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Marie Vieux-Chauvet

Une page de Wikiquote, le recueil des citations libres.
Marie Vieux Chauvet.

Marie Vieux-Chauvet est une romancière et dramaturge haïtienne, née le à Port-au-Prince et morte le 19 juin 1973 à New York.

Citations

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Fille d'Haïti

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Je m’appelle Lotus. S’il est vrai que pour une Haïtienne ce nom d’une fleur orientale ne semble pas indiqué, ne vous en prenez qu’à ma mère. Je le traîne après moi plutôt que je ne le porte, ce prénom, et je me résigne au contraste peu harmonieux qu’il fait avec ma peau blanche de mulâtresse et mes cheveux frisés.
  • Fille d’Haïti (2008 - Zellige), Marie Vieux-Chauvet, éd. Zulma, 2023  (ISBN 9791038701915), p. 7


Je n’aimais rien à dix ans autant que la lecture. Les amis de ma mère, instruits par elle de mon passe-temps préféré, m’apportaient pour m’apprivoiser des livres qui me tenaient éveillée assez longtemps pour que j’entendisse autour de moi les mille petits bruits nocturnes dont l’intensité dans le silence révélait l’heure avancée. Je m’endormais alors, épuisée, la main crispée sur une page.
  • Fille d’Haïti (2008 - Zellige), Marie Vieux-Chauvet, éd. Zulma, 2023  (ISBN 9791038701915), p. 9


Dans le temps, on me disait originale. Je me suis banalisée depuis au contact de la vie, car l’expérience, si elle nous arme, use nos plus belles qualités. Je vis à présent comme tout le monde en me neutralisant le plus possible et j’augmente le nombre des bons vivants que forme sur la terre la foule des égoïstes. Il me reste, pour me sauver de la médiocrité régnante, cette petite guerre intime que se livrent en moi des sentiments encore à l’état d’ébauche.
  • Fille d’Haïti (2008 - Zellige), Marie Vieux-Chauvet, éd. Zulma, 2023  (ISBN 9791038701915), p. 9


Il semblait que ma mère mît de l’ostentation à se distinguer de moi, car plus elle s’habillait richement, plus elle m’offrait des robes simples. Sa vie, qui ne fut jamais mêlée à la mienne, ne m’a laissé aucun souvenir. Il me semblait vivre dans le voisinage d’une étrangère. Pourtant, quelquefois, en soupirant, elle m’attirait à elle, pendant ses rares moments de solitude et, les yeux tristes, sans sourire, me caressait les cheveux. Mais ses caresses venaient de trop loin ; je les sentais entourées d’autres gestes que je ne pouvais comprendre.
  • Fille d’Haïti (2008 - Zellige), Marie Vieux-Chauvet, éd. Zulma, 2023  (ISBN 9791038701915), p. 13


La Danse sur le volcan, 1957

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Les bijoux qui paraient les doigts de pied des femmes de couleur auxquelles une nouvelle loi avait interdit de porter des chaussures les rendaient encore plus originales et plus désirables. Les blanches, à la vue de ces pieds endiamantés, regrettaient d’avoir exigé le nouveau règlement contre « ces créatures » qui osaient les imiter dans leur habillement et leurs coiffures.
  • La Danse sur le volcan (2003 - Zellige), Marie Vieux-Chauvet, éd. Zulma, 2026  (ISBN 9791038704114), p. 9


Elles avaient vu aller à l’école, non sans envie, les enfants des blancs tandis qu’elles-mêmes devaient se cacher pour apprendre à lire. Leur mère avait été leur premier professeur et le soir, à la lueur de la petite lampe qui éclairait mal le syllabaire, elle leur avait appris à épeler les lettres de l’alphabet. Là s’arrêtait son savoir ; elle s’en désolait car elle était ambitieuse pour ses filles. N’ayant pas les moyens de payer un blanc poban* qui à ses risques et périls aurait accepté de les instruire, elle cherchait patiemment parmi les affranchis un professeur clandestin moins exigeant.
  • *poban : métis
  • La Danse sur le volcan (2003 - Zellige), Marie Vieux-Chauvet, éd. Zulma, 2026  (ISBN 9791038704114), p. 15


