Jean-Christophe Rufin

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Jean-Christophe Rufin en 2013.

Jean-Christophe Rufin, né à Bourges dans le Cher le 28 juin 1952 est voyageur, médecin, écrivain et diplomate français, membre de l'Académie française. Ancien directeur d'Action contre la faim, il fut également ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie de 2007 à 2010. Son roman Rouge Brésil, qui raconte la déconvenue de la France antarctique, lui vaut le le prix Goncourt en 2001.

L’Abyssin, 1997[modifier]

Le Roi-Soleil était défiguré. Certaine lèpre qui, dans les pays de l’Orient, corrompt les huiles, s’était introduite jusque sous le vernis et s’y étalait de jour en jour. Louis XIV avait sur la joue gauche […] une grosse tache noirâtre, hideuse étoile qui projetait jusqu’à l’oreille ses filaments d’un brun rouillé.
  • L’Abyssin, Jean-Christophe Rufin, éd. Gallimard (ISBN 2-07-074652-6)., 1997, p. 9


Rouge Brésil, 2001[modifier]

C’était une femme qui, comme lui, semblait avoir bataillé sans répit jusqu’à cet âge de la cinquantaine où le combat cesse d’appeler le combat et met sur le visage une expression de lassitude et de sérénité.
  • Rouge Brésil, Jean-Christophe Rufin, éd. Gallimard, 2001, p. 38


Rien de ce que nos désirs nous portent à faire n’est mauvais, si l’amour en est le guide.
  • Rouge Brésil, Jean-Christophe Rufin, éd. Gallimard, 2001, p. 113


La baie de Guanabara [...] C’est ainsi que les indigènes la nomment. Les Portuguais y sont entrés il y a cinquante ans, un jour de janvier. Ces ignorants croyaient qu’il s’agissait d’une rivière : ils l’ont nommée la « rivière de janvier », Rio de Janeiro.
  • Rouge Brésil, Jean-Christophe Rufin, éd. Gallimard, 2001, p. 146-47


L’espoir est omnivore : qu’on lui refuse la nourriture qu’il attend et il se contentera d’une autre, pourvu qu’elle l’aide à survivre.
  • Rouge Brésil, Jean-Christophe Rufin, éd. Folio, 2001, p. 321


La vérité est que l’homme déchu est souillé d’une proportion variable de péché. Certains sont encore perfectibles mais d’autres sont au-delà du rachat. Ils incarnent le mal, voilà tout.
  • Rouge Brésil, Jean-Christophe Rufin, éd. Gallimard, 2001, p. 420


Les guerres de religion sont toujours une providence pour les criminels. La violence tout à coup devient sainte ; pourvu qu’ils sachent mimer la dévotion, au moins en paroles, licence leur est donnée par un Dieu d’accomplir les infamies dont ils ont longtemps rêvé.
  • Rouge Brésil, Jean-Christophe Rufin, éd. Gallimard, 2001, p. 435


Globalia, 2005[modifier]

La presse est libre, vous le savez. Elle est libre et responsable. Quand une vérité se dégage, il faut la respecter.
  • Globalia, Jean-Christophe Rufin, éd. Folio, 2005  (ISBN 2-07-030918-5), Pujols à l'Universal Herald, p. 120


sous les apparences du rêve, ce qu'ils trouveront ici, c'est la réalité. (...) C'est exactement le contraire de ce qu'ils peuvent voir sur les écrans.
  • Globalia, Jean-Christophe Rufin, éd. Folio, 2005  (ISBN 2-07-030918-5), association Walden, p. 186


Sa mémoire était immense et ce seul détail le rendait encore plus différent des Globaliens que ses haillons ne pouvaient le laisser supposer.
  • Globalia, Jean-Christophe Rufin, éd. Folio, 2005  (ISBN 2-07-030918-5), le Fraiseur, p. 218-219


On leur avait donné une maison qui dominait un lac aussi grand qu'une mer. On leur avait offert une voiture et des objets de toutes sortes. Chaque matin, son aïeul était invité à se rendre dans une espèce de temple gigantesque où il accomplissait des gestes rituels.
  • Globalia, Jean-Christophe Rufin, éd. Folio, 2005  (ISBN 2-07-030918-5), ancêtre des Fraiseurs chez Ford, à Detroit, p. 220-221


