Comment envisager l'écoulement du temps dans un paysage aussi immuable ? Ici, on ne dit « l'année de ceci, l'année de cela » que pour marquer un événement. Néant derrière. Néant devant. Aucune limite ne résiste aux démesures du Sahara. Ici, les lumières effacent et brûlent les confins. Ici, l'espace et le ciel se dévorent indéfiniment. Configuration d'éternité qui rend caduques les durées. Temps d'une marche. Temps d'une douleur, d'une rencontre. Temps d'une pluie, renaissance de la terre. Temps d'une vie… Le temps n'est que l'une des métaphores de la survie des gens.
L'immobilité du sédentaire, c'est la mort qui m'a saisie par les pieds. Elle m'a dépossédée de ma quête. Maintenant, il ne me reste plus que le nomadisme des mots. Comme tout exilé.
Ne me demandez plus mon âge. J’ai à présent celui de mes contes. J'ai la tête lestée de mots. Pris dans des tourmentes d'images, les mots peuvent devenir âcres, rances, un vertige, une danse, ou un trille dans nos têtes pareil à l'envol d'une multitude de youyous séraphins. D'autres sont violents. Comme habités en permanence par un terrible vent de sable. Ils tourbillonnent en nous et cinglent nos mémoires. […] Sachez qu'un conteur est un être fantasque. Il se joue de tout. Même de sa propre histoire. Il la trafique, la refaçonne entre ses rêves et les perditions de la réalité. Il n'existe que dans cet entre-deux. Un « entre » sans cesse déplacé. Toujours réinventé.
Les Hommes qui marchent (1990), Malika Mokeddem, éd. Grasset, 1997 (ISBN2-246-49251-3), chap. I, p. 11-12 (lire en ligne)
Lire et écrire ? Au sein du monde de l'oralité, pure extravagance. Depuis des siècles, personne dans le clan n'avait eu recours à l'écriture. […] Notre histoire ne se couche pas entre l'encre et le papier. Elle fouille sans cesse nos mémoires et habite nos voix…
Zohra souriait aux palmiers mais aussi à une pensée. Elle sera grand-mère ce mois-ci, peut-être aujourd'hui ! Ce sera un garçon. […] C'est donc en octobre 1949, dans ce ksar El Djedid, cet endroit calciné et sans âme, ce quartier de rebut, que naquit par une nuit de pleine lune le premier petit-enfant de la famille. Une fille ! Dame Zohra se renfrogna et foudroya du regard la citadine qu'elle avait pour belle-fille. Pourtant un crescendo de youyous déchira la nuit et piqua la nouvelle dans le sourire de la lune.
Les Hommes qui marchent (1990), Malika Mokeddem, éd. Grasset, 1997 (ISBN2-246-49251-3), chap. III, p. 71-72 (lire en ligne)
Ce mois de janvier 1957, la terreur ajoutait ses frissons à ceux de l'hiver. […] La fièvre des préparatifs de ce jour mémorable du 28 janvier s'emparait de tous. […] Les Algériens étaient devenus des fantômes. Des fantômes que la peur continuait à vampiriser. Elle suspendait le sommeil, tenaillait les entrailles, vidait les membres de leur consistance, suffoquait les poumons… Et comme les fantômes n'ont à perdre que ce qui leur fait hanter la vie, ils avaient du courage, les Algériens. Ils s'accrochaient à l'espoir. Se l'ébouriffaient de défi pour qu'il tienne debout, afin de tenir eux-mêmes, de supporter les patrouilles militaires, les fouilles, de plus en plus fréquentes, le couvre-feu et les humiliations.
[Les hommes bleus] n'avaient que leurs yeux et leur mémoire pour tout instrument d'orientation. Mais ils ne pouvaient pas se perdre. La marche était leur respiration. Le seul risque qui les guettait était le piège de l'immobilité des citadins. Loin d'elle, ils étaient partout dans leur élément. Gens d'espaces et de mouvements, ils n'en admettaient pas les limites. Et s'ils évoquaient parfois celles du temps, c'était pour les mettre aussitôt en abîme en parlant d'éternité. Leur existence rejoignait les générations passées et futures de nomades dans l'immatérialité : ils étaient un regard qui planait dans la lumière.
