Marc Dugain

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Marc Dugain

Marc Dugain est un réalisateur et romancier français né le 3 mai 1957 au Sénégal. Il construit depuis 1999 une œuvre littéraire couronnée de succès.

Heureux comme Dieu en France, 2002[modifier]

Mon grand-père Jules, comme tous ces vieux que trois guerres n'avaient pas empêchés de vivre plus d'un siècle, avait le sens de la formule. Je le vois encore, dans les années trente, dans sa petite ferme sous Vézelay, l’œil vif et rond, la moustache en brosse tombant sur ses lèvres comme un chaume sur l'arête d'un toit, roussie à l'endroit où s'appuyaient des cigarettes mi-fumées qui se succédaient sans répit. Un jour, l'ancien qui était avare de mots avait lâché de retour de la veillée funèbre d'un jeune de la commune emporté par la tuberculose : « Il n'y a pas d'orgueil sur le visage d'un mort. » Le lendemain, au retour de l'enterrement, il avait lancé dans la communauté assemblée : « À quoi ça sert de mourir, si les vivants restent aussi cons ? »

  • Heureux comme Dieu en France, Marc Dugain, éd. Gallimard, 2002  (ISBN 2-07-076628-4), p. 11


Le monde ne va jamais. La plupart du temps il fait semblant. Et tout le monde s'en accommode. Plus ou moins bien. Avoir vingt ans ou presque quand le monde montre son vrai visage, c'est une ivresse inoubliable. Comme un volcan. On a beau savoir que la lave est en permanence en ébullition sous nos pieds, on reste fasciné par le spectacle de son imprévisible éruption. Même s'il n'en résulte que désolation, souffrance et misère.

  • Heureux comme Dieu en France, Marc Dugain, éd. Gallimard, 2002  (ISBN 2-07-076628-4), p. 23


La malédiction d'Edgar, 2005[modifier]

Je suis né quinze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Trop jeune pour faire celle du Vietnam, je suis d'une génération qui n'a aucune raison de se plaindre. À force de nous en convaincre, nous sommes restés les bras ballants devant la montée du cynisme pragmatique. Maintenant que nous commençons à en payer le prix, je comprends que c'était aussi une vraie responsabilité d'avoir vingt-ans dans les années quatre-vingt. En s'abstenant de demander des comptes sur son histoire récente, notre génération s'est préparée de douloureux lendemains. Je suis peut-être pessimiste. C'est ce qu'on nous reproche souvent à nous les Cajuns, de nous enfermer dans le confort de notre indolence sceptique, de douter quand d'autres sont certains d'être habités par le bien.

  • La malédiction d'Edgar, Marc Dugain, éd. Gallimard, 2005  (ISBN 2-07-077379-5), p. 19


Dieu et la loi sont de la même essence, Clyde, tu le sais très bien. Mais le service du bien n'ouvre pas les portes de l'éternité. La bataille du temps, on la gagne par la postérité. En se mettant au service des idées qui ont le plus de chance de triompher. Si par bonheur elles sont en harmonie avec tes propres convictions, alors tant mieux. Tous ceux qui ont de grandes ambitions le savent. Les petites gens se contentent du sursis procuré par le souvenir qu'ils laissent à leur famille. Combien de temps ça dure ? Une, deux, trois générations peut-être. Pour nous le problème ne se pose pas. Nous n'avons aucune descendance. Nous n'avons pas d'autre choix que la postérité, si nous ne voulons pas tomber dans la fosse de l'oubli. Nous avons surgi des ténèbres de l'Amérique profonde et silencieuse, et personne ne pourra jamais nous contraindre à y retourner. Nous tournons résolument le dos à la résignation des gens ordinaires.
– Tu parles pour toi, Edgar. C'est de toi qu'on se souviendra, pas de moi.

  • La malédiction d'Edgar, Marc Dugain, éd. Gallimard, 2005  (ISBN 2-07-077379-5), p. 27


Avenue des Géants, 2012[modifier]

– Je me suis senti souvent coupable, mais c'était quand je ne savais pas de quoi.
Il ne voulait pas faire de ces médicaments une affaire de principe et il m'a laissé libre de les prendre ou pas. Puis la question de la culpabilité a eu l'air de le retourner.
– Tu n'es jamais triste pour ton grand-père ?
– J'ai essayé, mais je ne trouve pas de raison de l'être. Pourquoi vous me demandez ça ?


