Libertin
[modifier] Psychanalyse
[modifier] Alberto Eiguer, Psychanalyse du libertin, 2010
Introduction
Le libertin ne fuit pas l'engagement ; cela est plutôt l'apanage du phobique névrosé, qui redoute de se laisser captiver par le féminin et d'y sombrer, si c'est un homme, ou de succomber aux assauts du phallus, si c'est une femme.
Si le libertin ne croit pas à la relation, c'est aussi par conviction ; pour deux raisons au moins : pour lui, la durée mène à coup sûr au désenchantement, autrement dit à la perte de cette intensité de la rencontre et de la conquête, émotion qu'il cherche par-dessus tout ; l'intimité psychologique de l'autre ne l'intéresse pas.
-
Psychanalyse du libertin, Alberto Eiguer, éd. Dunot, coll. Psychismes, 2010 (ISBN 978-2-10-054958-0), partie Introduction, p. 2
Paul Valéry rappelle avec pertinence :
« A Rome, les hommes libres, s'ils étaient nés de parents libres, s'appelaient ingénus ; s'ils avaient été libérés, on les disait libertins. Beaucoup plus tard on appela libertins ceux dont on prétendait qu'ils avaient libéré leur pensée ; bientôt ce beau titre fut réservé à ceux qui ne connaissaient pas de chaînes dans l'ordre des moeurs. Valéry, Regards sur le monde actuel » (Le Robert, 1988).
-
Psychanalyse du libertin, Alberto Eiguer, éd. Dunot, coll. Psychismes, 2010 (ISBN 978-2-10-054958-0), partie Introduction, chap. Liberté génère trois mots proches mais différents : libertin, libertaire, libéral, p. 7
Libertinage, le plaisir et la joie
En général, le libertin semble se détourner du passé et ne jamais penser à l'avenir : il vit dans un temps présent. Les jouissances passées sont vite oubliées et la quête est à renouveler.
-
Psychanalyse du libertin, Alberto Eiguer, éd. Dunot, coll. Psychismes, 2010 (ISBN 978-2-10-054958-0), partie I. Libertinage, le plaisir et la joie, chap. Les libertins sont-ils des pervers ?, p. 16
Les libertins sont des personnes agréables et de bonne compagnie. Courtois avec autrui, galants avec les gens du genre opposé, ils apprécient parfois la vie mondaine, aiment fréquenter les grands de ce monde. Joyeux, lucides, ayant du tact, ils sont désinvoltes, insolents de manière mesurée calculant leur effet, en connaisseurs des us et manières du milieu fréquenté et sachant facilement adopter la posture qui convient.
-
Psychanalyse du libertin, Alberto Eiguer, éd. Dunot, coll. Psychismes, 2010 (ISBN 978-2-10-054958-0), partie I. Libertinage, le plaisir et la joie, chap. Les libertins sont-ils des pervers ?, Enveloppe mondaine, p. 16
De toutes les façons, même si chacun est trop subordonné à l'autre et sous son influence, le lien intersubjectif se construit. Sur quelles bases ?
— Avec le libertin, il n'y a pas à s'en soucier. Il est trop connaisseur de la chose pour se laisser embarquer par des mots. Il coupe court, lui. Il ne se sent l'obligé de personne ; il ne doit rien à personne.
— Pour le pervers, l'autre devrait être uniquement concerné par la situation sexuelle dans laquelle il a un rôle fixé à jouer. Le pervers lui demande de sentir son besoin [...] et pas davantage. Néanmoins ce qui est exigé de lui est considérable : qu'il se dépouille de son désir, de ses rêves, de son intimité, de ses attaches.
Du côté du libertin, on note le souhait de faire prévaloir le présent et l'avenir, qui est un avenir radieux, celui qui se dévoilera dans la jubilation jouissive. Chez l'autre, toutefois, l'expérience devrait laisser un souvenir impérissable dans un coin réservé de sa mémoire, éternellement.
-
Psychanalyse du libertin, Alberto Eiguer, éd. Dunot, coll. Psychismes, 2010 (ISBN 978-2-10-054958-0), partie I. Libertinage, le plaisir et la joie, chap. Les libertins sont-ils des pervers ?, Penser le lien. L'attachement n'est pas son affaire, p. 31
Le lien crée inévitablement des attaches ; le libertin l'a compris. Il se refuse à devenir le prisonnier d'une cage où les barreaux seraient des liens d'amour ; tendresse, sollicitude, solidarité, implication, sont pour lui des hameçons. Sa stratégie est alors conçue de façon à se passer de la relation.
-
Psychanalyse du libertin, Alberto Eiguer, éd. Dunot, coll. Psychismes, 2010 (ISBN 978-2-10-054958-0), partie I. Libertinage, le plaisir et la joie, chap. Les libertins sont-ils des pervers ?, Penser le lien. L'attachement n'est pas son affaire, p. 32
Ni l'addict sexuel ni le libertin ne parviennent pourtant à entretenir la relation à autrui, à la cultiver ou à la développer ; l'addict sexuel, parce qu'il est trop pressé, trop désespéré de trouver l'idéal de tendresse dont il a manqué ; le libertin, par inappétence de lien.