Il était sincèrement convaincu de la chance qu'il avait de vivre dans une démocratie parfaite. Voilà que peu à peu, il se mettait à douter et cela le rendait mal à l'aise. Il trouvait à la foule un air avachi. Comme à l'ordinaire et malgré la fête, des flots de badauds sortaient des centres commerciaux, poussant des chariots remplis de choses inutiles et douces. A peine assouvis, ces désirs artificiels seraient tout aussi tôt trahis : (...) L'obsolescence programmée des choses faisait partie de la vie. Il était acquis qu'elle entretenait le bon fonctionnement de l'économie.
  • Globalia, Jean-Christophe Rufin, éd. Folio, 2005  (ISBN 2-07-030918-5), Pujols, p. 250


C'est pourtant clair. En Globalia, tout semble à la fois bouger sans cesse et rester immobile. Il n'y a que deux dimensions : le présent, c'est-à-dire la réalité, et le virtuel où l'on fourre tout ensemble l'imaginaire, le futur et le peu qu'il reste du passé.
  • Globalia, Jean-Christophe Rufin, éd. Folio, 2005  (ISBN 2-07-030918-5), Paul Wise à Walden, p. 279


il avait une envie profonde de s'autoriser la sincérité. Un instant, il se sentit vieux, misérable et sale, impuissant surtout, terriblement impuissant.
— Le Président, soupira-t-il… Croyez-vous qu'il ait la moindre autorité sur ces choses ?
(…)
— Vous savez ce que c'est notre métier ? commença-t-il. Du théâtre, voilà tout. Nous représentons, cela dit bien ce que cela veut dire.

  • Globalia, Jean-Christophe Rufin, éd. Folio, 2005  (ISBN 2-07-030918-5), Kate chez le sénateur, p. 290-291


C'est la grande sagesse du peuple, voyez-vous. Les gens ne se dérangent que pour les élections qui ont un sens.
  • Globalia, Jean-Christophe Rufin, éd. Folio, 2005  (ISBN 2-07-030918-5), Kate chez le sénateur, p. 292


Ils étaient comme deux voyageurs tranquillement accoudés sur le pont d'un bateau qui regardent quelqu'un se débattre dans la mer. Un fond d'horreur se lisait dans leurs yeux mais ils avaient le calme de ceux qui acceptent d'un cœur égal leur heureux destin et la tragédie des autres.
  • Globalia, Jean-Christophe Rufin, éd. Folio, 2005  (ISBN 2-07-030918-5), Kate chez le sénateur, p. 293


les armes sont la seule denrée que Globalia exporte en grande quantité vers les non-zones.
  • Globalia, Jean-Christophe Rufin, éd. Folio, 2005  (ISBN 2-07-030918-5), Baïkal chez les Déchus, p. 354


Désormais, il voyait en Globalia un ennemi, une construction humaine retournée contre les hommes, un édifice fondé sur la liberté mais qui écrasait toute liberté, un monstre politique à détruire.
  • Globalia, Jean-Christophe Rufin, éd. Folio, 2005  (ISBN 2-07-030918-5), Baïkal chez les Fraiseurs, p. 377


L'ennemi, c'est celui qui vous hait et veut vous détruire, l'adversaire, c'est celui qui vous aime et veut vous transformer. Les démocraties cultivent leurs ennemis ; elles liquident leurs adversaires.
  • Globalia, Jean-Christophe Rufin, éd. Folio, 2005  (ISBN 2-07-030918-5), Réunion des oligarques, p. 470


La liberté c'est la sécurité, la sécurité c'est la surveillance, donc la liberté c'est la surveillance.
  • Globalia, Jean-Christophe Rufin, éd. Folio, 2005  (ISBN 2-07-030918-5), Pujols à l'Universal Herald, p. 120


Chaque fois que les livres sont rares, ils résistent bien. À l'extrême, si vous les interdisez ils deviennent infiniment précieux. Interdire les livres, c'est les rendre désirables. Toutes les dictatures ont connu cette expérience. En Globalia, on a fait le contraire : on a multiplié les livres à l'infini. On les a noyés dans leur graisse jusqu'à leur ôter toute valeur, jusqu'à ce qu'ils deviennent insignifiants.
  • Globalia, Jean-Christophe Rufin, éd. Folio, 2005  (ISBN 2-07-030918-5), Wise à Puig Pujols, p. 277


