Henri Matisse, roman
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Henri Matisse, roman est une œuvre de Louis Aragon publiée en 1971.
Citations
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La porte s'ouvre sur le passé. Ou la fenêtre. Mal. Toute sorte de poussières, de plumes, d'insectes pris à leurs propres fils, de souvenirs, de vieux gribouillis, lettres à signatures illisibles, toute sorte de repentirs, de soupirs, de songes rongés, de parfums perdus, de chambres éteintes, de je ne sais trop quoi qui freine l'âme, toute sorte d'événements, le vent de la vie, les digressions Dieu sait d'où venues, cette façon de jaunir du papier et de la mémoire, cette façon de s'effacer de tout, cette façon de fuir qu'a le feu même, et il n'y a pas de filets à papillons pour les paroles, l'apparence, rien n'est difficile à retenir comme la musique dont on fut grisé, l'illusion des mots entendus, perdus, réinventés, menteurs, sans qu'on fasse exprès, qu'on veuille, et comment reprendre le fil à rebours des choses dites, on ne sort jamais en arrière d'un évanouissement… la porte, la porte… tout en bloque le battant, et quand il va céder, ce nuage, cette peur, qu'y aura-t-il derrière, qu'y aura-t-il de nous encore, quelle fumée ?
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1971, t. I, chap. La porte s'ouvre sur le passé (1968), p. 1
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN 2-07-075407-3), partie I, chap. La porte s'ouvre sur le passé (1968), p. 13
Ce livre ne ressemble à rien qu'à son propre désordre. […] Il n'arrive pas à prendre sens. Forme moins encore. Il égare ses pas, revient sur ses propres traces… Par moments, on croirait le suivre, et voilà qu'on se retrouve ailleurs, d'où l'on s'imaginait il y a bien longtemps parti…
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1971, t. I, chap. La porte s'ouvre sur le passé (1968), p. 1
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN 2-07-075407-3), partie I, p. 13-14
Ce livre est comme il est. Je n'y puis rien. Il y a bien longtemps qu'il m'a glissé des mains, et que je le retrouve feuillet par feuillet, dans la confusion des années, que je le ramasse, le rameute à chaque coin de rue, pour le laisser, au premier tournant, tomber, m'échapper, s'éparpiller, et soudain j'en rattrape une page et m'étonne. Qu'est-ce que c'est ? Où cela se casait-il ? Dans quel chapitre, quel moment, du livre et du monde ? Quelle heure de moi, de ma montre folle ? […] Ce livre est comme il est. Je n'y puis rien. Peut-être parce que l'homme s'est tu, que je n'en puis entendre la voix, qu'il a cessé d'être présence, pour devenir question. Questions. Ce n'est rien. Ni un récit ni un discours. Pardonnez-moi. Je l'ai appelé roman sans doute afin qu'on me le pardonne.
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1971, t. I, chap. La porte s'ouvre sur le passé (1968), p. 2
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN 2-07-075407-3), partie I, chap. La porte s'ouvre sur le passé (1968), p. 14-15
Ceci est un roman, c'est-à-dire un langage imaginé pour expliquer, croirait-on, l'activité singulière à quoi s'adonne un peintre ou un sculpteur, s'il faut appeler de leur nom commun ces aventuriers de la pierre ou de la toile, dont l'art est précisément ce qui échappe aux explications de texte.
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1971, t. I, chap. Prière d’insérer (1967-1968), p. 15
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN 2-07-075407-3), partie I, chap. Prière d’insérer (1967-1968), p. 31-32
J'ai attendu depuis 1941 d'en venir à ce livre que voici se formant enfin.[…] Le grand agacement que Matisse montrait parfois du langage employé à son sujet par les critiques d'art m'avait poussé à dire plusieurs choses qui n'étaient pas tombées dans l'oreille d'un sourd : qu'il n'y a pas de langage parlé, écrit, de la peinture, que c'est folie de vouloir donner l'équivalent de la chose peinte quand peindre est déjà parler de quelque chose. […] Je saisis très vite comment Matisse entendait cela, et ce que signifiait sur moi cet œil bleu de chasseur. Je compris aussitôt la nature de ce magnétisme, que je subissais. En prendre conscience, c'était y succomber. Il en va devant le génie comme devant le serpent.
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1971, t. I, chap. Prière d’insérer (1967-1968), p. 41-42
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN 2-07-075407-3), partie I, chap. Prière d’insérer (1967-1968), p. 62-63
La porte-fenêtre de Matisse (1914), le plus mystérieux des tableaux jamais peints semble s’ouvrir cet "espace" d’un roman qui commence et dont l’auteur ignore tout encore comme de cette vie, dans la maison d’obscurité, ses habitants, leur mémoire, leurs rêves, leurs douleurs.
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1971, t. I, chap. Anthologie I, p. 303
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN 2-07-075407-3), partie I, chap. Anthologie I, p. 412
Je ne sais si Matisse en avait conscience ou non, aujourd'hui soudain, quand nous en voyons la date, 1914, et ce devait être l'été, ce mystère me donne le frisson. Que le peintre l'ait ou non voulu, cette porte-fenêtre, ce sur quoi elle ouvrait, elle est demeurée ouverte. C'était sur la guerre, c'est toujours sur l'événement qui va bouleverser dans l'obscurité la vie des hommes et des femmes invisibles, l'avenir noir, le silence habité de l'avenir.
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1971, t. I, chap. Anthologie I, p. 303
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN 2-07-075407-3), partie I, chap. Anthologie I, p. 412

