Antoine Bello

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Antoine Bello (2015).

Antoine Bello (né le 25 mars 1970 à Boston) est un écrivain français, auteur de romans et de nouvelles publiés aux Éditions Gallimard.

Les Funambules, 1996[modifier]

Ce qu'un apprenti demande à son maître, c'est qu'il lui enseigne les techniques, les savoirs qui lui permettront plus tard de faire œuvre de création à son tour.
  • Les Funambules (1996), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2009  (ISBN 978-2-07-031000-5), p. 32


Le souvenir des sociétés se perpétue souvent mieux par les sacrifices qu’elles consentent que par leurs réalisations. La religion chrétienne vit encore sur l’héritage de respectabilité de ses premiers fidèles, livrés aux lions par les Romains. De la civilisation inca nous restent des scènes atroces d’enfants énucléés et de vieillards démembrés en offrande à l’astre cruel. L’esclavage gagne ses lettres de noblesse le jour où Spartacus et ses amis sont mis en déroute, crucifiés et abandonnés en plein midi au bord d’une route poussiéreuse.
  • Les Funambules (1996), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2009  (ISBN 978-2-07-031000-5), p. 139


Arrive un moment où les intérêts d’un astronaute et ceux de son employeur se rejoignent puis se confondent. Alors la vie d’un homme devient un paramètre modélisable, en l’occurrence important, mais non essentiel.
  • Les Funambules (1996), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2009  (ISBN 978-2-07-031000-5), p. 149


L'isolement est de circonstance mais la solitude est essentielle.
  • Les Funambules (1996), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2009  (ISBN 978-2-07-031000-5), p. 156


Son existence lui parut soudain constituée de péripéties sans importance. Il comprit que d'acteur, il était en train de devenir spectateur et se demanda ce qu'il avait cherché durant toutes ces années qu'il ne pouvait trouver au fond de lui.
  • Les Funambules (1996), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2009  (ISBN 978-2-07-031000-5), p. 197


Parleras-tu jamais ? Ah Igor, si pour t'entendre, il suffisait que je me tusse, je me coudrais les lèvres avec joie !
  • Les Funambules (1996), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2009  (ISBN 978-2-07-031000-5), p. 206


Éloge de la pièce manquante, 1998[modifier]

Rangé dans sa boîte, le puzzle ne l’est pas encore [puzzle]. Terminé, il cesse de l’être. Entre les deux, entre la boîte et le tableau qu’on accroche au mur, il est un moment où le puzzle touche à la plénitude de sa fonction, où la fascination qu’il suscite a achevé son ascension mais n’a pas encore entamé son déclin.
  • Éloge de la pièce manquante (1998), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2008  (ISBN 978-2-07-035853-3), p. 83


Les Bantamolés ont à la fois tort et raison quand ils déclarent que la vérité réside dans la dernière pièce, car la dernière pièce ne manque pas, elle vient par définition juste avant celle qui manque.
  • Éloge de la pièce manquante (1998), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2008  (ISBN 978-2-07-035853-3), p. 183


Le nombre des coupables que j’ai laissés courir dépasse à peine celui des innocents que j’ai coffrés par erreur. Mais qui s’en soucie ? Les premiers ne pensent qu’à se faire oublier. Quant aux seconds, les bruyantes récriminations dont ils assomment les jurés finissent par les rendre encore moins sympathiques que les assassins qu’on les accuse d’être…
  • Éloge de la pièce manquante (1998), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2008  (ISBN 978-2-07-035853-3), p. 240


Si tout va bien, il sera 6 heures, 6 h 15. Michigan Boulevard sera presque désert. Personne ne s’étonnera de me voir sortir de ma voiture, ouvrir mon coffre et me passer un collier de dynamite autour du cou. Si le vendeur n’a pas menti, on retrouvera mes morceaux aux quatre coins de la ville.
  • Éloge de la pièce manquante (1998), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2008  (ISBN 978-2-07-035853-3), p. 321


Les Falsificateurs, 2007[modifier]

Parfois monter un escalier est la seule façon de savoir où il mène.
  • Les Falsificateurs (2007), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2009  (ISBN 2-07-035527-6), chap. 14, p. 588