L'Emprise, 2014[modifier]

C'est une drôle d'Europe que nous faisons là, où personne ne connait vraiment l'histoire de l'autre, où personne ne s'intéresse vraiment à l'autre, équipes de football mises à part. A mon époque, on apprenait les choses avant d'en avoir besoin, c'était cela la culture, maintenant, on ne les apprend que si on en a un besoin immédiat et Internet nous les sert dans la seconde, à peine décongelées.


Quinquennat, 2015[modifier]

Il s'ensuit que, plus que jamais, la France habituée à amortir les crises, amortit désormais la croissance. Ses dirigeants, issus en majorité de la haute administration française, n'ayant pas eu le courage d'imposer les réformes quand il était temps, attendent maintenant la croissance comme les officiers français attendaient les Allemands sur la ligne Maginot.


En deux semaines, une nuée de collaborateurs de l'ancien régime allaient céder leur place à d'autres, ils seraient dignement recasés, par tradition nationale, en attendant de revenir aux affaires et de traiter ceux qu'ils remplaceraient avec les mêmes égards. Le changement des hommes ne doit jamais compromettre la pérennité du système et le doux ronronnement de ses privilèges, dont les règles d'attribution ont apparemment peu varié depuis 1798. Les diplômes ont remplacé la naissance au bémol près que les titulaires des diplômes sont nés pour la plupart dans les mêmes milieux. L'égalité des chances qui faisait le socle de la République s'est érodée. Les hautes sphères de l'Éducation nationale vivent leur propre monde en gérant des concepts et des avantages qu excluent les enfants et nombre d'enseignants.
Bref, tout ce qui crée l'inertie française paraissait sur le point de se renouveler selon une version nationale du jeu de chaise musicale, où l'on compte autant de chaises que de gens qui tournent autour.


Tu sais combien d'entre eux s'intéressent à ce que nous faisons ? demanda-t-il. Je dirais un pour cent pour être large. La vraie force de nos adversaires, elle est là. Ils jouent à craindre nos révélations, mais au fond ils savent que la majorité des citoyens n'a rien à faire qu'Untel ou Untel se serve effrontément ou leur cache la vérité. La seule vérité qui compte pour eux, c'est celle de leur niveau de vie, la satisfaction de leur aspiration bourgeoise. « Son idéal n'est en effet aucunement le sacrifice, mais la préservation de sa personne. Il n'aspire ni à la sainteté ni à son opposé, et ne supporte pas l'absolu… Il essaie de trouver sa place entre les extrêmes, dans une zone médiane, tempérée où n'éclatent ni tempêtes ni orages violents… On ne peut vivre intensément qu'au dépens de soi-même… Ainsi assure-t-il sa préservation et sa sécurité au détriment de la ferveur. » Tu peux rester assise ici la journée entière, sur les milliers de gens que tu verras défiler, la quasi-totalité sera conforme à cette description du bourgeois selon Le loup des steppes.


Ils donnent le change en légiférant. Rien ne rassure plus l'opinion qu'une avalanche de textes qui régissent les rapports entre des gens qui n'ont plus d'ambition collective si ce n'est que la loi tienne l'autre à distance. Ils ne sont même plus éduqués à vivre ensemble et ne voient plus dans la relation à l'autre qu'une alchimie d'intérêts. Réglementer, légiférer pour mieux encore détourner à son avantage l'essence de la règle, la contourner avec l'aide d'une myriade de juristes dévoués et coûteux. Ceux qui font la loi et ceux qui la bafouent font cause commune contre l'individu, encadré, enfermé, asservi à l'État et au marché qui jouent depuis des lustres la comédie du désamour et amusent la galerie par leurs prétendues antinomies.


Le monde politique est peuplé d'individus qui voudraient être aimés mais qui ne parviennent pas à s'aimer eux-mêmes. Tu en es la caricature, c'est pour cela que tu es leur chef. Si demain le pouvoir t'échappait, tu perdrais l'amour des autres ou l'illusion que tu en as et tu devrais te confronter au désamour de toi-même. tu n'y résisterais pas. Moi, je ne t'aime pas, mais notre relation me distrait.


