Jean Raspail

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Jean Raspail

Jean Raspail, est un écrivain français, journaliste, voyageur et explorateur français, né à Chemillé-sur-Dême (Indre-et-Loire) le 5 juillet 1925

Qui se souvient des hommes..., 1986[modifier]

Dieu qui voit l'île du haut du ciel sait que le moment approche. Son regard transperce les nuées, puis les nuages noirs et furieux poussés par un vent de tempête, les voiles opaques de neige et de grêle qui ensevelissent tout ce canton de la terre. Il est trois heures de l'après-midi. La nuit va tomber. Un petit canot se glisse avec peine au plus profond d'un long canal aux parois verticales et glacées. A son bord un homme seul, presque nu, le visage ruisselant, courbé sur le banc de nage, les poings aux avirons. Il n'y a pas une autre âme vivante à des dizaines de lieues à la ronde.
  • Qui se souvient des hommes..., Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 2001  (ISBN 2-221-09517-0), p. 13


Les grands canots portaient dix personnes, une famille et quelques isolés pour faire nombre. Le père était le chef et au dessus du père il n'existait pas d'autre chef. Ils ne formaient pas une nation. Même pas un peuple. A peine des clans, c'est-à-dire des additions de bras nécessaires à la manœuvre d'un canot. Combien de canots autrefois ? Qui l'avait jamais su... Peut-être une centaine. Au détour d'une île, parfois on se rencontrait. On s'appelait par des feux de fumée. Dans certains chenaux mieux abrités qui servaient de lieux de rendez-vous, ou bien à l'occasion de festins de baleine quand l'un de ces monstres s'était échoué, on se retrouvait à plusieurs canots. Pour un jour ou pour une heure, l'isolement était brisé. Chacun considérant les autres, ceux des autres canots, pour une fois se sentait moins seul et tous parlaient la langue des Hommes. On échangeait des nouvelles, on complétait les équipages au rythme des morts et des naissances, les mâles se choisissaient des femmes et puis l'on repartait. On poussait les canots à l'eau et la flottille se dispersait. C'était le destin. Il fallait sans cesse bouger, se remettre en mouvement, fuir les lieux les plus accueillants car Ayayema veillait.
  • Qui se souvient des hommes..., Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 2001  (ISBN 2-221-09517-0), p. 14


Dieu a créé l'homme a son image, mais cela, Lafko ne le sait pas. Dieu le lui avait toujours caché. Le petit bonhomme linéaire maladroitement gravé sur cette pierre pour le premier de tous les Lafko au début de la longue route, c'était la marque inspirée de Dieu, le signe adressé au seul Lafko, élu parmi les milliards d'êtres humains qui peuplent la surface de la terre, mais Lafko n'a jamais décrypté le message. Simplement, il a fait confiance à quelque chose qu'il ignorait et dont il n'avait aucune idée.
  • Qui se souvient des hommes..., Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 2001  (ISBN 2-221-09517-0), p. 284


« Te voilà. Sois le bienvenu chez toi, Lafko. C'est vrai que tu es petit et laid, et que tu as l'intelligence misérable, que tu sens mauvais, que tu es sale. » « Mais vois comme tu me ressembles... »
  • Qui se souvient des hommes..., Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 2001  (ISBN 2-221-09517-0), p. 285


Septentrion, 1979[modifier]

Les signes s'accumulaient, sans que nous en percevions, tout au nord du pays, loin de la capitale et de ses clochers dorés, les exactes conséquences.
Nous comprenions vaguement comment, sans savoir réellement pourquoi. Tout allait vite, avec des modifications tangibles dans notre vie de tous les jours, mais rien n'était net. Tout changeait dans le flou, comme si une sorte de guimauve envahissante, poisseuse et tenace, transfusée dans les artères vivantes du pays, gelait le cœur et les âmes, et aussi les rouages de l'Etat, les activités de la nation, pétrifiant jusqu'au corps profond de la population. Dans quel but ?
  • Incipit


Aussi vais-je écouter Kandall lorsque le soir il réunit les enfants dans son wagon et leur raconte des histoires. Invente-t-il ? A-t-il vécu tout cela ? Les peuplades qu'il ressuscite pour les regarder mourir ont-elles jamais existé ? Qu'importe. Les enfants l'écoutent avec des yeux immenses car Kandall sait transformer la mort en un commencement et ses récits vont bien au-delà de la tristesse. J'imagine qu'il nous racontera un jour, peut-être demain, comment est mort le peuple du train qui voulait mourir seul...