Craie, ardoise, encrier, plume, cahiers, livres… Leïla avait d'abord eu un contact charnel, sensuel, avec les éléments qui allaient façonner son esprit. D'où lui était venu ce plaisir tactile instantané ? Du fait, encore inconscient, qu'un univers s'ouvrait à elle ? Un univers aux antipodes de celui qui emprisonnait sa mère ? De la richesse que Leïla y soupçonnait et qui éveillait sa curiosité ? Plume, cahiers et livres allaient devenir ses seules lignes de fuite hors de tous les enfermements : les ordres de sa mère, les tâches ménagères, une tradition rouillée et verrouillée, le néant des immensités. Plus tard encore, ils seraient ses armes et moyens de résistance.
La tête pleine du bourdon de la litanie des talebs, Leïla repensa à ces youyous qui laissaient dans son oreille leurs déchirures. Dorénavant, son ouïe s'exercera à en discerner toutes les subtilités. Elle en découvrira une gamme si riche que son esprit qualifiera ces virtuoses vocalises d'éclats musicien, poète et dramaturge. Car le youyou, du rire, sonne le grelot. Le youyou est un motet qui torpille l'azur en quête d'angelots. Youyou, vertige voluptueux du sanglot, cri de l'indicible lancé vers les cieux. Youyou voyou qui aguiche ou provoque, crâne ou s'encanaille. Youyou câlin. Youyou malin qui, par-dessus les murailles, unit vierges et catins. […] Et à présent, le youyou est aussi l'adieu sublimé aux morts glorieux. Youyou aile de l'émotion, bouclier contre les commotions. Youyou drapeau qui parade. Youyou dard. Youyou étendard qu'on plante dans l'oreille ennemie jusqu'à s'en fendre l'âme. Le youyou devient une arme qui refoule les larmes. Le youyou est aux femmes tout ce qui manque à leur lot. Le youyou est l'étincelance, la fulgurance dont sont privés les mots. Le youyou est un rayon de soleil, une moisson du ciel.
Les Hommes qui marchent (1990), Malika Mokeddem, éd. Grasset, 1997 (ISBN2-246-49251-3), chap. VI, p. 128-129 (lire en ligne)
Pour tous, la terreur avait maintenant la couleur des treillis des hommes de Bigeard. […] Des machines rodées aux tactiques de la guérilla. Par petits groupes, ils allaient « débusquer le fell » et martyriser les populations. Ils hantaient le sommeil de Leïla. Ils en avaient chassé les caravanes du sel et tous les personnages des contes de Zohra. Maintenant, des tempêtes chargeaient le ciel de leurs uniformes dont les taches gouttaient de sang. […] Dans les rafales du vent s'élevaient des gémissements. La dune respirait comme un poumon malade. Elle écumait, tirait et cornait. Elle se soulevait et explosait en un énorme tourbillon. Le sable cardait et criblait les uniformes qui disparaissaient, comme attaqués par un acide. Dans ce vacarme, une explosion, un cri d'enfant et la vision d'un petit bras, le poing serré, et à sa racine, une fleur de sang. Leïla se réveillait. Tremblante, elle écoutait longtemps la tourmente des sables, la hadra des dunes dans la furie du vent.
Les Hommes qui marchent (1990), Malika Mokeddem, éd. Grasset, 1997 (ISBN2-246-49251-3), chap. VI, p. 133 (lire en ligne)
Quel que fût le motif de son escapade, quand Leïla se retrouvait perchée là, sa rêverie prenait immanquablement le pas sur le reste. Car cette dune était le tremplin des seules fugues possibles, en dehors de celles que lui permettait la lecture. Portée par l'onde immobile des sables, Leïla rêvait de la mer. Elle rêvait des hommes bleus. Elle rêvait des ailleurs dont les paysages couvraient l'or de son erg, dont les parfums enivraient ses regs et ses cieux. Elle rêvait verdure de printemps et paysage qui vire aux fauves de l'automne. Elle rêvait saison. Elle rêvait déraison dans l'ingénu silence des songes, à l'abri de la tromperie des mots.
