Paul Léautaud

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Paul Léautaud par Catti (1915).

Paul Léautaud, né à Paris le 18 janvier 1872 et mort à Châtenay-Malabry le 22 novembre 1956, est un écrivain et diariste français.

Journal littéraire[modifier]

Il paraît qu'il est immoral de parler de soi. Moi, je ne sais guère que parler de moi.
  • 1902.
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1954, vol. 1, p. 45


Le goût pour la relation[modifier]

Marcel Schwob vient de mourir... Je ne tenais plus en place, de surprise, d'impatience. Je jette mes trois sous. Je cours au marché acheter le foie. Je remonte au galop. Rien n'allait assez vite. Schwob mort! Lui qui, il y a quinze jours, me parlait, si vivant, si alerte, si plein d'ardeur et de projets. Quelle impression nous fait la mort, quand il s'agit de gens que nous connaissons, que nous voyons fréquemment. Je m'habille. Je déjeune à la hâte. Je pars rue Saint-Louis-en-l'Ile. Marie me fait entrer. (...) J’entre, et là, je vois Schwob étendu, la tête seule découverte, la figure très jaunie, la bouche un peu plissée, un peu de barbe commencée à pousser au menton, les yeux encore ouverts, ternes et figés.
  • 27 février 1905
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1954, p. 158


L'anecdote si amusante sur Tristan Bernard qu'il m'a racontée. L'été dernier, en chemin de 1er, Bernard est pris à partie par un voyageur, dans un compartiment de 26, où se trouvait également une dame, pour: ledit Bernard s'être mis à fumer une énorme pipe. Mutisme de Bernard sous les reproches. Le voyageur ne s'en échauffe que mieux, menaçant Bernard du chef de gare de la prochaine station. On y arrive, le chef est appelé, le voyageur lui explique l'inconvenance de Tristan Bernard: pas compartiment de fumeurs, pas demandé permission, etc... Là-dessus : « Demandez donc d'abord à cette dame comment il se fait qu'elle voyage en seconde avec un billet de troisième », dit Tristan Bernard au chef de gare. Celui-ci oublie l'histoire de la pipe, ne voit plus que l'intérêt de la compagnie, demande son billet à la dame, billet de troisième en effet, et la prie de descendre. Le train repart. Tristan Bernard seul maintenant avec le voyageur. Celui-ci se met à ne pas le féliciter de sa goujaterie : avoir ainsi procuré un affront à une femme... « Et d'ailleurs, lui dit-il, comment avez-vous pu savoir que cette dame voyageait avec un billet de troisième ?... - Parce que, répond placidement Tristan Bernard, parce qu'il était de la même couleur que le mien. » Il paraît que le voyageur a été « tué ».
  • 20 décembre 1906
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1954, p. 354


Coppée est mort cette après-midi, vers deux heures. (…) Je pensais, en revenant, que c'est une curieuse impression, celle de la mort d'un homme qu'on a connu, au moins de vue, qu'on a rencontré si souvent, l'impression de la disparition, de la suppression. On le revoit comme on le voyait, tel qu'il était, avec son allure, ses tics. Coppée, par exemple, marchant avec l'air de retomber tour à tour sur chaque jambe, l'air mélancolique, parlant tout seul, comme s'il se récitait des vers, faisant même quelques légers gestes d'une main, d'un bras, le dos un peu voûté, balançant les bras, la tête suivant les mouvements du corps, la bouche serrée, les yeux si bleus, si fureteurs dans son teint de brique, la bouffée de fumée de la cigarette, sa façon d'enjamber le pas de sa porte cochère rue Oudinot, de parler seul en marchant. Puis, tout d'un coup, un trait sur tout cela, biffé, enlevé, disparu.
  • 23 mai 1908
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1955, p. 205


