Michel de Ghelderode

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Michel de Ghelderode, pseudonyme d' Adémar Adolphe Louis Martens, est un auteur dramatique, chroniqueur et épistolier belge d'origine flamande et d'expression française.

Il est né à Ixelles le 3 avril 1898 et mort à Schaerbeek le 1er avril 1962.

Recueil de nouvelles[modifier]

Sortilèges, 1951[modifier]

Le Diable à Londres[modifier]

J'errais par un sombre et brumeux matin dans je ne sais plus quel sordide quartier mercantile, sorte de puant entrepôt ou d'asphyxiant dédale bordant la fangeuse Tamise. Il bruinait. Les contemporains rencontrés avaient des faces de bandits ou de malades. Oserai-je nommer flânerie cette errance sur le pavé gras, dans une brume qui paraissait contenir toutes les pestes historiques ? Mais que faire pour user l'ennui ? « Ah ! soupirai-je, si j'avais quelque ami dans cette ville monstrueuse !… » Je me félicitais cependant de n'y avoir pas d'ami et de rester si parfaitement solitaire.
  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), Le Diable à Londres, p. 29


Cela se passait dans un étroit boyau bordé de bâtisses lépreuses et datant du règne d'Elizabeth, la ruelle du Chien marin. J'adhérais au pavé gluant, incapable d'aller plus avant, et, de surprise, je restais bouche bée. Le diable se manifestait, encore que de façon banale ; mais il s'agissait d'une de ces rencontres absurdes, inespérées comme il s'en produit au cours des fièvres légères. Je faisais bien un peu de fièvre par ce temps humide, et cependant ce n'était pas l'altération de mes sens qui me révélait cette plaque de zinc fixée à une porte pourrie, cette plaque sur laquelle je lisais, à l'instant que je pensais à lui, le nom du diable : ‘’Méphisto !’’
  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), Le Diable à Londres, p. 31


Je considérais cette étroite et miséreuse maison coincée entre d'autres toutes aussi minables d'aspect, à peinture rougeâtre. Et que m'annonçait-elle cette plaque ? L'entrée d'un club honteux et plus que privé ? le dépôt d'un produit commercial ? la salle de conférences d'une secte de mystagogues ? Tout est possible, tout champignonne dans l'ambiance méphitique, dans la séculaire moisissure des bords de la Tamise !
  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), Le Diable à Londres, p. 31


— S'il vous plaît, Méphisto ?…
— C'est ici, monsieur !… grinça une voix désagréable.
Avec plus de sang-froid, bien que toujours sous le choc de la surprise, je poursuivis :
— Le diable, n'est-ce pas ? et non son remplaçant, je dis le diable en personne ?…
La voix confirma :
— Précisément, monsieur, le diable lui-même et non un diable de paille.
Une invisible dextre prit mon bras et m'entraîna. Où donc ? Évidemment, j'étais toujours à Londres, mais si l'on connaît plus ou moins la « surface » des villes, que sait-on de leur sous-sol, en direction des profondeurs du globe ? Ainsi j'avançais en titubant, entraîné avec une douce insistance. Et soudainement un voile se déchira, une tenture glissa sur ses anneaux, et j'étais poussé dans une salle assez vaste et baignée d'une lumière filtrée par un velum. La main du guide me conduisit jusqu'à un confortable fauteuil, le seul objet qui garnissait cette salle, et eut la condescendance de me faire basculer, de manière à ce que je tombasse assis sur les coussins.

  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), Le Diable à Londres, p. 33


— Seigneur ! je ne vous demande pas de me secourir dans cette situation un peu ridicule que j'ai provoquée, mais je vous supplierai peut-être d'ordonner à vos anges de m'enlever d'ici et de me déposer dans la rue au cas où le diable que j'attends serait de nationalité anglaise. J'accepte qu'il me compromettre, me détériore, me griffe, me marque, m'estampille à mon scel ; j'accepte par avance comme un paiement de mes fautes le dam qui m'en pourrait résulter ; j'accepte de tout supporter, au physique comme au métaphysique, toutes les turlupinations ; oui, je supporterai tout de la part du diable, sauf qu'il me prêche, se mette à moraliser et me fourre dans les poches des petites bibles ou des brochures antialcooliques !…
  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), Le Diable à Londres, p. 34


