les moyens, même les plus sanglants, même le crime.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 731-32


Qu'avait-il donc eu de particulier, ce lauréat-partisan, et ce lécheur de bottes de la maison Julienne, ce littérateur de métropole et ce rhéteur d'apparat, dépourvu de la moindre étincelle créatrice, dont l'âme, s'il en avait possédé une, eût certainement été de deuxième main, et qui n'avait pas du tout été un poète, mais un Français en perruque poudrée de l'époque d'Auguste ?
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 747


L'effet purificateur et sanctificateur de la littérature, la destruction des passions par la connaissance et par la parole, la littérature considérée comme un acheminement vers la compréhension, vers le pardon et vers l'amour, la puissance libératrice du langage, l'esprit littéraire comme le phénomène le plus noble de l'esprit humain en général, le littérateur comme homme parfait, comme saint…
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 753


Car le progrès était du pur nihilisme, et le citoyen libéral était proprement l'homme du néant et du démon, et même il niait Dieu, l'absolu au sens conservateur et positif, en prêtant serment à l'absolu opposé et démoniaque, et en se croyant encore un modèle de piété avec son pacifisme meurtrier.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 754


C'était un parc qui s'étendait à ses pieds, sous le balcon où il se tenait sans doute, un vaste parc de feuillus d'une luxuriance verdoyante, ormes, platanes, hêtres, érables, bouleaux, subtil camaïeu de couronnes denses, fraîches et chatoyantes, dont les cimes bruissaient à peine. Il soufflait un air délicieux, humide, qu'embaumaient les exhalaisons des arbres. Une chaude ondée passa, mais cette pluie était toute traversée de lumière. Jusqu'au firmament, on voyait l'air empli de ruissellements miroitants. Quelle beauté! Ô effluves du pays natal, parfum et plénitude de la plaine, longtemps regrettés!
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 431


De fait, notre mort concerne plus les survivants que nous-mêmes, et le mot de ce sage spirituel, que nous citons en substance, garde toute sa validité sur le plan moral : quand nous sommes, la mort n'est pas là et, quand elle est là, nous ne sommes plus. Par conséquent, entre la mort et nous, il n'y a pas le moindre rapport réel, c'est une chose qui ne nous concerne absolument pas, et regarde tout au plus le monde et la nature. Voilà pourquoi tous les êtres l'envisagent avec tant de tranquillité, d'indifférence, d'irresponsabilité et d'innocence égoïste.
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 468


Comment rendre intelligibles aux honnêtes gens du plat pays les transformations qui s'opéraient dans l'ordonnancement intérieur du jeune aventurier? L'échelle des identités vertigineuses s'agrandissait. S'il n'était pas simple, malgré une certaine souplesse, de troquer un « maintenant » contre celui de la veille, de l'avant-veille ou de trois jours auparavant, alors qu'ils se ressemblaient comme deux gouttes d'eau, un « maintenant » était déjà en voie, et même capable, de confondre sa présence avec une présence analogue ayant existé un mois, ou un an auparavant, et de fusionner avec elle pour former un « toujours ».
  • La Montagne magique, Thomas Mann (trad. Claire de Oliveira), éd. Fayard, 2016, p. 483


La vie, jeune homme, est une femme étendue, avec des seins rapprochés et gonflés, avec un grand ventre lisse et mou entre les hanches saillantes, avec des bras minces, des cuisses rebondies et des yeux mi-clos, qui dans sa provocation magnifique et moqueuse exige notre ferveur la plus haute, toute la tension de notre plaisir de mâle qui lui tient tête ou qui est fichu.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 812-13


L'homme est divin dans la mesure où il est sensible. Il est la sensibilité de Dieu. Dieu l'a créé pour sentir à travers lui. L'homme n'est rien que l'organe par lequel Dieu accomplit ses noces avec la vie réveillée et enivrée. S'il manque à la sensibilité, il manque à Dieu, c'est la défaite de la force virile de Dieu, c'est une catastrophe cosmique, une terreur inimaginable…
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 864


La tendance individualiste à l'affranchissement avait préparé le culte historique et romantique du national, qui était d'essence guerrière et que qualifiait d'obscurantisme le libéralisme humanitaire (…) il fallait convenir que l'exaltation de la liberté avait suscité les plus brillants adversaires de la liberté, les champions les plus spirituels du passé, dans la lutte contre le progrès destructeur et impie.
  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Poche », 1994, p. 988


Deutsche Hörer (1942)[modifier]

Placer sur le même plan moral le communisme russe et le nazi-fascisme, en tant que tous les deux seraient totalitaires, est dans le meilleur des cas de la superficialité, dans le pire du fascisme. Ceux qui insistent sur cette équivalence peuvent bien se targuer d'être démocrates, en vérité, et au fond de leur cœur, ils sont déjà fascistes ; et à coup sûr ils ne combattront le fascisme qu'en apparence et de façon non sincère, mais réserveront toute leur haine au communisme.
  • Deutsche Hörer (24 Octobre 1942), Thomas Mann, éd. Essays, présenté par H. Kurzke, Fischer, Frankfurt a.M., 1986, t. 2, p. 271
  • Staline, Histoire et critique d'une légende Noire, Domenico Losurdo, éd. Aden, 2011, p. 16


Docteur Faustus[modifier]

Hitler avait une qualité, il simplifiait les sentiments, il suscitait un "non" catégorique, une haine claire et mortelle.
  • Tiré de son "Docteur Faustus"
  • « Russie, le fruit défendu de la nostalgie », Thomas Mann, cité par Dmitri Bykov, article de Georges Nivat, Le Temps, 1er décembre 2011, p. 25


sur Thomas Mann[modifier]

Les deux types d'écrivains de Th. Mann : le martyr et le représentant. Et être le martyr de la représentation ? C'est une variante possible et lui, Th. Mann, pourrait en être un excellent représentant.
  • L'Ultime Auberge, Imre Kertész, éd. Actes Sud, 2015, p. 236


Cette joie qu'il éprouve dans la peine prend la forme d'une Sehnsucht, d'un lancinant désir de partager la vie des gens dépourvus des préoccupations qui sont les siennes.
  • Tonio Kröger, Armand Nivelle pour l'introduction, éd. Stock, coll. « Le Livre de Poche biblio 2005 », 1995  (ISBN 978-2-253-00269-7), p. 22


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