Mais devant le spectacle qui leur est donné en haut, jusqu'à quand ? Jamais l'écart entre les plus fortunés à l'échelle de la planète et la grande masse des individus n'a été aussi important. On a l'impression qu'on maintient une partie du monde dans l'absolue pauvreté comme une menace à l'idéal petit-bourgeois, pour montrer aux gens jusqu'où ils pourraient défaillir. Ils sont enfermés dans une logique de survie matérielle qui va jusqu'à une relative aisance sans aucune perspective spirituelle. Ce qu'ils ont, ils ont peur de le perdre et toute la politique fonctionne sur ce principe conservateur, de l'extrême gauche à l'extrême droite. On les encourage à se reproduire sans leur signaler que la terre n'est pas extensible. La plupart des gens sont piégés.


Ultime partie, 2016[modifier]

– Je vois très bien. Et cette nouvelle constitution, tu en penses quoi ?
– L'ancienne était faite pour des hommes, pour des caractères qu n'existent plus. Launay, qui ne vaut guère mieux que les autres, essaye de donner un peu plus de hauteur à sa fonction en la détachant des soucis du quotidien. C'est habile mais ça ne changera rien à notre classe politique, qui est dépassée par la complexité du monde et divisée par des ambitieux minuscules. Et puis tu sais, ils n'ont pas beaucoup d'honneur. Ils savent ce que je sais sur eux, mais ils continuent à se promener cul nu en plein soleil. Bon? c'est pas des métiers pour des gens comme nous. Moi, je ne les laisse pas me donner d'ordres.


J'hallucine. Ils préparent un référendum en France. Comme si quelque chose allait changer. Ces gens-là n'ont plus le pouvoir et ils font semblant.


Ce que je vois devant moi, dans ma petite expérience de journaliste d'investigation, c'est une classe politique qui ne vit que pour elle. Certains sont motivés par le pouvoir, et les avantages qui y sont attachés, d'autres par l'argent, beaucoup d'argent, de plus en plus d'argent. Et ceux qui ont de vraies convictions ne peuvent pas percer. Ils en sont empêchés par ce bouclier des médiocres qu'on appelle les partis, qui filtrent les bonnes intentions jusqu'à les faire disparaître. Je sais que je suis comme ces types qu travaillent à vider des fosses septiques dans les maisons de campagne et qui ont oublié l'odeur d'un pré, d'une fleur. Mais ce que je vois…


Je vais vous dire quelque chose que je ne répéterais pas en public. Je pense qu'un système qui ne court qu'après la croissance conduit inexorablement à sa perte. Cette logique, vous l'avez imposée à la terre entière depuis la chute du mur de Berlin. Mais nous allons droit dans un mur. Notre environnement, si malmené, va finir par nous éjecter. Votre modèle dominant ne fonctionne plus. cela vous surprend venant de moi, n'est-ce-pas ?


Après le référendum, je m'occuperai de l'Europe. Aujourd'hui, elle se comporte comme un valet des États-Unis et de leurs lobbies. C'est une des raisons pour lesquelles elle n'avance pas. Elle n'a pas d'identité propre au prétexte qu'elle n'a ni défense ni diplomatie communes. Je vais me battre pour que cela change. Mais comprenons-nous bien, je reste l'ami de l'Amérique. depuis De Gaulle, vous n'aurez jamais eu d'ami plus vigilant et plus exigeant.


Je ne pense pas que vous le regrettiez. Vous participez d'un contre-pouvoir que vous ne voulez pas exercer parce que vous avez des enfants à élever. Je peux le comprendre, mais alors pourquoi informer quand on n'informe pas sur l'essentiel, qui est la décomposition du paysage démocratique ? Si informer c'est montrer des maisons de stars vues d'avion plutôt que de dénoncer la sous-représentativité de la classe politique, sa collusion avec les milieux d'affaires et les services secrets, l'enrichissement personnel massif de certains quand nombre de citoyens s'appauvrissent, etc, etc…


Tout ce monde-là travaille pour le grand marché de l'impatience, qui veut que chacun soit occupé à tout moment, capable de se connecter toujours plus vite, dormir moins longtemps, se créer un maximum d'addictions à des choses qui n'en valent pas la peine, vendre son intimité au diable. Il en résulterait une dictature parfaite dans laquelle les politiques ne seraient que des laquais. Nous nous dirigeons vers l'extinction totale du politique, de la littérature, de la philosophie et de l'histoire. J'ai pris conscience de cette dérive depuis que je suis entré en fonction. Le suicide collectif de la pensée qui menace me fait froid dans le dos.


