Joseph Joubert

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Joseph Joubert, né à Montignac (Périgord) le 7 mai 1754 et mort à Paris le 4 mai 1824, est un moraliste et essayiste français, resté célèbre pour ses Pensées.

Tome 1[modifier]

Toute vérité n'est pas bonne à dire, car dite seule et isolée, elle peut conduire à l'erreur et à de fausses conséquences ; mais toutes les vérités seraient bonnes à dire si on les disait ensemble, et si l'on avait une égale facilité de les persuader toutes à la fois.

  • Pensées, Joseph Joubert, éd. Bloud & Cie, 1909, p. 140


Nous voyons tout à travers nous-mêmes. Nous sommes un milieu toujours interposé entre les choses et nous.


Il y a, dans les langues, quelque chose de fatidique et d’inspiré.


Notre esprit a plus de pensées que notre mémoire ne peut en retenir ; il porte plus de jugements qu’il ne saurait alléguer de motifs ; il voit plus loin qu’il ne peut atteindre, et sait plus de vérités qu’il n’en peut expliquer.


Chaque esprit a sa lie.


Il est des esprits dont on peut dire : il y fait clair, et d’autres, seulement : il y fait chaud.


Il est des esprits tellement chauds que leurs pensées s’exhalent en fumée et se consument en eux dès le moment qu’elles s’y forment.


La fausseté d’esprit vient d’une fausseté de cœur ; elle provient de ce qu’on a secrètement pour but son opinion propre, et non l’opinion vraie. L’esprit faux est faux en tout, comme un œil louche regarde toujours de travers.


Les passions ne sont que nature ; c’est le non repentir qui est corruption.


Les hommes trouvent des motifs de défiance dans leur ignorance et dans leurs vices, et des motifs de confiance dans leurs lumières et leurs vertus. La défiance est le partage des aveugles.


Il entre dans la composition de tout bonheur l’idée de l’avoir mérité.


Les orgueilleux me semblent avoir, comme les nains, la taille d’un enfant et la contenance d’un homme.


De la famille et de la maison, de la société, de la conversation, de la politesse et des manières[modifier]

Les cadets sont en général les plus beaux ; leur moulage est plus net et plus sûr.


On est dispensé d’être instrument dans la société, quand on y est modèle.


Il faut savoir entrer dans les idées des autres et savoir en sortir, comme il faut savoir sortir des siennes et y rentrer.


Il vaut mieux remuer une question, sans la décider, que la décider, sans la remuer.


La médisance est le soulagement de la malignité.


De la sagesse, de la vertu, de la morale, de la règle et du devoir[modifier]

Ne coupez pas ce que vous pouvez dénouer.


Nos haines et nos amours, nos colères et notre douceur, notre force et notre faiblesse, notre paresse et notre activité, la morale a tout cela à diriger.


Chacun ne peut voir qu’à sa lampe ; mais il peut marcher ou agir à la lumière d’autrui.


Toute règle a sa raison, qui en est l’esprit, et quand, en observant la règle, on doit s’écarter de sa raison, c’est à celle-ci qu’il faut se conformer. En toutes choses donc, suis la règle, ou mieux encore la raison de la règle, si tu la connais.


De la vérité, de l'illusion et de l'erreur[modifier]

Ce qu’il y a de pire dans l’erreur, ce n’est pas ce qu’elle a de faux, mais ce qu’elle a de volontaire, d’aveugle et de passionné.


Ceux qui ne se rétractent jamais s’aiment plus que la vérité.


De la philosophie, de la métaphysique, des abstractions, de la logique, des systèmes[modifier]

Ne confondez pas ce qui est spirituel avec ce qui est abstrait, et souvenez-vous que la philosophie a une muse, et ne doit pas être une simple officine à raisonnement.


La métaphysique est bonne pour ceux qui s’égarent dans les régions supérieures ; ceux qui ne quittent pas la terre n’en ont pas besoin : la morale leur en tient lieu.


Défiez-vous, dans les livres métaphysiques, des mots qui n’ont pas pu être introduits dans le monde, et ne sont propres qu’à former une langue à part.


Avant que l’abstraction soit devenue pour l’esprit une chose qu’il puisse se représenter, et même concevoir, que de temps il lui faut ! Par combien de retouches il faut fortifier cette ombre ! Combien de gens se font abstraits pour paraître profonds ! La plupart des termes abstraits sont des ombres qui cachent des vides.