Les Hommes qui marchent (1990), Malika Mokeddem, éd. Grasset, 1997 (ISBN2-246-49251-3), chap. XII, p. 255-256 (lire en ligne)
Le corps rencogné dans le silence des livres, les mains agriffées à l'immobilité de leurs pages, les yeux portés par le flot de leurs mots, elle sillonnait furieusement le monde. Sur des pages à la fallacieuse innocence, la lecture, dupant toutes les censures, lui apportait tout ce qui lui était défendu. […] Le livre n'était pas seulement un moyen d'évasion. Il était le complice, le soutien, l'enseignant. Il la structurait, la construisait. Il tempérait, jugulait sa véhémence, la transformait en combativité, en ténacité, en résistance. Il était devenu le symbole de son refus du quotidien qu'on voulait lui imposer.
Les Hommes qui marchent (1990), Malika Mokeddem, éd. Grasset, 1997 (ISBN2-246-49251-3), chap. XII, p. 268-269 (lire en ligne)
La femme aux tatouages sombres regardait, intriguée, les piles de livres qui s'entassaient :
– Que te raconte-t-il de si beau le mutisme de ces papiers pour te tenir ainsi loin de nous, kebdi ?
– Ils disent la vie et le monde, hanna. Les au-delà des ergs et des océans. Toi, tu dis que l'immobilité du citadin, c'est la mort qui t'a saisie par les pieds. Que tu n'as plus que tes mots et tes contes pour continuer à respirer, à faire revivre ton univers nomade et ne pas te laisser mourir. Pour moi, la mort est dans l'immobilité des esprits. Et pour que mes pensées puissent continuer à avancer, j'ai besoin des mots des autres, de leurs livres. Ici, il règne un tel vide ! Tu dis que les yeux vont toujours plus loin que les pieds, même si ces derniers se mettent à courir. Comme j'aurais aimé qu'ils aillent aussi loin que l'imagination ! Plus loin qu'elle ? Plus loin, toujours plus loin comme tes marches d'antan, hanna. Les livres me délivrent de la permanente oppression qui sévit ici.
Les Hommes qui marchent (1990), Malika Mokeddem, éd. Grasset, 1997 (ISBN2-246-49251-3), chap. XIII, p. 276-277 (lire en ligne)
Les hommes bleus surgirent de la tempête, comme un rêve fabuleux en ce jour tumultueux. […]
– Hanna, hanna, je veux partir avec eux, cette fois, maintenant !
– Tu voulais être tabib… Tu es seule et loin à présent. Tu ne peux t'arrêter en chemin. Gare aux pièges et aux égarements ! Une marche ne vaut que par l'arrivée. Tu as des tâches à achever. Nous partirons avec eux, sur la ligne bleue de la tranquillité, quand tu t'en seras acquittée. […] Toi et moi sur la même route, tes livres à mes contes mêlés. Sinon toi et tes livres avec eux et moi marchant dans tes contes avec Ahmed le Sage et Bouhaloufa…
Les Hommes qui marchent (1990), Malika Mokeddem, éd. Grasset, 1997 (ISBN2-246-49251-3), chap. XIII, p. 295-296 (lire en ligne)
Quand Leïla accourut, elle ne parlait plus. Leïla eut juste le temps de recueillir une pression de ses doigts, un éclair de son regard. Puis, comme si le dernier souffle de Zohra n'attendait que cela, il s’arrêta. […] Leïla prit la mesure de ce qu'elle perdait. Celle qui, la première, avait sensibilisé son ouïe à la sonorité des mots. Qui l'avait rendue attentive à leur signification, à leur beauté et leur subtilité comme à leurs ambiguités et leurs dangers. Celle qui avait initié son imagination, lui avait appris à s'inventer des mondes pour couvrir la peur des étendues du désert. Qui avait forgé sa capacité aux rêves et enchanté ceux de son enfance. La seule qui ait jamais consolé ses peines. Et qui pour héritage lui laissait bien plus que des louis d'or, un peu de sa mémoire de nomade en exil dans l'immobilité sédentaire.