Maintenant que tout est rentré dans l'ordre (...), tu vas découvrir un autre ennemi. (...) L'ennui, voilà ce qui nous guette.
  • Globalia, Jean-Christophe Rufin, éd. Folio, 2005  (ISBN 2-07-030918-5), Ron Altman à Patrick, p. 490


La Salamandre, 2005[modifier]

Chaque année ou presque, à cette époque de ma vie, je revenais à Recife. Tantôt le travail, tantôt un simple besoin de plage et de paresse m’y ramenait, en général au creux de l’hiver européen, quand là-bas le plein été et la chaleur font pâlir la mer.
  • La Salamandre, Jean-Christophe Rufin, éd. Gallimard,en « Folio » (ISBN 2-07-032876-7)., 2005, p. 9


À chaque séjour et sans nécessité, j’avais l’habitude de rendre visite au consul que la France entretient, Dieu sait pourquoi, à Recife. Il m’avait, une fois, tiré d’un mauvais pas et nous en avions gardé cette amitié. Cette année là, je trouvai ce brave homme livide et bouleversé. Peu avant mon arrivée, il s’était occupé d’une Française dont il me raconta l’affaire en quelques mots.
  • La Salamandre, Jean-Christophe Rufin, éd. Gallimard,en « Folio » (ISBN 2-07-032876-7)., 2005, p. 9-10


Elle pensa que c'est une bien grande douleur que de ne pas aimer ses parents, qu'ainsi on ne peut espérer l'amour ni des autres ni de soit-même. Puis, en remontant parmi les tombes, elle eut l'idée que, malgré tout, l'amour qui reste doit survivre en se cachant dans des souterrains d'âme. A certains craquements que seul permet d'entendre le silence, on devine qu'il nourrit toujours, dans les caves de l'être, d'entêtés bourgeons livides qui pénètrent les moindres failles et cherchent la lumière.
  • La Salamandre, Jean-Christophe Rufin, éd. Gallimard,, 2005  (ISBN 2-07-077410-4), p. 59


Il la raccompagna à son hôtel. Elle monta l'escalier en titubant, et, sitôt entrée dans sa chambre, elle sentit qu'il avait bien fait de la laisser seule ce premier soir. Un sanglot monta en elle, un spasme trop violent d'abord pour que les larmes lui donnent issue. Elle subit les assauts de ce hoquet profond, viscéral, qui n'était point souffrance mais libération, moins tristesse que soulagement, comme l'agonie du coureur de marathon qui franchit les derniers mètres. Elle pleura enfin, avec cette sensation délicieuse de prendre pitié d'elle-même et pour la dernière fois.
  • La Salamandre, Jean-Christophe Rufin, éd. Gallimard,, 2005  (ISBN 2-07-077410-4), p. 108


Elle alla rendre visite à des femmes chargées d'enfants, à des hommes édentés, dont la vie entière se déroule sur un rythme alangui, monotone, qui se nourrissent lentement du moindre geste et précipitent ce temps fondu, visqueux, en cristaux de bonheur, incroyables et précieux : sourires, contes, chansons, danses. Elle qui, dans la sueur des bureaux aseptisés, s'était prise à haïr ses congénères, ici, dans la pureté de ces baraques crasseuses, elle se reprenait à les aimer et en avait les larmes aux yeux.
  • La Salamandre, Jean-Christophe Rufin, éd. Gallimard,, 2005  (ISBN 2-07-077410-4), p. 112


Peu à peu, elle prit conscience que sa tristesse et sa solitude, l'attiraient vers cette foule. Elle avait profondément besoin de fête, car elle n'est pas seulement divertissement mais élan tragique, fusion de l'être avec la multitude. Le carnaval lançait à sa détresse un appel irrésistible. Rester en dehors n'arrangerait rien. Son malheur s'augmenterait seulement d'un exil, d'une punition infligée à l'âme. Vers quatre heures du matin, elle se releva et décida de suivre son désir.
  • La Salamandre, Jean-Christophe Rufin, éd. Gallimard,, 2005  (ISBN 2-07-077410-4), p. 156


Comment t'appelles-tu ? demanda Catherine.