De l'espace, du temps, de la lumière, de l'air, de l'atmosphère, des champs, des animaux, des fleurs, etc.[modifier]

Il y a, pendant la pluie, une certaine obscurité qui allonge tous les objets.


Les rochers sont l’excuse et l’ornement de la stérilité.


Des gouvernements et des constitutions.[modifier]

Le châtiment des mauvais princes est d’être crus pires qu’ils ne sont.


Des mœurs publiques et privées ; du caractère des nations[modifier]

Il n’y a pas de peuple au monde qui fasse le mal avec aussi peu de dignité que nous. Notre cupidité n’a que de l’étourderie, et nos apprêts de ruse ne sont qu’une fanfaronnade.


C’est de l’Angleterre que sont sorties, comme des brouillards, les idées métaphysiques et politiques qui ont tout obscurci.


De l'Antiquité.[modifier]

Ces fiers romains avaient une oreille dure, et qu’il fallait caresser longtemps, pour la disposer à écouter les belles choses. De là ce style oratoire qu’on trouve même dans leurs plus sages historiens.


Les anciens soutenaient que dans toute œuvre littéraire, même dans une harangue, il devait se trouver une gauche et une droite, un côté d’où partît le mouvement, un autre où il allât aboutir et d’où il revînt, par une circulation qui s’étendît à tout et qui passât par tous les points.


Du siècle.[modifier]

Nous vivons dans un siècle où les idées superflues surabondent, et qui n’a pas les idées nécessaires.


Les esprits propres à gouverner, non-seulement les grands états, mais même leur propre maison, ne se rencontrent presque plus. Aucun temps ne les vit si rares.


Il n’y a plus aujourd’hui d’inimitiés irréconciliables, parce qu’il n’y a plus de sentiments désintéressés : c’est un bien né d’un mal.


Un excès en amène un autre. à cette opinion : tout accusé est innocent, succéda bientôt celle-ci : tout accusateur est vertueux.


De l'éducation.[modifier]

Les enfants ont plus besoin de modèles que de critiques.


Un bon approbateur est aussi nécessaire qu’un bon correcteur.


Le mot sage dit à un enfant, est un mot qu’il comprend toujours, et qu’on ne lui explique jamais.


Le soin du corps et l’apprentissage des arts, la négligence de l’esprit et l’ignorance des devoirs, sont les caractères de l’éducation nouvelle.


Il faut donner pour exemples, aux enfants, des phrases où l’accord entre l’adjectif et le substantif soit non-seulement grammatical, mais moral. L’épithète est un jugement, et le plus insinuant de tous, car il se glisse avec le mot ; et si rien n’est plus important que les idées saines, rien n’est plus important aussi que cet accord. Je dirai donc à nos faiseurs de thèmes  : joignez toujours aux substantifs des adjectifs qui expriment l’idée et le sentiment qu’il faut avoir de chaque chose ; mettez tout à sa place dans l’esprit, en laissant tout à sa place dans le monde.


Il faut apprendre aux enfants le terme propre, et leur laisser trouver le terme figuré.


La préférence exclusive qu’on accorde aux mathématiques, dans l’éducation, a de grands inconvénients. Les mathématiques rendent l’esprit juste en mathématiques, tandis que les lettres le rendent juste en morale. Les mathématiques apprennent à faire des ponts, tandis que la morale apprend à vivre.


La manie de classifier peut être bonne à l’endoctrinement, mais elle est inutile à la science. Elle aide l’élève à répondre, et le docteur à enseigner ; mais elle n’apprend ni à l’un ni à l’autre à connaître. Elle est toute pédagogique, et rien au delà.


Tome 2[modifier]

Des beaux-arts[modifier]

Loin de reléguer les arts dans la classe des superfluités utiles, il faut les mettre au nombre des biens les plus précieux et les plus importants de la société humaine.


Une imitation ne doit être composée que d’images. Si le poëte fait parler un homme passionné, il doit mettre dans sa bouche des expressions qui ne soient que l’image des mots qu’emploierait un homme réellement passionné. Si le peintre colore quelque objet, il faut de même que ses couleurs ne soient qu’une image des couleurs réelles. Un musicien ne doit employer que les images des sons réels, et non pas les sons réels eux-mêmes.