-
Psychanalyse du libertin, Alberto Eiguer, éd. Dunot, coll. Psychismes, 2010 (ISBN 978-2-10-054958-0), partie I. Libertinage, le plaisir et la joie, chap. Prendre l'amour comme une drogue, p. 36
Par rapport à l'addict, le libertin est plus au clair avec ce qu'il veut et se fixe des objectifs en accord avec ses attentes. Peut-être sait-il se protéger davantage ? son estime de soi y contribue.
-
Psychanalyse du libertin, Alberto Eiguer, éd. Dunot, coll. Psychismes, 2010 (ISBN 978-2-10-054958-0), partie I. Libertinage, le plaisir et la joie, chap. Prendre l'amour comme une drogue, p. 36
Un libertin n'est pas en soi un pervers. Ses comportements sexuels, même s'ils peuvent prendre la forme d'une déviation répertoriée comme perverse sexuelle, ne sont pas automatiquement pathologiques.
-
Psychanalyse du libertin, Alberto Eiguer, éd. Dunot, coll. Psychismes, 2010 (ISBN 978-2-10-054958-0), partie I. Libertinage, le plaisir et la joie, chap. Prendre l'amour comme une drogue, Remarques finales, p. 48
Les libertins n'ont pas le projet de séquestrer comme les prédateurs, leur voeu d'emprise s'inscrit dans la séduction immédiate et transitoire. C'est paradoxalement leur difficulté : ils se privent d'attaches.
-
Psychanalyse du libertin, Alberto Eiguer, éd. Dunot, coll. Psychismes, 2010 (ISBN 978-2-10-054958-0), partie I. Libertinage, le plaisir et la joie, chap. Prendre l'amour comme une drogue, Remarques finales, p. 49
« Les philosophes du XVIIIe siècle persistent dans l'idéal formulé par les libertins baroques du siècle précédant : une pensée privée libre éventuellement rebelle, iconoclaste, et, revers de la médaille, une pensée publique prudente, discrète, enveloppée dans la circonspection », dit M. Onfray, dans son ouvrage consacré aux Ultras des Lumières (2007).
-
Psychanalyse du libertin, Alberto Eiguer, éd. Dunot, coll. Psychismes, 2010 (ISBN 978-2-10-054958-0), partie I. Libertinage, le plaisir et la joie, chap. Le libertinage faisant l'histoire, L'époque des lumières, p. 71
En toute connaissance de cause, Catherine se révèle comme une femme libérée, proche des libertins de son siècle, et qui réalise en priorité ce qui favorise son épanouissement personnel, sans regrets, sans nostalgie, sans véritable attachement, évitant les situations qui pourraient faire dévier sa ligne de conduite. Je pense que Catherine se comporte comme une pionnière de la libération sexuelle au titre de sa vie privée, comme elle le fut concernant les idées de culture, d'éducation et de progrès dans l'action de son gouvernement. L'amie de Voltaire, de Diderot, de D'Alembert est un exemple de liberté féminine et sexuelle. A ce titre, Catherine a compris que le mariage peut devenir un enfermement.
-
Psychanalyse du libertin, Alberto Eiguer, éd. Dunot, coll. Psychismes, 2010 (ISBN 978-2-10-054958-0), partie I. Libertinage, le plaisir et la joie, chap. Le libertinage faisant l'histoire, La tsarine Catherine II la Grande et son groupe, p. 78
Libertinage et prédation
Force nous est de constater que lorsqu'un libertin ne cherche plus son plaisir mais vise à imposer sa suprématie, il est devenu un pervers-narcissique. Il a abandonné le terrain du libertinage. Si en plus sa stratégie s'oriente vers l'emprisonnement d'autrui, il fonctionne déjà en prédateur.
-
Psychanalyse du libertin, Alberto Eiguer, éd. Dunot, coll. Psychismes, 2010 (ISBN 978-2-10-054958-0), partie II. Libertinage et prédation, chap. Qui sont les prédateurs sexuels ?, Par où passe le danger ?, p. 116
La question du sadisme est d'autant plus importante que la cruauté trahit l'intention profonde du prédateur : ce n'est pas celle de satisfaire un but pulsionnel sexuel précis comme chez un simple libertin, mais, bien au-delà, de faire le mal pour le mal. Profiter de l'état d'affaiblissement de sa proie, état auquel il aurait contribué par les différents procédés que nous avons détaillés, afin d'obtenir un plaisir complémentaire la voyant souffrir. Le sadisme confirme la stratégie de déstabilisation à laquelle il se livre. Il jubile quand la victime clame son innocence et qu'elle demande « pardon ». Elle serait coupable quand même. Ce « quand même » lui plaît : la victime n'aura pas d'alibi possible.
-
Psychanalyse du libertin, Alberto Eiguer, éd. Dunot, coll. Psychismes, 2010 (ISBN 978-2-10-054958-0), partie II. Libertinage et prédation, chap. Invitation à la débauche, Cruautés, p. 138