[…] trois grands coups d'un gong vibrèrent gravement, dont les ondoiements musicaux m'enveloppèrent et eurent pour effet d'abolir ma raison, de me placer subitement dans l'agréable disposition qu'on éprouve au début des spectacles, l'esprit attentif. Et c'était un spectacle qui commençait, ô mes yeux !…
Le rideau de la scène se levait sans bruit, découvrant le cube d'un plateau de théâtre, dont le fond était fermé par des toiles noires surchargées de dessins argentés : comètes, arabesques, tibias et larmes funèbres, ce qu'il faut pour captiver les enfants et leurs bonnes. J'eus la respiration coupée : sans roulement de tambour, ni émission de fumées, le diable venait de bondir sur la scène, silencieux, souple et discret comme un chat : hop ! Il était tout d'écarlate vêtu, depuis la plume de coq de son bonnet jusqu'à la pointe de ses chaussons ; écarlate son justaucorps moulant un torse squelettique ; écarlate son maillot tortillé autour des cuisses et des mollets décharnés ; écarlate son manteau seigneurial ; écarlates ses gants. Il s'élevait de tout son long et se balançait à l'instar d'une flamme purpurine ou d'un coquelicot sur sa tige… Je remarquai qu'il portait barbiche et moustaches cosmétiquées de mousquetaire. Et dans son mince museau enfariné brillaient des cristallines prunelles, deux aigues-marines qui grandissaient ou diminuaient à volonté.

  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), Le Diable à Londres, p. 35


Le diable posa son beau regard sur moi et me salua cérémonieusement, une main sur le cœur. Je me soulevai de mon fauteuil et je rendis la politesse. Mais déjà, opérant une brusque volte, le diable traçait dans le vide des gestes incantatoires qui eurent pour effet de faire s'évaporer les toiles noires du fond. Et je pus admirer un second théâtre, en profondeur, dont le décor représentait une grotte enchantée sous éclairage si intensément rouge que les paupières me battirent. Et Méphisto l'écarlate s'était volatilisé dans cette combustion. Je ne voyais plus que son blême visage et le jeu de ses mains dégantées, des mains interminables qui prenaient feu à cause des grosses bagues qui les ornaient.
  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), Le Diable à Londres, p. 36


Les heures s'écoulèrent dans une conversation d'un intérêt toujours rebondissant, mon hôte étant un causeur disert ; et notre dialogue prit de si capricieux chemins que nous nous enfoncions dans la pleine nuit, sans l'avoir vue venir. Il faut dire que les alcools nous illuminaient intérieurement et que nous avions tous deux l'aptitude au farniente crépusculaire. À la longue, quelqu'un pénétra dans la chambre, porteur d'une lampe à pétrole coiffée d'une boule de verre rose ; c'était la femme de ménage du diable, sorte de Chinoise ratatinée et, sans nul doute, la créature mystérieuse qui m'introduisit au matin. Cette intrusion n'eut pas le pouvoir de nous ramener dans le réel, bien que nous consentions à grignoter les anchois que la sorcière nous apportait. Et longtemps restâmes-nous ensevelis dans une pénombre rosée, près de la lampe qui scintillait comme une étoile naissante. Le diable avait attrapé le lapin blanc et le tenait sur ses genoux, caressant les oreilles de l'animal. Il rêvait. Et je contemplais sa rêverie.
  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), Le Diable à Londres, p. 39


Sincèrement, j'admirais ce distingué diable qui avait un aspect de prélat, oublieux de l'heure et du siècle, sans plus remarquer la carnavalesque vêture de cet homme de génie dont le silence même était expressif ; je l'admirais en toute bonne foi, de toute l'ingénuité survivant en mon âme, et sous l'empire de ses yeux de félin qui erraient sans jamais se poser.
  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), Le Diable à Londres, p. 41


