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Scholastique Mukasonga

Une page de Wikiquote, le recueil des citations libres.
Scholastique Mukasonga en 2014.

Scholastique Mukasonga, née en 1956 à Gikongoro au Rwanda, est une romancière franco-rwandaise.

Citations

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Inyenzi ou les Cafards, 2006

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Toutes les nuits, mon sommeil est traversé du même cauchemar. On me poursuit, j'entends comme un vombrissement qui monte vers moi, une rumeur de plus en plus menaçante. Je ne me retourne pas. Ce n'est pas la peine. Je sais qui me poursuit… Je sais qu'ils ont des machettes. Je ne sais comment, sans me retourner, je sais qu'ils ont des machettes… Parfois aussi, il y a mes camarades de classe. J'entends leurs cris quand elles tombent. Quand elles… À présent, je suis seule à courir, je sais que je vais tomber, qu'on va me piétiner, je ne veux pas sentir le froid de la lame sur mon cou, je… Je me réveille. Je suis en France.
  • Inyenzi ou les Cafards, Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, 2006  (ISBN 2-07-077725-1), p. 9


C'est à l'école que j'ai découvert qu'il y avait d'autres livres que la Bible. À la maison, il n'y avait que la bible de mon père.
  • Inyenzi ou les Cafards, Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, 2006  (ISBN 2-07-077725-1), chap. V. Gitagata : les champs, l’école, la paroisse, p. 50


Nous avions été choisis pour survivre.
  • Inyenzi ou les Cafards, Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, 2006  (ISBN 2-07-077725-1), chap. X. 1973 : chassée de l’école, chassée du Rwanda, p. 97


De la mort des miens, je n'ai que trous noirs et fragments d'horreur. Qu'est-ce qui fait le plus souffrir ? Ignorer comment ils sont morts ou savoir comment on les a tués ? La terreur qui les a saisis, l'horreur qu'ils ont subie, c'est parfois comme si à mon tour je devais les ressentir, c'est parfois comme si je devais les fuir. Ne me reste que le lancinant reproche d'être vivante au milieu de tous mes morts. Mais que vaut ma souffrance comparée à ce qu'ils ont souffert avant d'obtenir de leurs bourreaux cette mort qui était leur seule délivrance ?
  • Inyenzi ou les Cafards, Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, 2006  (ISBN 2-07-077725-1), chap. XIII. 1994 : le génocide, l’horreur attendue, p. 119


La femme aux pieds nus, 2008

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Maman nous regardait comme si elle allait nous quitter pour longtemps, comme si […] elle se préparait à un long voyage, comme si c'était la dernière fois qu'elle nous voyait, toutes les trois, autour d'elle. Et elle nous disait d'une voix que nous ne lui connaissions pas, comme venue d'un autre monde, et qui nous pénétrait d'angoisse : « Quand je mourrai, quand vous me verrez morte, il faudra recouvrir mon corps. Personne ne doit voir mon corps, il ne faut pas laisser voir le corps d'une mère. C'est vous mes filles qui devez le recouvrir, c'est à vous seules que cela revient. Personne ne doit voir le cadavre d'une mère, sinon cela vous poursuivra… vous hantera jusqu'à votre propre mort, où il vous faudra aussi quelqu'un pour recouvrir votre corps. »
  • La femme aux pieds nus (2008), Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2012  (ISBN 978-2-07-044666-7), p. 11-12


Je n'ai pas recouvert de son pagne le corps de ma mère. Personne n'était là pour le recouvrir. Les assassins ont pu s'attarder devant le cadavre que leurs machettes avaient démembré. Les hyènes et les chiens ivres de sang humain ont pu se repaître de sa chair. Ses pauvres restes se sont confondus dans la pestilence de l'immense charnier du génocide et peut-être à présent, mais cela aussi je l'ignore, ne sont-ils, dans le chaos d'un ossuaire, qu'os parmi les os et crâne parmi les crânes. Maman, je n'étais pas là pour recouvrir ton corps et je n'ai plus que des mots – des mots d'une langue que tu ne comprenais pas – pour accomplir ce que tu avais demandé. Et je suis seule avec mes pauvres mots et mes phrases, sur la page du cahier, tissent et retissent le linceul de ton corps absent.
  • La femme aux pieds nus (2008), Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2012  (ISBN 978-2-07-044666-7), p. 13


S'il était resté fidèle au pagne immaculé qui fait la dignité des sages (jamais je ne le vis porter un pantalon), il appréciait les nouvelles maisons rectangulaires, qu'elles soient en brique ou en terre battue.
  • La femme aux pieds nus (2008), Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2012  (ISBN 978-2-07-044666-7), chap. « III. La maison de Stefania », p. 43-44


On avait tué nos vaches et brûlé nos veaux dans les étables. Est-on encore un homme si l'on n'a plus son troupeau ?
  • La femme aux pieds nus (2008), Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2012  (ISBN 978-2-07-044666-7), chap. « V. Médecine », p. 83


Notre-Dame du Nil, 2012

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Le lycée c'est pour les filles. Les garçons, eux, restent en bas. C'est pour les filles qu'on a cronstruit le lycée, bien haut, bien loin, pour les éloigner, les protéger du mal, des tentations de la grande ville. C'est que les demoiselles du lycée sont promises à un beau mariage. Il faut qu'elles y parviennent vierges, au moins qu'elles ne tombent pas enceintes avant.
  • Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2012  (ISBN 9-782070-456314), chap. Notre Dame du Nil, p. 9


C'était bien un secret honteux qui se lovait désormais au sein du lycée comme au sein de chacune d'elles, un remords en quête de coupable, un péché inexpiable puisqu'il ne connaîtrait jamais d'aveu. Il fallait rejeter cette image : Frida comme le miroir dans lequel on pouvait lire son destin.
  • Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2014, chap. Sous le manteau de la Vierge, p. 151