L’intelligence doit produire des effets semblables à elle, c’est-à-dire des sentiments et des idées, et les arts doivent prétendre aux effets de l’intelligence. Artiste ! Si tu ne causes que des sensations, que fais-tu avec ton art, qu’une prostituée avec son métier, et le bourreau avec le sien, ne puissent faire aussi bien que toi ?


Il y a dans l’art beaucoup de beautés qui ne deviennent naturelles qu’à force d’art.


Dans une œuvre de l’art, quelle qu’elle soit, la symétrie apparente ou cachée est le fondement visible ou secret du plaisir que nous éprouvons.


L’adolescence de l’art est élégante, sa virilité pompeuse, et sa vieillesse riche, mais surchargée d’ornements qui en dissimulent le dépérissement.


Chez eux [les Anciens], la difformité offrait à la pensée une image invisible de la beauté absente.


Le bon goût, la religion et la politique s’accorderont un jour pour proscrire l’allégorie insensée dont nous décorons quelquefois nos monuments funèbres, en exhumant, pour ainsi dire, les ossements de nos morts, pour les représenter sur la pierre même qui les recouvre. Les anciens renfermaient dans une urne jusqu’aux cendres de leurs amis ; et nous, que tout devrait rappeler sans cesse vers la dernière demeure des nôtres, nous l’environnons d’épouvantails capables d’en repousser jusqu’à nos pensées. Quand nous donnons à ces squelettes armés de sables et de faux, des apparences de commandement et de pouvoir, des attitudes de colère et de menace, que faisons-nous autre chose, sinon travailler à rendre l’homme mort odieux ou ridicule aux yeux de l’homme vivant ?


Un crucifiement devrait à la fois représenter la mort d’un homme et la vie d’un dieu.


C’est une si belle chose que la lumière, que Rembrandt, presque avec ce seul moyen, a fait des tableaux admirables. On ne conçoit point de rayons et d’obscurité qui appellent plus puissamment les regards. Il n’a, le plus souvent, représenté qu’une nature triviale, et cependant on ne regarde pas ses tableaux sans gravité et sans respect. (...). Dans ses belles figures, comme son rabbi, la lumière, il est vrai, n’est plus l’objet principal dont l’imagination soit occupée ; mais elle est encore le principal moyen employé par l’artiste pour rendre le sujet frappant.


Tout bruit modulé n’est pas un chant, et toutes les voix qui exécutent de beaux airs ne chantent pas.


La mélodie consiste en une certaine fluidité de sons coulants et doux comme le miel d’où elle a tiré son nom.


De la poésie[modifier]

Même quand le poëte parle d’objets qu’il veut rendre odieux, il faut que son style soit calme, que ses termes soient modérés, et qu’il épargne l’ennemi, conservant cette dignité qui vient de la paix d’une âme supérieure à toutes choses.


Voulez-vous connaître le mécanisme de la pensée, et ses effets ? lisez les poëtes. Voulez-vous connaître la morale, la politique? lisez les poëtes. Ce qui vous plaît chez eux, approfondissez-le : c'est le vrai. Ils doivent être la grande étude du philosophe qui veut connaître l'homme.


Les poëtes sont enfants avec beaucoup de grandeur d'âme et avec une céleste intelligence. Le poëte s’interroge ; le philosophe se regarde. Les poëtes ont cent fois plus de bon sens que les philosophes. En cherchant le beau, ils rencontrent plus de vérités que les philosophes n’en trouvent en cherchant le vrai.


Il y a des vers qui, par leur caractère, semblent appartenir au règne minéral : ils ont de la ductilité et de l’éclat ; d’autres, au règne végétal : ils ont de la sève ; d’autres, enfin, au règne animal ou animé, et ils ont de la vie. Les plus beaux sont ceux qui ont de l’âme ; ils appartiennent aux trois règnes, mais à la muse encore plus.


Dans le style poétique, chaque mot retentit comme le son d’une lyre bien montée, et laisse toujours après lui un grand nombre d’ondulations.


Les mots s’illuminent, quand le doigt du poëte y fait passer son phosphore.


On enrichit les langues en les fouillant. Il faut les traiter comme les champs : pour les rendre fécondes, quand elles ne sont plus nouvelles, il faut les remuer à de grandes profondeurs.