— Claudio.
— Et moi, sais-tu comment je m'appelle ?
— Conceição.
Catherine réfléchit un instant puis lui caressa la tête.

— Pourquoi pas, dit-elle.
  • La Salamandre, Jean-Christophe Rufin, éd. Gallimard,, 2005  (ISBN 2-07-077410-4), p. 197


Sept histoires qui reviennent de loin, 2011[modifier]

– Monsieur Paul ! La 224… Elle a tout cassé !
Virginie, la femme de chambre, était descendue en courant pour prévenir le gérant et l’avait trouvé dans son bureau. Sitôt arrivé le matin, il s’y enfermait et allumait la télévision. Ce jour-là, la première chaîne retransmettait la visite de Gorbatchev aux États-Unis. La grande affaire du moment, c’était l’effondrement de l’URSS qui se déroulait en direct.
  • Sept histoires qui reviennent de loin, Jean-Christophe Rufin, éd. Gallimard, 2011  (ISBN 978-2-298-05178-0), p. 11


Le Grand Cœur, 2012[modifier]

Je sais qu'il est venu pour me tuer. C'est un petit homme trapu qui n'a pas les traits phéniciens des gens de Chio. Il se cache comme il peut, mais je l'ai remarqué à plusieurs reprises dans les ruelles de la ville haute et sur le port.

  • Incipit
  • Le Grand Cœur, Jean-Christophe Rufin, éd. Gallimard, coll. « nrf », 2012  (ISBN 978-2-07-011942-4), p. 13


Check-Point, 2015[modifier]

Marc arrêta le camion, sans explication.

– Passe moi les jumelles.

Maud les tira de la boite à gants et les lui tendit. Il sortit et se planta sur le bord de la route. Elle le vit longuement scruter l'horizon.
  • Incipit


Cette image, qui l'avait frappée, n'évoquait rien pour Lionel. Il se moquait pas mal de savoir comment vivaient les gens qu'ils allaient secourir. La seule chose qui lui importait, comme aux autres, ceux qui travaillaient au siège devant leur ordinateur, c'était d'avoir trouvé des « bénéficiaires ». Grâce à eux, l'association allait pouvoir recevoir l'argent de l'Union européenne et la machine caritative continuerait de tourner.


– Ils s'en foutent, à vrai dire, continua-t-il, de ce qu'on peut leur apporter. Ils sont durs au mal, c'est incroyable. Nous autres, sans supermarché, sans pharmacie, on est perdus. Eux, ils n'ont jamais été gâtés.
Maud se demandait pourquoi elle l'écoutait. Pourtant, il avait tapé juste, peut-être par hasard. Cette question, elle se l'était posée aussi. Il y avait une guerre ; on commettait des horreurs. Et elle, qu'est-ce qu'elle faisait ? Elle apportait du chocolat et des pansements. Elle avait fini par accepter cet état de fait comme une singularité des temps. C'était comme ça et, au fond, elle ne voyait pas ce qu'elle pouvait faire d'autre. Mais elle n'en ressentait pas moins un certain malaise, une certaine honte.


– Le groupe de ce type-là, renchérit le sous-officier parigot, c'est ni dieu ni maître. Comme les autres égorgeurs qui rôdent dans le coin, il n'appartient pas à l'armée régulière. Officiellement, personne ne le contrôle.

– Quand même, insista Maud, on doit pouvoir l'empêcher de nuire. Vous êtes nombreux, vous pouvez en venir à bout facilement...

– Tu crois quoi ? Qu'on fait la guerre nous aussi ? Déjà, il faudrait que quelqu'un à New York nous donne l'ordre de le buter, ce qui n'est pas trop leur genre.


– Tu n'as pas dormi ? demanda-t-elle.

– Non.
– C'est le charnier...
– Oui.
Elle était surprise qu'il avoue si franchement son émotion.
– tu as dû en voir d'autres, pourtant.
– Justement.
Ils avaient dépassé la limite des forêts et devant eux le paysage ondulait à perte de vue. Il descendait en pente douce jusqu'à une vallée invisible puis, tout à coup, butait contre la barrière lointaine des montagnes enneigées.
– C'est même pour ça que j'ai quitté l'armée.
– Parce que tu ne supportais pas les massacres ?