 Parfois son regard m'effleurait et, alors, lançait une lueur verte, un phosphorescent signal que je ne comprenais pas. Que pensait-il de moi, ce diable, et comment me jugeait-il ? Assurément, il s'agissait de ma personne. Et tout à coup, le diable se mit à pouffer, riant si fortement que je le crus ivre. Mais avant que j'eusse le temps de l'interroger, il me parlait, sur un rythme enjoué :
— Cher ami, oui, cher ami, car je ne puis plus vous appeler cher inconnu, bien qu'ignorant votre état civil. Je vous ai vu déjà ; je vous connaissais. Et je viens de vous reconnaître singulièrement, à un détail. Vous me contempliez, plongé dans une berçante hypnose, et votre esprit devait naviguer dans le bleu. J'ai remarqué votre geste, un geste d'enfant en extase ; le geste que vous faites en ce moment encore !
Pris en flagrant délit pour ainsi dire, je retirai précipitamment ma main droite de ma bouche, honteux d'être resté inconsciemment dans cette position puérile. Combien de temps étais-je resté avec ma main droite enfoncée dans ma bouche ? Le diable riait toujours et ma confusion semblait accroître son plaisir.

  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), Le Diable à Londres, p. 41


Sortilèges[modifier]

— C'était la mer, toute la mer que tu voulais boire, à ton insu !… Prends une de ces coupes et bois le suc du népenthès, il est temps que tu t'enivres comme un vulgaire mortel que tu ne cesses d'être.
Je pris une coupe qui se trouvait à la portée de ma main et je la vidai, inondé de cordiale satisfaction tout aussitôt. Et le magnifique poursuivit :
— Je te connais, ami, et tu me connais. J'ai pu te sauver cette fois, mais le pourrai-je encore si tu t'engages si fréquemment, dans le danger ?… Pourquoi fuyais-tu la fournaise du carnaval pour les puits glacés du suicide ? Ne sais-tu pas que la folie nous accordée comme secours, et qu'il n'y a pas toujours de honte à déchoir ?… Ami, tu es coupable du crime de solitude, et tu méritais d'être absorbé par la mer. Dieu a permis que je fusse dans ton orbe, que j'entende ton suprême appel ; le permettra-t-il toujours ? Sans moi, tu aurais été l'inconnu qu'invariablement la marée rejette, le noyé du carnaval, le « non masqué », par une fatidique tradition, comme s'il fallait qu'un misérable payât rançon pour les péchés de la fête…
Et l'archange éclata de rire, la bouche solaire.

  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), Sortilèges, p. 132


L’Odeur du sapin[modifier]

C'était vendredi dernier, un treize encore bien, et l'une des plus opaques matinées de ce brumeux décembre. L'aube refusait obstinément de se lever. Combien je la comprenais, pour ce qu'elle trouve à éclairer sur notre planète honteuse ! Dès neuf heures j'avais apostrophé ma servante :
— Péché Mortel ? Allumez la lampe, celle qui fume ! Alors, tirez les rideaux sur ce jardin trempé, sur tout ce bois mort et cette flache ! Enfin, arrêtez le balancier de la longue horloge pareille à un cercueil hilare ; vous savez, celle qui règle son battement sur mon asthme ! Répondez amen ou répondez-moi merde, mais obéissez, car aujourd'hui, ma vie tient à peu de choses…

  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), L’Odeur du sapin, p. 206


Les recoins de ma chambre se mirent à aboyer avec moi, et mon superbe lustre en cristaux et toiles d'araignées vibra célestement sur cette misère à ras du sol. Pour comble, dans la place attenante, Péché Mortel, gagnée par mon infirmité, commença d'aboyer à son tour, dans le suraigu et à la manière d'une clarinette emphysématique, comme si elle eût, l'abjecte, avalé un paquet de ses cheveux roux. Elle le faisait exprès, dans un esprit de parodie. Ne me parlez jamais de la pitié des femmes ! Ce sont des guenons qui se vengent sitôt qu'on cesse de chercher les poux de leurs parties pileuses. Elle le faisait exprès, et mal, puisque je devinais la parodie.
  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), L’Odeur du sapin, p. 207