Je me souviens de celle-ci, dans la bouche d'un jeune homme qui aurait aujourd'hui vieilli de quarante ans et se faisait une idée très personnelle de ses semblables : « Et cette terreur soudaine, d'être confondu parmi eux, comme on le serait dans une tribu de singe ». Et celle-là, tirée d'un vieux roman dont l'auteur m'était inconnu. Le gouverneur lisait bien, sans effet, il aimait la petite musique fragile des mots : « Une vague est morte sur nos rives matérielles. Sans bruit, sans force, car elle venait de très loin. Je l'ai prise dans le creux de mes mains. Puis elle m'a échappé et il n'en restait rien... »


En mon nom, en votre nom, je prends possession de Septentrion. Il n'y a de vraie conquête que lorsqu'on sort de ses frontières palpables et impalpables sans esprit de retour. Pour n'avoir pu le comprendre, semblables à tous les hommes de ce temps, ceux qui nous ont précédés ici ont misérablement reflué au sein de la masse protectrice. Dieu merci ! nous autres, nous n'en sommes plus là. Et maintenant, allons fêter cela !


Les veuves de Santiago, 1962[modifier]

–Quel diable ? Tu te souviens pourtant qu'il n'en existe qu'un, celui qu'on porte en soi, ma mère vous l'expliquait jadis.


Pêcheur de lunes, 1990[modifier]

Ce livre est le prolongement naturel de Qui se souvient des hommes… Il s'agit du même univers intemporel où l'on retrouve comme un reflet de lune le souvenir de peuples oubliés. Dans La Hache des steppes, paru il y a dix-sept ans chez le même éditeur, livre aujourd'hui introuvable et connu seulement d'initiés, j'avais déjà exploré quelques-unes de ces pistes que j'ai reprises ici, mêlées à toutes les autres, mais en les soumettant à un éclairage intérieur différent.

  • À mes lecteurs
  • Pêcheur de lunes, Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 1990  (ISBN 2-221-06672-3), p. 7


Dans les Andes, on ne compte pas quatre éléments, mais cinq : l'air diaphane, l'eau insondable des lacs, le feu des volcans, la terre qui tremble, et le silence. Un silence de sépulcre, d'ordre divin, que seule trouble la voix des esprits en soulevant des trombres de poussière qui emportent l'âme des humains : le vent. L'homme écoute le vent, dans les Andes, comme la voix de son créateur. Confondu dans sa petitesse, relégué à l'état d'épisode, conscient de son impuissance, il s'est cherché des alliés dans l'au-delà. Soleil, lune, lacs, montagnes, cascades, rivières, rocs et vents, glaciers, et toutes les forces de la nature, tout est déifié.
  • Pêcheur de lunes, Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 1990  (ISBN 2-221-06672-3), p. 104


« Nous autres, le peuple du Lac, nous ne sommes pas des hommes... Notre sang est noir... La foudre ne peut pas nous frapper... Nous ne parlons pas la langue des hommes et ils ne comprennent pas ce que nous disons... Notre tête est différente de celle des autres Indiens... Nous sommes un peuple à part, très vieux, le plus vieux. Nous ne sommes pas des hommes... »
  • Pêcheur de lunes, Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 1990  (ISBN 2-221-06672-3), p. 120


Une vague est morte sur nos rives matérielles. Sans bruit, sans force, car elle venait de très loin. Je l'ai prise dans le creux de ma main. Puis elle m'a échappé et il n'en restait rien.
  • Pêcheur de lunes, Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 1990  (ISBN 2-221-06672-3), p. 127


Journal Peau-Rouge, 1975[modifier]

Terre ? Tribu légale ? Pour quoi faire ? répéta Peter. Les Mohicans ne sont pas des mendiants. Ils gagnent leur vie. Nous méprisons les secours du B.I.A. et le prix payé pour les souffrances passées. Quant à notre terre, la voilà ! (Il désignait d'un geste tout le pays autour de lui, son chantier, l'usine voisine, la ville là-bas où il habitait.) Nous ne l'avons jamais quittée. Pourquoi nous réfugier sur un petit bout de territoire ? A trente familles que nous sommes, alors nous aurions vraiment l'impression d'avoir perdu notre pays. Tandis que dispersés, circulant pour nous rendre visite, nous pouvons imaginer que tout le Connecticut est encore mohican...
  • Journal peau-rouge, Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 1975, p. 68


