Poésie

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The Muse of Poesie — Konstantin Makovsky (1886)

La poésie (la graphie ancienne était poësie) est un genre littéraire très ancien aux formes variées qui se constitue aussi bien en vers qu’en prose et dans lequel l’importance dominante est accordée à la « forme », c’est à dire au signifiant. La poésie est un art du langage qui fait une utilisation maximale des ressources de la langue : le travail sur la forme démultiplie la puissance de la signification.

Sommaire

[modifier] Littérature

[modifier] Critique

[modifier] Charles-Augustin Sainte-Beuve, Portraits contemporains, 1835

La poésie de M. de Vigny a quelque chose de grand, de large, de calme, de lent ; le vers est comme une onde immense, au bord d'une nappe et avançant sur toute sa longueur sans se briser. Le mouvement est souvent comme celui d'une eau, non pas d'une eau qui coule et descend, mais d'une eau qui s'élève et s'amoncelle avec murmure, comme l'eau du déluge, comme Moïse qui monte.

  • Le siècle du progrès — Anthologie établie et présentée par Pierre Berès, Charles-Augustin Sainte-Beuve, éd. Hermann (éditeurs des sciences et des arts), coll. Collection savoir : lettres, 1992 (ISBN 2-7056-6179-4), partie Alfred de Vigny, 1835. Portraits contemporains, t. II, p. 174


[modifier] Annie Le Brun, Les châteaux de la subversion, 1982

Au héros de Maturin dont Baudelaire disait : « Melmoth est une contradiction vivante. Il est sorti des conditions fondamentales de la vie ; ses organes ne supportent plus sa pensée », à ce hérault du mal qui n'a pas assez des siècles ni de l'univers pour répandre sa malédiction, Balzac offre la dépouille d'un caissier de banque parisien qui, pour subvenir à des besoins d'argent grandissants, vend son âme au diable. La dégringolade est aussi terrible que significative. C'est l'imaginaire vaincu par l'ordre rationnel, c'est la métaphysique ramenée à la niche des religions, c'est la poésie disparaissant pour longtemps du roman, dès lors tout entier acquis au réalisme, c'est-à-dire livré à une surveillance sans relâche qui a pour but de déterminer comme unique référent l'empire du réel.

  • Les châteaux de la subversion, Annie Le Brun, éd. Garnier Frères, coll. Folio Essais, 1982 (ISBN 2-07-032341-2), partie I, « Melmoth réconcilié » ou le prix d'une entrée dans l'histoire, p. 26


[modifier] Philippe Berthier, Chateaubriand — Europe n°775-776, 1993

[...] tout se passe comme si, très vite, Chateaubriand se débarrassait de ce décor bon marché pour s'évader intérieurement, grâce à la poésie, vers des régions sublimes, inaccessibles aux cerbères qui l'ont sous bonne garde. Son premier soin, à peine bouclé, est de se nettoyer le corps (et l'âme) de toute cette souillure primaire en faisant le ménage avec une bonne humeur inattendue, et l'étrange sentiment d'un regain de jeunesse : après avoir procédé à ses ablutions et rangé ses petites affaires, Chateaubriand n'a plus l'impression d'être dans un bouge, mais « dans la cabine d'un vaisseau » ; le voilà en partance pour une traversée immobile, sur l'océan du souvenir et du songe ; le rite lustral lui a redonné ses vingt ans : il saute sur la table comme un jeune homme pour regarder par son hublot (hélas, aucune vue : on n'est pas à la tour Farnèse) ; il se retrouve magiquement revenu en arrière, démuni comme dans son galetas londonien, lorsque flottaient dans sa tête les premiers rêves de René. Et aussitôt, pour estampiller l'authenticité de cette expérience régénératrice, il reçoit la récompense réservée aux poètes pauvres : la visite rayonnante de la Muse, qui vient tout inspirée embrasser son favori. Lorsque la vie débarrasse de l'inessentiel par lequel elle se laisse trop souvent encombrer, elle redonne toutes ses chances à la création : si quelqu'un a jamais été persuadé qu'en art « qui perd gagne », c'est bien Chateaubriand.

