Mort

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Autoportrait à la Mort violoniste, Arnold Böcklin
La Mort de SénèqueJoseph-Noël Sylvestre (1875)
Mors ultima linea rerum.jpg
La Mort de PaetusAntoine Rivalz

Sommaire

Littérature [modifier]

Correspondance [modifier]

George Sand/Alfred de Musset, Le Roman de Venise, 1904 [modifier]

George Sand à François Buloz — Nohant, 5 janvier 1836

La vie est courte, le mal et le bien y sont inutiles à quiconque ne veut plus que le repos. Traitez-moi comme un mort. Ne laissez pas insulter ma tombe, mais n'y mettez pas d'épitaphe, je suis bien comme cela.

  • Le Roman de Venise (2004), George Sand/Alfred de Musset, éd. Grasset, 1904, George Sand à François Buloz — Nohant, 5 janvier 1836, p. 471

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Critique [modifier]

Cécile Guilbert, Les ruses du professeur Nabokov, 2010 [modifier]

Tu aimes l'art parce que tu hais la mort et d'ailleurs n'y crois pas, le problème du temps se résolvant en épiphanies dans ta solitude pensive.

  • Littératures (1980), Vladimir Nabokov, éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, 2010, Préface de Cécile Guilbert — Les ruses du professeur Nabokov, p. VIII


Écrit intime [modifier]

Paul Klee, Journal, 1957 [modifier]

Un chantier d'inauthentiques éléments pour la formation d'impurs cristaux.
Voilà où nous en sommes.
Mais ensuite : il arriva que saigna la druse. Je pensais en mourir, guerre et mort. Puis-je donc mourir, moi cristal ?
Moi cristal.


Jean-Paul Sartre, Les Mots, 1964 [modifier]

Plus absurde est la vie, moins supportable la mort.


Paul Léautaud, Journal littéraire, 1968 [modifier]

Quelle chose mystérieuse, curieuse, que la mort. Quelle tranquillité, quel repos, quelle sorte de bonheur même, sur ce visage. Quelque chose d'un très léger sourire à la bouche. Tout à fait le visage d'une femme qui fermerait les yeux pour recevoir des baisers. C'est à faire rêver. Ce serait à faire rêver s'il n'y avait pas la suite. Je serais resté là une heure à regarder.

  • 6 janvier 1941.
  • Journal littéraire, Paul Léautaud, éd. Mercure de France, 1962, p. 260


Antonio Porchia, Voces, 1970 [modifier]

Mon père, en s'en allant, a donné un demi siècle à mon enfance.

  • (es) Mi padre, al irse, le regaló medio siglo a mi infancia.


Anaïs Nin, Henry et June — Les cahiers secrets, 1986 [modifier]

Décembre (1931)

En montant au premier étage pour déposer son manteau, elle s'est arrêtée une seconde à mi-chemin, à l'endroit où la lumière faisait ressortir sa beauté contre le mur turquoise. Chevelure blonde, visage blême, sourcils pointus de démon, sourire cruel avec une fossette désarmante. Perfide, infiniment désirable, m'attirant à elle comme si elle m'attirait vers la mort.


Au café, je vois comme des cendres sous sa peau. Désintégration. J'éprouve une terrible angoisse. J'ai envie de la prendre dans mes bras. Je la sens glisser vers la mort et j'ai envie d'entrer dans le royaume de la mort pour la suivre, pour l'embrasser. Elle est entrain de mourir sous mes yeux. Sa sombre beauté, si cruellement attirante, est en train de mourir. Sa force étrange, presque virile.


Essai [modifier]

Malcolm de Chazal, Sens plastique, 1948 [modifier]

La mort est une « perte de souffle » étagée. La volupté est une « perte de souffle » en rond.

  • « Sens plastique », Malcolm de Chazal, dans Anthologie de la poésie française du XXè siècle (1948), Michel Décaudin (Ed.), éd. Gallimard, coll. Poésie, 1983, p. 439


Serge Pey, De la pensée, 2010 [modifier]

La pensée que nous renversons sur nous un nuage anonyme pour faire croire à notre mort anonyme dans la foule des fusillés est une pensée du nuage et de la mort.

  • « De la pensée » (EAN 9782919103003), Serge Pey, Gruppen (ISSN 2106-377X), nº 1, Été 2010, p. 77


Fable [modifier]

Florian, Fables [modifier]

Le voyage

Partir avant le jour, à tâtons, sans voir goutte,
Sans songer seulement à demander sa route,
Aller de chute en chute, et, se traînant ainsi,
Faire un tiers du chemin jusqu'à près de midi ;
Voir sur sa tête alors amasser les nuages,
Dans un sable mouvant précipiter ses pas,
Courir, en essuyant orages sur orages,
Vers un but incertain où l'on n'arrive pas ;
Détrompé vers le soir, chercher une retraite;
Arriver haletant, se coucher, s'endormir ;
On appelle cela naître, vivre et mourir.
La volonté de Dieu soit Faite !

  • « Le Voyage », dans Œuvres, Florian, éd. Firmin-Didot, 1865, p. 121


Nouvelle [modifier]

Edgar Allan Poe, Nouvelles Histoires extraordinaires, 1857 [modifier]

Colloque entre Monos et Una

Le coeur fatigué d'angoisses qui tiraient leur origine du désordre et de la décadence générale, je succombai à la cruelle fièvre. Après un petit nombre de jours de souffrance, après maints jours pleins de délire, de rêves et d'extases dont tu prenais l'expression pour celle de la douleur, pendant que je ne souffrais que de mon impuissance à te détromper, — après quelques jours je fus, comme tu l'as dis, pris par une léthargie sans souffle et sans mouvement, et ceux qui m'entouraient dirent que c'était la Mort.


Renée Vivien, La Dame à la Louve, 1904 [modifier]

La Soif ricane

Je ne crains pas la mort, mais la douleur m’épouvante. La perspective d’être rôti vivant me tenaillait de façon suraiguë. Polly elle-même avait l’air grave, quoique ses nerfs soient plus robustes que des tendons de bœuf.

  • La Dame à la Louve, Renée Vivien, éd. Alphonse Lemaire, 1904, La Soif ricane, p. 33


Les Soeurs du silence

Comme un nid d’aigle, la pieuse demeure se blottissait parmi les rochers. Les passants craignaient la violence de ses parfums. Jadis, le souffle inexorable des fleurs d’oranger avait fait mourir une vierge.

  • La Dame à la Louve, Renée Vivien, éd. Alphonse Lemaire, 1904, Les Soeurs du silence, p. 54


Blanche comme l'Ecume

Elle ne craignait point la Mort aux yeux chastes, aux mains graves, elle ne craignait que l’Amour qui ravage l’esprit et la chair. Blanche comme l’écume sur le gris des rochers, elle songeait que les Dieux cléments, en la livrant virginale à la Mort virginale, lui épargnaient les rancœurs et les souillures de l’implacable Érôs.