C'est la quête qui crée le mythe et non l'inverse.
  • Les Falsificateurs (2007), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2009  (ISBN 2-07-035527-6), chap. 14, p. 207


Il faut dire qu’en ce mois de septembre 1991 le marché de l’emploi n’était guère brillant pour un diplômé en géographie de vingt-trois ans. La première guerre du Golfe avait plongé l’économie mondiale en récession et les entreprises embauchaient à l’époque plus volontiers des experts en restructuration que des géologues ou des cartographes.
  • Les Falsificateurs (2007), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2009  (ISBN 2-07-035527-6), chap. 1, p. 12


Il n’y a pas grand-chose à dire de Sisimiut. Si le pilote n’avait pas annoncé que notre destination était proche, je n’aurais probablement pas imaginé que ces quelques baraques dispersées sur la banquise constituaient la deuxième ville du Groenland.
  • Les Falsificateurs (2007), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2009  (ISBN 2-07-035527-6), chap. 2, p. 24


Nous avons pris l'habitude de considérer les peuples tribaux comme des peuples arriérés, comme si l'histoire était un processus irréversible, comme si, parce que certaines de leurs pratiques trouvent des échos dans notre passé, ils étaient condamnés à n'avoir d'autre avenir que le nôtre.
  • Les Falsificateurs (2007), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2009  (ISBN 2-07-035527-6), p. 188


Quand on dit de deux peuples qu'ils vivent en bonne intelligence, cela signifie seulement qu'ils auraient plus à perdre à se combattre qu'à coopérer.
  • Les Falsificateurs (2007), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2009  (ISBN 2-07-035527-6), p. 559


Les Éclaireurs, 2009[modifier]

Quand circulent plusieurs versions d'un même récit, les observateurs peinent tellement à débrouiller les circonstances de l'événement qu'ils en oublient de se demander si celui-ci a réellement eu lieu.
  • Les Éclaireurs (2009), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2010  (ISBN 978-2-07-043773-3), p. 214


« Ecoute, bonhomme ! éclata Gunnar, excédé. Tu me mets le couteau sous la gorge, soit. Maintenant, ne viens pas me demander d'aimer la sensation de la lame contre ma carotide. »
  • Les Éclaireurs (2009), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2010  (ISBN 978-2-07-043773-3), p. 347


Enquête sur la disparition d'Émilie Brunet, 2010[modifier]

Il n'est aucun prix que nos congénères ne paieraient pour perpétuer l'illusion qu'ils ne sont pas seuls au monde.
  • Enquête sur la disparition d'Émilie Brunet (2010), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2012  (ISBN 978-2-07-044689-6), p. 108


La vie d'un texte commence véritablement à sa parution. Il se nourrit des commentaires qu'il engendre, prospère des controverses qu'il suscite. Une recension dédaigneuse, d'excessives louanges le renforcent également. Il devient peu à peu la somme de ses lecteurs, l'éventail de ses lectures.
  • Enquête sur la disparition d'Émilie Brunet (2010), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2012  (ISBN 978-2-07-044689-6), p. 241


Ne pas se souvenir de mes fautes ne suffit pas à m'absoudre de les avoir commises.
  • Enquête sur la disparition d'Émilie Brunet (2010), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2012  (ISBN 978-2-07-044689-6), p. 247


Il est possible après tout que certaines affaires soient indécidables. Quand trop d'explications se présentent, la sagesse consiste parfois à n'en choisir aucune.
  • Enquête sur la disparition d'Émilie Brunet (2010), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Folio », 2012  (ISBN 978-2-07-044689-6), p. 284


Roman américain, 2014[modifier]

Les inimitiés d'un homme en disent souvent plus long que ses accointances.
  • Roman américain, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2014  (ISBN 978-2-07-014429-7), p. 53


Certains chiffres ont le pouvoir d'étouffer les scrupules.
  • Roman américain, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2014  (ISBN 978-2-07-014429-7), p. 91