Je regarde le prêtre qui officie préparer sa communion: le vin dans le ciboire, l'hostie cassée et plongée dans le vin, le ciboire recouvert de la plaquette, le prêtre traçant au-dessus avec la main des signes mystérieux. Absolument comme un prestidigitateur : Messieurs, Mesdames, vous voyez ce chapeau. Il n 'y a rien dedans. Je le pose sur cette table. Attention: Un, deux, trois, et le chapeau repris un pigeon s'en échappe. Les pigeons, ici, ce sont les fidèles. Et ce Jésus, auquel on s'adresse, qu'on glorifie, qu'on adore, qu'on évoque, qu'on implore, dans un langage incompréhensible pour la plus grande partie des fidèles, avec des « signes »de magie ! C'est de la plus pure superstition. Cela tient de la Kabbale et des tables tournantes.
  • 22 février 1928, à l’enterrement de J. de Gourmont
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1959, p. 229


Ce matin, chez Garçon, dans le salon, comme j'attendais pour le voir, une femme, 40 ou 45 ans, fort jolie, mise cossue, mais très simple, de beaux yeux, une jolie bouche, un sourire délicieux, le décolleté de son corsage laissant voir le globe des seins sous une légère guipure, en compagnie d'un homme d'une cinquantaine d'années, à monocle et à rosette.
  • 9 juillet 1931
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1960, p. 81


Quelle chose mystérieuse, curieuse, que la mort. Quelle tranquillité, quel repos, quelle sorte de bonheur même, sur ce visage. Quelque chose d'un très léger sourire à la bouche. Tout à fait le visage d'une femme qui fermerait les yeux pour recevoir des baisers. C'est à faire rêver. Ce serait à faire rêver s'il n'y avait pas la suite. Je serais resté là une heure à regarder.
  • 6 janvier 1941
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1962, p. 260


Aujourd'hui, à côté de moi, un couple, tout jeune, l'un et l'autre à peine vingt ans, certainement, lui un grand dadais, à petit bouc, à longs cheveux rejetés en arrière, l'air d'un jocrisse complet, parlant d'une voix susurrante et enfantine, elle, une petite brune, le visage le plus sec et le plus dur, une petite garce déjà dans ses manières et dans sa façon de lui parler, lui se faisant encore plus jocrisse : « Le petit chat! le petit chat! », le petit nom dont probablement il l'appelle. Je me retenais de leur dire: « Non, vous savez, j'ai rarement vu pareils nigauds à vous deux. » Heureusement pour moi, je n'ai jamais eu ce genre comme amoureux ou comme amant. Le clair de lune et la petite romance n'ont jamais été mon fait. Une certaine affaire m'a surtout toujours occupé. Le physique, oui, le physique. C'est l'essentiel de l'amour et c'est même tout l'amour. Je le dirai jusqu'à la fin de mes jours. Ce qui n'empêche pas le « sentiment », si le physique est agréable.
  • 8 janvier 1941
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1962, p. 263


Il ne faudrait pas croire (...) que je suis un vieillard répugnant. Je n'ai jamais été mieux dans ma vie par l'expression du visage, le teint uni, les lèvres rouges comme dans la jeunesse, les yeux aussi vifs que brillants. Evidemment, je n'ai pas le visage d'un bellâtre coiffeur, mais j'ai un visage plein d'expression, de caractère et hors de l'ordinaire. Je le vois à la façon dont les gens me regardent. Je suis droit comme un I, aucune voûture [sic], mince, prompt et souple. Cet exemple: je me plie sans aucune difficulté pour ramasser quelque chose par terre, sans aucun pliement des jambes. Je l'ai encore constaté ce matin. Je continue à veiller tous les soirs jusque vers minuit sans m'en ressentir en rien. Je me lève le matin, aussi lucide, - dire que j'emploie ce mot-là, moi aussi! - que le soir quand je me couche. Je dévale le matin, vers la gare, comme un zèbre, et ce serait encore mieux si je n'étais obligé par les circonstances de porter de gros souliers qui me martyrisent les pieds. Mon cerveau n'arrête pas de fonctionner sur les sujets les plus divers, mon travail, ce que je vois, ce que je lis, ce que j'entends. Je suis sans rhumatismes, sans douleurs d'aucune sorte, bien mieux portant que dans ma jeunesse. J'ai gardé ma mémoire et ma vivacité d'élocution. Je n'ai aucun défaut d'haleine ni d'odeur corporelle. Je n'ai comme malheur que mon manque de dents. Hélas! c'est quelque chose. C'est gravement quelque chose. Un autre malheur, c'est d'être devenu à certaines choses plus sensible que je ne l'ai jamais été.
  • 16 avril 1941
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1962, p. 324