Réagissant en vraie affranchie, elle remerciait Dieu de n’être pas née esclave, affectait, suivant les conseils de sa mère, de parler français, preuve d’une éducation raffinée, et, tout en plaignant le sort des esclaves, les considérait comme une classe inférieure et pitoyable. Sa sensibilité pourtant se cabrait inconsciemment devant l’injustice de leur sort mais elle avait encore l’âge où l’on confond facilement la révolte avec la pitié.
  • La Danse sur le volcan (2003 - Zellige), Marie Vieux-Chauvet, éd. Zulma, 2026  (ISBN 9791038704114), p. 19


Fonds-des-Nègres, 1960

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L’homme s’arc-bouta sur les jambes, solidement. Sous ses pieds nus, le sentier conglutineux, à pic, glissait, en dépit de ses efforts, comme de la vase. « Du vrai calalou », se dit-il. À perte de vue s’élançaient les montagnes et elles l’enserraient comme les murs d’une prison. De belles montagnes, oui, mais pelées comme des chiennes galeuses et des arbres aux branches estropiées, voilà ce qu’il avait sous les yeux. Levant l’un de ses pieds, il le laissa retomber d’un coup sec, puis secoua la tête, découragé.
  • Fonds-des-Nègres (2014 - Zellige), Marie Vieux-Chauvet, éd. Zulma, 2024  (ISBN 9791038702608), p. 7


— Ce sont les souvenirs, papa, ils descendent de ma tête à mon cou et m’étouffent. Tu te rappelles ma maladie ? Mon corps enflait tant qu’on avait peur de moi… Ma peau s’en allait par morceaux et tombait blanche, sèche… Tu te rappelles, quand mes yeux ont commencé aussi à sécher ?

— Tu trembles de plus en plus.

— Pourtant ça me soulage de raconter…

— De quoi te souviens-tu encore ?

— Des soins de sœur Ga. Elle me préparait des bains de feuilles, me frottait le corps d’huile, mais quand j’ai été désenflée, les noirs de mes yeux ont roulé à mes pieds comme deux petites boules sèches.

— Je les ai gardés au fond d’une cruche.

— Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour voir encore !
  • Fonds-des-Nègres (2014 - Zellige), Marie Vieux-Chauvet, éd. Zulma, 2024  (ISBN 9791038702608), p. 11


Amour, Colère et Folie, 1968

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J’assiste au drame, scène après scène, effacée comme une ombre. Je suis la seule lucide, la seule dangereuse et personne autour de moi ne le soupçonne. La vieille fille! Celle qui n’a pas trouvé de mari, qui ne connaît pas l’amour, qui n’a jamais vécu dans le bon sens du terme. Ils se trompent. Je savoure en tout cas ma vengeance en silence. C’est mon silence, ma vengeance. Je sais dans quels bras va se jeter Annette et je n’ouvrirai sous aucun prétexte les yeux à ma sœur Félicia.
  • Amour, Colère et Folie, Marie Vieux-Chauvet, éd. Zulma, coll. « Z a », 2021  (ISBN 979-10-387-0040-6), partie I. Amour, p. 11


Aux dires du Père Paul, je me suis empoisonné l’esprit en m’instruisant. Mon intelligence sommeillait et je l’ai réveillée, voilà la vérité. De là l’idée de ce journal. Je me suis découvert des dons insoupçonnés. Je crois pouvoir écrire. Je crois pouvoir penser. Je suis devenue arrogante. J’ai pris conscience de moi. Réduire ma vie intérieure à la mesure de l’œil, voilà mon but.
  • Amour, Colère et Folie, Marie Vieux-Chauvet, éd. Zulma, coll. « Z a », 2021  (ISBN 979-10-387-0040-6), partie I. Amour, p. 12


Nous sommes devenus méchants par contagion: agenouillements sur du sel en grains, obligation pour les suppliciés de compter les coups qui leur enlèvent la peau du corps, patates bouillantes dans la bouche sont les moindres châtiments que certains d’entre nous infligent à leurs petits domestiques. Vrais esclaves que la famine leur livre et sur qui ils passent voluptueusement leur hargne et leur rage. À leurs cris comme à ceux des prisonniers mon sang bouillonne, la révolte gronde en moi. Déjà je haïssais mon père de fouetter pour rien les fils de fermiers.
  • Amour, Colère et Folie, Marie Vieux-Chauvet, éd. Zulma, coll. « Z a », 2021  (ISBN 979-10-387-0040-6), partie I. Amour, p. 18


La peur est un vice, elle s’enracine quand on la cultive. Il faut du temps pour en guérir.
  • Amour, Colère et Folie, Marie Vieux-Chauvet, éd. Zulma, coll. « Z a », 2021  (ISBN 979-10-387-0040-6), partie I. Amour, p. 65