Les Hommes qui marchent (1990), Malika Mokeddem, éd. Grasset, 1997 (ISBN2-246-49251-3), chap. XIV, p. 300-301 (lire en ligne)
Des années, d'autres cieux, une autre terre. Et pendant tout ce temps la voix rocailleuse de Zohra martelait sa mémoire. Avec ses ressacs incessants de contes et d'histoires, avec des vagues de lumière, elle naufrageait le vaisseau de l'oubli […]. Haletant sous l'emprise de cette obsédante incantation, Leïla s'arrêta. Elle prit sa plume. Raconter ? Raconter… Mais par où commencer ? Il y avait tant à dire ! Elle n'eut pas à chercher longtemps. Sa plume se mit à écrire avec fébrilité, comme sous la dictée de l'aïeule qui revivait en elle. Un souffle puissant dénoua ses entrailles et libéra enfin sa mémoire.
Les Hommes qui marchent (1990), Malika Mokeddem, éd. Grasset, 1997 (ISBN2-246-49251-3), chap. XIV, p. 320-321 (lire en ligne)
Lorsque les deux hommes se relèvent enfin, Nedjma reste au sol, inerte, yeux exorbités, bouche béante, maculée de sang. Sans un regard pour elle maintenant les hommes remettent de l'ordre dans leur tenue et s'apprêtent à partir. Clouée d'épouvante dans sa cachette, Yasmine a assisté à la scène. Corps tordu, traits au supplice, elle a la bouche grande ouverte mais aucun son n'en sort. La terreur de son cri est une décharge foudroyante, celée dans son corps.
Le Siècle des sauterelles, Malika Mokeddem, éd. Ramsay, 1992 (ISBN2-85956-932-4), chap. I, p. 19
Malgré la disparition des hommes, une violence inconnue est toujours là, énorme. Quelque chose qu'elle ne sait ni nommer, ni localiser. Quelque chose a crucifié les traits de la mère dans l'horreur. Quelque chose est là, tapie dans l'immobilité, scellée dans la gangue du silence. Yasmine ne comprend pas. Les hommes sont loin. Où est le danger maintenant ? La mort ? Elle n'en a seulement jamais entendu parler. Comment en reconnaître les linéaments sur le visage défiguré de sa mère ? Elle la regarde : grimace traînées de sang sur la bouche, sur les joues, l’expression des yeux… La décharge d'une nausée soudaine remue ses entrailles. Yasmine rétrécit son champ de vision, tente d'en exclure le cauchemar. Ses yeux se posent sur les seins. Leur noir luit au soleil. Au feu de sa peur, ils s'allument comme des phares. Yasmine s'élance vers eux. Elle s'affale contre le corps abandonné. Elle enfouit son visage entre les seins. Sa petite main cherche, cherche, doucement. En une tremblante caresse, elle atteint le visage de Nedjma, s'écarte du sang, trouve les yeux. Elle en abaisse les paupières. Elle en éteint la démence du regard.
Le Siècle des sauterelles, Malika Mokeddem, éd. Ramsay, 1992 (ISBN2-85956-932-4), chap. I, p. 20
Conter c'est échapper à l'instant. C'est refuser de n'être jamais que l'un de ses écrits, qu'une borne de sa course. Conter, c'est le saisir en plein, ce temps. C'est le déplier en éventail de mots. Tu t'en éventes et le railles. Puis, tu le replies, fermé dans le nœud de ta narration. Jeté, ce temps choisi. Tu respires un bon coup. Tu souris à la feuille ou à l'auditoire. Tu en cueilles un autre et tu recommences à l'effeuiller. Ainsi, tu inverses les rôles. En jalonnant le temps de pensées, tu en fais ton objet.