Est romancier, selon moi, celui qui possède à la fois une sensibilité originale — un prisme unique à travers lequel il regarde le monde — et la capacité à faire partager cette expérience singulière à travers les mots.
  • Roman américain, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2014  (ISBN 978-2-07-014429-7), p. 144


La vérité se montre à qui veut vraiment la voir. Nous avons tous en nous une petite voix, presque inaudible, qui nous pousse à l’héroïsme. Malheureusement, nos intérêts crient si fort qu’elle est facile à ignorer.
  • Roman américain, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2014  (ISBN 978-2-07-014429-7), p. 144


Il existe assez de gens honnêtes pour ne pas commercer avec les voleurs.
  • Roman américain, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2014  (ISBN 978-2-07-014429-7), p. 198


Aucun marché n'est répréhensible en soi. Je ne connais pas de business sale, juste des façons sales de faire du business.
  • Roman américain, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2014  (ISBN 978-2-07-014429-7), p. 235


Nous autres Américains ne plaisantons pas avec les règles. Un propriétaire peut expulser, le soir de Noël, une mère célibataire ayant quinze jours de retard dans son loyer, car il a la loi pour lui, mais la plus insignifiante irrégularité dans sa déclaration de revenus l’enverra en prison.
  • Roman américain, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2014  (ISBN 978-2-07-014429-7), p. 255


Les Producteurs, 2015[modifier]

Le concept de vérité n’avait jamais semblé si relatif. La Toile fournissait des arguments aux champions de toutes les causes, aux sionistes comme à ceux qui cherchaient des raisons de casser du Juif, aux tenants de l’évolution comme à ceux du créationnisme. Tout était vrai et donc rien n’était vrai ; tout était faux et donc rien n’était faux.
  • Les Producteurs, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2015  (ISBN 978-2-07-014785-4), p. 34


Gunnar s’ennuyait , tout simplement. Il avait perdu le goût de l’excitation ; ne lui restait que celui de la jouissance.
  • Les Producteurs, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2015  (ISBN 978-2-07-014785-4), p. 56


L'homme moderne est le fruit de millions d'années d'évolution ; s'il continue à raconter des histoires, il en tire forcément un bénéfice.
  • Les Producteurs, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2015  (ISBN 978-2-07-014785-4), p. 99


L'histoire est un simulateur de vie, semblable dans le principe au simulateur de vol sur lequel s'entraîne un pilote. Les anecdotes qui émaillent nos conversations, les livres que nous lisons, les films que nous voyons nous préparent aux situations que nous allons rencontrer, nous évitant de coûteuses erreurs et nous permettant de vivre plusieurs existences à la fois.
  • Les Producteurs, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2015  (ISBN 978-2-07-014785-4), p. 99


Les historiens, comme leur nom l'indique, racontent des histoires.
  • Les Producteurs, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2015  (ISBN 978-2-07-014785-4), p. 102


Le monde est le lieu où s'affrontent les histoires.
  • Les Producteurs, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2015  (ISBN 978-2-07-014785-4), p. 103


A l'heure où je vous parle coexistent une centaine de théories sur le big bang. La plupart sont le fait d'illuminés mais dix ou douze émanent d'astrophysiciens distingués. Or une seule de ces théories — au maximum — est correcte, ce qui revient à dire que les autres sont des histoires, des histoires élaborées de bonne foi et non sans une certaine rigueur, mais des histoires malgré tout.
  • Les Producteurs, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2015  (ISBN 978-2-07-014785-4), p. 104


Je n'abuse de la crédulité de personne. Nous nous abusons très bien tout seuls. (…) Toutes les histoires coexistent ; chacun choisit celle qui lui convient le mieux selon des critères qui n'ont rien à voir avec la raison.
  • Les Producteurs, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2015  (ISBN 978-2-07-014785-4), p. 136


La vérité n'existe pas.
  • Les Producteurs, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2015  (ISBN 978-2-07-014785-4), p. 148


Ceux qui font l'Histoire n'en ont généralement pas conscience ou en tout cas pas sur le moment.
  • Les Producteurs, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2015  (ISBN 978-2-07-014785-4), p. 201