On peut juger une race sur l'allure de ses femmes. C'est le meilleur test. Je regardai le visage de Mlle Baldwin, encadré par deux nattes blondes : même masque d'immobilité heureuse que celui du vieux guerrier. Il était quatre heures de l'après-midi lorsqu'ils commencèrent à tourner. A quatre heures du matin, lorsque je les quittai, ils tournaient toujours. Aucun d'entre eux, ni M. le banquier, ni M. le directeur, n'étaient encore revenus sur terre.
  • Journal peau-rouge, Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 1975, p. 169


Melody Stray Calf a vingt ans, mais elle a mille ans. Elle est l'éternité de l'Indien et elle le sait. Elle n'en tire aucun orgueil, ni vanité, elle est heureuse, simplement.
  • Journal peau-rouge, Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 1975, p. 249


L'anneau du pêcheur, 1995[modifier]

C'est difficile d'obtenir une soupe et du pain, un soir de Noël, dans une ville. L'homme avait déjà essuyé plusieurs refus dans les cafés de la place d'Armes décorés de guirlandes électriques. Il s'asseyait à une table à l'écart, la plus discrète, la plus isolée, posait son havresac à ses pieds, et au serveur qui se présentait, demandait : « Une soupe et du pain, s'il vous plaît », en ouvrant la paume de sa main droite sur une unique pièce de dix francs. Il y avait du pain, mais en sandwich seulement, et en tout cas rien pour dix francs. L'homme insistait d'une voix douce. il souhaitait manger chaud. La nuit serait longue. Un café peut-être ? Ça ne nourrit pas. Alors un croque-monsieur ? Un hot dog ? Avec dix francs ? Le serveur haussait les épaules. Ou bien filait vers la caisse glisser quelques mots à une grosse dame aux cheveux bleus et aux ongles violets qui jetait un regard dans sa direction et hochait négativement la tête, l'air outré. le garçon revenait : « On ne sert pas les... » Qu'avait-il voulu dire ?
  • L'anneau du pêcheur, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 1995  (ISBN 2-7242-9043-7), p. 9


A la consécration, l'homme fit comme tout le monde et se leva, mais il ne communia pas. La bénédiction le trouva assis, et assis, il demeura tandis que la maigre foule s'écoulait dans le tumulte final des orgues. Il partit avec les derniers, mais au lieu de sortir se glissa derrière un pilier et gagna sans être vu la plus proche chapelle latérale où il attendit, dissimulé dans un recoin obscur. Il entendit qu'on fermait les portes. Les lumières, une à une, s'éteignirent. Pour s'assurer qu'il était bien seul, l'homme patienta un long moment, immobile, guettant le moindre bruit dans la nuit. Ses yeux s'habituaient peu à peu à la pénombre. Les hauts vitraux se devinaient, éclairés par une lune d'hiver, et les arcades de grès rouge ressemblaient à d'immenses ailes déployées pour le protéger.
Et la paix se répandit en lui. quittant alors son refuge, il s'avança par l'allée centrale et marcha, les mains jointes, vers l'autel.
  • L'anneau du pêcheur, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 1995  (ISBN 2-7242-9043-7), p. 19


La terre tournait. Le monde changeait. Nous n'y avions aucune part. Qu'aurions-nous eu à nous dire, seuls, chacun dans notre coin ? Nous aurions pu aussi nous téléphoner. Il y avait déjà des cabines partout il y a trente ans. A quoi aurait servi d'entendre le son de nos voix ? Et pour apprendre quoi ? Utiliser les moyens de communication de ce temps n'aurait fait que réduire à une dérisoire et anachronique survivance de ce que nous représentions. Nous ne l'avons pas voulu. Nos âmes se parlaient. Le silence suffisait. Nous étions des lueurs dispersées dont seuls nous percevions l'éclat dans la nuit, sans nous voir. Si nous avions laissé le grand vent du monde souffler, toutes ces pauvres petites vies s'éteignaient. Comprenez-vous cela ?
  • L'anneau du pêcheur, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 1995  (ISBN 2-7242-9043-7), p. 384