Le Siècle des sauterelles, Malika Mokeddem, éd. Ramsay, 1992 (ISBN2-85956-932-4), chap. VII, p. 163-164
Il est une histoire où les faits semblent avoir la même importance que le rythme de la narration, c'est celle de la roumiaIsabelle Eberhardt. Isabelle lui est un mot oiseau aux ailes longues et légères, d'un bleu azuré. « Isa » ne diminue 'aziza que pour mieux rester au plus tendre de son cœur lovée. Isa gazouille, belle déploie ses deux l et, comme une hirondelle, envole son chant. Eberhardt est âpre et violent, comme un râle de vent de sable, comme la furie des crues des oueds. Pourtant, à l'évocation de ce nom, un doux songe de filiation englobe sa raison dans son halo doré. Un songe où une femme marche et écrit. Une roumia habillée en bédouin et nimbée de toutes les étrangetés. Alors, déguisée en garçon et mue par une singulière envie d'identification, Yasmine marche sur ses traces, dans la même contrée et dans l'écrit.
Le Siècle des sauterelles, Malika Mokeddem, éd. Ramsay, 1992 (ISBN2-85956-932-4), chap. VII, p. 165
Cioran a dit de l'insomnie qu'elle est l'héroïsme du lit. Tantôt élevée, cultivée en performance, en supplément de vie, tantôt subie, l'insomnie commence pour moi avec les premiers souvenirs de l'enfance. […] La solitude et la lecture en seront les seules libertés jusqu'à la fin de l'adolescence, jusqu'à mon départ du désert. L'accès à la solitude et les livres ont été les conquêtes inestimables de ce temps-là. Elles ont tracé les jalons de ce que j'appellerai plus tard mon premier exil, le savoir.
La transe des insoumis (2003), Malika Mokeddem, éd. Librairie générale française, 2005, p. 11 (lire en ligne)
Réfugiée dans le lit de la mezzanine, j'écris. Je noircis des pages de cahiers, d'une écriture rageuse. J'en aurais crevé si je n'avais pas écrit. Sans ces salves de mots, la violence du pays, le désespoir de la séparation m'auraient explosée, pulvérisée. Les intégristes menacent de faire périr par le sabre ceux qui pèchent par la plume. Je fais partie de ceux qui, cloués à une page ou un écran, répondent par des diatribes au délabrement de la vie, aux folies des couteaux, aux transes des kalachnikovs.
La transe des insoumis (2003), Malika Mokeddem, éd. Librairie générale française, 2005, p. 34-35 (lire en ligne)
1985, l'année des grandes routes. Les routes du Sud de la France pour exercer ma profession. La route intérieure aussi, cette route longue et ardue de l'écriture. Quatre années de travail acharné pour mon premier livre, Les hommes qui marchent. Quatre années à ausculter l'enfance et l'adolescence. Dans un texte datant de ce temps-là, j'écris : […] ils se sont bousculés, les mots du silence, les mots de toutes les absences. Ils m'ont assené une brutalité salutaire. J'en suis restée à la fois ivre et désemparée. […] L'écriture est le nomadisme de mon esprit sur le désert des manques, sur les pistes sans autre issue de la nostalgie.
La transe des insoumis (2003), Malika Mokeddem, éd. Librairie générale française, 2005, chap. Le lit debout, p. 70 (lire en ligne)
Ma liberté et ma solitude. Les deux vont ensemble. Pour moi, elles ont grandi ensemble dans cet exil magnifique, le savoir. Le savoir est pour moi le premier exil. Unique car irrévocable.
