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Nathacha Appanah (2021).
Nathacha Appanah (née le 24mai1973 à Mahébourg) est une journaliste et romancière mauricienne de langue française. Son roman Tropiques de la violence a reçu 14 prix littéraires et a été adapté au cinéma.
J’avais perdu l’habitude que l’on s’adresse à moi avec affection, avec chaleur. J’avais oublié cette façon qu’elle avait de me parler comme si j’étais une personne adorable et intelligente. Je suis restée debout, un peu gauche, tenant son amour à bonne distance car, qui sait, cela pourrait fissurer le beau masque d’adulte que je m’étais confectionné et me faire flancher. J’avais vingt et un ans à peine, je vivais sous l’emprise d’un homme au génie sombre et violent, et je n’en menais pas large.
Petit éloge des fantômes, Nathacha Appanah, éd. Gallimard, coll. « Folio 2 euros », 2016 (ISBN978-2-07-046591-0), partie Mes fantômes bien-aimés, p. 15
Il faut me croire. De là où je vous parle, les mensonges et les faux-semblants ne servent à rien. […] De la où je vous parle, ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu'il suffira d'un rien pour qu'il s'embrase.
Tropique de la violence, Natacha Appanah, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2018 (ISBN978-2-072-76457-8), chap. Marie, p. 11
Un enfant dans le bidonville de Kawéni.
Je ne sais pas qui a surnommé ainsi le quartier défavorisé de Kawéni, à la lisière de Mamoudzou, mais il a visé juste. Gaza, c'est un bidonville, c'est un ghetto, un dépotoir, un gouffre, une favela, c'est un immense camp de clandestins à ciel ouvert, c'est une énorme poubelle fumante que l'on voit de loin. Gaza c'est un no man's land où les bandes de gamins shootés au chimique font la loi. Gaza c'est Cape Town, c'est Calcutta, c'est Rio. Gaza c'est Mayotte, Gaza c'est la France.
Tropique de la violence, Natacha Appanah, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2018 (ISBN978-2-072-76457-8), p. 54
Y a que toi qui parle et tu parles bien ah ça oui tu mets des mots bien propres, bien ordonnés, des mots bien français, bien blancs. Regarde-toi maintenant. Ça t'a servi à quoi si c'est pour finir ici ?
Tropique de la violence (2016), Natacha Appanah, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2018 (ISBN978-2-072-76457-8), p. 68
C'est une vie magnifique que d'être un baobab sur une plage.
Tropique de la violence (2016), Natacha Appanah, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2018 (ISBN978-2-072-76457-8), p. 136
Quand revient cette année le temps de ces oiseaux qui empruntent, comme les hommes, des couloirs de migration, suivant on ne sait quel vent favorable, pour trouver plus de nourriture et plus de chaleur, je me demande comment ils les trouvent, ces chemins-là, ces oiseaux-là. Est-ce que subsiste la mémoire d'un passage à travers le ciel qui se transmettrait de bec à bec, d'année en année ?
au sujet des migrations des étourneaux sansonnets
La Mémoire délavée, Nathacha Appanah, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2025 (ISBN978-2-073-09799-6), chap. 1, p. 11
(...) pendant des années, j'ai cru et aimé croire que mes ancêtres avaient quitté l'Inde au début du XXe siècle et étaient arrivés en famille. Mon esprit les a lavé, ces ancêtres, coiffé leurs cheveux, habillés de vêtements propres, éloignés des cales de bateaux et de la perspective du labeur quotidien des champs de canne. C'est une image presque proprette. C'est une mémoire délavée.
au sujet de ses ancêtres indiens soumis à l'engagisme
La Mémoire délavée, Nathacha Appanah, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2025 (ISBN978-2-073-09799-6), chap. 2, p. 30
Les archives ne sont pas le reflet exact de l'histoire, elles sont perméables aux confusions, aux anachronismes, elles sont influencées par le contexte de ces prises de documentation, les erreurs humaines, le temps qui passe et qui délave, le hasard d'un dossier qui se mélange à un autre, une photo qui se décolle et qui glisse. C'est une mémoire imparfaite.
La Mémoire délavée, Nathacha Appanah, éd. Mercure de France, 2023 (ISBN978-2-7152-6026-9), chap. 4, p. 40
(Ma grand mère) avait aussi intégré une croyance terrible. Elle qui louait et craignait la trinité hindoue (Brahma, Vishnu et Shiva) entrait dans une église catholique à la veille de chacun de mes examens. Elle allumait une bougie devant la statue de la Vierge Marie et priait pour moi. Pour les examens de l'école elle avait plus confiance dans «le Dieu des Blancs qui parlait Français et Anglais», me confiait-elle.