  • La Dame à la Louve, Renée Vivien, éd. Alphonse Lemaire, 1904, Blanche comme l'Ecume, p. 206


Des lèvres d’Androméda jaillit un sanglot d’épouvante et d’amour. Ses paupières frémirent avant de se clore sur la volupté de son regard. Ses lèvres goûtaient amèrement la saveur de la Mort.
… Mais l’heure de délivrance avait sonné, et le Héros apparut, armé par la Parthène et pareil à un éclair d’été. Le combat se livra sur les vagues et le glaive de Perseus fut vainqueur. Le Monstre s’abîma lentement dans les ténèbres de l’eau.
À l’instant où le triomphateur brisait les chaînes d’or de la Captive, il s’arrêta devant le reproche muet de ses larmes.
Et la voix d’Androméda sanglota lentement :
« Pourquoi ne m’as-tu point laissée périr dans la grandeur du Sacrifice ? La beauté de mon Destin incomparable m’enivrait, et voici que tu m’as ravie au baiser léthéen. Ô Perseus, sache que le Monstre de la Mer a connu seul mon sanglot de désir, et que la Mort m’apparaîssait moins sombre que ton étreinte prochaine. »

  • La Dame à la Louve, Renée Vivien, éd. Alphonse Lemaire, 1904, Blanche comme l'Ecume, p. 207


Poésie [modifier]

Nicolas Boileau, Odes, XVIIè siècle [modifier]

Par mes désirs prévenue,
Près de mon lit douloureux,
Déjà la mort est venue
Asseoir son squelette affreux ;
Et le regard homicide
De son cortège perfide,
Porte à son dernier degré
L'excès, toujours plus terrible,
D'un accablement horrible,
Par l'insomnie ulcéré.

  • « Odes », dans Œuvres Complètes, Nicolas Boileau, éd. Firmint-Didot, 1865, p. 599


Etienne Pavillon, Oeuvres, 1720 [modifier]

La vie est peu de chose, et sa fin n'est terrible
Qu'à ceux qui n'ont jamais osé la méditer ;
Rien ne doit être moins sensible
Que la perte d'un bien qu'on ne peut regretter.

  • Oeuvres, Etienne Pavillon, éd. Henri du Sauzée, 1720, p. 186


Théophile Gautier, Albertus, 1832 [modifier]

Clémence

Tu dors sans faste, au pied de la colline,
            Au dernier rang,
Et sur ta fosse un saule pâle incline
            Son front pleurant ;

Ton nom déjà par la nuit et la neige
            Est effacé
Sur le bois noir de la croix qui protège
            Ton lit glacé.

  • « Clémence », dans Œuvres de Théophile Gautier - Poésies, Volume 1 (1832), Théophile Gautier, éd. Lemerre, 1890, p. 63


Une âme

Enfin au cimetière,
Un soir d’automne sombre et grisâtre, une bière
Fut apportée : un être à la terre manqua ;
Et cette absence, à peine un cœur la remarqua.

  • « Une âme », dans Œuvres de Théophile Gautier - Poésies, Volume 1 (1832), Théophile Gautier, éd. Lemerre, 1890, p. 77


Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857 [modifier]

La Mort

C'est la Mort qui console, hélas ! Et qui fait vivre ;
C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le cœur de marcher jusqu'au soir.


Paul Verlaine, Oeuvres poétiques [modifier]

La Mort

Telle qu'un moissonneur, dont l'aveugle faucille
Abat le frais bleuet, comme le dur chardon,
Telle qu'un plomb cruel qui, dans sa course, brille,
Siffle, et, fendant les airs, vous frappe sans pardon

  • Oeuvres poétiques, Paul Verlaine, éd. Jean de Bonnot, 1975, t. 7, p. 210, vers 1-4


L'apollon de Pont-Audemer

Plus tard, soit que le sort, l'épargne ou le désigne,
On le verra, bon vieux, barbe blanche, oeil terni,
S'éteindre doucement, comme un jour qui finit.

Ou bien, humble héros, martyr de la consigne,
Au fond d'une tranchée obscure ou d'un talus
Rouler, le crâne ouvert par quelque éclat d'obus.

  • 9 septembre 1864.
  • Oeuvres poétiques, Paul Verlaine, éd. Jean de Bonnot, 1975, t. 7, p. 215, vers 9-14


Emile Verhaeren, Les Heures du Soir, 1911 [modifier]

Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière,
Baise-les longuement, car ils t’auront donné
Tout ce qui peut tenir d’amour passionné
Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.

  • Les Heures du Soir, XXVI (1911), Emile Verhaeren , éd. Mercure de France (Paris), 1954, p. 163, v. 1-4


Robert Desnos, Rrose Sélavy, 1922 [modifier]

Morts férus de morale votre tribu attend-elle toujours un tribunal ?

  • Cette citation provient d'une revue dirigée par André Breton.
  • « Rrose Sélavy », Robert Desnos, Littérature Nouvelle Série, nº 7, Décembre 1922, p. 19


Paul Eluard , L'Amour la poésie, 1929 [modifier]

Armure de proie

Dans les ravins du sommeil
Le silence dresse ses enfants
Voici le bruit fatal qui crève les tympans
La poussiéreuse mort des couleurs
L'idiotie.

  • Capitale de la douleur suivi de L'amour la poésie (1929), Paul Eluard, éd. Gallimard, coll. Poésie, 1966 (ISBN 978-2-07-030095-2), partie Comme une image, IV. Armure de proie, p. 205


Robert Desnos, Corps et biens, 1930 [modifier]

Langage cuit — 1923

La mort respirait de grandes bouffées de vide.

  • Les surréalistes — Une génération entre le rêve et l'action (1991), Jean-Luc Rispail, éd. Gallimard, coll. Découverte Gallimard Littérature, 2000 (ISBN 2-07-053140-6), chap. Témoignages et documents, Robert Desnos, « Langage cuit », in Corps et biens 1923, p. 166


Raymond Queneau, L'instant fatal, 1946 [modifier]

Je crains pas ça tellment la mort de mes entrailles
et la mort de mon nez et celle de mes os
Je crains pas tellement moi cette moustiquaille
qu'on baptisa Raymond d'un père dit Queneau
[...] Je crains pas cette nuit Je crains pas le sommeil
absolu Ça doit être aussi lourd que le plomb
aussi sec que la lave aussi noir que le ciel
aussi sourd qu'un mendiant bêlant au coin d'un pont

  • « L'instant fatal », Raymond Queneau, dans Anthologie de la poésie française du XXè siècle, Michel Décaudin (Ed.), éd. Gallimard, coll. Poésie, 1983, p. 448


Guillevic Sphère, 1963 [modifier]

De ma mort

Ce n'est pas moi
Qui fermerai

Pas moi qui crierai
Pour la fermeture.