Pourquoi je gardais cette merveille à mon service ? Parbleu ! pour la rareté du cas ; pour son masque blanc casqué de cette étonnante crinière d'étoupe. Ne mettait-il pas en fuite, sans même avoir à proférer un mot, les visiteurs possibles, ces importuns qui se disent amis et connaissances et qui tentent de venir assister à ma lente agonie ? Je l'entretenais à gages comme un spectre, ou un épouvantail, quitte à prendre peur de moi-même. D'ailleurs, il lui était indifférent d'être appelée Péché Mortel ou Putain d'Apocalypse, et elle répondait à son nom comme si je l'eusse tendrement appelée Rayon d'Etoile ou Petite Abeille Printanière.
  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), L’Odeur du sapin, p. 207


[…] une pensée noire m'envahissait : dire qu'il me faudrait expirer sous le regard pâle de cette femme, et que je n'aurais pas la chance du vieux chien qu'on laisse crever sur un sac, dans un coin de la cave qu'il s'est choisi ! Elle y songeait et préparait toute une conjuration, je le savais ; elle irait alerter des inconnus, des voisins, toute une racaille portant masques de circonstance, ramassée dans la rue, pour considérer le superfin et gratuit spectacle de ma proche crevaison !
  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), L’Odeur du sapin, p. 208


— Excellence, il y a quelqu'un qui… (Qu'on le sache, l'ordre est de m'appeler « Excellence » quand s'annonce un inconnu, par définition mystifiable.)
Mais je ne me sentais pas disposé à la mystification, bien qu'elle constituât mon ordinaire moyen de défense ; j'étais trop furieux.
— Salope !… lançai-je.
La « meskenne » bondit vers la cuisine et s'y enferma, me laissant seul, hypnotisé par cette porte ouverte sur le néant du vestibule.

  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), L’Odeur du sapin, p. 209


Sur sa tête en boule, une casquette d'officier de marine, ou dans ce genre. Au cou, un foulard sale, sur un tricot rayé. Mais ce qui m'impressionnait, c'était sa face camuse, au nez inapparent, aux orbites caves ; une figure de mastic, sans lèvres et le râtelier à jour, ou comme si le bas eût été rongé par quelques lupus. Oui, une face ravagée par quelque lèpre et savamment maquillée, faite d'un roquefort imitant la chair.
  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), L’Odeur du sapin, p. 210


Quel regard ! Mort, l'œil du poisson mort, sans une lueur dans sa gélatineuse grise. Au fait, l'homme sentait la vase, la marée. Il me fallait absolument prendre une contenance dans ce péril. Or, je ne trouvais rien à dire, rendu aphone. Et l'homme se balançait sur place, comme si mon plancher eût été le pont d'un navire. Il attendait. Moi aussi. Il prit une chaise et s'installa en face de moi, continuant de se balancer assis. Comme saisi de vertige, je me balançai à son instar, mais dans le sens inverse. La pénible, ridicule situation !
  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), L’Odeur du sapin, p. 210


 Il me parut que je commençais à claquer des dents. Un immense effort de volition allait m'être nécessaire, quand mon interlocuteur me tendit une planche de salut. Une planche, oui, une surface carrée, et de sapin encore bien : ce sapin dont il avait si nettement repéré la présence. Il n'usait pas d'un langage symbolique, le maraud, et c'est moi qui me méprenais, entretenant une macabre équivoque. Voyez donc : le marinier s'était penché et ramenait hors de la pénombre mon échiquier qui reposait contre le mur. Il semblait ravi, puérilement — son ravissement me gagnant, dois-je le dire ? J'étais délivré, du moins pour le moment — car tant que le quidam restait dans ma chambre, le péril subsistait, informulé mais certain. Je voulus participer au bonheur de mon partenaire, visiblement amateur du Noble Jeu, et je me suis mis à glousser :
— Le sapin, justement… Quel nez, capitaine ! Encore que minuscule, inexistant, quel nez dis-je, que le vôtre ! Vous l'aviez senti de la rue ?
Et comme l'audace me revenait, je continuai, étourdiment :
— Bois prédestiné, monsieur. Le sapin, si humble, dont on fait des planches de cercueil et des planches d'échiquier — deux objets qui vous mettent en contact avec l'infini…

