Jean Zurfluh

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Jean Zurfluh est un écrivain français né en 1927.

Premières réponses à l'enquête sur les représentations érotiques, 1964[modifier]

Le terme de « représentation » relève d'une psychologie de la conscience qui, à la suivre, ne nous apprendrait pas grand chose sur l'imaginaire dans la vie amoureuse.
En fait, il me semble qu'il existe des fantaisies conscientes et inconscientes, la psychanalyse réservant à ces dernières le terme de « fantasmes ». Dans ma vie amoureuse, j'admets qu'il existe de telles fantaisies, conscientes ou non. Elles se ressemblent par deux caractères vécus :
Elles s'expriment par des tons affectifs puissants et contradictoires ;
Elles sont à la fois instables, fugaces et régulièrement résurgentes.
Il ne fait pas de doute pour moi que les fantaisies conscientes sont sous la dépendance des fantasmes, et que ceux-ci présentent un caractère foisonnant sous l'apparence de rareté qu'on leur reconnaît vulgairement ; les actes manqués sont rares, mais ce fait ne permet pas de conclure que notre vie ne fourmille pas ainsi d'actes manqués et de fantasmes où s'exprime la constante pulsation de l'inconscient.
Dans l'acte d'amour, j'admets que mes fantasmes sont à l'œuvre. Ce sont eux qui soutiennent ou altèrent mon plaisir. Ils le soutiennent quand ils me permettent de viser l'être aimé dans sa totalité, c'est-à-dire comme un être sans pénis auquel pourtant rien ne manque, et vis-à-vis duquel j'ai à être celui qui manque, sans pour autant représenter autre chose, qui serait au-delà de mon corps. Mes fantasmes altèrent mon plaisir, et celui de l'être aimé, quand ils prétendent viser au-delà de nous-mêmes, qui sommes ici et maintenant et pas ailleurs. Cette visée au-delà de nous-mêmes, c'est elle que je reconnais dans l'érotisme, avec sa fascination par le détail.
Ce qui fascine ici l'amant, ce n'est pas le sein ou la cheville de sa partenaire, c'est un au-delà qu'il nous faut débusquer, car cette religion, pour être dans le boudoir, n'en est pas moins castratrice.
Les « représentations » érotiques justifient donc un jugement de valeur. Je les crois volontaires bien que l'expérience m'incline à sentir qu'elles échappent à ma volonté ; l'ordre de leur succession me paraît déterminé, au moins partiellement, par l'organisation de ma vie quotidienne (repos, travail, repas), cette organisation jouant probablement dans le sens religieux déjà indiqué (rituel).

  • Réponse de Jean Zurfluh à l'interrogation suivante : Comment se caractérisent vos représentations imaginaires dans l'acte d'amour ? Justifient-elles un jugement de valeur ? Sont-elles spontanées ou volontaires ? se succèdent-elles dans un ordre fixe ? Lequel ? — Il est clairement question d'une enquête initiée par la revue surréaliste La Brèche en décembre 1964.
  • « Premières réponses à l'enquête sur les représentations érotiques », Jean Zurfluh, La Brèche, nº 7, Décembre 1964, p. 92


Les fantasmes de ma vie amoureuse interfèrent naturellement avec la représentation objective de ma partenaire et de moi-même, mais cette interférence prend la forme d'un découpage ou d'une adjonction imaginaire dans une visée qui transcende autrui, et donc le méconnaît ici et maintenant. Cette méconnaissance d'autrui est inséparablement méconnaissable de moi-même. Il existe une autre catégorie de fantasmes qui n'interfèrent pas mais me font accéder à la prise de moi-même et d'autrui. Ici, je suis tout à la fois sujet et mâle, possesseur et possédé, égal et différent, je prends et je donne merveilleusement plaisir.
  • Réponse de Jean Zurfluh à l'interrogation suivante : Comment [vos représentations érotiques] interfèrent-elles avec la représentation objective que vous avez de votre partenaire ? De vous-même ? De ce qui vous entoure ? — Il est clairement question d'une enquête initiée par la revue surréaliste La Brèche en décembre 1964.
  • « Premières réponses à l'enquête sur les représentations érotiques », Jean Zurfluh, La Brèche, nº 7, Décembre 1964, p. 100


Je suis persuadé que la vie quotidienne conserve la trace des fantasmes érotiques. Il est évident pour moi que certains font ainsi l'amour imaginairement avec des fétiches ; les objets phobiques sont des objets très quotidiens où le fantasme se loge facilement, depuis le cheval du petit Hans jusqu'à cette rue qu'on ne peut traverser. Le sujet s'y fascine lui-même dans une représentation archaïque de soi.
  • Réponse de Jean Zurfluh à l'interrogation suivante : Le spectacle intérieur conserve-t-il dans la vie quotidienne la trace des représentations qui s'offrent à vous dans l'acte d'amour ? — Il est clairement question d'une enquête initiée par la revue surréaliste La Brèche en décembre 1964.
  • « Premières réponses à l'enquête sur les représentations érotiques », Jean Zurfluh, La Brèche, nº 7, Décembre 1964, p. 101


Les fantasmes ont certainement une relation avec la création poétique ; il existe dans celle-ci des formes qu'on peut rapprocher de celles qui sont à l'œuvre dans les rêves : c'est le cas de la métaphore et de la métonymie qui rappellent respectivement les mécanismes de condensation et de déplacement mis en lumière par Freud.
Dans son Esthétique, Hegel note que « l'expression métaphorique n'a qu'un côté, celui de l'image ; quant à la signification proprement dite, elle ressort de l'ensemble dont fait partie l'image, et cela d'une façon directe, sans qu'il y ait lieu de l'abstraire de l'image... la signification proprement dite se trouve pour ainsi dire étouffée... ».
Il en est bien ainsi des fantasmes érotiques, tels qu'ils s'expriment dans le rêve et la rêverie ; on peut ainsi comprendre Saint-Pol-Roux lorsqu'il faisait placer sur la porte de son manoir l'écriteau « le poète travaille » avant de s'endormir ; mais si le poète travaille dans les « représentations » érotiques, dans la subjectivité, il peut s'apercevoir peut-être que s'exprime dans ses fantasmes le jeu répétitif, et comme circulaire de la pulsion sexuelle. On ne saurait réduire la poésie à cette imagerie lassante, et je ne crois pas que des surréalistes eux-mêmes, si tentés qu'ils le furent, se soient laissés réduire à cette démagogie du sensible.
Le poète ne se place-t-il pas à un niveau qui à la fois englobe et dépasse la fantaisie érotique, et très précisément à un point de vue universel qui tout en s'écartant de l'abstraction (apologie, description, ou didactismes divers) recueille précieusement la fantaisie individuelle et la fonde en raison ? La poésie c'est « l'individuel fondé en raison », observe Hegel ; j'ai toujours pensé que « la raison ardente » ne désignait rien d'autre.

  • Réponse de Jean Zurfluh à l'interrogation suivante : [Les représentations érotiques] ont-elles à vos yeux une relation avec la création poétique ? — Il est clairement question d'une enquête initiée par la revue surréaliste La Brèche en décembre 1964.
  • « Premières réponses à l'enquête sur les représentations érotiques », Jean Zurfluh, La Brèche, nº 7, Décembre 1964, p. 102


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