Benoît les attendait, immobile, son sac posé à ses pieds, la tête inclinée sur la poitrine, priant en silence. Il ne priait pas, il était mort, avec, sur ses lèvres entrouvertes, le sourire du pape Garnier, dans la grotte de l'Étoile, il y avait si longtemps, et des trente et un autres Benoît après lui... Il ne fut pas nécessaire de lui fermer les yeux. Il l'avait fait lui-même.
  • L'anneau du pêcheur, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 1995  (ISBN 2-7242-9043-7), p. 386


Sept Cavaliers quittèrent la Ville au crépuscule par la porte de l'Ouest qui n'était plus gardée, 1993[modifier]

Sept cavaliers quittèrent la ville au crépuscule, face au soleil couchant, par la porte de l'Ouest qui n'était plus gardée. Tête haute, sans se cacher, au contraire de tous ceux qui avaient abandonné la Ville, car ils ne fuyaient pas, ils ne trahissaient rien, espéraient moins encore et se gardaient d'imaginer. Ainsi étaient-ils armés, le cœur et l'âme désencombrés scintillant froidement comme du cristal, pour le voyage qu les attendait. Sur l'ordre du margrave héréditaire, simplement, ils allaient, ils s'étaient mis en mouvement et le plus jeune d'entre eux, qui n'avait pas seize ans, fredonnait une chanson...
  • Incipit
  • Sept Cavaliers quittèrent la Ville au crépuscule par la porte de l'Ouest qui n'était plus gardée, Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 1993  (ISBN 2-221-07536-6), p. 7


Mais plus tard, elle lui dit :
– tu ne dois pas m'emmener. Je n'irai pas. Tu comprendras plus tard pourquoi. Au bout de ton voyage, tu comprendras, et si tu le veux toujours, tu reviendras. Je t'attendrai.
  • Sept Cavaliers quittèrent la Ville au crépuscule par la porte de l'Ouest qui n'était plus gardée, Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 1993  (ISBN 2-221-07536-6), p. 127


– Ca ne s'améliore pas là-dedans.

– Ah non ! C'est de plus en plus dégueulasse.

De nombreuses banquettes avaient été lacérées. Le sol était recouvert de déchets, les parois maculées de peinture. Les voyageurs évitaient de regarder. Ils évitaient aussi de se regarder. Les femmes qui se croyaient jolies étaient laides, et celles qui étaient belles s'enlaidissaient. Des mendiants passaient, se succédant, l'air agressif ou implorant, selon. Ils y avaient des pieds posés sur des sièges que lorgnaient de pauvres vieillards debout souffrant de leurs articulations.
  • Sept Cavaliers quittèrent la Ville au crépuscule par la porte de l'Ouest qui n'était plus gardée, Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 1993  (ISBN 2-221-07536-6), p. 223


Le Jeu du roi, 1976[modifier]

J'ai quarante ans depuis deux jours et le roi Antoine est mort hier. Il était entré dans ma vie au jour de mes treize ans. Coïncidence. Je ne crois pas aux combinaisons du destin. Chacun force le sien à sa guise, s'il en a la volonté, s'il en saisit l'occasion, s'il en trouve le penchant ; ou n'importe quoi d'autre entre le rêve et la réalité : le champ est vaste. Désert aussi, par les temps qui courent. Le roi et moi, nous y galopions seuls, ou presque. Chez tant d'hommes de ce pays, le cœur s'est desséché et l'imagination ne sait plus que ramper. J'ai indiqué ces deux dates anniversaires de ma vie simplement parce qu'elles bornent mon long chemin au côté du roi : vingt-sept ans sans bouger d 'ici, mais quel voyage !
  • Incipit
  • Le Jeu du roi (1976), Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 2003  (ISBN 2-221-10133-2), p. 11


« Ci-gisent
le prince des îles Wollaston, comte du Horn, duc des archipels de la glace, amiral des phoques du Sud et messager du roi, lion de mer du royaume de Patagonie
et la princesse lionne son épouse.
Dieu les conduisit de la Croix du Sud à l'étoile Polaire sur la route des contresens.
Ils ne firent rien comme personne puisqu'ils moururent à l'envers, comme les hommes du Ponant, naguère, lorsqu'ils allaient mourir au cap Horn.
Ils n'avaient rien à faire par ici, pas plus que les marins là-bas, sinon trouver un sens à leur vie.
Car il n'est pas nécessaire d'être un homme pour découvrir enfin en mourant,
où se trouvent la Patagonie. »