Ils vont tuer Robert Kennedy, 2017[modifier]

Paris, comme beaucoup d'autres métropoles, se laisse désirer en infligeant au visiteur la traversée d'interminables banlieues. Chacun y entretient une dignité entamée par une architecture regrettable qui, par endroits, intellectualise son propre échec. Je n'avais jamais vu une telle concentration d'indigence sauf peut-être dans certaines réserves indiennes, plus petites et tellement plus désolées.

  • Ils vont tuer Robert Kennedy, Marc Dugain, éd. Gallimard, coll. « nrf », 2017, p. 64


« Pour qui sommes-nous pris ? » Il ne peut pas éluder cette question face à des hommes persuadés que la démocratie ne vaut que pour le droit de vote qui y est attaché à condition qu'il ne contrarie pas la marche de leurs intérêts. « Nous n'avons été que de riches rêveurs qui s'inventent des personnages généreux pour des jeux de fin d'après-midi lorsque l'obscurité descend progressive et caressante sur nos vies d'adolescents nantis. À vouloir protéger le sang des autres, c'est le nôtre qui coule, et il ne peut en être autrement. »

  • Ils vont tuer Robert Kennedy, Marc Dugain, éd. Gallimard, coll. « nrf », 2017, p. 87, 88


Le mouvement de la contre-culture n'a vraiement pris son envol que lorsque l'assassinat de Robert Kennedy a sonné le glas d'un changement politique en juin 1968. Mais j'ai le souvenir d'une vague montante qui portait en elle les stigmates de son désespoir. Sa traduction politique était déjà morte avant sa réelle éclosion, et nous le savions. Nous le portions sur nous, et l'enfoncement progressif dans la drogue en a été la confirmation la plus flagrante. L'overdose a fait autant de morts dans nos rangs que le napalm dans les rizières du Vietnam.

  • Ils vont tuer Robert Kennedy, Marc Dugain, éd. Gallimard, coll. « nrf », 2017, p. 109


Parce que de tous, Bobby est le plus profondément irlandais. Il porte en lui la mémoire de la tragédie irlandaise, d'une occupation coloniale scandaleuse, d'une ignoble spoliation qui a précipité un peuple dans la famine et l'exil. La revanche est à prendre sur ce sol d'immigration où les Britanniques ont exporté au cours des siècles la lie de leur humanité, un mélange de puritains exterminateurs et de marginaux à l'âme mitée. Les faux-culs ont leur royaume où il était, il y a encore peu, recommandé aux Irlandais de ne pas postuler pour certains emplois. Le vieux est entré en résistance, il a persévéré, seul, avec une énergie considérable, flanquée de sa morale douteuse, mais il se bat. Et cette obstination suffit seule à l'excuser.

  • Ils vont tuer Robert Kennedy, Marc Dugain, éd. Gallimard, coll. « nrf », 2017, p. 121, 122


Produire, se reproduire et mourir. La société américaine ne propose rien d'autre. Jusque-là, c'était toujours mieux que de faire la queue devant une boulangerie pour un quignon de pain comme chez les communistes anesthésiés par un régime honteux où les paranoïaques ont le triomphe modeste. Mais l'aliénation, cette aliénation qui intrigue Bobby ? Libérer les consciences, échapper à l'embrigadement consumériste.

  • Ils vont tuer Robert Kennedy, Marc Dugain, éd. Gallimard, coll. « nrf », 2017, p. 259


Cet amphithéâtre me faisait penser à un agrégat de solitudes, chacun ayant, avec son téléphone et son ordinateur, la possibilité d'être ailleurs tout en étant là, et ils en tiraient une forme de supériorité un peu dédaigneuse comme si, au même titre que les hommes politiques qu'ils méprisaient, j'appartenais à une espèce en voie de disparition, celle d'un homme prétendant dispenser un savoir accessible partout, n'ayant pas plus de légitimité à s'exprimer sur un sujet que n'importe quel intervenant sur Internet.

  • Ils vont tuer Robert Kennedy, Marc Dugain, éd. Gallimard, coll. « nrf », 2017, p. 313


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