Au delà des semblances fixées…
Pourquoi faut-il au peintre un modèle si c'est pour s'en écarter ? Cette question, toute l'œuvre de Matisse la pose, et c'est une énigme qui n'est pas de l'impuissance à représenter, car quiconque a connu les modèles de Matisse, des modèles, les reconnaît là-même où il s'en écarte, où la disproportion des traits l'emporte sur le visage ou le corps.
Pourquoi faut-il au peintre un modèle si c'est pour s'en écarter ? Cette question, toute l'œuvre de Matisse la pose, et c'est une énigme qui n'est pas de l'impuissance à représenter, car quiconque a connu les modèles de Matisse, des modèles, les reconnaît là-même où il s'en écarte, où la disproportion des traits l'emporte sur le visage ou le corps.
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1971, t. II, chap. De la ressemblance (1968), p. 41
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN 2-07-075407-3), partie II, chap. De la ressemblance (1968), p. 477

Il y a, dans l'écoulement des années, une apparition qui, pour moi, est plus qu'un modèle. Et plus que le sujet familier qui prend place entre un pot de fleurs et le piano… Parce qu'écoutant le peintre, j'avais remarqué que sa voix changeait, se faisait autre pour quelqu'un. Chaque fois qu'il la rencontrait, parlant d'un tableau, cet accent tendre et triste. […] « Ma petite fille… » disait Matisse, et je ne l'ai jamais autrement entendu appeler, pour une raison ou une autre, celle qui devint Mme Georges Duthuit. Dans ce roman que j'écris, il y a ainsi, parfois, des personnages absents, qui tiennent plus de place que d'autres, présents. […] Il n'y a, comme un pont transparent entre ailleurs et nous, que cette voix d'un vieil homme, que disait-il au juste ? un pont lancé par-dessus la nuit et l'absence, trois mots je ne sais comment à d'autres liés, tout ce que j'entends : Ma petite fille…
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1971, t. II, chap. De la ressemblance (1968), p. 67-69
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN 2-07-075407-3), partie II, chap. De la ressemblance (1968), p. 505-506
Je vais vous dire : j'ai comme ça une idée de romancier, cette petite fille-là, il l'aimait, Matisse, comme il n'a peut-être jamais aimé personne. Est-ce qu'elle l'a su? Pas sûr. Il ne m'a pas chargé de le lui dire, un jour, plus tard, après… Non. D'ailleurs, je ne saurais pas.
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1971, t. II, chap. De la ressemblance (1968), p. 71
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN 2-07-075407-3), partie II, chap. De la ressemblance (1968), p. 510
Ainsi s'achève, sur cet éclatement, ce bouquet d'artifice, sur ce feu de signes végétaux, ce livre que tu ne liras jamais, Elsa (et je me demande pour qui je le laisse aujourd'hui publier), ce livre dont tu n'auras guère connu çà et là que les morceaux parus, car tu ne voulais plus connaître ce que j'y ajoutais que lorsque ce serait fini, que ce serait enfin un livre, que ce serait devenu un livre. Et, oui, c'est fini, c'est bien fini. Dieu, pourquoi, pour qui écrire ?
