José Saramago

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José Saramago.

José Saramago (1934 - 2010) est un écrivain et journaliste portugais. Né à Azinhaga (Portugal) et mort à Lanzarote (îles Canaries, Espagne), il est le seul Portugais décoré du grand-collier de l'ordre de Sant'Iago de l'Épée et reste à ce jour l'unique auteur lusophone à avoir reçu le prix Nobel de littérature.

Manuel de Peinture et de Calligraphie (Manual de pintura e caligrafia), 1983[modifier]

Je continuerai à peindre le deuxième tableau, mais je sais que je ne le finirai jamais. La tentative a échoué et la meilleure preuve de cet échec, ou de ce fiasco, ou de cette impuissance, est la feuille de papier sur laquelle je commence à écrire : jusqu'au jour où, tôt ou tard, je passerai du premier tableau au deuxième, puis je me tournerai vers ce texte...
  • Manuel de Peinture et de Calligraphie (1983), José Saramago (trad. Geneviève Leibrich), éd. Seuil, 2000  (ISBN 978-2-0203-6736-3), p. 11


L’Évangile selon Jésus-Christ (O Evangelho segundo Jesus Cristo), 1991[modifier]

Le soleil apparaît dans un des coins supérieurs du rectangle, le coin gauche pour le spectateur, l’astre-roi représente une tête d’homme d’où jaillissent des rayons de lumière aiguë et de sinueuses flammes, telle une rose des vents incertaine de la direction des lieux qu’elle souhaite indiquer, et cette tête pleure, crispée par une douleur sans rémission, la bouche ouverte lance un cri que nous ne pouvons pas entendre car rien de cela n’est réel, nous n’avons pas sous les yeux que du papier et de l’encre, rien de plus.
  • L’Évangile selon Jésus-Christ (1991), José Saramago (trad. Geneviève Leibrich), éd. Seuil, 1993  (ISBN 978-2-0201-8172-3), p. 13


Tous les noms (Todos os nomes), 1997[modifier]

[...], peut-être parce qu’ils n’acceptent pas l’idée que le chaos soit le seul arbitre de l’univers, et donc avec leurs faibles forces et sans aide divine ils tentent d’introduire un peu d’ordre dans le monde, ils y réussissent pendant un certain temps, mais seulement aussi longtemps qu’ils parviennent à défendre leur collection car quand vient le jour de la disperser et ce jour arrive inéluctablement, à cause de la mort ou de la lassitude du collectionneur, tout retourne au chaos originel, tout replonge dans le désordre.
  • Tous les noms (1997), José Saramago (trad. Geneviève Leibrich), éd. Seuil, 1999  (ISBN 978-2-0203-4188-2), p. 22


La célébrité, pauvres de nous, est un souffle d’air qui va et vient indifféremment, une girouette qui tourne aussi bien vers le nord que vers le sud, et tout comme on passe de l’anonymat à la célébrité sans comprendre pourquoi, de même il n’est pas rare qu’après avoir baigné dans le halo chaleureux de la renommée on disparaisse sans même savoir comment on s’appelle.
  • Tous les noms (1997), José Saramago (trad. Geneviève Leibrich), éd. Seuil, 1999  (ISBN 978-2-0203-4188-2), p. 28-29


Les premiers monuments funéraires étaient constitués pas des dolmens, des mégalithes et des menhirs, puis apparurent, comme une grande page ouverte en relief, les niches, les autels, les tabernacles, les cuves en granit, les bacs en marbre, les couvercles ouvragés ou lisses, les colonnes doriques, ioniques, corinthiennes, les cariatides, les frises, les acanthes, les entablements et les frontons, les fausses voûtes, les vrais voûtes, et aussi les pans de mur montés avec des briques superposées, les murs cyclopéens, les meurtrières, les rosaces, les gargouilles, les grandes fenêtres, les tympans, les pinacles, les dallages, les arcs-boutants, les piliers, les pilastres, les statues gisantes représentant des hommes en armure avec heaume et épée, les chapiteaux historiés et non historiés, les grenades, les fleurs de lys, les immortelles, les clochers, les dômes,