Une galerie de portraits monumentale[modifier]

Les journaux, ce matin, annoncent la mort de Mallarmé, hier, subitement, dans sa petite maison de Valvins. Celui-là fut mon maître, Quand je connus ses vers, ce fut pour moi une révélation, un prodigieux éblouissement, un reflet pénétrant de la beauté, mais en même temps qu'il me montra le vers amené à sa plus forte expression et perfection, il me découragea de la poésie, car je compris que rien ne valait que ses vers et que marcher dans cette voie, c'est-à-dire : imiter, ce serait peu digne et peu méritoire. (…) Les vers de Mallarmé sont une merveille inépuisable de rêve et de transparence. (…) Mallarmé est mort. Il a enfoncé le cristal par le monstre insulté. Le cygne magnifique est enfin délivré. Et quelle qualité: il était unique.
  • 10 septembre 1898
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1954, p. 21


Il me donne raison de dire que Flaubert a donné naissance à toute une catégorie d'écrivains détestables. Je lui disais que Flaubert, par influence, avait amené certains individus à croire qu'il suffisait de suer trois jours sur une phrase pour être un écrivain. Puis il me parle des influences que lui-même a subies, tombant juste avec ce que je pensais: Platon, quatre pages du Banquet, Daniel de Foë, Poe, énormément, Flaubert, dans les commencements, jusque, non compris, Spicilège.
  • 23 février 1904
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1954, p. 115


Fini, bien fini, ce pauvre Jarry. Malade, détraqué par les privations, l'alcoolisme et la masturbation, incapable de gagner sa vie en aucune façon, ni avec un emploi, ni par une collaboration quelconque à un journal. On l'avait fait entrer il y a deux ou trois ans au Figaro il ne faisait rien, ou ce qu'il faisait était illisible. Couvert de dettes et déjà un peu fou, il y a un an on avait organisé au Mercure la publication, à tirage restreint et très cher, d'un mince ouvrage de lui. Cela lui avait fourni, toutes ses dettes payées, environ un billet de huit cents à mille francs. Il a tout mangé à boire, à courir les cafés, si bien qu'aujourd'hui, fourbu et fichu, il se résigne à repartir chez sa sœur.
  • 23 janvier 1907
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1955, p. 17


C'est souvent le procédé de Gourmont, de prendre ainsi des documents sans indiquer leur source, de tronquer des textes, de relier les morceaux par des phrases de son cru, sans indiquer l'interruption, Un beau jour, cela lui attirerait une critique bien sentie, que je n'en serais pas autrement étonné. Le mot que lui disait en riant, l'autre soir, Van Bever, et qu'il a pris en riant, est tout à fait de circonstance... « Vous êtes comme ce normand qui trouve une corde sur la route, la ramasse et l'emporte, en même temps que la vache qu'elle tient. Quand on vient réclamer: Ben quoi, qu'est-ce que c'est ? Je trouve une corde. Je la ramasse! C'est-y de ma faute s'il y a une vache au bout ? »
  • 30 janvier 1908
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1955, p. 122


Nicolardot avait logé précédemment dans une chambre où il fallait passer par les cabinets de la maison pour y arriver. On ouvrait d'abord une porte. C'étaient les cabinets. On trouvait une autre porte, qui donnait chez Nicolardot. On voit d'ici l'introduction des gens qui venaient le voir. « Entrez donc, cher Monsieur! » C'est peut-être l'anecdote la plus comique. Je n'ai pu me retenir d'éclater de rire en l'écoutant. Un autre trait, d'un genre moins plaisant, est celui-ci. Nicolardot avait quelque chose comme une descente d'intestins. Quand il allait à la selle, ils lui sortaient quelque peu par l'anus, sans qu'il s'en trouvât autrement embarrassé. Il les rentrait simplement avec le doigt, et vous donnait ensuite une poignée de main.
  • 29 avril 1908
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1955, p. 186