C'est qu'on me fermera

  • « De ma mort », dans Sphère, Guillevic, éd. Gallimard, 1963, p. 17


Joyce Mansour, Le Désir du désir sans fin, 1963 [modifier]

Il m'est difficile de penser à la mort
Quand sur mon ventre hésitent de grands oiseaux
Aux pâles retards de sperme
Et habiletés d'écume.

  • « Le désir du désir sans fin », Joyce Mansour, La Brèche, nº 5, Octobre 1963, p. 4


Annie Le Brun, Le Carreau sans coeur, 1964 [modifier]

Le soleil enfonce ses peignes dans la taupe de nos nuits
Mains ouvertes des morts sous les feuilles de la forêt auxquelles j'agrippe mes langues obsédantes de fourmi rouge
Nefs renversées où je déchiquète péniblement les mitaines des fourreurs collées à mon dos
A ce prix, à ce prix le plaisir
Les cerceaux pèsent le poids des oranges amères.

  • « Le Carreau sans coeur », Annie Le Brun, La Brèche, nº 7, Décembre 1964, p. 59


Joyce Mansour, Funéraire comme une attente à vie, 1964 [modifier]

Opaques sont les prunelles de l'aïeule ensevelie
Vengeresses mes morts amoureuses.

  • « Funéraire comme une attente à vie », Joyce Mansour, La Brèche, nº 7, Décembre 1964, p. 78


Sayd Bahodine Majrouh, Le suicide et le chant, 1988 [modifier]

Si meurt mon amant, que je sois son linceul !
Ainsi nous épouserons la poussière ensemble.


Prose poétique [modifier]

Comte de Lautréamont, Poésies , 1870 [modifier]

Le charme de la mort n'existe que pour les courageux.

  • Cette citation provient d'une revue dirigée par André Breton.


André Breton/Philippe Soupault, Les Champs Magnétiques, 1919 [modifier]

Il n'y avait plus que la mort ingrate qui nous respectait.

  • Cette citation provient d'une revue dirigée par André Breton.


Robert Desnos, Deuil pour deuil, 1924 [modifier]

— Le jour où disparaîtront d'un seul coup tes amis! où d'un seul coup disparaîtra la terre et ce qu'elle porte, hormis toi ! quand tu seras seul on te croira mort ; c'est on qui le sera. L'univers meurt chaque fois que meurt un homme, et il y a beaucoup d'hommes parmi les hommes.


Et tandis que les cieux retentissaient du bruit des serrures divines fermées en hâte, le fossoyeur, le fossoyeur mourait sous l'entassement cannibale des clefs, sur la tombe de Guillaume le Conquérant, tandis que, dans la taupinière, à la lumière verte, se déroulaient les funérailles de la fourmi d'or, la serrure des intelligences.


Les dents des femmes sont des objets si charmants qu'on ne devrait les voir qu'en rêve ou à l'instant de la mort.


André Breton, Poisson soluble, 1924 [modifier]

L'aurore boréale en chambre, voilà un pas de fait ; ce n'est pas tout. L'amour sera. Nous réduirons l'art à sa plus simple expression qui est l'amour ; nous réduirons aussi le travail, à quoi, mon Dieu ? A la musique des corrections lentes qui se payent de mort.


Elle chantait entre les barreaux de l'eau ces mots que je n'ai pas appris :
« Mort d'azur et de tempête fine, défais ces barques, use ces noeuds. Donne aux divinités le calme, aux humains la colère. Je te connais, mort de poudre et d'acacia, mort de verre. Je suis morte, moi aussi, sous les baisers. »


Je veille près de la Porte Albinos avec la volonté de ne laisser passer que les cadavres dans les deux sens. Je ne suis pas encore mort et je jouis parfois du spectacle des amours.


René Crevel, Le Pont de la mort, 1926 [modifier]

Il y a un pont de la planète minuscule à la liberté.
Du pont de la mort, venez voir, venez tous voir la fête qui s'allume.

  • « Le Pont de la mort », René Crevel, La Révolution Surréaliste, nº 7, 15 juin 1926, p. 28


Robert Desnos, La Liberté ou l'Amour !, 1927 [modifier]

La nuit de son incarnation approche où, ruisselant de neige et de lumière, il signifiera a ses premiers fidèles que le temps est venu de saluer le tranquille prodige des lavandières qui bleuissent l’eau des rivières et celui d’un dieu visible sous les espèces de la mousse de savon, modelant le corps d’une femme admirable, debout dans sa baignoire, et reine et déesse des glaciers de la passion rayonnant d’un soleil torride, mille fois réfléchi, et propices à la mort par insolation. Ah ! si je meurs, moi, nouveau Baptiste, qu’on me fasse un linceul de mousse savonneuse évocatrice de l’amour et par la consistance et par l’odeur.


Bibendum rentrant en son repaire où il se proposait de rédiger la fameuse proclamation connue depuis sous le nom de Pater du faux messie, s’enduisit, malgré ses précautions, de mousse de savon. Arrivé, il dicta immédiatement le Pater et, ressortant, glissa sur le macadam, tomba et mourut en donnant naissance à une armée de pneus. Ceux-ci devaient continuer la lutte.


Je sais quelle est l’agonie d’un navire pris dans la banquise, je connais le râle froid et la mort pharaonique des explorateurs arctiques et antarctiques, avec ses anges rouges et verts et le scorbut et la peau brûlée par le froid.


Louise Lame morte vint me rejoindre et nul parmi ceux que nous rencontrâmes ne put remarquer le changement qui s’était effectué en elle. À peine une odeur de tombeau se mêlait-elle à l’ambre dont elle était parfumée, odeur de tombeau que je connais bien pour l’avoir respirée maintes fois à ras des draps fatigués par des plis nombreux, vus au petit jour comme les flots contradictoires et figés d’une marée matinale ou plutôt, en raison des ondes contraires déterminées par le froissement des membres aux vestiges d’un corps lancé dans un liquide, par exemple un homme dans un fleuve, avec si bon vous semble une pierre au cou : des ronds concentriques.


Ramené péniblement, ils découvrirent dans ses mailles un buste antique et mutilé et une sirène : une sirène qui était poisson jusqu’à la taille et femme de la taille aux pieds. De ce jour, l’existence fut intenable sur le petit bateau. Le filet ne ramena plus que des étoiles charnues et soyeuses, des méduses transparentes et molles comme des danseuses en tutu récemment assassinées, des anémones, des algues magiques. L’eau des réservoirs se changea en perles fines, les aliments en fleurs des Alpes : edelweiss et clématites. La faim tortura les matelots mais nul ne songea à rejeter à la mer l’augurale créature qui avait déterminé la famine. Elle rêvait à l’avant sans paraître souffrir de sa nouvelle existence. L’équipage mourut en peu de jours et l’esquif, jouet des courants, parcourt encore les océans.