La Mémoire délavée, Nathacha Appanah, éd. Mercure de France, 2023 (ISBN978-2-7152-6026-9), chap. 10, p. 116
De mes grands-parents, je garde un monde qui ressemble à un cœur vivant, avec des veines caves, des artères multiples, des faces cachées, des membranes délicates.
La Mémoire délavée, Nathacha Appanah, éd. Mercure de France, 2023 (ISBN978-2-7152-6026-9), chap. 12, p. 141
En France, il faut attendre 2024 pour que chaque tribunal et cour d'appel soient dotés d'un pôle spécialisé dans les violences intrafamiliales.
Dans cette pièce imaginaire – parce qu'il n'y a que dans cet endroit que je peux les réunir, parce qu'il n'y a que dans cet endroit que je peux maîtriser le récit, inverser les rôles, devenir à mon tour un petit bourreau, exercer un pouvoir d'emprise et de fascination, exiger écoute et silence –, dans cette pièce imaginaire donc, je les laisserai mariner un peu, eux qui pensent qu'ils n'ont rien en commun. […] Dans ce lieu vitreux, il n'y aura aucune place pour les explications psychologisantes qui ne servent qu'à disculper les coupables, à susciter l'empathie et à effacer leurs victimes. Ici, dans cet endroit qui ressemble à un envers où toutes les saletés sont à nu, ils seront, cet ouvrier, cet employé et ce poète, bouches fermées, à la merci de cette histoire.
La nuit au cœur, Nathacha Appanah, éd. Gallimard, 2025 (ISBN978-2-07-308002-8), chap. La pièce imaginaire, p. 17-18
De ces nuits et de ces vies, de ces femmes qui courent, de ces cœurs qui luttent, de ces instants qui sont si accablants qu'ils ne rentrent pas dans la mesure du temps, il a fallu faire quelque chose. Les écrire, les regarder en face, les peser chacun leur tour et aussi ensemble, les comparer, les mettre côte à côte, bien au chaud, à l'abri dans ce livre. Il a fallu dire le nom de ces femmes des dizaines de fois jusqu'à parfois croire en leur présence, leur poser des questions et entendre leur voix dans l'écho de ce qui n'est plus. Il a fallu rêver cet éternel rêve d'un nous et d'un récit commun, ce nous composé de trois femmes, ce récit commun tressé de trois voix, mais toujours se réveiller seule. […] De ces trois femmes, il a fallu commencer par la première, celle qui vient d'avoir vingt-cinq ans quand elle court et qui est la seule à être encore en vie aujourd'hui. Cette femme, c'est moi.
La nuit au cœur, Nathacha Appanah, éd. Gallimard, 2025 (ISBN978-2-07-308002-8), partie I, chap. 1, p. 24
L'année de mes dix-sept ans, je suis tombée dans un trou. J'ai glissé lentement, tout doucement, sans vraiment m'en rendre compte. Les parois de ce trou étaient, au début, recouvertes de livres. […] Derrière chaque livre que je prenais, il y avait un espace et j'imaginais que ce vide était pour tous les livres qui restaient à écrire, un prolongement une réponse une riposte une ode un hommage un contre-pied, à celui que je lisais. Ainsi, pour chaque livre écrit, il y avait la promesse de tant d'autres, de la place pour tant d'autres histoires, tant d'autres écrivains et, pensais-je, de la place un jour peut-être pour un de mes livres, pour moi. Tandis que je glissais, on me tendait d'autres livres, d'autres histoires, et celui qui me les tendait n'avait rien d'un lapin blanc aux yeux roses mais tout d'un homme adulte au corps mûr, au verbe expérimenté, à l'esprit torturé, mais je ne voyais pas les choses ainsi, quand j'avais dix-sept ans.
La nuit au cœur, Nathacha Appanah, éd. Gallimard, 2025 (ISBN978-2-07-308002-8), partie I, chap. 3, p. 28-29
La nuit au cœur, Nathacha Appanah, éd. Gallimard, 2025 (ISBN978-2-07-308002-8), partie I, chap. 3, p. 32
Assassin ! Assassin ! Assassin !
Ils sont des châtiments ces mots là mais à la manière dont ils sortent, ils portent un espoir impossible. Si le cœur des mères avaient des pouvoirs magiques, ces cris remonteraient la boucle du temps et tonneraient dans la rue ce mardi 4 mai telles des cloches sonnant l'alarme, et le destin en serait changé.
