Guillermo Cabrera Infante

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Guillermo Cabrera Infante.

Guillermo Cabrera Infante (né le 22 avril 1929 à Gibara à Cuba et décédé le 21 février 2005 à Londres au Royaume-Uni, d'une septicémie), était un écrivain cubain.

Il a reçu en 1997 le prix Cervantes pour l’ensemble de son œuvre.

Roman[modifier]

Trois tristes tigres , 1967[modifier]

L'histoire de son enfant idiot t'a ému, comme nous ? Eh bien, ce n'est pas vrai, je peux te le dire : il n'existe aucun enfant, ni idiot ni prodige. C'est son mari qui avait une fillette, tout à fait normale, de douze ans. Il dut l'envoyer à la campagne parce qu'elle lui rendait la vie impossible. Elle est mariée, c'est vrai, avec un marchand de fritas de la place de Marianado (il s'arrêta et fut sur le point de prononcer comme une précieuse Marianado), un pauvre homme à qui elle fait du chantage et quand elle lui rend visite dans son travail, c'est pour lui voler des hot-dogs, des œufs et des pommes de terre farcies, qu'elle mange dans sa chambre. Je dois te dire qu'elle mange comme un régiment et toute cette nourriture c'est nous qui devons la payer et elle a toujours faim. C'est pour cela qu'elle est énorme comme un hippopotame et comme eux elle est amphibie. Elle se baigne trois fois par jour : quand elle arrive le matin, à midi quand elle se réveille pour déjeuner et le soir avant de sortir parce que ce qu'elle peut transpirer. Elle fait eau de toutes parts comme si elle avait toujours la fièvre et c'est ainsi qu'elle passe sa vie dans l'eau : transpirant, buvant de l'eau et se baignant. Et tout cela en chantant : elle chante quand elle rentre le matin, elle chante sous la douche, elle chante en s'habillant pour sortir, elle chante toujours. Le matin quand elle rentre nous l'entendons avant qu'elle ne pousse sa chansonnette parce qu'elle s'agrippe à la rampe pour monter les escaliers, tu connais ces escaliers de marbre et à balustrade en fer des maisons du vieux quartier du Vedado. Elle monte ainsi accrochée à la rampe et toute la balustrade tremble et résonne dans la maison, et dès que le fer tambourine sur le marbre, elle se met à chanter. Elle nous a fait des tas d'histoires avec les voisins d'en dessous, mais on ne peut rien lui dire, car elle ne veut rien entendre : « C'est l'envie » dit-elle, « l'envie qui les fait parler. Vous verrez comme ils vont m'aduler quand je deviendrai célèbre ». Car elle est obsédée par la célébrité et nous aussi nous sommes obsédés par sa célébrité : nous mourrons d'envie qu'elle devienne célèbre et qu'elle finisse par fiche le camp avec sa musique ou plutôt sa voix — car elle prétend qu'elle n'a pas besoin de musique pour chanter puisqu'elle la porte en elle — avec sa voix ailleurs.
  • Trois tristes tigres (1967), Guillermo Cabrera Infante (trad. Albert Bensoussan), éd. Gallimard, 1970  (ISBN 2-07-071522-1), p. 87


Tu sais quels sont ses ennemis ? Les vieux, car elle n'aime que les jeunes et tombe amoureuse des petits garçons comme une chienne. Les imprésarios qui l'exploiteront quand elle sera célèbre, qu'ils lui disent négresse ou fassent allusion à sa négritude devant elle ou fassent en sa présence des signes qu'elle ne comprenne pas ou qu'ils rient sans savoir pourquoi ou qu'ils emploient des mots dont elle ne puisse deviner le sens, ils sont morts avant d'arriver. Je sais bien ce que tu vas me dire avant de me donner raison : qu'elle est pathétique. Oui, elle est pathétique, mais le pathétisme, en dehors des tragédies classiques, mon chou, est insupportable.
  • Trois tristes tigres (1967), Guillermo Cabrera Infante (trad. Albert Bensoussan), éd. Gallimard, 1970  (ISBN 2-07-071522-1), p. 89


Oublié-je quelque chose ? oui, te dire que je préfère la liberté à la justice. Ne crois pas la vérité. Continue d'être injuste avec nous. Aime La Estrella. Mais de grâce aide-la à devenir célèbre, fais-la arriver, délivre-nous d'elle. Nous l'adorerons, comme les saints, mystiquement, dans l'extase du souvenir.
  • Trois tristes tigres (1967), Guillermo Cabrera Infante (trad. Albert Bensoussan), éd. Gallimard, 1970  (ISBN 2-07-071522-1), p. 89


Je lui ai pris une main, invisible. Elle a serré la mienne, fortement, en me plantant ses ongles dans la chair, invisible. Je me suis tourné et je l'ai embrassée, en sentant son haleine, charnelle, plus tiède que la nuit et l'été et c'était un souffle, une aura, un autre fleuve qui remplissait et inondait le terrain vague de ses baisers ses odeurs ses bruits d'amour son parfum sauvage et domestique (parce que j'ai senti un vague Chanel, Nina Ricci, je ne sais pas, je ne suis pas expert) et elle m'a embrassé fortement, durement, rudement sur la bouche, elle m'a ouvert les lèvres de sa langue et elle m'a mordu mes lèvres, dehors et dedans, les muqueuses, la langue, les gencives, cherchant quelque chose, mon âme j'ai pensé et elle a cloué ses mains qui étaient des griffes maintenant sur mon cou — et je me suis souvenu de Simone Simon sans savoir pourquoi, ou plutôt oui, là dans l'obscurité, et je lui ai rendu baiser pour baiser et ils ont tous été un seul baiser et je l'ai embrassée draculament dans le cou et elle a dit, elle a crié oui oui oui et j'ai ouvert son chemisier et elle n'avait ni bustier, ni brassière, ni ce qu'on appelle aussi un soutien-gorge, Georges, c'est-à-dire moi qui étais sur eux et j'ai pensé au milieu des baisers des caresses de ses mains expertes qui avaient gardé |409| leurs ongles tandis qu'elles cherchaient une brèche amoureuse, j'ai eu l'idée qu'elle rêvait que j'étais un trapéziste sans filet et sans Mayden-Form Bra cette nuit et j'ai ri en moi-même tandis qu'au-dehors je promenais ma langue sur ses seins nus (j'allais presque dire endormis) et sur les boutons, qui étaient deux et m'échappaient pas comme des tétons mais des têtards surpris, et je suis revenu par le même chemin, lentement, du cou à ma maison qui était sa bouche et je l'ai embrassée encore, à nouveau, et elle avait trouvé sa route, son chemin intérieur et
Elle s'est écartée brusquement.

  • Trois tristes tigres (1967), Guillermo Cabrera Infante (trad. Albert Bensoussan), éd. Gallimard, 1970  (ISBN 2-07-071522-1), p. 29


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