L'ennui avec les impondérables, c'est qu'ils sont difficiles à prévoir.
  • Les Producteurs, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2015  (ISBN 978-2-07-014785-4), p. 373


Je concède que la science est peut-être le seul domaine où l'on peut discerner un semblant de trajectoire. Dans tous les autres, c'est le chaos absolu.
  • Les Producteurs, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2015  (ISBN 978-2-07-014785-4), p. 105


Pendant des siècles, la Terre était plate; puis elle est devenu ronde; puis elle s'est mise à tourner autour du soleil. Chaque fois, les tenants de l'ancienne théorie traitaient la nouvelle de fumisterie
  • Les Producteurs, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2015  (ISBN 978-2-07-014785-4), p. 106


Dans l'histoire de la Terre plate, le personnage principal s'appelle Dieu le père; dans celle de Copernic, c'est l'astronome avec son quadrant et ses abaques.
  • Les Producteurs, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2015  (ISBN 978-2-07-014785-4), p. 106


Les travaux de Copernic sont truffés d'erreurs rectifiées par Newton et Galilée, qui eux-même en commirent d'autres. C'est la nature du processus scientifique.
  • Les Producteurs, Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2015  (ISBN 978-2-07-014785-4), p. 107


Ada, 2016[modifier]

Je les observe à la récré. Ils ont le nez dans leur téléphone, s'envoient des textos alors qu'ils sont à deux mètres. Quand ils évoquent les grands problèmes de la planète, c'est en termes d'opportunités de marché. J'en ai entendu un hier dire que l'entrepreneur qui résoudrait le problème de la mort subite du nourrisson se ferait des couilles en or. Quelle hauteur de vue !


Leurs dissertations se ressemblent toutes. Ils ont lu les même articles, vu les mêmes documentaires, signé les mêmes pétitions sur Facebook. Ils citent Steve Jobs ou George Lucas comme ma génération citait Barthes ou Derrida. Pas plus tard que ce matin, j'en ai collé un qui avait recopié un paragraphe entier sur le Net. Tu sais ce qu'il m'a sorti comme défense ? Que le contenu sur Wikipedia était libre de droits !


Lord Arbuthnot souleva une fesse et lâcha une louise prodigieuse qui envoya un escadron de mouches au tapis.


Il aimait les plaisirs simples de la vie : monter à cru, pêcher la truite et chier au fond des bois.


Il ne devinait que trop bien à quoi ressemblaient les journées de la malheureuse. Après dix heures d’un service harassant, elle rentrait chez elle à l’aube, levait les enfants, préparait leur petit déjeuner et les emmenait à l’école. Puis elle s’effondrait sur son lit, parfois sans même se changer, et dormait jusqu’à 2 ou 3   heures de l’après-midi. S’ensuivait alors une litanie de corvées  : aller chercher les enfants, les conduire à leurs activités, superviser leurs devoirs, faire le ménage, lancer des machines, accueillir Edgar, préparer le dîner… et recommencer. Le samedi, elle faisait les courses pour la semaine, appelait sa mère, payait des factures et éclusait le linge en retard. Le dimanche, elle déjeunait chez sa cousine après la messe puis feuilletait un magazine pendant qu’Edgar regardait le foot sur la chaîne hispanique en sirotant une Corona. Bref, elle vivait le rêve américain.


Pour quelqu'un qui se prétend doué d'intelligence, tu cites beaucoup la presse féminine.


Passé le coup de foudre et l’ivresse des débuts, une autre réalité s’installe. Les élans sont moins fougueux, les ébats s’espacent et perdent de leur passion. Les défauts de l’être aimé nous apparaissent, les manies que tantôt nous trouvions charmantes nous portent progressivement sur les nerfs…


La finance, le cinéma, la presse, tout ça c’est bien joli, mais le vrai, le grand marché, c’est le sens de la vie. Nous le cherchons tous, mais rares sont ceux qui peuvent se vanter de l’avoir trouvé. Vous êtes-vous déjà demandé combien vous seriez prêt à payer pour avoir enfin l’impression d’être le héros de votre existence  ?