Qui donc a comparé l’ennui à la poussière ? L’ennui et l’éternité sont absolument nets de toute souillure. Un balayeur mental en surveille soigneusement la propreté désespérante. Ai-je dit désespérante ? L’ennui ne saurait pas plus engendrer le désespoir qu’il ne saurait aboutir au suicide. Vous qui n’avez pas peur de la mort essayez donc un peu de l’ennui. Il ne vous servira plus à rien par la suite de mourir. Une fois pour toutes vous auront été révélés le tourment immobile et les perspectives lointaines de l’esprit débarrassé de tout pittoresque et de toute sentimentalité.


Perdu entre les segments d’un horizon féroce, l’explorateur casqué de blanc s’apprête à mourir et rassemble ses souvenirs pour savoir comment doit mourir un explorateur : si c’est les bras en croix ou face dans le sable, s’il doit creuser une tombe fugitive en raison du vent et des hyènes, ou se recroqueviller dans la position dite en chien de fusil qui tourmente les mères de famille, quand elles constatent que leur progéniture l’a choisie pour dormir, si le lion sera son bourreau, ou l’insolation, ou la soif.


René Char, Fureur et mystère, 1948 [modifier]

Argument

L'homme fuit l'asphyxie.
L'homme dont l'appétit hors de l'imagination se calfeutre sans finir de s'approvisionner, se délivrera par les mains, rivières soudainement grossies.
L'homme qui s'épointe dans la prémonition, qui déboise son silence intérieur et le répartit en théâtres, ce second c'est le faiseur de pain.
Aux uns la prison et la mort. Aux autres la transhumance du Verbe.

  • Fureur et mystère (1948), René Char, éd. Gallimard, coll. Poésie, 1962 (ISBN 2-07-030065-X), partie SEULS DEMEURENT (1938-1944), Argument, p. 19


Partage formel

Mourir, ce n'est jamais que contraindre sa conscience, au moment même où elle s'abolit, à prendre congé de quelques quartiers physiques actifs ou somnolents d'un corps qui nous fut passablement étranger puisque sa connaissance ne nous vint qu'au travers d'expédients mesquins et sporadiques. Gros bourg sans grâce au brouhaha duquel s'employaient des habitants modérés... Et au-dessus de cet atroce hermétisme s'élançait une colonne d'ombre à face voûtée, endolorie et à demi aveugle, de loin en loin — ô bonheur — scalpée par la foudre.

  • Fureur et mystère (1948), René Char, éd. Gallimard, coll. Poésie, 1962 (ISBN 2-07-030065-X), partie SEULS DEMEURENT (1938-1944), Partage formel, p. 71


Joyce Mansour, Les Gisants satisfaits, 1958 [modifier]

Marie but une gorgée, qui la suffoqua. Ses pieds aussi la faisaient souffrir, tant ils aspiraient à toucher terre. « La mer est une monstrueuse mécanique de mort », se dit-elle. Elle devint vague à son tour car son coeur se brisait. « Je vis », dit-elle. Et elle but.

  • Les surréalistes — Une génération entre le rêve et l'action (1991), Jean-Luc Rispail, éd. Gallimard, coll. Découverte Gallimard Littérature, 2000 (ISBN 2-07-053140-6), chap. Témoignages et documents, Joyce Mansour, Les Gisants satisfaits, 1958, p. 177


Octavio Paz, Liberté sur parole, 1958 [modifier]

Ma vie avec la vague

Parmi tous ces poissons, il y en avait quelques-uns particulièrement repoussants et féroces, petits tigres d'aquarium aux grands yeux fixes et à la gueule fendue et carnassière. Je ne sais par quelle aberration mon amie se complaisait à jouer avec eux, leur témoignant sans rougir une préférence que je veux ignorer. Elle passait de longues heures enfermée avec ces horribles créatures. Un jour, je ne pus attendre plus longtemps, je défonçai la porte et me jetai sur eux. Agiles et fantomatiques, ils s'échappèrent de mes mains tandis qu'elle me frappait en riant jusqu'à me faire tomber. Je sentis que je me noyais. Et Lorsque je fus sur le point de mourir, déjà violacé, elle me déposa doucement sur le bord, et se mit à me baiser, me disant je ne sais quoi. Je me sentais faible, moulu et humilié. En même temps, la volupté me faisait fermer les yeux. Sa voix était suave et me parlait de la mort délicieuse des noyés. Quand je revins à moi, je commençai à la craindre et la haïr.

  • Liberté sur parole (1958), Octavio Paz (trad. Jean-Clarence Lambert), éd. Gallimard, coll. Poésie, 1966 (ISBN 2-07-031789-7), partie II. AIGLE OU SOLEIL ? (1949-1950), Sables mouvants — Ma vie avec la vague, p. 76


Papillon d'obsidienne

Jadis, chaque heure naissait de la légère buée de mon haleine, dansait un instant à la pointe de mon poignard et disparaissait par la porte resplendissante de mon petit miroir. J'étais midi tatoué et minuit nu, le petit insecte de jade qui chante parmi les herbes de l'aube et le rossignol d'argile qui convoque les morts.

  • Liberté sur parole (1958), Octavio Paz (trad. Jean-Clarence Lambert), éd. Gallimard, coll. Poésie, 1966 (ISBN 2-07-031789-7), partie II. AIGLE OU SOLEIL ? (1949-1950), Aigle ou Soleil ? — Papillon d'obsidienne, p. 92


Le figuier

Adolescence féroce : l'homme qui veut être et qui ne tient déjà plus dans ce corps étroit, étrangle l'enfant que nous sommes. (Après des années, qui je vais être et jamais ne serai, dévaste mon être, le chasse, dilapide les richesses, commerce avec la mort.)

  • Liberté sur parole (1958), Octavio Paz (trad. Jean-Clarence Lambert), éd. Gallimard, coll. Poésie, 1966 (ISBN 2-07-031789-7), partie II. AIGLE OU SOLEIL ? (1949-1950), Aigle ou Soleil ? — Le figuier, p. 94


Être naturel

Ni morte ni vive, elle est la fleur qui naît de la poitrine des morts et du songe des vivants. La grande fleur qui lentement chaque matin ouvre les yeux et regarde sans reproche le jardinier qui la coupe. A l'intérieur de sa tige tronquée le sang afflue lentement et monte dans l'air, torche silencieuse qui flambe sur les ruines de Mexico. Tout est naissance infinie.