La nuit au cœur, Nathacha Appanah, éd. Gallimard, 2025 (ISBN978-2-07-308002-8), partie II, chap. Les mères, p. 111
La survie avant tout. Parfois il faut rester tranquille et faire la morte. Parfois il faut se débattre, parfois il faut courir.
La nuit au cœur, Nathacha Appanah, éd. Gallimard, 2025 (ISBN978-2-07-308002-8), partie III, chap. 5, p. 152-153
Sept personnes ont entendu les détonations.
Deux personnes l'ont entendue crier.
Trois personnes ont vu MB asperger Chahinez d'essence.
Quatre personnes ont vu le corps brûler.
On pourrait croire que tout ça, ce déroulé sinistre, cette montée inexorable de la violence crue et sauvage, cette chasse et cette mise à mort d'un être humain par un autre être humain, on pourrait croire que tout ça dure une heure, deux heures. On pourrait croire qu'il y a des minutes perdues en une action et une autre, entre une décision brutale et une décision macabre. Des minutes perdues dans lesquelles il aurait pu se passer quelque chose qui aurait changé l'évènement.
La nuit au cœur, Nathacha Appanah, éd. Gallimard, 2025 (ISBN978-2-07-308002-8), partie III, chap. 3, p. 181
Est-ce que tu es encore vivante ? Est-ce que la peur est encore dans ton ventre ou déjà à côté de toi et te regarde mourir ?
La nuit au cœur, Nathacha Appanah, éd. Gallimard, 2025 (ISBN978-2-07-308002-8), partie IV, chap. 6, p. 247
Illusion d'optique appelée Spirale de Fraser du nom du psychologue James Fraser qui l'étudia en
Parfois ce livre m'apparaît comme une spirale de Fraser. Je crois que j'avance mais je tourne en rond, sans pouvoir toucher au noyau, à la matière centrale. C'est une illusion. Puisque je poursuis des fantômes, il faudrait que j'aille à la recherche de moi-même, faire comme si je parlais d'une autre personne, celle-là même que j'ai effacée pour continuer à vivre, ce bout de moi que j'ai laissé dans une voiture en mai 1998.
La nuit au cœur, Nathacha Appanah, éd. Gallimard, 2025 (ISBN978-2-07-308002-8), partie V, chap. 1, p. 257
Je pense que si un jour, un Mauricien gagne un grand prix, le Goncourt ou le prix Nobel, ce qui arrivera certainement puisqu’il y a beaucoup de Mauriciens qui écrivent, à ce moment cela dépassera la considération littéraire.
On ne peut pas s’empêcher de penser à la peinture, mais aussi à la poésie. C’est une île qui dégage beaucoup de tendresse. Est-ce grâce à la résilience ? La beauté ? Mayotte offre l’un des plus beaux lagons du monde, un terrain de mangroves incroyable. C’est un îlot qui n’apparaît qu’à marée basse, comme un fantôme.
Au sujet de Mayotte.
« Nathacha Appanah : « Sur l’île Maurice, il y a une vraie dynamique littéraire » », Gladys Marivat et Pierre Lepidi (propos rapportés par), Le Monde, 14 septembre 2016 (lire en ligne)
Leur maison de Piton [i.e. la maison de ses grands-parents] était pour moi la plus belle du monde. Beaucoup la trouvaient pourtant bien mal fichue. Un grand couloir et de petites chambres, des marches partout, un balcon sans balustrade. Dans ce décor biscornu, deux mondes se côtoyaient. Celui de mon père et de ma mère, tourné vers l’avenir, la réussite sociale, et le leur, discret et fidèle, occupé.
Au sujet de la maison de ses grands-parents où elle a vécu jusqu'à l'âge de 6 ans.
« Nathacha Appanah, l’enfance à fleur de peau », Xavier Houssin (propos rapportés par), Le Monde, 3 septembre 2023 (lire en ligne)
Tropique de la violence marque une rupture dans l’œuvre de la romancière. Dans le style, mais aussi parce que, pour la première fois, l’île Maurice n’est ni le lieu de l’intrigue ni le lieu d’origine de l’héroïne. Comme si Appanah avait souhaité atténuer sa présence et se confronter à certaines obsessions.
« Nathacha Appanah a mal à Mayotte », Gladys Marivat, Le Monde, 22 septembre 2016 (lire en ligne)
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