Du style[modifier]

Les mots liquides et coulants sont les plus beaux et les meilleurs, si l’on considère le langage comme une musique ; mais si on le considère comme une peinture, il y a des mots rudes qui sont fort bons, car ils font trait.


Nous devons reconnaître, pour maîtres des mots, ceux qui savent en abuser, et ceux qui savent en user ; mais ceux-ci sont les rois des langues, et ceux-là en sont les tyrans.


Exceptez-en un petit nombre de mots très-rudes et d’autres qui sont très-doux, les langues se composent de mots d’un son indifférent, et dont le sens détermine l’agrément, même pour l’ouïe. Dans le vers de Boileau, par exemple, « traçât à pas tardifs un pénible sillon, " on remarque peu, ou même on ne remarque point le bizarre rapprochement de toutes ces syllabes : tra-ça-ta-pas-tar…. ; tant il est vrai que le sens fait le son !


L’art de bien dire ce qu’on pense est différent de la faculté de penser : celle-ci peut être très-grande en profondeur, en hauteur, en étendue, et l’autre ne pas exister. Le talent de bien exprimer n’est pas celui de concevoir.


Prendre garde, en écrivant, d’enfoncer tellement le soc, qu’on ne puisse plus le retirer d’un sillon, pour le transporter dans un autre : c’est un principe important, mais difficile à observer, pour peu qu’on écrive avec force.


Une mollesse qui n’attendrit pas, une énergie qui ne fortifie rien, une concision qui ne dessine aucune espèce de traits, un style dans lequel ne coulent ni sentiments, ni images, ni pensées, ne sont d’aucun mérite.


Des qualités de l'écrivain et des compositions littéraires[modifier]

Dans ses ouvrages [Racine], tout est de choix, et rien n’est de nécessité. C’est là ce qui constitue son excellence.


Il y a des pensées lumineuses par elles-mêmes ; il en est d’autres qui ne brillent que par le lieu qu’elles occupent : on ne saurait les déplacer, sans les éteindre.


On appelle maniéré, en littérature, ce qu’on ne peut pas lire, sans l’imaginer aussitôt accompagné de quelque gesticulation menue, de quelque mouvement peu franc, peu partagé par la totalité de l’homme.


Quand on écrit avec facilité, on croit toujours avoir plus de talent qu’on n’en a. Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise.


Quand un ouvrage sent la lime, c’est qu’il n’est pas assez poli ; s’il sent l’huile, c’est qu’on a trop peu veillé.


Trois choses sont nécessaires pour faire un bon livre : le talent, l’art et le métier, c’est-à-dire, la nature, l’industrie et l’habitude.


Je ne vois dans la plupart des livres que leur matière amoncelée, une distribution grossière et presque de hasard, aucun jeu d’architecture, et quelques constructions seulement qu’il a fallu au maçon pour distinguer ses matériaux.


L’ouverture, l’exorde, le prélude, servent à l’orateur, au poëte, au musicien, à disposer leur propre esprit, et aux auditeurs à préparer leur attention. Il doit y régner je ne sais quelle lenteur, participant du silence qui précède et du bruit qui va suivre.


Il y a des citations dont il faut faire usage, pour donner au discours plus de force, pour y ajouter des tons plus tranchants, en un mot, pour en fortifier les pleins. Il en est d’autres qui sont bonnes pour y jeter de l’étendue, de l’espace, et, pour ainsi dire, du ciel, par des teintes plus délayées. Telles sont celles de Platon.


Les choses littéraires sont du domaine intellectuel ; en parler avec les passions de celui-ci est contraire à la convenance, aux proportions, au bon esprit et au bon sens. Le zèle amer de certains critiques pour le bon goût, leurs indignations, leurs véhémences, leurs flammes sont ridicules ; ils écrivent sur les mots comme il n’est permis d’écrire que sur les mœurs. Il faut traiter les choses de l’esprit avec l’esprit, et non avec le sang, la bile, les humeurs.


La critique sans bonté trouble le goût et empoisonne les saveurs.


La critique est un exercice méthodique du discernement.


La connaissance des esprits est le charme de la critique ; le maintien des bonnes règles n’en est que le métier et la dernière utilité.


Les critiques de profession ne sauraient distinguer et apprécier ni les diamants bruts, ni l’or en barres. Ils sont marchands, et ne connaissent, en littérature, que les monnaies qui ont cours.