L’économie n’avait jamais fabriqué autant de milliardaires. Des gamins de vingt-cinq balais touchaient le jour de l’introduction en Bourse de leur start-up l’équivalent de mille ans du salaire d’un postier. Ils célébraient leur triomphe en s’achetant des îles privées et des équipes de sport. Trop jeunes pour comprendre l’intérêt de la philanthropie, trop certains de leur génie pour admettre qu’ils avaient gagné à la loterie du capitalisme, ils menaient une existence vide de sens, à la mesure de la crétinerie souvent abyssale de leurs produits. Grâce à des montages juridiques obscènes mais légaux, ils payaient moins d’impôts qu’une femme de ménage et réinvestissaient les économies réalisées dans la construction de palaces flottants immatriculés dans des paradis fiscaux. Ils s’offraient des virées dans l’espace comme d’autres un week-end à Vegas, flambaient dans les casinos au bras de starlettes écervelées et présentaient leur application de livraison de sushis comme le remède à tous les maux de la planète.


Quelque haïssable que cet avenir vous paraisse, je vous conseille de vous y préparer car il arrive à grands pas. Tout ne sera bientôt que récit. Les mots sont la façon qu’a trouvée l’homme de donner du sens au chaos. Nous générons chaque jour des quantités formidables de données qui ne demandent qu’à être tissées en histoires. Vous verrez, le monde pissera bientôt du texte à jet continu.


Chaque innovation rendue possible par la technologie était désormais mise en œuvre sur-le-champ, sans qu’on prenne le temps d’en évaluer les implications éthiques, sociales ou économiques. On inséminait des sexagénaires, on clonait à tout-va, on changeait de sexe pour un oui ou pour un non. Le concept de vie privée perdait chaque jour un peu de sa substance  : la NSA écoutait nos conversations au nom de la sécurité nationale, Google n’ignorait rien de nos petites laideurs et les maris jaloux lisaient la correspondance de leurs épouses. On greffait des cœurs, on remplaçait les articulations défectueuses par des prothèses en titane, on vaccinait des populations entières contre des maladies rarissimes. Les médias saluaient avec une unanime béatitude l’allongement de l’espérance de vie, prédisant pour bientôt l’avènement de l’immortalité pure et simple. Tout cela allait trop vite pour Frank  : Américains, Russes, Chinois, personne n’avait de plan, l’humanité fonçait à sa perte tel un pilote déchaîné aux commandes d’un bolide dont chaque nouvelle technologie débridait un peu plus le moteur.


Un jour, les intelligences artificielles tondront la pelouse, feront nos courses, conduiront nos voitures et, dans leur temps libre, elles écriront des livres qu'elles signeront, pour s'amuser, de pseudonymes humains.


Scherbius (et moi), 2018[modifier]

On ne peut pas perdre ce qu'on n'a jamais eu.
  • Scherbius (et moi), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2018  (ISBN 978-2072791673), p. 102


Un investigateur relève des empreintes digitales, analyse des cendres, vérifie des alibis. Le psychiatre, lui, n'a pas ce luxe. Il doit se contenter d'indices équivoques : un haussement d'épaules, une mâchoire serrée, un lapsus. Il élabore tant bien que mal une théorie à partir de ses observations, la partage avec son patient, l'amende à la marge sur la suggestion d'un confrère, et finit par l'adopter comme hypothèse de travail, parce qu'il faut bien avancer, parce que si l'on attendait d'être certain, au sens cartésien du terme, d'avoir identifié le mal dont souffre un patient pour le soigner, les hôpitaux seraient vite engorgés.
  • Scherbius (et moi), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2018  (ISBN 978-2072791673), p. 103


Un médecin généraliste peut tenir pour acquis qu'à moins d'une énorme déficience lexicale, ses malades décrivent à peu près correctement leurs symptômes. Il n'en va pas de même en psychiatrie. Les troubles dont souffrent nos patients corrompent souvent leur production verbale, compliquant le recueil des données et, au bout du compte, l'établissemnet du diagnostic. Nous sommes des navigateurs qui devraient constamment douter de leurs instruments. Bêtement, je me suis fié à ma boussole.
  • Scherbius (et moi), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2018  (ISBN 978-2072791673), p. 167