  • « Les prisons du poète », Philippe Berthier, Chateaubriand — Revue Littéraire Europe (ISSN 0014-2751), nº 775-776, Novembre-décembre 1993, p. 70


[modifier] Écrit intime

[modifier] George Sand/Alfred de Musset, Le Roman de Venise, 1904

Est-ce que ta haute destinée te faisait peur ? Est-ce que l'esprit de Dieu était passé devant toi sous des traits trop sévères ? L'ange de la poésie, qui rayonne à sa droite, s'était penché sur ton berceau pour te baiser au front ; mais tu fus effrayé sans doute de voir si près de toi le géant aux ailes de feu. Tes yeux ne purent soutenir l'éclat de sa face, et tu t'enfuis pour lui échapper. A peine assez fort pour marcher, tu voulus courir à travers les dangers de la vie, embrassant avec ardeur toutes ses réalités et leur demandant asile et protection contre les terreurs de ta vision sublime et terrible. Comme Jacob, tu luttas contre elle, et comme lui tu fus vaincu. Au milieu des fougueux plaisirs où tu cherchais vainement ton refuge, l'esprit mystérieux vint te réclamer et te saisir. Il fallait que tu fusses poète, tu l'as été en dépit de toi-même.


[modifier] Essai

[modifier] Paul Valéry, Oeuvres II, 1905

Ainsi la poésie est avant tout un jeu fonctionnel des appareils phoniques et verbaux et aussi une sorte de jeu fonctionnel de la faculté représentative ou descriptive — possible à cause de la liberté des images par les signes.

  • Œuvres II (1905), Paul Valéry, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1960, p. 1061


[modifier] Paul Valéry, Variété II, 1941

Le poème — cette hésitation prolongée entre le son et le sens.

  • Œuvres II (1941), Paul Valéry, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1960, chap. Rhumbs, p. 636


[modifier] Paul Valéry, Cahiers XVIII, 1957

Si un vers produit un sens exact — c'est-à-dire qui puisse être traduit soit par une autre expression, soit par une représentation unique — ce vers est aboli par ce sens.

  • Cahiers XVIII, Paul Valéry, éd. Imprimerie nationale, 1957, p. 782


[modifier] Charles Dantzig, Dictionnaire égoïste de la littérature, 2005

La poésie, même non traduite, circule mieux que les romans et les essais. Des clochards royaux colloquent par le monde.

  • Dictionnaire égoïste de la littérature française, Charles Dantzig, éd. Grasset, 2005, p. 623


Ce n'est pas la station debout permanente qui a séparé l'homme du singe, c'est la poésie. Un jour, un velu à front bas, cessant de se gratter les aisselles, a grimpé sur un rocher et, indifférent aux barrissements des diplodocus, en bas, a chanté : « Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui ».

  • Dictionnaire égoïste de la littérature française, Charles Dantzig, éd. Grasset, 2005, p. 666-667


Les hommes vivent de poésie, mais ils ne le savent pas. Ils en inventent des formes rudimentaires, comme les slogans publicitaires, pleins de références et de rimes, les produits cosmétiques, tout en noms fantaisistes, les sports collectifs, avec leurs règles aussi aberrantes et amusantes à suivre que la prosodie.

  • Dictionnaire égoïste de la littérature française, Charles Dantzig, éd. Grasset, 2005, p. 668


[modifier] François Le Lionnais, Anthologie de l'OuLiPo, 2009

L'ordre dans lequel les vers sont enchaînés engendre une configuration qui contribue puissamment à l'effet poétique. On pourrait même démontrer cette proposition en fournissant des contre-exemples en quelque sorte complémentaires : d'une part, des poèmes assez médiocres dont, cependant bien des vers – considérés chacun séparément – seraient excellents ; et, d'autre part, des vers sans éclat dont l'association formerait des poèmes d'une assez belle qualité. (J'incline à croire que cette remarque pourrait éclairer la querelle du classicisme et du romantisme).

  • « A propos de la littérature expérimentale », François Le Lionnais, dans Anthologie de l'OuLiPo, Marcel Bénabou et Paul Fournel (dir.), éd. Gallimard, coll. Poésie, 2009, p. 884


[modifier] Poésie

[modifier] Joachim du Bellay, Les Regrets, 1558

Si les vers ont été l’abus de ma jeunesse,
Les vers seront aussi l’appui de ma vieillesse,
S’ils furent ma folie, ils seront ma raison, […].

  • Les œuvres françoises de Joachim Du Bellay,… / rev. et de nouveau augm. de plusieurs poésies non encore auparavant imprimées (1558), Joachim du Bellay, éd. impr. de F. Morel, 1569, partie Les regrets et autres oeuvres poétiques de I. du Bellay, gentilhomme angevin, XIII, p. 36, vers 9 à 11 (texte intégral sur Wikisource)


[modifier] Nicolas Boileau, Epître, à mes vers, 1695

J'ai beau vous arrêter, ma remontrance est vaine ;
Allez, partez, mes vers, derniers fruits de ma veine ;
C'est trop languir chez moi dans un obscur séjour

[...] Vous croyez, sur les pas de vos glorieux aînés,
Voir bientôt vos bons mots, passant du peuple aux princes,
Charmer également la ville et les provinces,
Et par le prompt effet d'un sel réjouissant,
Devenir quelquefois proverbes en naissant.