J'ai aussi appris que les Tutsis ne sont pas des humains : ici nous sommes des Inyenzi, des cafard, des serpents, des animaux nuisibles ; chez les Blancs, nous sommes les héros de leurs légendes.
  • Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2014, chap. L'umuzimu de la reine, p. 188


Le Rwanda, c'est le pays de la mort. Toute la journée, Dieu parcourt le monde mais, chaque soir, il rentre chez lui au Rwanda. Eh bien, pendant que Dieu voyageait, la Mort lui a pris sa place, quand il est revenu, elle lui a claqué la porte au nez. La Mort a établi son règne sur notre pauvre Rwanda. Elle a son projet : elle est décidée à l'accomplir jusqu'au bout. Je reviendrais quand le soleil de la vie brillera à nouveau sur notre Rwanda.
  • Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2014, chap. L'école est finie, p. 274-275


Ce que murmurent les collines, 2014

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Dans ma désespérance, je fermais les yeux et je me retrouvais sur le rivage imaginé de la Rukarara. Comment aurais-je pu oublier la Rukarara ? N’était-elle pas comme inscrite dans ma chair ? Je n’avais qu’à plonger ma main dans la broussaille épaisse de mes cheveux et, me tâtant le crâne, suivre le sillon d’une cicatrice. Cette cicatrice, je la devais en quelque sorte à la Rukarara.
  • « La rivière Rukarara », dans Ce que murmurent les collines (2014), Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2015  (ISBN 9782070463084), p. 19


« C’est ce qui t’a sauvée, jubilait-elle, l’eau et la terre de la Rukarara t’ont sauvée mais c’est peut-être à cause de cela que tu as toujours quelque chose à dire, que tu ne tiens pas en place, comme la Rukarara, ma fille, tu iras loin. La houe d’Antoine a peut-être inversé le cours de tes pensée ! » Je me demande parfois si c’est la houe d’Antoine, l’eau de la Rukarara et la terre tirée de son lit enfouies dans mon cerveau qui ont aussi fait de moi une écrivaine.
  • « La rivière Rukarara », dans Ce que murmurent les collines (2014), Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2015  (ISBN 9782070463084), p. 20


« Tout ce que je t’ai raconté, ce sont de veilles histoires, qui s’y intéresserait encore aujourd’hui ? Umuhoza, enfouis-les au plus profond de ta mémoire ou jette-les au vent de l’oubli. Tiens : il est temps que tu allumes ma pipe. » Je bourrai le fourneau de terre de la pipe, l’allumai avec un tison du foyer et en tirai, comme le veut la coutume, une première bouffée avant de la lui tendre. « Regarde, dit mon grand-père, les paroles se dissipent comme la fumée du tabac. »
  • « La vache du roi Musinga », dans Ce que murmurent les collines (2014), Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2015  (ISBN 9782070463084), p. 118-119


Un si beau diplôme !, 2018

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J’ai passé la moitié de ma vie à courir après un diplôme. Ce n’était pourtant pas une thèse de doctorat, de celles qui restent en chantier toute une vie et couronne enfin une brillante carrière universitaire : non, ce n’était qu’un modeste diplôme d’assistante sociale.
  • Un si beau diplôme ! (2018), Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2020  (ISBN 9782072881763), chap. 1, p. 11


Là aussi, les livres étaient rares. Mais, par un heureux hasard, j’en avais rencontré un, abandonné au bord d’une table. Il m’attendait. Je n’avais pu résister à sa belle couverture rouge et or. Ce livre, c’était Le comte de Monte-Cristo. Je le lisais et le relisais. Je le gardais caché sous mon matelas comme le plus précieux des trésors. Les malheurs du pauvre Edmond Dantès me fascinaient. Reviendrais-je comme lui au pays ? Mais faudrait-il comme lui, devenu comte de Monte-Cristo, exercer vengeance ? Ces questions me dépassaient mais, en attendant, l’école d’assistantes sociales devenait mon château d’If et il ne me restait plus qu’à trouver un abbé Faria et son trésor. Comment aurais-je pu deviner que mon trésor serait de pouvoir écrire ?
  • Un si beau diplôme ! (2018), Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2020  (ISBN 9782072881763), chap. 1, p. 19


Sister Deborah, 2022

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Pour aller au dispensaire, il fallait partir au premier chant du coq, mais nous avions beau quitter la maison avant l'aube il y avait déjà foule devant le guichet où un boy délivrait au prix fort les billets permettant d'accéder à l'infirmier et à ses pilules, puis, munies de ce laisser-soigner obligatoire, il fallait patienter encore, sous le soleil ou sous la pluie, dans une longue file d'attente.
  • Sister Deborah (2022), Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2024  (ISBN 9782073045782), chap. 1, p. 12


J'ai encore dans la bouche le goût amer du suc de ces feuilles qui ont ramené à la vie celle que j'étais en rêve.
  • Sister Deborah (2022), Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2024  (ISBN 9782073045782), chap. 3, p. 103


Autres publications

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Si, comme le soulignent les rescapés, les Rwandais ne veulent être otages de leur passé, il n’est pas non plus question de l’oublier.
  • « Les Rwandais ne veulent pas être otages de leur passé », Scholastique Mukasonga, Le Monde (ISSN 1950-6244), nº 23091, 7 avril 2019, p. 28 (lire en ligne)


Citations sur

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Scholastique, rongée par le remords d'avoir survécu, est désormais au-delà de la douleur.
  • « Le témoignage d'une Tutsie. Génocide mode d'emploi », Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur (ISSN 0029-4713), nº 2169, 1er juin 2006, p. 107 (lire en ligne)


Voir aussi

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