– Parce que je ne supportais pas qu'on assiste à ça sans rien faire.


La guerre civile, c'est exactement ça : le triomphe des salauds. On les voit sortir de partout. On s'étonne même qu'il y en ait autant et qu'on ne les remarque pas plus d'habitude.


Le spectacle était étrange. Au milieu de cette montagne désolée, gisaient des dizaines de paquets maculés de boue. Curieusement, Maud ressentait cela comme une épreuve de vérité. L'idéal qui l'avait d'abord amenée là révélait son caractère dérisoire, presque ridicule. Ces caisses défoncées semées sur une route étaient l'image tragique de l'impuissance humanitaire. Face à l'horreur et à la complexité de la guerre, ces ballots de vêtements, ces colis de nourriture et ces boîtes de médicaments étaient tout simplement grotesques.


Engagés dans une opération humanitaire « classique » (apporter des vivres et des médicaments à des populations victimes de la guerre), ils vont passer de vrais check-points mais aussi se confronter à une frontière mentale plus essentielle. De quoi les « victimes » ont-elles besoin ? De survivre ou de vaincre ? Que faut-il secourir en elles : la part animale qui demande la nourriture et le gîte, ou la part proprement humaine qui réclame les moyens de se battre fût-ce au rique du sacrifice ?
  • Postface, explications de l'auteur sur le thème du roman.


Entre temps, le monde a changé, et très vite. Désormais des chrétiens d'Orient aux dessinateurs de Charlie, des filles enlevées au Nigéria aux otages égorgés en Syrie, il y a partout des victimes nouvelles, dans lesquelles je retrouve le visage aperçu à Kakanj, celui de la fiancée des fours.
Des victimes que l'on a envie d'aimer d'un amour particulier : celui qui incite à prendre les armes.
  • Postface, explications de l'auteur sur le thème du roman.


Le Suspendu de Conakry, 2018[modifier]

La foule regardait le corps suspendu. Une ligne continue d'Africains, hommes, femmes, enfants, occupait le quai et toute la digue jusqu'à la bouée rouge qui marquait l'entrée de la marina de Conakry.

  • incipit


– Vous pleuriez ?
– Je ne sais pas ce qui s'est passé dans ma tête. J'étais complètement découragé. Jusque-là, j'avais tout subi sans perdre espoir, le communisme, la prison, l'exil, la pauvreté, ces petits boulots ; j'avais perdu de vue ma famille, mon pays d'origine, si affreux qu'il ait pu être, et pour quoi finalement ? Pour en arriver là. Dans ce cloaque. Vous comprenez ça, Jocelyne ?

  • Le Suspendu de Conakry, Jean-Christophe Rufin, éd. Flammarion, 2018  (ISBN 978-2-0814-1693-2), p. 190


Vous savez, pour moi, les femmes sont des êtres surnaturels, infiniment précieux. J'avais le modèle de ma mère et de ma grand-mère : elles étaient le moteur de tout. La famille reposait sur elles et je pensais que le monde entier était ainsi, qu'il tournait autour de ces atomes de grâce et de bonté que sont les femmes.
– Vous le pensez toujours ?
– Hélas, j'ai compris que le monde n'était pas ainsi. Je sais que les femmes exceptionnelles sont rares. Mais je continue de les chercher et il s'en trouve.

  • Le Suspendu de Conakry, Jean-Christophe Rufin, éd. Flammarion, 2018  (ISBN 978-2-0814-1693-2), p. 192


Aurel vit qu'elle souriait de toutes ses dents. Presque aussitôt, c'est son rire qui rententit, un rire libérateur, qui emportait au loin tous les miasmes de l'angoisse, les noires humeurs du regret et de l'envie. Aurel hésita un instant puis se mit à rire à son tour. Aux tables alentour, les dîneurs les regardaient. Quand le fou rire finit par s'arrêter, ils avaient les larmes aux yeux.

  • Le Suspendu de Conakry, Jean-Christophe Rufin, éd. Flammarion, 2018  (ISBN 978-2-0814-1693-2), p. 305, 306


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