  • « Epitre, à mes vers », dans Œuvres Complètes, Nicolas Boileau, éd. Firmint-Didot, 1865, p. 234


[modifier] Victor Hugo, Les Contemplations, 1856

C'est horrible ! oui, brigand, jacobin, malandrin,
J'ai disloqué ce grand niais d'alexandrin.

  • « Quelques mots à un autre », dans Les Contemplations, Victor Hugo, éd. Hachette, 1858, t. 1, p. 108


[modifier] Jacques Guigou, Son chant, 1997

Elle [la poésie] laisse au roman le soin de ressasser l'expérience humaine.


[modifier] Prose poétique

[modifier] Robert Desnos, Deuil pour deuil, 1924

Là-bas, d'autres gouttes d'eau connaissent la compagnie des poissons (qui dira l'extraordinaire importance des poissons en poésie ? ils évoquent le feu et l'eau et ce sont eux que regrettent les gouttes dans les conduites de plomb de la cité).)


[modifier] Robert Desnos, La liberté ou l'amour !, 1927

Une poétique agoraphobie transforme mes nuits en déserts et mes rêves en inquiétude.


[modifier] Roman

[modifier] Jean-Jacques Rousseau, Julie ou La nouvelle Héloïse, 1761

[...] et si l'on peut faire opiner l'habit d'un homme dans une lettre, pourquoi ne ferait-on pas suer le feu dans un sonnet ?


[modifier] Médias

[modifier] Presse

[modifier] Jacques Guigou, La foudre, la faille, la poésie, 2003

Connaissance sensible de la finitude et de son désir d'éternité, la poésie n'appartient pas pour autant à l'univers des causes et des fins. Ni sagesse, ni folie, elle n'appelle aucun guide pour lui indiquer sa marche. Présente chez chaque être humain, elle ne cherche pas de disciples ; tout juste peut-elle, lorsque l'existant de ce monde laisse soudain entrevoir la faille qui l'abolira, s'inviter en souriant à la ronde de ses amateurs.

  • La foudre, la faille, la poésie, Jacques Guigou, éd. L'impliqué, 2003, p. 184


[modifier] Musique

[modifier] Chanson

[modifier] Léo Ferré, Il n'y a plus rien, 1973

Ce n'est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baisemain qui fait la tendresse.
Ce n'est pas le mot qui fait la poésie, mais la poésie qui illustre le mot.

[...] Toute poésie destinée à n'être que lue et enfermée dans sa typographie n'est pas finie.
Elle ne prend son sexe qu'avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l'archet qui le touche.

  • Préface, Léo Ferré, Léo Ferré, album Il n'y a plus rien (1973 chez Barclay).


[modifier] Léo Ferré,Préface, 1973

Le snobisme scolaire qui consiste, en poésie, à n'employer que certains mots déterminés, à la priver de certains autres, qu'ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baisemain.
Ce n'est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baisemain qui fait la tendresse.
Ce n'est pas le mot qui fait la poésie, c'est la poésie qui illustre le mot.

  • Préface, Léo Ferré, Léo Ferré, album Il n'y a plus rien (1973 chez Barclay).


[modifier] Philosophie

[modifier] Gaston Bachelard, L'Eau et les Rêves, 1942

Plus qu'aucun autre élément peut-être, l'eau est une réalité poétique complète. Une poétique de l'eau, malgré la variété de ses spectacles, est assurée d'une unité. L'eau doit suggérer au poète une obligation nouvelle : l'unité d'élément. Faute de cette unité d'élément, l'imagination matérielle n'est pas satisfaite et l'imagination formelle n'est pas suffisante pour lier les traits disparates. L'oeuvre manque de vie parce qu'elle manque de substance.

  • L'eau et les rêves — Essai sur l'imagination de la matière, Gaston Bachelard, éd. Le Livre de Poche, coll. Biblio Essais, 1993 (ISBN 978-2-253-06100-7), partie VI, chap. Introduction: Imagination et matière, p. 24


[modifier] Gaston Bachelard, L'Air et les Songes, 1943

Le poème est essentiellement une aspiration à des images nouvelles. Il correspond au besoin essentiel de nouveauté qui caractérise le psychisme humain.