- 20 août 1970
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1971, t. II, p. 353
- Henri Matisse, roman, Louis Aragon, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 1998 (ISBN 2-07-075407-3), partie II, p. 845
Citations sur
[modifier]Louis Aragon
[modifier] J'allais dire que ce n'est pas un hasard, et c'en est pourtant un. En fait, j'ai écrit ce texte sans penser au tableau mais c'est à cause de ce texte que je l'ai placé en couverture. C'est moi qui ai choisi, avec des techniciens, la mise en page de ce livre et la disposition des illustrations.
Pour moi, le mystère du roman est bien là : j'ai toujours écrit des romans sans savoir où j'allais, et la maison sur laquelle ouvre cette porte-fenêtre, je n'en connais effectivement ni les pièces ni les habitants.
- Question : « Le fait de trouver en tête de ce livre la référence au tableau de Matisse, La Porte-Fenêtre ouverte, est-il un hasard ?
- Sur Henri Matisse, entretiens avec Jean Ristat, Louis Aragon, éd. Stock, 1999 (ISBN 2-234-05060-X), p. 15-16
Pour le Henri Matisse, il s'est plutôt agi du refus de laisser assimiler un livre sur un peintre à un livre de critique d'art. Je ne suis pas critique d'art – et, de plus, Matisse les détestait. D'autre part, je ne pouvais pas laisser penser que je me faisais ici mémorialiste ou historiographe, sinon historien, de Matisse. Je suis en effet dominé par quelque chose qui tient fortement à l'influence d'Elsa Triolet sur moi : l'incrédulité devant la possibilité d'écrire l'Histoire.
- sur l’emploi du mot « roman » dans le titre.
- Sur Henri Matisse, entretiens avec Jean Ristat, Louis Aragon, éd. Stock, 1999 (ISBN 2-234-05060-X), p. 15-16
Voir aussi
[modifier]- [Aragon 1971] Louis Aragon, Henri Matisse, roman, Gallimard, , 2 vol. (SUDOC 007010702).

- [Aragon 1998] Louis Aragon, Henri Matisse, roman, Gallimard, coll. « Quarto », (ISBN 2-07-075407-3).

- [Aragon 1999] Sur Henri Matisse, entretiens avec Jean Ristat, Stock, (ISBN 2-234-05060-X).

- [Vaugeois 2002] Dominique Vaugeois, L’épreuve du livre, Presses universitaires du Septentrion, (ISBN 978-2-85939-773-9, DOI 10.4000/books.septentrion.50644, lire en ligne).

- [Piégay et Pintueles 2019] Nathalie Piégay (dir.) et Josette Pintueles (dir.), Dictionnaire Aragon, Honoré Champion, (ISBN 978-2-7453-5038-1, DOI 10.14375/np.9782745350381, lire en ligne).
- « Henri Matisse, roman [1971] », p. 409-412
- « Henri Matisse », p. 585-587
- [Grammont 2018] Claudine Grammont (dir.), Tout Matisse, Robert Laffont, coll. « Bouquins », (ISBN 978-2-221-11385-1).

- « Matisse, roman et poème », La Compagnie des œuvres, sur radiofrance.fr,