  • Liberté sur parole (1958), Octavio Paz (trad. Jean-Clarence Lambert), éd. Gallimard, coll. Poésie, 1966 (ISBN 2-07-031789-7), partie II. AIGLE OU SOLEIL ? (1949-1950), Aigle ou Soleil ? — Être naturel — III, p. 106


Joyce Mansour, Dolman le maléfique, 1961 [modifier]

Dolman se lassa de son image aqueuse et ordonna à nouveau la mise en route de la communauté. Les villageois ensablés arrachèrent leurs enfants aux cocotiers et repartirent en se lamentant sur les chemins de la forêt. Dolman était lourd d'angoisse. Il retrouva sa hutte et ses vieilles habitudes sans plaisir. L'insatisfaction usait ses méninges, et un désir galopant gonflait ses poumons comme un caillot de sang. La mort acheta un billet de loterie en son nom.
C'est alors que le Diable intervint. Ne pouvant accepter l'évasion d'une de ses créatures, il quitta sa tour de silence et accourut, détermine à enfermer Dolman dans les perspectives toujours changeantes d'une souffrance sans issue. On pense bien qu'il ne pouvait permettre l'anéantissement de la fange, il en avait trop besoin pour consolider son règne. Il retroussa donc ses babines et se prépara à la lutte. Il ne laissa rien au hasard car l'imprévu est père du rire et le rire libère, allège et arrache le guidon des pattes démoniaques.

  • « Dolman le maléfique », Joyce Mansour, La Brèche, nº 1, Octobre 1961, p. 50


Le Diable enroula les seins bandés d'un tentacule perspicace de douceur et lança sa langue aiguisée par la névrose entre les jambes entortillées. Dolman lissa ses longs cheveux et soupira en constatant que déjà son ventre, charrieur de l'étincelle, puait l'excrément. La Bête caressa les cuisses raides, froissa le visage de sa patte mouillée et dit : « De ma lance trempée d’adrénaline, je palperai ta matrice mouvante de progéniture ; je créerai à mon tour ».
Le Vil s'affala sur le flanc, pâmé et déconfit. « Je vous tiendrai compagnie cette nuit ». Et il s'endormit sans lâcher les pointes sophistiquées des seins de Dolman, qu'il tenait entre ses dents. « Voir ! Savoir ! » Dolman ouvrit les yeux de la dernière chance, rassembla ses membres sans trop se remuer et ralluma le feu. Il approcha son visage empourpré du Poilu. Rien. Il ne comprenait rien, ne voyait rien. « Peut-être ai-je perdu mon don du discernement ? » Il se rua vers la porte et posa ses yeux sur le lac aux purs reflets. Il posséda l'eau glacée, sentit les vagues se muer en pétales d'écume au passage des poissons, entendit les sons fruités des harmonies fluviales résonner dans ses entrailles. C'était fini ; incapable de s'intégrer à la tendre vélocité de l'Ombre, il n'avait plus qu'à mourir. Il ne voyait plus le ciel jaspé de prune et le gigantesque artichaut pelucheux qui poussait sa crête entre les gerbes de l'incendie ne l'intéressait guère. Il n'était rien puisque l'Autre subsistait. « Viens », siffla l'Adorable entre les lèvres du gâchis, et Dolman se rendit à l'appel, larmoyant et détaché. « Soyez heureux », dit le Feu en soulignant de bleu le misérable bosquet où se cabrait un dernier cri. Dolman ouvrit les jambes et sentit jaillir les éclaboussures de lave que précède l'éternuement terminal. « Soyez heureux », répéta l'Ignare quand Dolman expira, « Je serai éternellement présent ». « Vous verrai-je ? » hoqueta l'homme, la tête dans l'au-delà. « Celui qui viendra aura mon visage ». « Le verrai-je ? Le verrai-je ? » L'agonisant jeta un dernier regard circulaire et mourut.

  • « Dolman le maléfique », Joyce Mansour, La Brèche, nº 1, Octobre 1961, p. 52


Joyce Mansour, Illusions de vol, 1964 [modifier]

Le vieil homme ouvrit une armoire et me tendit, un à un à travers l'échiquier, des verges, des phallus de jade grandeur nature, d'autres en plastique munis de plumes gluantes. J'observai ce défilé de sexes masculins sans proférer la moindre réplique. Déçu par mon silence et mon évidente incompréhension, le savant rangea les pénis dans leurs écrins de velours. Dorothée entra toute mouillée de la baie.
Je ne vis plus le vieil homme... ou plutôt si parfois il nous advint encore de jouer aux échecs dans le salon glacial, je ne devais plus être pour lui qu'un adversaire. Je quittai Majorque sans regrets et ne tardai pas d'apprendre la mort du savant.

  • « Illusions de vol », Joyce Mansour, La Brèche, nº 6, Juin 1964, p. 23


Albert Caraco, Bréviaire du chaos, 1982 [modifier]

Nous tendons à la mort, comme la flèche au but et nous ne le manquons jamais, la mort est notre unique certitude et nous savons toujours que nous allons mourir, n'importe quand et n'importe où, n'importe la manière. Car la vie éternelle est un non-sens, l'éternité n'est pas la vie, la mort est le repos à quoi nous aspirons, vie et mort sont liées, ceux qui demandent autre chose réclament l'impossible et n'obtiendront que la fumée, leur récompense.


Roman [modifier]

Charles Robert Maturin, Melmoth — L'homme errant, 1820 [modifier]

— Et c'est cela, alors, la vie monastique ? — C'est cela ; à deux exceptions près : pour ceux qui, par l'imagination, peuvent renouveler chaque jour l'espoir de s'échapper et chérissent cet espoir jusqu'à leur lit de mort ; pour ceux qui, comme moi, diminuent leur misère en la divisant et, semblables à l'araignée, se soulagent du poison dont ils sont gonflés en en instillant une goutte à chaque insecte qui, comme vous, peine et agonise dans leur toile.


Marie d'Agoult, Nélida, 1866 [modifier]

Un mariage, quelque brillant qu'il fût, me plaçait sous le pire des jougs, celui du caprice d'un individu qui pouvait être noble et intelligent à la vérité, mais qui pouvait aussi être vulgaire et stupide. D'ailleurs, le mariage, c'était le ménage, le gynécée, la vie des salons. C'était le renoncement presque certain à l'expansion de ma force, à ce rayonnement de ma vie sur d'autres vies, dont l'image seule enflammait mon cerveau d'irréfrénables désirs. L'idée de diriger un jour une communauté tout entière et l'éducation de deux cents jeunes filles, toujours renouvelées et recrutées dans les premiers rangs de la société, s'empara de moi comme la seule qui pût me conduire à un but digne d'efforts. Si je pouvais, me disais-je, infiltrer dans ces jeunes coeurs les sentiments dont le mien déborde ; si, au lieu de la morgue et de la vanité dont on les nourrit, je parvenais à les pénétrer des principes d'une égalité vraie ; si j'allumais dans leur âme un pur et enthousiaste amour du peuple, jaurais fait une révolution... Ce mot me donnait le vertige.