  • L'Air et les Songes — Essai sur l'imagination du mouvement, Gaston Bachelard, éd. Le Livre de Poche, coll. Biblio Essais, 1992 (ISBN 978-2-253-06100-7), partie I, chap. Introduction: « Imagination et mobilité », p. 6


Les images poétiques sont [...] toutes, pour Shelley, des opérateurs d'élévation. Autrement dit, les images poétiques sont des opérations de l'esprit humain dans la mesure où elles nous allègent, où elles nous soulèvent, où elles nous élèvent. Elles n'ont qu'un axe de référence : l'axe vertical. Elles sont essentiellement aériennes. Si une seule image du poème manque à remplir cette fonction d'allègement, le poème s'écrase, l'homme est rendu à son esclavage, la chaîne le blesse.

  • L'Air et les Songes — Essai sur l'imagination du mouvement, Gaston Bachelard, éd. Le Livre de Poche, coll. Biblio Essais, 1992 (ISBN 978-2-253-06100-7), partie VI, chap. I. « Le Rêve de vol », p. 55


La poétique de Shelley est une poétique de l'immensité bercée. Le monde est pour Shelley un immense berceau — un berceau cosmique — d'où, sans cesse, s'envolent des rêves.

  • L'Air et les Songes — Essai sur l'imagination du mouvement, Gaston Bachelard, éd. Le Livre de Poche, coll. Biblio Essais, 1992 (ISBN 978-2-253-06100-7), partie VI, chap. I. « Le Rêve de vol », p. 59


La poésie totale, la poésie parfaite, dit Hugo von Hofmannsthal, « c'est le corps d'un elfe, transparent comme l'air, le messager vigilant qui porte à travers les airs une parole magique : en passant il s'empare du mystère de nuages, des étoiles, des cimes, des vents ; il transmet la formule magique fidèlement, mêlée cependant aux voix mystérieuses des nuages, des étoiles, des cimes et des vents ». Le messager ne fait plus qu'un avec le message. Le monde intime du poète rivalise avec l'univers.

  • L'Air et les Songes — Essai sur l'imagination du mouvement, Gaston Bachelard, éd. Le Livre de Poche, coll. Biblio Essais, 1992 (ISBN 978-2-253-06100-7), partie II, chap. IX. « La Nébuleuse », p. 260


[modifier] Propos de moralistes

[modifier] Saint-Évremond, Oeuvres mêlées, 1671

La poésie demande un génie particulier qui ne s'accommode pas trop avec le bon sens. Tantôt c'est le langage des dieux ; tantôt c'est le langage des fous, rarement celui d'un honnête homme.

  • « A M. le Maréchal de Créqui » (1671), dans Oeuvres mêlées, Saint-Evremond, éd. Les Grands Classiques Illustrés, ~1935?, p. 279


Ce n'est pas qu'il n'y ait quelque chose de galant à faire agréablement des vers, mais il faut que nous soyons maîtres de notre génie : autrement l'esprit est possédé de je ne sais quoi d'étranger qui ne lui permet pas de disposer assez facilement de lui-même. « Il faut être sot, disent les Espagnols, pour ne pas faire deux vers ; il faut être fou pour en faire quatre ».

  • « A M. le Maréchal de Créqui » (1671), dans Oeuvres mêlées de Saint Evremond, Saint-Evremond, éd. Les Grands Classiques Illustrés, ~1935?, p. 279-280


Quelque nouveau tour qu'on donne à de vieilles pensées, on se lasse d'une poésie qui ramène toujours les comparaisons de l'aurore, du soleil, de la lune, des étoiles.

  • « A M. le Maréchal de Créqui » (1671), dans Oeuvres mêlées de Saint Evremond, Saint-Evremond, éd. Les Grands Classiques Illustrés, ~1935?, p. 280


Ce sont [toujours] les mêmes expressions et les mêmes rimes. Je ne trouve jamais le chant des oiseaux que je ne prépare au bruit des ruisseaux ; les bergères sont toujours couchées sur des fougères; et on voit moins les bocages sans les ombrages, dans nos vers, qu'au véritable lieu où ils sont.

  • « A M. le Maréchal de Créqui » (1671), dans Oeuvres mêlées de Saint Evremond, Saint-Evremond, éd. Les Grands Classiques Illustrés, ~1935?, p. 280-281


[modifier] Joseph Joubert, Pensées, 1850

Il y a des vers qui, par leur caractère, semblent appartenir au règne minéral : ils ont de la ductilité et de l’éclat ; d’autres, au règne végétal : ils ont de la sève ; d’autres, enfin, au règne animal ou animé, et ils ont de la vie. Les plus beaux sont ceux qui ont de l’âme ; ils appartiennent aux trois règnes, mais à la muse encore plus.


[modifier] Articles connexes


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