Les Rapaces, 1983 (Posthume)

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Un homme étrange que ce maître qui le caressait en l'appelant : Mimi chéri! qui l’accueillait sur son lit en lui grattant le dos, qui le couchaïit sur son ventre en lui pressant la tête contre son sexe. Il n'avait pitié que de son chat. Il battait et giflait avec emportement tous les prisonniers qu'on lui amenait. C'était un tortionnaire hors calibre auquel les grands chefs confiaient les mauvaises têtes pour les dompter. Jamais une femme n'était entrée chez lui. Des hommes, oui, mais jamais de femmes. Sa femme, c'était le beau MIMI à qui il offrait d'énormes morceaux de fromage et de poulet. À cause de lui, un jour, il avait failli tuer à bout portant, un domestique un peu brutal, mais dans son droit : le chat avait tout bonnement englouti son repas sans lui en laisser une miette.


La peur était la responsable. La peur qui vous clôt les yeux sur des crimes crapuleux. La peur qui vous scelle les lèvres. La peur qui vous fait baisser la tête pour paraître indifférent et résigné quand les tripes et les nerfs et le sang bouillonnent au fond de vous de rage et de révolte. […] Mais que faire ? Elever la voix ? C'était se perdre.


C'était un dimanche. Des centaines de touristes débarquaient d'un grand bateau américain. Quelques-uns s’attardaient sur le pont à jeter des pièces d'argent dans la mer à de jeunes garçons debout sur des barques et qui plongeaient après elles. La pièce entre les dents, ils réapparaissaient, hors d’haleine, pour se hisser lestement sur les barques, comme de grands poissons noirs et luisants. D’autres petits mendiants, plus familiers, tendaient la main vers les touristes en chantant. Les pièces qu'ils voyaient tomber dans la poussière déclenchaient entre eux des batailles sauvages qu'interrompaient des gendarmes, gourdin au poing. Alors, ils s'enfuyaient dans un silence terrorisé pour revenir aussitôt après.


Correspondance

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Ma profession ? Je dirais bien « femme de lettres » puisqu’écrire semble être chez moi une vocation et que je ne fais rien d’autre. Mais on gagne sa vie si difficilement dans cette carrière que je n’ose espérer me voir, un jour, indépendante. Dès l’âge de 14 ans pourtant et sans que jamais personne autour de moi n’ait pensé que je pourrais devenir écrivain, j’ai commencé à travailler : pièces de théâtre, nouvelles, contes, encombraient mes tiroirs que pour rien au monde je n’aurai fait lire parce que dans mon entourage on traitait de folles et d’oisives les femmes qui écrivaient.
  • Lettre à Gaston Gallimard, 20 juillet 1967.


Si vous saviez ce que j'attends de cette publication ! La rupture avec une vie de routine et de résignation, la fuite en pays étranger, l'indépendance par le travail. Vous voyez qu'il ne s'agit pas simplement pour moi d'une simple question de vanité. Pour obtenir l'autorisation de sortie, il nous faut d'abord une autorisation maritale, puis une autre officielle.
  • « Marie Vieux-Chauvet, théoricienne sociale », dans Marie Vieux-Chauvet, Kaiama L.Glover, éd. Legs Éditions, coll. « Legs et Littérature (8) », 2016  (ISBN 97899970-86-20-4), p. 
    Cette source est trop vague : les champs page doivent être renseignés. Si des références précises ne sont pas données, la citation devra être retirée de la page.


Je crains beaucoup de n'avoir pas assez d'argent disponible pour voyager jusqu'à Paris. Je comptais justement sur une avance de Gallimard pour le faire. Mon mari pourrait m'aider mais je ne le veux pas. Nous ne sommes pas en très bons termes et je vis à ses crochets depuis vingt ans.
  • « Marie Vieux-Chauvet, théoricienne sociale », dans Marie Vieux-Chauvet, Kaiama L.Glover, éd. Legs Éditions, coll. « Legs et Littérature (8) », 2016  (ISBN 97899970-86-20-4), p. 
    Cette source est trop vague : les champs page doivent être renseignés. Si des références précises ne sont pas données, la citation devra être retirée de la page.