  • Le Jeu du roi (1976), Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 2003  (ISBN 2-221-10133-2), p. 85-86


Et cette prière de Ségolène : « Ne rien dire ! Ne rien laisser supposer ! Qu'ils ne sachent jamais ! Qu'ils ne s'imaginent pas que nous sommes entrés dans leur ronde ! Qu'ils ne sautent pas à l'intérieur de nos murailles en poussant d'indécents cris de triomphes ! Qu'ils nous épargnent leur solidarité dégoûtante ! Que ce que nous sommes en ce moment et ce que nous faisons n'embellisse pars leurs amours misérables… »

  • Le Jeu du roi (1976), Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 2003  (ISBN 2-221-10133-2), p. 298


En canot sur les chemins d'eau du roi, 2005[modifier]

On les appelait voyageurs, ou engagés du grand portage. Par les fleuves, les lacs, les rivières qui formaient une trame naturelle dans l'immensité nord-américaine, au XVIIe et XVIIIe siècles, convoyant à bord de leurs canots des explorateurs et des missionnaires, des marchands ou des officiers du roi, des soldats en tricorne gris des compagnies franches de la Marine, des pelleteries, des armes, des outils, renouvelant jour après jour, les mains crochées sur l'aviron, des exploits exténuants, ils donnèrent à la France un empire qui aurait pu la contenir sept fois. A chacun de leurs voyages, ils en repoussaient encore les frontières, vers le nord-ouest, vers l'ouest, vers le sud.
  • Incipit
  • En canot sur les chemins d'eau du roi, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 2005  (ISBN 2-226-16824-9), p. 9


Notre entreprise inspirait de l'intérêt, et aussi de la curiosité à l'égard du petit pavillon tricolore qui flottait à l'arrière de nos canots. Dans nombre de ces bourgades du bord de l'eau, en cet immédiat après-guerre, on n'avait jamais vu de « Français de France », ni lorsque nous fûmes aux États-Unis, entendu parler leur langue. Nous représentions une sorte de préhistoire, ce qui fut et qui n'est plus : l'Amérique française. Nous étions quelque chose comme des explorateurs posthumes, des découvreurs d'un monde disparu venus l'espace d'un court moment réveiller de très anciens souvenirs et aussitôt les emportant avec eux dans le sillage de leurs canots.
  • En canot sur les chemins d'eau du roi, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 2005  (ISBN 2-226-16824-9), p. 49


Apprenez, mon jeune ami, et retenez une fois pour toutes, qu'il n'existe pas de Canadiens français. Il n'y a que des Canadiens, point à la ligne, et c'est nous ! Les autres, ce sont les anglais, établis par la force chez nous dans un pays qui fonctionnait très bien sans eux depuis plus de cent cinquante ans, un pays déjà exploré, cartographié, reconnu, administré, dans lequel ils n'ont eu que la peine de s'installer. Ça n'en fait pas pour autant des Canadiens...
  • En canot sur les chemins d'eau du roi, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 2005  (ISBN 2-226-16824-9), p. 58


Voici une race d'hommes, très française, devant laquelle s'ouvrait un immense pays, des milliers et des milliers de lieues, de quoi occuper plusieurs vies, et qui, en s'y engageant, comme si l'affaire était dans le sac, portaient leur regard intérieur aux bornes extrêmes de la Terre, en une sorte de transcendance. Le monde appartenait à ces hommes-là.
  • En canot sur les chemins d'eau du roi, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 2005  (ISBN 2-226-16824-9), p. 64


Parmi ceux qui me liront, la plupart ne connaissent pas cette prière, mais certains s'en souviendront. Ce n'est pas une prière mièvre. Elle a le mérite d'être courte et d'en dire beaucoup en peu de mots, dans une langue claire. Mêlée au grondement du Talon, elle avait, si j'ose dire, de la gueule :

Seigneur Jésus, apprenez-nous,
A être généreux,
A vous servir comme vous le méritez,
A donner sans compter,
A combattre sans souci des blessures,
A nous dépenser sans attendre
D'autre récompense
Que celle de savoir
Que nous faisons votre sainte volonté.