  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), L’Odeur du sapin, p. 213


Je compris qu'il jouait la partie. Je jouai mentalement la sienne. Le silence se faisait intense. Trop de silence, que je voulus rompre, comme si nous eussions été tous deux enclos dans une sphère de cristal. Il me restait un moyen de ne pas perdre : troubler la méditation menaçante de mon adversaire. Ce n'est pas de règle, mais c'est l'humain, n'est-ce pas, quand on ne joue qu'une partie, qu'on sait inéluctable ? Une lueur géniale m'était venue, ou plus exactement, était venue à celui qui ne jouait pas, à mon être passif : — Vous boirez bien une jatte, capitaine ?
  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), L’Odeur du sapin, p. 216


Je la priai d'allumer le lustre. Les cristaux poussiéreux étincelèrent électriquement, dispensant un éclairage somptueux qui laissa le capitaine clignant des paupières, comme un hibou. Une transformation subite s'opérait en lui. Du sang colorait son masque en caseum, vénéneusement. Ses yeux de cabillaud s'injectaient de violet, et fixaient intensément la servante. Péché Mortel n'en menait pas large, se tordant silencieusement les mains et mimant je ne sais quelle prière conjuratoire. Elle était cramoisie. Sa face gonflée, sous la couronne flamboyante de sa crinière, me rappelait quelque méduse, ou encore un mascaron roman détaché d'un tympan de cathédrale. Dans ses regards, qui ne quittaient pas le marinier, je lisais une sorte d'extatique horreur. Cette situation ne pouvait durer. Je craignais que la créature ne tombât en transes, d'une pièce. De son côté, le capitaine paraissait sous pression, sa face agitée de tics. Ses genoux balançaient dangereusement l'échiquier. Quelques pièces glissèrent. Très vif, je saisis l'occasion, à l'ordre d'une perfide et vivace inspiration.
— Ramassez, Péché Mortel !
Après avoir hésité, la servante osa nous approcher et se mit à quatre pattes. Ainsi, cherchant dans les tapis, elle paraissait une chienne diabolique, quelque bête inventée par Jérôme Bosch.

  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), L’Odeur du sapin, p. 220


Une forte odeur de transpiration émanait d'elle, l'odeur invincible des rousses, m'offensant le blair — et cette odeur toute vénérienne frappa mêmement l'odorat de mon compagnon, que je vis reniflant l'ambiance. Un moment, Péché Mortel, ramant des pattes sur le plancher, fut tout contre moi, la croupe en exergue. L'homme eut un mouvement bizarre, que je ne pus déchiffrer, mais je crois bien qu'il glissa sa main gauche en poche, sous l'échiquier. Déjà, les pièces trouvées reprenaient leur place sur la planche. Mais le jeu restait déséquilibré, la partie faisait naufrage.
  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), L’Odeur du sapin, p. 221


Dans le clair-obscur du vestibule, où régnait une paix de cloître, Péché Mortel gisait à même les dalles, grande poupée cassée, disloquée. Pas de flaques rouges. Sur le dos, les bras en croix, la créature dormait d'un sommeil profond. Je lus les ecchymoses de son visage, les larmes arrêtées sur ses paupières fermées, le vernis, à ses joues, de lèches visqueuses. Sa blouse arrachée découvrait une épaule très blanche (j'ignorais que cette femme eût un corps humain, de la chair) et, jailli, un sein d'éclatante jeunesse ; mais sur l'épaule demeurait le signe d'une violente morsure, avec des perles de sang. Je vis aussi, sous le retroussis des jupes, le ventre à touffe mordorée, les cuisses crayeuses, et, dans leur écartement, lubrifiée, la plaie — non, le singulier mollusque doucement baveur —d'où montait cet éternel parfum de varech, si prenant.
  • Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008  (ISBN 978-2-07-012208-0), L’Odeur du sapin, p. 223


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