Léon Bloy est venu ce matin au Mercure, pour voir la vente de son nouveau livre: Celle qui pleure (N.-D. de la Salette.) C'est un curieux bonhomme, féroce et gouailleur le plus placidement du monde. J'ai noté quelques propos, pendant qu'il parlait. Il ne s'en doutait certainement pas. II y avait dans Le Gaulois un article de Bourget, sur je ne sais quel bas-bleu américain. En attendant d'entrer chez Vallette, Bloy se mit à le parcourir. Morisse revenant s'asseoir à son bureau, Bloy posa le journal: « J'essaie de lire un article de Paul Bourget. Je ne peux pas y arriver... Les hommes illustres sont décidément inintelligibles. »
  • 1er juillet 1908
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1955, p. 238-239


Je rappelais ce soir la différence que j'ai toujours trouvée entre Schwob et Gourmont : le premier ayant toujours besoin d'être admiré, louangé, complimenté, tenant à son rang, souffrant mal qu'on pense différemment de lui, de telle sorte que je ne me sentais aucune liberté avec lui. Le second, au contraire, fuyant les compliments, les fuyant physiquement, en ce sens que je l'ai vu se lever de sa chaise et partir devant un complimenteur, modeste, simple, ne parlant pas de lui, orgueilleux certainement et à bon droit, mais d'un orgueil tout intérieur, extrêmement agréable pour les gens qui lui plaisaient, admettant fort bien qu'on eût un autre avis que le sien, de telle sorte que je parlais, plaisantais, me moquais avec lui comme j'aurais fait avec un ami de mon âge et de ma situation. Il m'est même arrivé souvent de lui lancer quelques boutades, quelques épigrammes. Jamais il ne s'est fâché. Il était le premier à rire.
  • 28 septembre 1915
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1956, p. 196


A mon arrivée ce matin au Mercure, Vallette m'apprend la mort d'Apollinaire, survenue samedi dernier, avant-hier, à six heures du soir, après environ une semaine de mauvaise santé. Grippe intestinale compliquée de congestion pulmonaire. J'ai été atterré. Je perds un ami que j'adorais comme homme et comme écrivain. Il était destiné à devenir quelqu'un. J'avais vu tout de suite en lui le vrai poète, extrêmement particulier, évocateur, avec la Chanson du Mal Aimé, que je fis prendre au Mercure, sans la lecture habituelle, il y a quelques années.
  • 11 novembre 1918
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1956, p. 283


Comment Gide a-t-il pu se méprendre à ce point ? Je n'en reviens pas. La phrase en question s'applique si peu à lui ! « Spontanéité dans l'expression » alors qu'il doit tant travailler pour écrire, que cela se sent si bien chez lui, et qu'il laisse voir tant d'envie pour les gens qui écrivent spontanément, il me l'a témoigné plus d'une fois sans le vouloir. « Liberté morale la plus complète » alors. qu'il est sans cesse embarrassé dans des questions de conscience, de la peur du péché et qu'il n'a pas une hardiesse sans en montrer aussitôt de la contrition. Il sait mon goût pour Stendhal et il ne l'a pas reconnu dans cette phrase et il s'y est reconnu, lui! C'est prodigieux. C'est bien comique aussi. Et cette façon caressante, chatte, enveloppante, de me parler de cela, et de me remercier, avec un geste et cette voix qui ne sont qu'à lui. Quelle jolie scène de la vie littéraire.
  • 30 janvier 1922
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1957, p. 10


Vu aujourd'hui pour la deuxième fois à l'imprimerie des Nouvelles littéraires, Louis Aragon, joli garçon, délicieux, charmant, un joli visage, un sourire délicieux, si joli visage qu'on en est un peu... troublé et que les sentiments seraient bien curieux à l'avoir pour ami.
  • 16 juillet 1925
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1958, p. 68