C'est une prière de féodal adressée à son suzerain. On notera aussi le vouvoiement. Fermons la parenthèse.
  • En canot sur les chemins d'eau du roi, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 2005  (ISBN 2-226-16824-9), p. 161


Qu'avaient-ils retenu de ce conte merveilleux ? Assez, sans doute, pour rester fidèles aux français jusqu'à l'abandon de 1763. Étrange domination de parade sur un empire qui n'avait pas de limites, pas de troupes ou si peu — elles étaient concentrées sur le Saint-Laurent —, pas d'administration, à peine quelques centaines de colons dispersés sur des milliers de lieues, et d'où ne se tirait aucune richesse durable, tandis qu'au bord de l'océan, les puritains de la Nouvelle-Angleterre construisaient des villes, des ponts, des routes, des factoreries, tout l'appareil d'un vrai pays. Mais les premiers ont été aimés, et les seconds, détestés...
  • En canot sur les chemins d'eau du roi, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 2005  (ISBN 2-226-16824-9), p. 209


Les royaumes de Borée, 2003[modifier]

La frontière courait sur quelque quatre cent soixante-dix lieues face à l'est et au nord-est. Elle franchissait d'interminables forêts, noir et argent durant le long hiver, des plaines spongieuses semées de lacs dont l'eau avait la couleur du plomb, des marécages qui disparaissaient sous des océans de roseaux et des rivières roulant leurs flots boueux vers des destinations incertaines. Elle escaladait des collines au relief tourmenté qu'un ciel bas faisait apparaître comme autant de montagnes infranchissables dont les sommets se confondaient avec l'épais plafond des nuages. Face au nord, elle se perdait dans l'infini de la taïga au-delà de laquelle s'étendait une mer glauque hérissée de rochers battus par des vents furieux, mais nul voyageur, nul marin, hormis le commmodore Liechtenberg en 1631, ne s'était avancé jusqu'à ces rivages.
  • Incipit
  • Les royaumes de Borée, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 2003  (ISBN 2-226-13697-5), p. 9


Feignant d'avoir reniflé des loups, ou des rôdeurs, ou toute autre créature malfaisante, le comte Frantz expédiait l'enfant jusqu'à la lisière de bouleaux qui marquait le fond du parc et qui lui semblait le bout du monde. « Vous planterez ce bâton, Tristan, disait-il, vous y poserez votre main droite, vous n'omettrez pas de fermer les yeux, puis vous réciterez cette prière que je vous incite à ne jamais oublier : Kouj Karassakal albasti jouïounachi kouj karassakal..., et ainsi vous nous sauverez. Le bâton-loup du petit homme nous a toujours protégé. » A l'enfant qui revenait, tremblant de peur, le visage blanc, mais ayant accompli sa mission, il disait ensuite : « Je suis fier de vous, Tristan, vous voilà un vrai guetteur de frontière, à présent. »
  • Les royaumes de Borée, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 2003  (ISBN 2-226-13697-5), p. 224


Bleu caraïbe et Citrons verts, 1980[modifier]

Paul Morand a écrit naguère : « Les îles seront peut-être le refuge des dernières aristocraties alors que les continents vont être écrasés sous les masses. » Les masses… Tendons le dos ! Tournons-le ! On ne distingue déjà plus le contour de certaines îles, aux Antilles, obscurcies par le vol lourd des masses. Il faut se hâter. Imaginer. Chercher.

Qui me comprenne me suive…

  • Bleu caraïbe & Citrons verts (1980), Jean Raspail, éd. Via Romana, 2014  (ISBN 979-10-90029-75-0), p. 9


— Les vieux disaient au père de mon père que les Caraïbes avaient conquis l'île d’Haïti…
Je lui dit qu'Haïti signifiait « la grande terre » en caraïbe. Il l'ignorait. Il me demanda :
— Est-ce qu'ils sont tous morts là-bas aussi ?
Je répondis que oui. Il hocha gravement la tête, mais rien d'autre ne lui venait. Des enfants s'étaient assis sur le marchepied de la berline et je leur taillai d'énormes sandwiches. La nuit tombait. Je piquai des bougies dans des boîtes de jambon et j'en fis des lumignons. Ma voiture ressemblait à un palais baroque illuminé. le roi réclama du bordeaux. Puis jeta par la portière quelques mots au gamin, lequel s'en alla trottant sous la lune et revint quelques minutes plus tard, suivi d'un petit vieillard très droit, au visage serein, qui s'appelait Pierre Fernandoir, le précédent cacique dont j'ai parlé.
— Mon oncle, dit le roi. Lui sait quelque chose…

