Julien Gracq
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Julien Gracq (Saint-Florent-le-Vieil, Maine-et-Loire, 27 juillet 1910 - Angers, 22 décembre 2007), de son vrai nom Louis Poirier, est un écrivain français. Il est l'un des auteurs les plus discrets du paysage littéraire français, estimant que l'écrivain doit disparaître derrière son œuvre. Nourrie du romantisme allemand et du surréalisme, l'œuvre de Julien Gracq mêle l'insolite et le symbolisme fantastique.
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[modifier] Le Rivage des Syrtes, 1951
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J'appartiens à l'une des plus vieilles familles d'Orsenna. Je garde de mon enfance le souvenir d'années tranquilles, de calme et de plénitude, entre le vieux palais de la rue San Domenico et la maison des champs au bord de la Zenta, où nous ramenait chaque été et où nous accompagnait déjà mon père, chevauchant à travers ses terres ou vérifiant les comptes de ses intendants. Mes études terminées dans l'ancienne et célèbre université de la ville, des dispositions assez naturellement rêveuses, et la fortune dont je fus mis en possession à la mort de ma mère, firent que je me trouvai peu pressé de choisir une carrière. La Seigneurie d'Orsenna vit comme à l'ombre d'une gloire que lui ont acquise aux siècles passés le succès de ses armes contre les Infidèles et les bénéfices fabuleux de son commerce avec l'Orient : elle est semblable à une personne très vieille et très noble qui s'est retirée du monde et que, malgré la perte de son crédit et la ruine de sa fortune, son prestige assure encore contre les affronts des créanciers ; son activité faible, mais paisible encore, et comme majestueuse, est celle d'un vieillard dont les apparences longtemps robustes laissent incrédule sur le progrès continu en lui de la mort.
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Le Rivage des Syrtes (1951), Julien Gracq, éd. José Corti, 1989 (ISBN 2-7143-0359-5), p. 5
Le rassurant de l’équilibre, c’est que rien ne bouge. Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un souffle pour faire tout bouger.
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Le Rivage des Syrtes (1951), Julien Gracq, éd. José Corti, 1989 (ISBN 2-7143-0359-5), p. 48
[modifier] Lettrines II, 1974
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La vue de la vallée de la Seine vers Meulan m'a rappelé tout à coup les excursions géographiques où mon maître Emmanuel de Martonne entraînait de temps en temps, entre Mantes, Neauphle, et la vallée de Chevreuse, le petit troupeau de ses vrais fidèles. En passant, je me suis souvenu avec précision de l'endroit où, au flanc du versant nord, nous suivions un jour, sous un chaud soleil de mai, le niveau de sources correspondant à l'affleurement des énigmatiques marnes vertes. Dans la connaissance livresque que j'avais à ce moment (je commençai ma licence) de la stratigraphie de l'Île-de-France, le nom de "marnes vertes" me laissait plus que sceptique : je n'avais jamais vu de glaise d'une telle couleur et je pensais que le géologue imaginatif qui avait baptisé ce niveau n'était pas ennemi de la galéjade : on devait parler de marnes vertes comme on parle de vin gris ou de roses noires. De Martonne s'arrêta au bord de la route pour une courte explication, puis, au flanc du fossé d'où suintait un filet d'eau, il donna deux ou trois coups de son marteau de géologue, et ramena au jour un beau morceau de glace à la pistache. J'écarquillai les yeux, comme saint Thomas devant les stigmates, et, de ce jour-là, fermement et pour toujours, je crus.
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Lettrines II (1974), Julien Gracq, éd. José Corti, 1974 (ISBN 2-7143-0041-3), p. 149-150
[modifier] En lisant en écrivant, 1981
Seules, presque toujours, en matière d’analyse littéraire, me convainquent par leur justesse immédiate les remarques qui naissent d’une observation presque ponctuelle (les remarques de Proust sur l’emploi de l’imparfait chez Flaubert, précises quant à leur objet, limitées quant à leur portée, en seraient un bon exemple). Tout ce qui théorise, tout ce qui généralise par trop dans la « science de la littérature », et même dans la simple critique, me paraît sujet à caution. Un impressionnisme à multiples facettes, analogue à ces fragments de cartes à très grande échelle, impossibles à assembler exactement entre eux, mais aussi, pris un à un, presque rigoureusement fidèles, c’est peut-être la meilleure carte qu’on puisse dresser des voies et des moyens, des provinces et des chemins de la littérature.
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En lisant en écrivant, Julien Gracq, éd. José Corti, 1981, p. 179-180
[modifier] Autour des sept collines, 1988
À Rome, tout est alluvion, et tout est allusion. Les dépôts matériels des siècles successifs non seulement se recouvrent, mais s'imbriquent, s'entre-pénètrent, se restructurent et se contaminent les uns les autres : on dirait qu'il n'y a pas de tuf originel, pas plus qu'il n'y a de couche réellement primitive dans la géologie de notre sous-sol. Et tout est allusion : le terreau culturel qui recouvre la ville est plus épais et insondable encore : le Forum, le Capitole, et tout ce qui s'ensuit, sont ensevelis sous les mots plus encore que sous les terres rapportées. Aucune ville n'a jamais fléchi sous le poids d'un volume aussi écrasant de Considérations (principalement sur la grandeur et la décadence).
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Autour des sept collines (1988), Julien Gracq, éd. José Corti, 1988 (ISBN 2-7143-0338-2), p. 8-9
[modifier] Carnets du grand chemin, 1992
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Quand je pense à mes années d'étudiant, je me réjouis de la chance qui me fit choisir une discipline toute jeune, et presque à l'état naissant, comme l'était alors la géographie, cependant que tant de mes camarades s'engageaient dans l'ornière sans imprévu et sans horizons de l'épigraphie latine ou de l'archéologie grecque. Le fondateur, Vidal de la Blache, était mort depuis douze ans à peine. De Martonne, son gendre et successeur, et Demangeon étaient en plein exercice ; en fait, la géographie moderne, sortie du néant depuis une quarantaine années à peine, avait l'âge à peu près de la psychanalyse ou de la sociologie. Nulle part le cordon ombilical n'était coupé ; du côté de la géologie, du côté de l'histoire, du côté de l'économie, de la météorologie, de l'agronomie, des sciences politiques même, elle s'alimentait toujours librement. Elle n'était pas entrée dans le règne aride de la mesure et de la quantité : dans les excursions interuniversitaires de fin d'année, auxquelles une bonne partie des titulaires de chaire participaient, un tact de clinicien, encore presque artisanal, faisait toute la valeur des points de vue qui s'échangeaient. Pas de spécialisation absolue ; en fait cette discipline presque neuve ne comptait encore que des généralistes. Nul souci d'utilité ou de rendement - aucune précaution opératoire : j'étais installé à un carrefour de pistes précaire et encore mal débroussaillé, mais d'où on pouvait pousser des reconnaissances, selon son gré, dans tous les horizons ; le sentiment de tenir entièrement sous le regard un ensemble d'une complexité vivante, d'y sentir jouer encore, sans se laisser emprisonner ni dessécher dans le réseau des chiffres, mille interactions organiques, avait de quoi passionner. Il suffit de penser à la physiologie au temps de Claude Bernard, à la médecine de Harvey ou de Laennec, à la chimie à l'époque de Lavoisier.
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Carnets du grand chemin (1992), Julien Gracq, éd. José Corti, 1992 (ISBN 2-7143-0444-3), p. 148-150