Quand j'ai dit mon âge, Colette m'a dit: « Vous dites cinquante-trois ans ? Vous êtes mon aîné d'une année. Cinquante-deux, moi. » Je lui ai répliqué: « Je suis votre aîné encore plus que par l'âge... » Elle m'a regardé avec un air interrogatif. J'ai ajouté: « Je n'ai pas... je n'ai pas votre bel aspect. » Elle est en effet encore fort jolie, - et jolie n'est pas le mot. Ce qu'il faudrait dire c'est qu'elle respire la volupté, l'amour, la passion, la sensualité, avec un grand fond de mélancolie qu'on devine bien.
  • 16 juin 1925
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1958, p. 56


(...) au fond, un bien pauvre bonhomme, Huysmans, un bonhomme bien médiocre, la médiocrité même. J'ai expliqué qu'à mon goût c'est la preuve d'une bien grande médiocrité littéraire, cette recherche du vocable rare, ce culte de l'épithète, du style bizarre, etc. Et la fin de Huysmans, cet homme atteint d'une maladie affreuse, vivant dans les plus grandes souffrances, et demandant humblement à Dieu d’autres souffrances encore ! Cela touche à l’imbécillité.
  • 11 mai 1927
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1958, p. 386-387


Les journaux sont pleins depuis quelques jours de la mort d'un sieur Cognacq, fondateur et directeur de la Samaritaine, de l'histoire de ses débuts avec sa femme, de sa réussite, de sa munificence testamentaire: millions à l'Académie pour des prix aux gens ayant fait beaucoup d'enfants, collections de tableaux à l'État, etc., etc. Cela peint encore notre époque, l'étonnante bêtise qui la caractérise. Un personnage de ce genre est à vomir, ni plus ni moins, à vomir, il n'y a pas d'autre mot, et cette apothéose admirative du petit boutiquier parti sans un sou et devenu millionnaire, mécène et bienfaiteur de l'humanité est une farce écœurante. Faut-il qu'il ait volé les gens sur la marchandise pour avoir collectionné tant de millions. Coquin déguisé en honnête homme, et fameux imbécile par-dessus le marché.
  • 27 février 1928, mort de Cognacq, fondateur de la Samaritaine.
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1959, p. 238


Une jolie bouffonnerie littéraire, c'est la réputation de ce professeur, dont le nom m'échappe, qui, sous le nom d'Alain, publie depuis quelques années des Propos qu'on veut absolument nous faire trouver remarquables. Je viens encore d'en lire un dans le dernier numéro de La Lumière (j'en joins la coupure ici). C'est le modèle de la fausse profondeur, des phrases sentencieuses et vides et des petits trucs pour faire effet sur le lecteur, comme ce passage: « Or, si la chose est présente, comme cette fenêtre que Louis XIV jugeait mal placée, contre Louvois, il n'y a pas de roi ni de ministre qui tienne ; on cherche un mètre et tout est dit. » On reconnaît tout de suite là l'affectation à singer Pascal. Je ne serais pas étonné que cet Alain soit au total un assez bel imbécile. Le comique de pareilles niaiseries s'augmente quand on le trouve dans un journal ayant pour titre La Lumière.
  • 30 janvier 1929
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1959, p. 158-159


Je me trompe rarement dans mes antipathies. Farceur, et grand sot, cet Herriot. Ce phraseur vide, qu'on fait passer pour un écrivain. Cet homme politique sans courage qui joue au chef de parti. Il vaut les autres : pas de vraie doctrine politique. Ils sont, au jour le jour, selon leurs intérêts personnels, l'ambition qui les occupe, le but qu'ils poursuivent. L'intérêt général, ils s'en fichent pas mal. Cet homme politique qui pleure à tout bout de champ et qui prononce des choses comme son fameux : « Deux enfants de la même mère ne se battent pas » à propos de son entrée dans le ministère Poincaré. Gros niais.
  • 5 septembre 1929
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1960, p. 26


Mort de Clemenceau. Merveilleux comme spécimen d'énergie et de combativité. Mon admiration s'arrête là. Sa fin solitaire. Le départ de son corps de nuit pour son village natal. Les obsèques voulues par lui sans flaflas d'aucune sorte, ni étalages ni grandiloquence, cela est très bien. Il eût été bien étonnant que cela n'eût pas été gâté par la bêtise et le cabotinage patriotique. La bêtise: le général Gouraud faisant placer dans le cercueil un vase façonné dans un obus allemand. Le cabotinage : les anciens combattants ayant été demander et ayant obtenu du gouvernement de défiler dimanche prochain devant l'Arc de Triomphe.
  • 25 novembre 1929
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1960, p. 86-87