Gabriele D'Annunzio, Le Feu, 1900 [modifier]

Vous-même, Perdita, ne vous plaisez-vous pas à cultiver dans votre jardin ce grenadier, ce bel arbuste « effrénien », pour me voir fleurir et fructifier chaque été ? Une de vos lettres, vraiment ailée comme une messagère divine, me décrivait la cérémonie gracieuse où vous l’avez orné de colliers, le jour même où vous reçûtes le premier exemplaire de Perséphone. Donc, pour vous et pour ceux qui m’aiment, j’ai véritablement renouvelé un mythe ancien lorsque, d’une manière idéale, je me suis assimilé à une forme de la Nature éternelle. C’est pourquoi, quand je serai mort (et puisse la nature m’accorder de me manifester tout entier dans mon œuvre avant que je meure !), mes disciples m’honoreront sous l’espèce de cet arbuste ; et, dans l’acuité de la feuille, dans la flamme de la fleur et dans le trésor interne du fruit couronné, ils voudront reconnaître certaines qualités de mon art ; et, par cette feuille, par cette fleur et par ce fruit, comme par autant d’enseignements posthumes du maître, leurs esprits, dans les œuvres mêmes, seront amenés à cette acuité, à cette flamme et à cette opulence enclose.

  • Le Feu, Gabriele D'Annunzio, éd. La Revue de Paris, 1900, chap. I. L'épiphanie du feu, p. 13


Il semblait qu’en ce soir magique revinssent tous les souffles et les mirages de l’Orient lointain, tels que les apportait jadis, dans ses voiles creuses et dans ses flancs recourbés, la galère pleine de belles proies. Et toutes les choses d’alentour exaltaient la puissance de la vie chez cet homme qui voulait attirer à soi l’univers afin de ne plus mourir, chez cette femme qui voulait jeter au bûcher son âme trop lourde afin de mourir pure. Et ils palpitaient l’un et l’autre, sous l’oppression d’une anxiété croissante, l’oreille attentive à la fuite du temps, comme si l’eau sur laquelle ils naviguaient eût coulé dans une clepsydre effroyable.

  • Le Feu, Gabriele D'Annunzio, éd. La Revue de Paris, 1900, chap. I. L'épiphanie du feu, p. 21


James Joyce, Ulysse, 1922 [modifier]

— Et qu'est-ce que la mort, celle de votre mère, ou la vôtre, ou la mienne ? Vous n'avez vu mourir que votre mère. Moi, à la Mater ou au Richmond, j'en vois tous les jours qui tournent de l'oeil, et dans la salle de dissection je les vois débiter en tranches. Est-ce que ça n'est pas tout simplement bestial ? Tout ceci ne rime à rien. Vous avez refusé de vous mettre à genoux et de prier pour votre mère qui vous le demandait sur son lit de mort. Pourquoi ? Parce que vous avez en vous de la maudite essence de jésuite, bien qu'elle opère à rebours. Pour moi dans tout ceci il n'y a que dérision et bestialité. Ses lobes cérébraux ne fonctionnent plus. Elle appelle le médecin Sir Peter Teazle et cueille des boutons d'or sur son couvre-pieds. Contentez-la tant qu'elle y est encore. Vous avez contrarié son voeu et voilà que vous me boudez parce que je n'ai pas la componction d'un croque-mort de chez Lalouette. Quelle absurdité !


Poussant devant lui un amas flottant de détritus, un banc de poissons en éventail, de cocasses coquilles. Un cadavre blanc de sel, émergeant dans le ressac, ballotté vers la terre, mètre à mètre, un marsouin. Le voilà. Accrochez-le vite. Tout descendu qu'il soit sous le plancher des eaux. Il est à nous. Stoppe.
Sac de gaz cadavériques macérant dans une saumure infecte. Un frisson de fretin engraissé d'un spongieux morceau de choix fuit des interstices de sa braguette boutonnée. Dieu se fait homme se fait poisson se fait oie bernacle se fait édredon. Vivant, je respire des souffles morts, foule la poussière de mort, dévore un urineux rebut de chairs mortes. Hissé roide sur le plat-bord, il exhale aux cieux la puanteur de son tombeau vert, le trou lépreux de son nez ronflant au soleil.
Une marine métamorphose ceci, des yeux bruns bleuis de sel. Mort par la mer, la plus douce des morts qui s'offrent à l'homme. Antique Père Océan.


Renée Dunan, La Culotte en jersey de soi, 1923 [modifier]

Deux femmes aussi ont connu la disparition du monde en leurs rétines lentement obscurcies.
Et l'on ne parle pas d'elles parce que leur beauté les désignait pour la mort ignominieuse que donne la harde bestiale des révoltés.


Raymond Radiguet, Le Diable au corps, 1923 [modifier]

Envisager la mort avec calme ne compte que si nous l'envisageons seul. La mort à deux n'est plus la mort, même pour les incrédules.


William Faulkner, Tandis que j'agonise, 1930 [modifier]

Je me rappelais que mon père avait coutume de dire que le but de la vie c'est de se préparer à rester mort très longtemps.

  • Tandis que j'agonise (1930), William Faulkner (trad. Maurice-Edgar Coindreau), éd. Gallimard, coll. Du monde entier, 1966, p. 183


Thomas Mann, La Montagne magique, 1931 [modifier]

La mort est digne de respect comme le berceau de la Vie, comme le sein du renouvellement. Mais opposée à la Vie et séparée d'elle, elle devient un fantôme, un masque, et pire encore. Car la mort prise comme une puissance spirituelle indépendante est une puissance fort dépravée dont l'attirance perverse est incontestablement très forte, et ce serait sans doute le plus effroyable égarement de l'esprit humain que de vouloir sympathiser avec elle.

  • La Montagne magique (1931), Thomas Mann (trad. Maurice Betz), éd. Arthème Fayard, coll. Le Livre de Poche, 1994, p. 300


André Malraux, L'Espoir, 1937 [modifier]

[...] la tragédie de la mort est en ceci qu’elle transforme la vie en destin, qu’à partir d’elle rien ne peut plus être compensé.


André Breton, L'Amour fou, 1937 [modifier]

De ce paysage passionné qui se retirera un jour prochain avec la mer, si je ne dois enlever que toi aux fantasmagories de l'écume verte, je saurai recréer cette musique sur nos pas. Ces pas bordent à l'infini le pré qu'il nous faut traverser pour revenir, le pré magique qui cerne l'empire du figuier. Je ne découvre en moi d'autre trésor que la clé qui m'ouvre ce pré sans limites depuis que je te connais, ce pré fait de la répétition d'une seule plante toujours plus haute, dont le balancier d'amplitude toujours plus grande me conduira jusqu'à la mort. La mort, d'où l'horloge à fleurs des campagnes, belle comme ma pierre tombale dressée, se remettra en marche sur la pointe des pieds pour chanter les heures qui ne passent pas. Car une femme et un homme qui, jusqu'à la fin des temps, doivent être toi et moi, glisseront à leur tour sans se retourner jamais jusqu'à perte de sentier, dans la lueur oblique, aux confins de la vie et de l'oubli de la vie, dans l'herbe fine qui court devant nous à l'arborescence. Elle est, cette herbe dentelée, faite des mille liens invisibles, intranchables, qui se sont trouvés unir ton système nerveux au mien dans la nuit profonde de la connaissance.


Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, 1939 [modifier]

Mais dans la mort d'un homme, un monde inconnu meurt, et je me demandais quelles étaient les images qui sombraient avec lui.


Ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort.


Dominique Fernandez, Porporino ou les mystères de Naples, 1974 [modifier]

— La mort, le sentiment de la mort imprègne tout ici, même la vie économique !
— Elle favorise en tout cas de curieuses institutions, dit le duc de Serracapriola. Les nobles se font enterrer dans leurs chapelles, le peuple est jeté dans la fosse creusée sous la grande nef de l'église, mais les plus pauvres terminent leur carrière en dehors des murs, transportés par deux croque-morts dans une simple charette. C'est l'épreuve la plus cruelle, la punition la plus avilissante qu'on puisse infliger à ces malheureux, qui ont lutté toute leur vie contre la misère, et qui maintenant, tout de suite après leur mort, recommencentt à être écrasés sous son poids. Pour échapper au terrain vague, aux croque-morts et à la charette, ils s'associent de leur vivant en confraternités. Vous trouverez ainsi dans la joyeuse ville de Naples une cinquantaine de clubs mortuaires, qui assurent à chacun de leurs affiliés, contre une petite obole versée mensuellement, l'assistance gratuite pour toutes les occasions indispensables et ruineuses, toutes les fêtes de la vie et de la mort : le mariage, le baptême et la communion des enfants, l'extrême onction, les funérailles. Surtout les funérailles.

  • Porporino ou les mystères de Naples (1974), Dominique Fernandez, éd. Grasset, coll. Les Cahiers Rouges, 1974 (ISBN 978-2-246-01243-6), partie II « Les pauvres de Jésus-Christ », Dévotion, dérision, p. 203


Jean-Christophe Grangé, Les rivières pourpres, 1998 [modifier]

La mort est un roman.


Anne F. Garréta, La Décomposition, 1999 [modifier]

Poussière de craie, chiffrant un néant qui cherche à gonfler la bulle, la fine membrane blanche qui l'enclôt, délinéant une part de nuit obscure et contournée sur le fond d'une nuit d'asphalte plus vaste, ligne hâtive silhouettant une absence et que les passants indifférents crèvent, emportent et dispersent à la semelle de leurs souliers.

  • À propos d'une silhouette de craie sur un trottoir, suite à mort violente.
  • La Décomposition, Anne F. Garréta, éd. Grasset (Le Livre de Poche), 1999, p. 50


Je le vis se retourner vers moi, étonné, comme s'il m'eut demandé muettement, par mimique, le sens de cette déflagration, et peut-être aussi lorsque enfin la douleur dans ses tripes, sensation d'abord lointaine, eut fini de se frayer un chemin jusqu'à lui, d'où venait cette liquéfaction qui commençait à s'incendier et le transfixer et le river à elle.

  • La Décomposition, Anne F. Garréta, éd. Grasset (Le Livre de Poche), 1999, p. 180


Lee Siegel, L’amour dans une langue morte, 2003 [modifier]

Ce qu’il y a de bien quand on est mort, c’est que personne ne vous dit que fumer est mauvais pour nous ; le problème, c’est qu’on ne trouve de cigarettes nulle part.

  • L’amour dans une langue morte, Lee Siegel (trad. M.-O. Probst et A. Porte), éd. Philippe Picquier, 2003, p. 387


Benoîte Groult, La Touche étoile, 2006 [modifier]

Les mots aussi nous ont été confisqués. Plus personne n'est moribond, quelle indécence ! On ne meurt plus de nos jours : on s'endort dans la paix du Seigneur ou bien on décède. Expirer évoque trop le dernier souffle. À éviter. Rendre l'âme est démodé maintenant qu'on n'est pas sûr d'avoir une âme... Trépasser paraît trop littéraire, alors qu'on peut dire décès en toute indifférence tant le mot a été vidé de tout pouvoir émotionnel par les administrations qui l'emploient. Dire « Ma mère est décédée hier » fait nettement moins mal que « Maman est morte ».

  • La Touche étoile, Benoîte Groult, éd. Le Livre de Poche, 2006, p. 22-23


[...] Les jeunes enfants sont terrorisés par l'idée de la mort. Par leur naissance, ils sont encore proches du néant et je suis convaincue que dans le ventre maternel déjà ils éprouvent des terreurs inimaginables. […] En réalité, les enfants hurlent à la mort. Ils sont des vivants de fraîche date, et n'ont pas eu le temps d'oublier leur état antérieur. [...] Les enfants sont des morts de la veille et les vieillards des morts du lendemain.

  • La Touche étoile, Benoîte Groult, éd. Le Livre de Poche, 2006, p. 123


La mort des parents ne devient définitive que le jour où leurs enfants ne sont plus là pour les évoquer.

  • La Touche étoile, Benoîte Groult, éd. Le Livre de Poche, 2006, p. 198


Théâtre [modifier]

Molière, Le Dépit amoureux, 1656 [modifier]

Mascarille : On ne meurt qu'une fois, et c'est pour si longtemps !…


Médias [modifier]

Journaux [modifier]

Robert Badinter, Journal Officiel de la République Française, 1981 [modifier]

Utiliser contre les terroristes la peine de mort, c'est, pour une démocratie, faire siennes les valeurs de ces derniers.

  • « J'ai l'honneur […] de demander à l'assemblée nationale l'abolition de la peine de mort. », Robert Badinter, Journal Officiel de la République Française (ISSN 0429-3088), nº 27/1981, 18 septembre 1981, p. 1141


Radio [modifier]

Vincent Roca, Le Fou du Roi, 2007 [modifier]

La seule vraie coupable, c’est la Mort : elle devrait être condamnée pour faux et usage de faux.

  • Vincent Roca, Le Fou du Roi, France Inter, 5 février 2007


Philosophie [modifier]

Épicure, Lettre à Ménécée [modifier]

[…] la mort n'est rien pour nous, car tout bien et tout mal résident dans la sensation ; or, la mort est la privation complète de cette dernière.

  • Épicure et les épicuriens (1961), Épicure (trad. Maurice Solovine, choix des textes Jean Brun), éd. Presses universitaires de France, coll. Les grands textes, 2004, p. 130 (texte intégral sur Wikisource)


Søren Kierkegaard, 1843 [modifier]

Venez, sommeil et mort ; vous ne promettez rien, vous tenez tout.