Citations sur

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« 

Sur l’élan de ta voix glissent nos vies
vers l’aurore et la nuit et le sel de la mer
Le rameau s’envole et c’est toi qui rêves Marie
de danses tristes et de glaçons dans nos cœurs
dans nos mémoires vendues
Et c’est toi Marie… Nous ferons le cadavre exquis
Tant pis pour l’heure la poésie dans nos yeux

 »

  • « pour Marie Chauvet, « Que meure la chanson de la mort » », Collectif, ile-en-ile.org, 6 mai 2005 (lire en ligne)


Régine Charlier

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Avant cela, entre 1958 et 1960 peut-être, l'arrestation d'un proche parent, mené aux casernes par les tontons macoutes, en caleçon et chemisette, avait provoqué une réaction si violente que je ne l'ai jamais oubliée. Hurlant sa colère, elle avait planté devant nous un couteau dans une table d'acajou et il était resté tout vibrant dans la table. Cette force nous avait médusés tandis qu'elle criait : « Jou va, jou vient ! » (« Un jour chasseur, un jour gibier »). Ce jour-là, je crois, est né en elle un désir de vengeance. C'était après que trois neveux avaient été lâchement exécutés.
  • « Interview. « Elle écrivait en secret ». Marie Chauvet, de la révolte à l'exil, racontée par sa fille aînée. », Natalie Levisalles, Libération, 05/05/2005 (lire en ligne)


Michaëlle Jean

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Nulle trace de haine, ni envie de sang versé. Marie Vieux-Chauvet rêve d'une réconciliation construite dans le courage, et le sien est si éloquent. Le courage de regarder la vérité bien en face. Il n'y a de réconciliation possible que dans la vérité. […] Marie Vieux-Chauvet voit en sa tâche d'écrivain celle aussi de convaincre les plus réfractaires, de les amener à prendre conscience de l'iniquité de leurs actions, de la bassesse d'un pacte quotidien qui serait scellé, en toute hypocrisie, avec le crime.


Transposer, le Multidictionnaire de la langue française le dit, c'est « modifier l'ordre de quelque chose ». Et, je ne peux m'empêcher de ramener ici l'exemple donné dans ce dictionnaire : « en transposant les lettres du mot Marie, on peut former le mot aimer ». Son prénom lui sied parfaitement. Marie Vieux-Chauvet est tout amour. […] Lire Marie, c'est aimer.

Dany Laferrière

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Voir le recueil de citations : Dany Laferrière
Parler de la romancière Marie Chauvet (1916-1973) c’est parler d’un seul livre, mais quel livre ! Son roman Amour, Colère et Folie, est devenu avec le temps le grand roman des années noires de la dictature de Duvalier, communément appelé Papa Doc. L’histoire du livre est en elle-même une simple tragédie. […] Comme elle n’avait produit que quelques légers récits, personne dans son entourage ne semblait avoir pris la mesure du manuscrit qui s’est révélé être une déconstruction en règle de la dictature. Un texte crépitant d’intelligence, précis et violent. Le regard froid et objectif de Chauvet semblait n’épargner personne. On avait déjà vu cela dans le temps mais jamais de la part d’une femme.
  • « Marie Chauvet a bien écrit le grand roman des années noires de la dictature haïtienne[1]. », Dany Laferrière, uneq.qc.ca, 2012 (version archivée, 31 octobre 2012, archive.org) (lire en ligne)


Amour, Colère et Folie : trois coupes de la réalité haïtienne mise à nu. Monde clos, sauvage, féroce que Chauvet a tricoté serré comme une araignée cruelle et rusée.
  • « Marie Chauvet a bien écrit le grand roman des années noires de la dictature haïtienne. », Dany Laferrière, uneq.qc.ca, 2012 (lire en ligne)


Voilà que 43 ans après qu’on l’ait réduite au silence en détruisant pratiquement sous ses yeux, le stock presque complet de son roman (l’horreur absolue pour un écrivain), la voix claire et pure de cette romancière lucide et indomptable refait surface. Une dernière chance pour entendre son chant. Ce roman capital est aussi, on l’aura compris, un témoignage précieux sur cette époque ténébreuse qu’on tente aujourd’hui d’oublier, surtout depuis le retour en Haïti du fils de Papa Doc. Pour comprendre un incendie, il faut remonter à l’allumette.
  • « Marie Chauvet a bien écrit le grand roman des années noires de la dictature haïtienne. », Dany Laferrière, uneq.qc.ca, 2012 (lire en ligne)


Yanick Lahens

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Voir le recueil de citations : Yanick Lahens

Notes et références

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  1. Texte republié en postface de l’édition 2015 et 2021 d’Amour, Colère et Folie, Zulma (p. 493-499).

Voir aussi

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Lien externe

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