les statues gisantes représentant des femmes aux seins comprimés, les peintures, les arches, les chiens fidèles couchés, les enfants emmaillotés, les porteuses d’offrandes, les pleureuses voilées, les aiguilles, les nervures, les vitraux, les tribunes, les chaires, les balcons, d’autres tympans, d’autres chapiteaux, d’autres arcs, des anges aux ailes éployées, des anges aux ailes tombantes, des médaillons, des urnes vides ou couronnées de flammes de pierre, ou laissant sortir un crêpe languide, des mélancolies, des larmes, des hommes majestueux, des femmes magnifiques, des enfants adorables fauchés dans la fleur de l’âge, des vieillards qui ne pouvaient plus attendre, des croix entières et des croix brisées, des échelles, des clous, des couronnes d’épines, des lances, des triangles énigmatiques, une insolite colombe marmoréenne, des bandes de pigeons authentiques volant en cercle autour de la nécropole. Et puis le silence. Un silence uniquement brisé de temps en temps par les pas de quelque amant de la solitude, occasionnel et soupirant, qu’une tristesse soudaine arrache aux environs bruyants où l’on entend encore des pleurs au bord d’une tombe et où

l’on dépose des bouquets de fleurs fraîches, encore humides de sève, un silence qui traverse pour ainsi dire le cœur même du temps, ces trois mille ans de sépultures de toutes les formes, conceptions et configurations imaginables, unies dans le même abandon et la même solitude car les douleurs qui en sont nées un jour sont trop anciennes pour avoir encore des héritiers..
  • Tous les noms (1997), José Saramago (trad. Geneviève Leibrich), éd. Seuil, 1999  (ISBN 978-2-0203-4188-2), p. 220-221


Les intermittences de la mort (As Intermitcias da Morte), 2005[modifier]

Ces gens-là nous envient, disait-on dans les boutiques et les foyers, […], ils nous envient parce que chez nous personne ne meurt, et s’ils veulent nous envahir et occuper notre territoire c’est pour ne pas mourir eux non plus. En deux jours, à coups de marches forcées et de bannières flottant au vent, entonnant des chants patriotiques comme la marseillaise, le ça ira, le maria da fonte, l’hymne à la charte, le não verás país nenhum, la bandiera rossa, la portuguesa, le god save the king, l’internationale, le deuchland über alles, le chant des marais, le stars and stripes, les soldats s’en retournèrent aux postes d’où ils étaient venus et là, armés jusqu’aux dents, ils attendirent de pied ferme l’attaque. Les deux camps valeureux sont face à face, mais cette fois non plus le sang ne coulera pas jusqu'au fleuve. Et dites vous bien que ce ne fut pas voulu par les soldats de ce côté-ci, car eux avaient la certitude de ne pas mourir, même si une rafale de mitraillette les coupaient en deux. Encore que, poussés par une curiosité scientifique plus que légitime, nous devrions nous demander comment les deux parties séparées survivraient au cas où l’estomac serait d’un côté et les intestins de l’autre. Quoi qu’il en soit, seul un fou à lier s’aviserait de tirer le premier. Et, dieu soit loué, personne ne tira. Pas même le fait que plusieurs soldats de l’autre camp eussent l’idée de déserter dans l’eldorado où personne ne meurt n’eut d’autre conséquence que leur renvoi immédiat à leur lieu d’origine où un conseil de guerre les attendait déjà. Ce détail n’aura aucune incidence sur le déroulement de l’histoire riche en tribulations que nous relatons et nous n’en reparlerons plus, n’empêche que nous n’avons pas voulu le laisser enseveli dans l’obscurité de l’encrier. […] Espérons qu’au moins les pauvres diables ne seront pas fusillés. Car alors nous serions fondés à dire qu’ils étaient allés chercher de la laine et étaient revenus prêts à être tondus.
  • Tous les noms (2005), José Saramago (trad. Geneviève Leibrich), éd. Seuil, 2008  (ISBN 978-2-0208-6399-5), p. 71-72-73