Gaston Bachelard, L'Eau et les Rêves, 1942 [modifier]

L'être voué à l'eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute.

  • L'eau et les rêves — Essai sur l'imagination de la matière (1942), Gaston Bachelard, éd. Le Livre de Poche, coll. Biblio Essais, 1993 (ISBN 978-2-253-06100-7), partie IV, chap. Introduction : Imagination et matière, p. 13


L'eau est l'élément de la mort jeune et belle, de la mort fleurie, et, dans les drames de la vie et de la littérature, elle est l'élément de la mort sans orgueil ni vengeance, du suicide masochiste.

  • L'eau et les rêves — Essai sur l'imagination de la matière, Gaston Bachelard, éd. Le Livre de Poche, coll. Biblio Essais, 1993 (ISBN 978-2-253-06100-7), partie V, chap. III Le complexe de Caron, le complexe d'Ophélie, p. 98


Propos d'humanistes [modifier]

Hadrianus Junius, XVIè siècle [modifier]

Nul pot de vin, nul honneur, nulle puissance formidable ne peut apitoyer la Mort.

  • Accompagne une gravure de Heemskerck, La Victoire de la Mort.
  • Heemskerck, l'humanisme, Hadrianus Junius, éd. Musée des Beaux-Arts de Rennes, 2010, p. 123


Propos de moralistes [modifier]

Joseph Joubert, Pensées [modifier]

Il faut mourir aimable, si on le peut.


Le bon goût, la religion et la politique s’accorderont un jour pour proscrire l’allégorie insensée dont nous décorons quelquefois nos monuments funèbres, en exhumant, pour ainsi dire, les ossements de nos morts, pour les représenter sur la pierre même qui les recouvre.
Les anciens renfermaient dans une urne jusqu’aux cendres de leurs amis ; et nous, que tout devrait rappeler sans cesse vers la dernière demeure des nôtres, nous l’environnons d’épouvantails capables d’en repousser jusqu’à nos pensées. Quand nous donnons à ces squelettes armés de sables et de faux, des apparences de commandement et de pouvoir, des attitudes de colère et de menace, que faisons-nous autre chose, sinon travailler à rendre l’homme mort odieux ou ridicule aux yeux de l’homme vivant ?


Un crucifiement devrait à la fois représenter la mort d’un homme et la vie d’un dieu.


Psychologie [modifier]

Paul-Claude Racamier, Les Schizophrènes, 1980 [modifier]

Schizogrammes

vulcanologie des schizophrènes Les uns, dévastés comme le Krakatoa ; d'autres actifs mais organisés comme l'Etna ; certains encore assoupis comme le Vésuve ; et d'autres enfin, comme le Mont-Dore, éteints, érodés, mornes. Morts ?...


Catherine Azoulay, Processus de la schizophrénie, 2002 [modifier]

Au cas où la pensée délirante ne pourrait éclore, les possibilités d'évolution se résument à trois autres choix : la solution du suicide renvoyant à la mort réelle ; l'éclosion d'un autisme infantile renvoyant au désinvestissement objectal ; ou la fuite de toute pensée, de tout désir qui renverrait au conflit source de souffrance, ce qui peut s'apparenter à la mort psychique.

  • Processus de la schizophrénie (2002), Catherine Azoulay/Catherine Chabert/Jean Gortais/Philippe Jeammet, éd. Dunod, coll. Psycho Sup, 2002 (ISBN 2-10-004780-9), chap. II « Approche psycho-pathologique et clinique de la schizophrénie (Catherine Azoulay) », 1. Formes et caractéristiques de la schizophrénie, p. 97


Pour Reydellet (1996), le début d'un processus psychotique est marqué par la menace de suicide qui répond au sentiment de risque de mort psychique du sujet ou d'« implosion psychique ». La psychose « réussie » permet de voir s'estomper la menace suicidaire grâce à la reconstruction psychique délirante dressant un rempart solide contre l'effondrement mélancolique. Ainsi, pour cet auteur, « mourir ou délirer » constituent deux stratégies de lutte contre la mort psychique.

  • Processus de la schizophrénie (2002), Catherine Azoulay/Catherine Chabert/Jean Gortais/Philippe Jeammet, éd. Dunod, coll. Psycho Sup, 2002 (ISBN 2-10-004780-9), chap. II « Approche psycho-pathologique et clinique de la schizophrénie (Catherine Azoulay) », 1. Formes et caractéristiques de la schizophrénie, p. 124


Cédric Roos, La relation d'emprise dans le soin, 2006 [modifier]

La relation d'emprise (cadre psychanalytique)

L’obsessionnel influence l’autre insidieusement, par un contrôle permanent et des intrusions répétées qui brisent les limites de son espace personnel et violent son intimité. Son despotisme peut être autoritaire et actif ou prendre la forme d’une résistance passive quasi insurmontable, ces deux attitudes étant le plus souvent mêlées. Il a tendance à s’opposer ou à contrarier les projets autres que les siens propres, à argumenter à l’infini et à entraver toute initiative étrangère.
Incontestablement, son but est d’immobiliser le cours des évènements, de fixer, voire même de figer ou de pétrifier ce qui est vivant, de favoriser l’inertie et ainsi d’édifier avec l’autre ou plutôt en dépit de l’autre qu’il engloutit, un monde monolithique, sans faille, qui a toutes les apparences de la mort (Dorey, 1981).

  • La relation d'emprise dans le soin, 2006, La relation d'emprise (cadre psychanalytique) : Du point de vue de l'instigateur d'une relation d'emprise L'obsessionnel : détruire l'autre parce qu'il est différent, dans [1], paru Textes Psy, Cédric Roos.


La relation d’emprise constitue une entreprise mortifère de par le dénigrement et les attaques souterraines qui y sont systématiques. Ce processus n’est possible que par la trop grande tolérance du partenaire, que les psychanalystes ont trop souvent tendance à interpréter — de manière réductrice — comme étant liée aux bénéfices inconscients, essentiellement masochistes, que la victime peut tirer de tels liens.

  • La relation d'emprise dans le soin, 2006, La relation d'emprise (cadre psychanalytique) : Du point de vue de la victime d'une relation d'emprise, dans [2], paru Textes Psy, Cédric Roos.


Modèle systémique

Nous sommes des esclaves, certes, privés de tout droit, en butte à toutes les humiliations, voués à une mort presque certaine, mais il nous reste encore une ressource et nous devons la défendre avec acharnement parce que c’est la dernière : refuser notre consentement (Levi, 1947).

  • La relation d'emprise dans le soin, 2006, Modèle systémique : Violence punition dans une relation complémentaire avec symétrie latente Relation complémentaire, dans [3], paru Textes Psy, Cédric Roos.


Articles connexes [modifier]

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