Parfois se produisent de certaines beautés d’imagination ou de sentiment absolument nouvelles. On les remarque, elles étonnent, et leur nouveauté rend indécis ; on craindrait, en les approuvant, de hasarder son jugement, de compromettre l’honneur de son opinion ; on n’ose donc les goûter, et on laisse l’épreuve se faire. Puis on est tout étonné, un jour, longtemps après qu’on les a vues pour la première fois, de se sentir charmé et subjugué par elles.


L’exception est de l’art aussi bien que la règle. L’une en défend et l’autre en étend le domaine.


Les livres qu’on se propose de relire dans l’âge mûr sont assez semblables aux lieux où l’on voudrait vieillir.


Il faut se faire un lointain, se créer une perspective, se choisir un point de vue, quand on veut juger d’un ouvrage, même d’un ouvrage d’esprit, d’un mot, d’un livre, d’un discours.


Décomposez un poëme excellent ; désunissez-en toutes les expressions, et faites-en un amas, un chaos. Donnez ce chaos à débrouiller à un écrivain médiocre, et, de ces parcelles éparses, dites-lui de créer, à sa fantaisie, un monde, un ouvrage : s’il n’ajoute rien, il est impossible qu’il fasse de tout cela quelque chose qui ne plaise pas. De même, changez l’ordre de toutes les pensées d’un beau discours ; mettez les conséquences avant les principes, et ce qui suit avant ce qui doit le précéder ; démolissez, ruinez tant qu’il vous plaira : il y aura toujours, dans ces matériaux renversés, de quoi retenir et satisfaire les regards d’un observateur.


Gardez-vous de trop étendre ce qui est très-clair.Ces explications inutiles, ces exposés trop continus n’offrent que l’uniforme blancheur d ’une longue muraille et nous en causent tout l’ennui. On n’est pas architecte parce qu’on a construit un grand mur


Jugements littéraires[modifier]

Écrivains de l'Antiquité[modifier]

Platon trouva la philosophie faite de brique, et la fit d’or.


Dans Platon, l’esprit de poésie anime les langueurs de la dialectique.


Platon doit être traduit d’un style pur, mais un peu lâche, un peu traînant. Ses idées sont déliées ; elles ont peu de corps, et, pour les revêtir, il suffit d’une draperie, d’un voile, d’une vapeur, de je ne sais quoi de flottant. Si on leur donne un habit serré, on les rend toutes contrefaites.


Il y a dans Aristote exactitude, facilité, profondeur et clarté. Son esprit cependant fait quelquefois un pas de plus qu’il ne faudrait, par cette force qui emporte souvent le mobile au delà de son but, quelque mesurée que soit l’impulsion primitivement reçue.

Écrivains religieux[modifier]

Dans le style de Bossuet, la franchise et la bonhomie gauloises se font sentir avec grandeur. Il est pompeux et sublime, populaire et presque naïf.


Fénelon laisse plus souvent tomber sa pensée qu’il ne la termine. Rien en lui n’est assez moulé.


De Saci a rasé, poudré, frisé la bible ; mais au moins il ne l’a pas fardée.


Métaphysiciens[modifier]

Malebranche a fait une méthode pour ne pas se tromper, et il se trompe sans cesse. On peut dire de lui, en parlant son langage, que son entendement avait blessé son imagination. Tout occupé des vérités de sa chère physique, il veut absolument en faire naître la morale. Toutes ses explications sont d’un matérialiste, quoique tous ses sentiments et toutes ses doctrines fussent opposées au matérialisme. Ce Malebranche est bien hardi à se moquer des hardiesses ! Les siennes ont plus d’excès que toutes celles qu’il reprend. Il y a pourtant en lui des choses admirables ; mais ce n’est pas ce qu’on en a cité.


Prosateurs, philosophes, publicistes, etc.[modifier]

Il est impossible que Voltaire contente, et impossible qu’il ne plaise pas.


Voltaire a introduit et mis à la mode un tel luxe, dans les ouvrages de l’esprit, qu’on ne peut plus offrir les mets ordinaires que dans des plats d’or ou d’argent. Tant d’attention à plaire à son lecteur, annonce plus de vanité que de vertu, plus d’envie de séduire que de servir, plus d’ambition que d’autorité, plus d’art que de nature, et tous ces agréments exigent plutôt un grand maître qu’un grand homme.