La transe des insoumis (2003), Malika Mokeddem, éd. Librairie générale française, 2005, p. 158 (lire en ligne)
La position couchée convoque les tracas, les sentiments que l'activité du jour avait brouillés. La vie défile dans le refuge de la nuit. Tout est fouillé, pansé, repensé dans le corps fourbu de l'obscurité. Peut-être est-ce là l'une des raisons de mon insomnie : bluffer le tragique à coups de crâneries, lui manger la tête à force de défis, le bousculer avec des mots hors de portée, le basculer, lui défoncer la putasserie jusqu'à le laisser K.O. Puis l'ignorer pour un livre. Mais ne dormir que d'un œil et jamais longtemps des fois qu'il lui reprendrait la manie de me sauter encore à la gorge. Seules la nuit, son obscurité, ses déconnexions sont propices à cette fable de l'exploit.
L'insomnie, c'est l'héroïsme du lit, dit Cioran. Pour moi, l'insomnie, c'est la transe des insoumis.
La transe des insoumis (2003), Malika Mokeddem, éd. Librairie générale française, 2005, p. 165-166 (lire en ligne)
Dans une société qui ne conçoit la femme qu'en tant que servante et génitrice, la découverte du pouvoir de l'école et la volonté de ne pas s'en laisser arracher, mène vers la liberté, elle conduit aussi et plus rapidement (plus sûrement !) à la solitude. Le savoir a été, pour moi, le premier des exils.
« De la lecture à l'écriture, des livres au livre, résistance ou survie ? », Malika Mokeddem, Revue du monde musulman et de la Méditerranée, 1993 (lire en ligne)
Il y avait urgence. Alors, j'ai écrit d'abord comme on soigne, par nécessité. D'abord lentement comme lorsque le risque est grand. Mais ils se sont bousculés, les mots du silence, les maux de toutes les absences. Ils me sont tous remontés, en même temps. Ils m'ont débordée, m'ont assené une brutalité salutaire. J'en suis restée à la fois ivre et désemparée. Maintenant, l'écriture m'est une médecine, un besoin quotidien.
« De la lecture à l'écriture, des livres au livre, résistance ou survie ? », Malika Mokeddem, Revue du monde musulman et de la Méditerranée, 1993 (lire en ligne)
Ecrire. Ecrire et la giration des mots évente les tourments. Ecrire, noircir
le blanc cadavéreux du papier, c'est gagner une page de vie, c'est reprendre un empan de souffle à l'angoisse, c'est retrouver par-dessus le trouble et le désarroi, un pointillé d'espoir. L'écriture est le nomadisme de mon esprit sur le désert de ses manques, sur les pistes sans autre issue de la nostalgie, sur les traces d'une enfance que je n'ai jamais eue.
« De la lecture à l'écriture, des livres au livre, résistance ou survie ? », Malika Mokeddem, Revue du monde musulman et de la Méditerranée, 1993 (lire en ligne)
Les Hommes qui marchent comporte une large part d'autobiographie. Le nombre d'auteurs qui abordent l'écriture par l'autobiographie montre qu'à l'évidence celle-ci est, parfois, une étape obligée. Dans le premier jet, sorti dans l'urgence, je disais "je" et les membres de ma famille avaient leurs véritables prénoms. Ensuite, une réécriture s'imposait qui procédait à une sorte de mise à plat. Cette remise à l'ouvrage de l'écriture épuisait l'émotion. Le "je" devint Leïla et tous les autres prénoms furent changés. Une distance encore plus grande me fut donnée par une fiction, Le Siècle des sauterelles. J'ai donc travaillé tantôt à l'un, tantôt à l'autre, pour essayer de prendre du recul et plus de liberté dans la création. Cette fiction, menée de front avec le récit autobiographique avait aussi une autre vertu, celle de me rassurer quant aux "réserves" de mon écriture débutante.