  • Bleu caraïbe & Citrons verts (1980), Jean Raspail, éd. Via Romana, 2014  (ISBN 979-10-90029-75-0), p. 58


Sire, 1990[modifier]

Dans la chambre voisine, Marie ne dormait pas non plus. Le privilège des vrais jumeaux. Leur force. Devant Dieu, ils se relaient. Quand l'un souffre, quand l'un flanche, quand l'un doute, l'autre prie. Marie priait.

À la question qu'il venait de poser, Philippe entendit nettement la réponse. Le seigneur dit :
– Ma volonté.
Une seconde après, Philippe dormait.


À dire vrai, je ne sais pas très bien qui je prie et pourquoi. Je ne prie pas avec des mots. Je ne sais pas les prières que l'on récite habituellement. Je les ai oubliées depuis longtemps et quand j'ai voulu les réapprendre, je me suis aperçu qu'elles me gênaient. Tandis que silencieusement, sans prononcer la moindre parole, simplement comme ça, en marchant dans la forêt, l'hiver, j'ai l'impression d'être moi-même une prière où se mélangent des sentiments qui d'ordinaire ne m'effleurent pas et que je ne saurais même pas exprimer. J'en suis le premier surpris. Des choses qui en toute autre circonstance me sembleraient bêtes et convenues, comme l'appartenance à une famille, à une religion, à un pays, à une race, le respect de la parole donnée, l'exaltation d'un engagement, l'amour d'une mère pour son enfant, la pitié envers les morts, l'honneur de soi, la fidélité à un maître...


L'Île Bleue, 1988[modifier]

Ici se sacrifia Bertrand Carré
Premier résistant de Touraine
Mort pour la France
À l'âge de 14 ans
Assassiné par les nazis
Le 21 juin 1940
À l'exception du nom, de l'âge et de la date, il n'y avait pas un mot de vrai.

  • L'Ile Bleue, Jean Raspail, éd. Robert Laffont, 1988  (ISBN 2-221-05659-0), p. 245


Le Président, 1985[modifier]

« Ah ! Ah ! Je vous fiche mon billet ! moi, colonel Cornichon, on verra ce qu'on verra la prochaine fois ! » Antoine riait de bonheur, et Alexandre... riait aussi. Que pouvait-il faire d'autre Alexandre sans se trahir ?


Hurrah Zara !, 1988[modifier]

A quoi ressemblait-elle, Zara ? Il y a si longtemps qu'elle est passée de l'autre côté du miroir avec son épaisse chevelure blonde et son langage effroyablement guttural... Tout juste si l'on perçoit encore, par-dessus le silence du temps, en écho, le hennissement de l'étalon qu'elle enfourchait comme un homme, fouet au poing, injures aux lèvres, pour s'en aller imposer un peu d'ordre dans l'extravagant foutoir gothique des chariots de sa tribu.
  • Incipit
  • Hurrah Zara ! (1988), Jean Raspail, éd. Albin Michel, 1998  (ISBN 2-226-10008-3), p. 9


Le Roi au-delà de la mer, 2000[modifier]

Votre royaume est double Monseigneur. Il y a le royaume visible, un peuple et un territoire. Vous n'en êtes plus le roi, vous n'en êtes pas le roi, vous n'en serez sans doute plus jamais le roi. Et il y a le royaume invisible, celui qui n'a ni terres ni frontières, ce qui est un élan de l'âme. Celui-là est le fondement de l'autre et c'est pour le moment le seul qui vous reste. Ne le risquez pas dans la cohue et la confusion. Emportez-le avec vous en exil.
  • Le Roi au-delà de la mer, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 2000  (ISBN 2-226-11431-9), p. 88


Un mot encore, Monseigneur.

On pourrait croire, à me lire, que vous représentiez le passé. N'est-ce pas l'avenir, au contraire, que vous annoncez ? Face au nouvel « ordre » mondial qui s'avance, le devoir d'insurrection...