J-J Rousseau donna, si je puis ainsi m’exprimer, des entrailles à tous les mots, et y répandit un tel charme, de si pénétrantes douceurs, de si puissantes énergies, que ses écrits font éprouver aux âmes quelque chose d’assez semblable à ces voluptés défendues qui nous ôtent le goût et enivrent notre raison.


Buffon a du génie pour l’ensemble, et de l’esprit pour les détails. Mais il y a en lui une emphase cachée, un compas toujours trop ouvert.


Condorcet, il est vrai, ne dit que des choses communes ; mais il a l’air de ne les dire qu’après y avoir bien pensé, et c’est là ce qui le distingue.


Il y a, dans le style de Bernardin De Saint-Pierre, un prisme qui lasse les yeux. Quand on l’a lu longtemps, on est charmé de voir la verdure et les arbres moins colorés, dans la campagne, qu’ils ne le sont dans ses écrits.


Poètes et romanciers[modifier]

Racine est le Virgile des ignorants.


Molière est comique de sang-froid ; il fait rire et ne rit pas ; c’est là ce qui constitue son excellence.


Observez les êtres humains, que l’éducation n’a pas soumis à l’uniformité, et vous verrez avec quelle variété, non-seulement chaque idiome, mais chaque dialecte est parlé. Les pauvres surtout et les enfants s’en forment un, composé d’expressions toutes très-connues, et qu’ils arrangent cependant d’une manière si nouvelle, que celles de l’enfant se ressentent toujours de son âge, comme celles du pauvre de sa fortune.


Qu’on se représente une terre qui dévore ses habitants ; un ciel sans astres, où l’on ne voit que des éclairs ; un sol brûlé, où ne tombe aucune rosée ; enfin, un horizon d’airain, où les noms des plus belles choses retentissent en grondant, avec un son lugubre et creux : voilà le pays des romans. J’ai remarqué qu’un des plus beaux mots de la langue, le mot bonheur, y résonne comme sous les voûtes infernales ; celui de plaisir y est affreux. Il s’exhale de leurs pages une sensibilité malsaine et fausse. La jeunesse y apparaît comme un âge de feu, dévoré par sa propre flamme ; la beauté, comme une victime toujours destinée aux couteaux 


Citation rapportée[modifier]

Quand mes amis sont borgnes, je les regarde de profil.

  • Manager en toutes lettres, guide d'action et de culture (1995), François Aélion, éd. Les éditions d'organisation, 1999 (ISBN 2-7081-1803X), p. 229


Les poètes doivent être la grande étude du philosophe qui veut connaître l'homme

  • L'Air et les Songes, Gaston Bachelard, éd. Librairie José Corti, 1943, p. 7


D'autres auteurs le concernant[modifier]

Joubert écrit à partir des ténèbres (« Il faut avouer ses ténèbres ») et c'est de celles-ci que jailliront ce qu'il appelle ses « gouttes de lumière ». L'absolu micro-cosmique imaginé par lui l'engageait à la plus grande circonspection du point de vue de la chose littéraire, ainsi qu'à cette indulgence ironique qui survole les vérités premières, et que porte haut l'aile du doute. En choisissant la rhétorique du peu, voire du moins, Joubert renonçait au rêve et à la mission que s'était fixé tout un courant du romantisme.

  • « Chateaubriand et Joubert — En regard d'une amitié », Jean-Paul Corsetti, Chateaubriand — Revue Littéraire Europe (ISSN 0014-2751), nº 775-776, Novembre-décembre 1993, p. 135


Là où Joubert souhaita donner de l'âme aux choses — « Nul n'est bon, ne peut être utile et ne mérite d'être aimé, s'il n'a quelque chose de céleste, soit dans l'intelligence par des pensées, soit dans la volonté par des affections qui sont dirigées vers le ciel. » —, Chateaubriand y vit de définitifs avènements, des signes du ciel, des édens à portée d'encre, mais aussi, vraisemblablement, d'austères miroirs qui le renvoyaient à la perte la moins avouable de lui-même.

  • « Chateaubriand et Joubert — En regard d'une amitié », Jean-Paul Corsetti, Chateaubriand — Revue Littéraire Europe (ISSN 0014-2751), nº 775-776, Novembre-décembre 1993, p. 137


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