Annonce dans les journaux du soir de l'arrestation de Léon Blum. Grand sot ! qui voulait gouverner des hommes en prophète, en leur annonçant tous les jours la terre promise, en leur laissant un commencement de liberté pour la réaliser, pour être ensuite effaré, a-t-on dit, des résultats produits. Il a aggravé à l'extrême ce qu'on appelait la lutte des classes, détruit tout sens moral dans le monde ouvrier, plus juste serait de dire des salariés de tout rang, un désorganisateur, on peut dire, de première classe.
  • 16 septembre 1940
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1962, p. 170


A tous les traits que m'a racontés Combelle, Céline digne de sympathie et d'estime. Misanthrope forcené. Combelle m'a répété ce mot de lui: « Ce n'est pas médecin que j'aurais dû être. C'est général. J'aurais pu envoyer les hommes à la mort, - ou les sauver. » Il a eu une enfance affreuse. Il a fait les pires métiers manuels, pour subvenir aux frais de ses études de médecin. Il a fait la guerre 1914-1918 et à la suite d'une blessure a été trépané. Ce qui explique un peu la sorte de folie, d'hystérie qu'il y a dans ses écrits. Son premier livre : Voyage au bout de la nuit, refusé par Gallimard. Refusé également par un autre éditeur. Céline prend un papier d'emballage, y fourre son manuscrit, sans autre nom que Céline comme auteur, sans adresse, et le dépose chez le concierge de l'éditeur Denoël un samedi soir. Denoël lit, émerveillé, transporté et, par l'intermédiaire d'un ami auquel il en parle, arrive à découvrir que Céline, c'est le docteur Destouches. Il était médecin dans un dispensaire de la périphérie ou de la banlieue.
  • 17 février 1941
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1962, p. 292


Faits et événements accrochés par le Journal[modifier]

A noter ce détail à propos de la mort d'Apollinaire : L'armistice signé ce matin, et la nouvelle connue aussitôt à Paris, la joie populaire a commencé dans son plein. La rue de Rennes, la place Saint-Germain-des-Prés, le boulevard Saint-Germain remplis par la foule. Sur le boulevard Saint-Germain, sous les fenêtres mêmes de la petite chambre dans laquelle il reposait mort, sur son lit couvert de fleurs, des bandes passaient en criant: « Conspuez Guillaume! Conspuez Guillaume !»
  • 11 novembre 1918
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1956, p. 284


Les chouans avaient vraiment grande allure, un idéalisme d'une certaine envergure, si fermé que je sois et rétif à leur esprit religieux.
  • 21 mars 1929
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1959, p. 227


Divers[modifier]

J'ai écrit un jour : « Le mariage fait des cocus et le patriotisme des imbéciles. » J'aurais pu ajouter, et je l'ajoute aujourd'hui, pour le patriotisme : et des coquins.
  • Journal litteraire, Volume 17, Paul Léautaud , éd. Gallimard, 1964, p. 338


Vous êtes nés dans ce pays et vous en êtes fier et vous lui êtes attaché. Vous seriez né dans un autre pays, vous en seriez tout aussi fier et vous lui seriez attaché de même. Mieux, même : né ici, on vous aurait aussitôt transporté dans un autre pays où vous auriez été élevé et auriez grandi ? Vous seriez de ce pays et c'est de lui que vous seriez fier et ce pays auquel vous seriez attaché. Supposez que les bruns se mettent à être fiers d'être bruns, avec une idée de prévalence, - et qui dit prévalence dit bientôt rivalité, - sur les blonds ou vice versa ? Vous voyez si vous êtes comique avec votre orgueil national et votre patriotisme : vous avez eu autant de part à être de ce pays plutôt que d'un autre, que les bruns à être bruns et les blonds à être blonds.


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