  • Le Roi au-delà de la mer, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 2000  (ISBN 2-226-11431-9), p. 184


La Hache des steppes, 1974[modifier]

Je crois que je restai bien une heure, ou même deux, à dévisager le dernier des Urus, le livre ouvert sur la photographie de Manuel Inta. Un très vieil homme, le regard infiniment triste sous les paupières voilées de pus. Son front, beaucoup plus vaste que celui des autres indiens, ses joues et son menton étaient profondément creusés de sillons qui dessinaient sur sa peau la géographie de la misère, craquelés par dix mille ans de souffrances, de faim, de froid et de persécutions, mais sa bouche généreuse souriaient timidement.


Je criai dans le vent pour savoir au moins leurs noms. Sans réponse. Une femme leva la tête vers moi. Elle avait les cheveux plaqués sur le visage par la pluie qui tombait à torrents. J'aperçus une épaule décharnée à travers un trou de la couverture trempée qui lui servait de vêtement et me souvins que les Alakalufs, jadis, vivaient nus par les froids les plus vigoureux. Accroupie au fond de la barque non pontée, l'autre femme écopait avec une boite de conserve. Déjà, les hommes et l'enfant avaient empoigné les avirons. La barque déborda rapidement, s'éloignant du navire qui avait repris sa route. Je fis un geste de la main, en signe d'adieu. La femme qui me regardait baissa aussitôt la tête. J'ai dis la conviction que j'avais que dix mille ans nous séparaient. Il s'en ajouta une autre : cette conviction était partagée. Sur l'autre rive d'un fossé de cent siècles, les derniers Alakalufs nomades s'enfuyaient encore plus loin, volontairement, dans le passé. Transi, mouillé jusqu'à l'os, l'âme désolée, je regagnai ma cabine. Par le hublot, je ne vis plus rien que la pluie.


La hache des steppes ne porte pas bonheur. Elle est un porte-malheur. Elle marque du sceau de la mort tous ceux qui ont bravé le cours des siècles. elle les entraîne irrésistiblement vers le fond comme la pierre que s'attache au cou le désespéré qui se noie. Elle est le signe des vaincus. Lui avoir consacré toutes ces pages (sur tous les tons, on en conviendra) éclaire d'un jour funèbre le camp où je m'étais rangé. Qui sait si je le quitterai ? Il y a noblesse à s'obstiner. La compagnie s'y fait rare. Tous les autres ont le dos tourné. Ils n'ont plus de visage. Les « hommes » sont morts. Ceux qui les remplacent nous effraient. Comme les Urus, nous ne parlons pas leur langue. Nos chandeliers de fer-blanc s'éteignent. La nuit est aveuglante.


Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie, 1981[modifier]

Seul.
J'étais seul à la Serena, au Chili.
Telle une statue équestre dont le héros se tiendrait encore modestement à pied, tenant son cheval par la bride et contemplant le socle sur lequel aucun nom n'était encore gravé.
La solitude me convenait. C'est un état où il suffit de se donner illusion à soi-même, sans témoins, quitte à y introduire peu à peu de rares confidents choisis avec prudence et circonspection, en attendant avec confiance les commandements du destin.

  • Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 1981  (ISBN 2-226-01139-0), p. 122


Adiós, Tierra del Fuego, 2001[modifier]

Je fis un geste de la main, en adieu. La femme qui me regardait baissa aussitôt la tête. Me vint alors la conviction que dix mille années nous séparaient, à laquelle s'en ajouta une autre : cette conviction était partagée. Ces malheureux aussi le savaient, écrasés par cet éloignement sidéral. La distance entre la barque et le navire augmentait rapidement, jusqu'à ce qu'elle ne fût à nouveau qu'un point semblable à celui que nous avions vu s'avancer à peine dix minutes auparavant, et qui disparut bientôt. Sur l'autre rive d'un fossé de cent siècles, les Alakalufs nomades s'enfuyaient encore plus loin dans le passé.

  • Adiós, Tierra del Fuego, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 2001  (ISBN 2-226-12154-4), p. 46, 47


Transi, mouillé jusqu'à l'os, l'âme désolée, je regagnai ma cabine. Par le hublot je ne vis plus rien que la pluie, et le pot du soir, au carré, fut empreint de mélancolie. L'émotion que j'avais ressentie est demeurée aussi forte durant les cinquante années qui ont suivi…

  • Adiós, Tierra del Fuego, Jean Raspail, éd. Albin Michel, 2001  (ISBN 2-226-12154-4), p. 47


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