Noûn, Algériennes dans l’écriture, Christiane Chaulet-Achour, éd. Atlantica, coll. « Les colonnes d’Hercule », 1998 (ISBN2-84394-075-3), chap. Portait de Malika Mokeddem. Écriture et implication, p. 176
Je suis une fille de nomade. Mon enfance et mon adolescence ont baigné dans cette culture, donc dans l’oralité. Ma première sensibilité aux mots m'est d'abord venue par l'ouïe, avant l'accès aux livres. Ma grand-mère, devenu sédentaire à un âge tardif de sa vie, se sentait exilée dans « l'immobilité » des sédentaires et ne cessait de me conter son monde. […] Et puis, on dit que l'enfance est le véritable pays de l'individu… Mon enfance, c'est ce monde-là, le désert, l'accès à l'école, le métissage par le biais de cette langue devenue mienne, le français. Pour faire rire mes lecteurs, je leur dis souvent : la langue française est venue me coloniser. Maintenant, c'est à mon tour, de la coloniser ! Pas pour dire « mes ancêtres, les Gaulois »… comme lorsque j'étais enfant, mais pour y être nomade et, au gré de mes envies, lui imprimer la lenteur, la flamboyance des contes de l'oralité, l'incruster de mots arabes dont je ne peux me passer.
Algérie Littérature/Action, 14, 1997
Noûn. Algériennes dans l’écriture, Christiane Chaulet-Achour, éd. Atlantica, coll. « Les colonnes d’Hercule », 1998 (ISBN2-84394-075-3), chap. Portait de Malika Mokeddem. Écriture et implication, p. 182-183
Ce qui est extraordinaire dans l'écriture, c'est que se confronter quotidiennement aux mots finit par devenir une jubilation. L'écriture est une force salvatrice ! Après un long travail sur les mots dans Les Hommes qui marchent, m'atteler au Siècle des sauterelles a été un pur plaisir. J'avais choisi une fiction qui se déroulait au début du siècle, donc loin de moi, pour m'offrir le prétexte de cheminer un bout de temps – trois ans – avec des nomades. Ces deux premiers romans sont ceux d'une conteuse.
Algérie Littérature/Action, 14, 1997
Noûn. Algériennes dans l’écriture, Christiane Chaulet-Achour, éd. Atlantica, coll. « Les colonnes d’Hercule », 1998 (ISBN2-84394-075-3), chap. Portait de Malika Mokeddem. Écriture et implication, p. 184-185
J'ai été constamment bercée par la culture nomade de ma grand-mère… […]. Une femme qui dans la vie sédentaire se sentait comme une exilée. Elle avait le verbe de l'exilée. Elle avait été arrachée à cette vie-là et, elle aussi, il ne lui restait plus que les mots pour continuer à faire vivre ce passé. […] Elle, c'était une femme de l'oralité et moi, je suis devenue quelqu'un de l'écriture. Mais c'est pour ça que l'oralité est quelque chose d'important pour moi, parce que je pense, si tu veux, qu'avant les livres, ma première sensibilité aux mots m'est venue par elle.
« Malika Mokeddem : "… eux, ils ont des mitraillettes et nous, on a des mots…" », Mélissa Marcus, Algérie Littérature/Action, 1998 (lire en ligne)
Le Maghreb littéraire, III, 5, 1999
Malika Mokeddem : envers et contre tout, Yolande Aline Helm, éd. L’Harmattan, 2000 (ISBN2-7384-9860-4), chap. Entretien avec Malika Mokeddem}, p. 39-51
Malika Mokeddem, Najib Redouane, Yvette Bénayoun-Szmidt et Robert Elbaz, éd. L’Harmattan, coll. « Autour des écrivains maghrébins », 2003 (ISBN2-7475-5092-3), partie Dialogue, chap. Genèse d’une œuvre, p. 275-326
[El Nossery 2012] Névine El Nossery, « Malika Mokeddem : de l’errance à la révolte », dans Témoignages fictionnels au féminin : une réécriture des blancs de la guerre civile algérienne, Rodopi, coll. « Chiasma », (ISBN978-9-40120867-3, DOI10.1163/9789401208673, lire en ligne).