Quand on y songe, qu'un réalisateur tourne une nouvelle prise signifie rarement que la première a été inutile. Il déplace un peu sa caméra, rectifie l'éclairage, distille des indications aux acteurs et réitère l'opération autant de fois qu'il le juge pertinent. Le spectateur qui découvre la scène en salle ignore combien de tentatives sont entrées dans sa fabrication, pourtant chacune ou presque était nécessaire.
  • Scherbius (et moi), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2018  (ISBN 978-2072791673), p. 172


Scherbius me donne un aperçu éblouissant de son talent. Il pose des questions en ayant l’air d’y répondre, s’appuie sur les anecdotes de notre hôte pour en inventer de nouvelles, plus croustillantes et, d’une certaine façon, plus vraisemblables. Il ne fournit jamais une précision qui ne soit strictement nécessaire, abusant des formules vagues, telles que « cette fameuse année où il gela à pierre fendre » ou « le petit rouquin qui ne mangeait pas de viande ». Les rares fois où il est en danger, il simule un accès de pudeur ou de sensiblerie. Dans ces moments, les larmes lui montent aux yeux sur commande.
  • Scherbius (et moi), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2018  (ISBN 978-2072791673), p. 232


Au cœur de la vision de Scherbius, se dresse une immense bibliothèque, hors du temps et de l’espace, qui contient l’ensemble des livres jamais écrits. Elle est ouverte à tous, aux érudits comme aux lecteurs du dimanche, aux Prix Nobel comme aux scribouillards. On y prend ce qu’on veut – un volume, un chapitre, une métaphore – sans d’autre engagement que celui d’y reverser ses propres textes10. Ce postulat admis, la question de la paternité des textes ne se pose plus. Nous sommes tous les auteurs de tous les livres, passés, présents et à venir.
  • Scherbius (et moi), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2018  (ISBN 978-2072791673), p. 354


Nommer une maladie est la plus sûre façon de la faire apparaître.
  • Scherbius (et moi), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2018  (ISBN 978-2072791673), p. 363


Cela tendrait à prouver que, si certaines maladies se transmettent par le sang ou la salive, d’autres se propagent par la parole2. Car les mots contaminent, avec une puissance infectieuse sans équivalent dans la nature. Un discours éloquent peut embraser des millions de personnes, qui n’ont pas besoin de se voir ou de se toucher pour communier dans la même ferveur. Une chanson triste continue de nous serrer le cœur à chaque écoute. Quant à éradiquer le virus, n’y songez même pas : mettre un livre à l’index constitue la meilleure façon d’assurer sa postérité. Nabokov et le marquis de Sade ont survécu à leurs censeurs.
  • Scherbius (et moi), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2018  (ISBN 978-2072791673), p. 364


Au fond, les plus belles arnaques se débouclent en un éclair. Une seconde, vous tapez dans le dos de la victime, et la suivante, vous disparaissez dans la foule avec son pognon.
  • Scherbius (et moi), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2018  (ISBN 978-2072791673), p. 398


Je m’occupe. Je passe le temps. J’attends la mort. Quand je suis las de moi-même, je deviens un autre, puis un autre, puis encore un autre. J’ai oublié d’où j’étais parti. Je vois bien que cela vous dérange. Mais, si cela peut vous rassurer, je ne m’explique pas non plus comment vous vivez. Vos existences sont si linéaires. Monotones. Tristes. Elles feraient de très mauvaises histoires. La mienne, au moins, divertira les générations futures.
  • Scherbius (et moi), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2018  (ISBN 978-2072791673), p. 407


Ses déplacements ne semblent obéir à aucune logique. Qu’il erre dans le désert de Gobi ou se fonde dans la foule tokyoïte, on dirait qu’il se cherche et se fuit à la fois. Car cet homme, qui abrite une armée sous son crâne, est absolument, irrémédiablement, seul. Il n’a pas de semblables, tout au plus des congénères.
  • Scherbius (et moi), Antoine Bello, éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2018  (ISBN 978-2072791673), p. 426