Marguerite Yourcenar

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Marguerite Yourcenar, de son vrai nom Marguerite Cleenewerck de Crayencour (Bruxelles, 8 juin 1903Mount Desert Island, États-Unis, 17 décembre 1987) est un écrivain français. Elle fut la première femme à entrer à l'Académie française.


Sommaire

[modifier] Alexis ou le Traité du Vain Combat, 1929

Le passé, pour peu qu'on y songe, est chose infiniment plus stable que le présent, aussi paraissait-il d'une conséquence plus grande.

  • « Alexis ou le Traité du Vain Combat » (1929), dans Alexis. Le Coup de Grâce, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Folio, 1971 (ISBN 2-07-037041-0), p. 24


Nous sommes tous distraits, parce que nous avons nos rêves ; seul, le perpétuel recommencement des mêmes choses finit par nous imprégner d'elles.

  • « Alexis ou le Traité du Vain Combat » (1929), dans Alexis. Le Coup de Grâce, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Folio, 1971 (ISBN 2-07-037041-0), p. 29


Je ne suis qu'un exécutant, je me borne à traduire. Mais on ne traduit que son trouble : c'est toujours de soi-même qu'on parle.

  • « Alexis ou le Traité du Vain Combat » (1929), dans Alexis. Le Coup de Grâce, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Folio, 1971 (ISBN 2-07-037041-0), p. 30


C'est toujours ainsi : nos œuvres représentent une période de notre existence que nous avons déjà franchie, à l'époque où nous les écrivons.

  • « Alexis ou le Traité du Vain Combat » (1929), dans Alexis. Le Coup de Grâce, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Folio, 1971 (ISBN 2-07-037041-0), p. 30


La vie est quelque chose de plus que la poésie ; elle est quelque chose de plus que la physiologie, et même que la morale, à laquelle j'ai cru si longtemps. Elle est tout cela et bien davantage encore : elle est la vie. Elle est notre seul bien et notre seule malédiction. Nous vivons, Monique ; chacun de nous a sa vie particulière, unique, déterminée par tout le passé, sur lequel nous ne pouvons rien, et déterminant à son tour, si peu que ce soit, tout l'avenir. Sa vie. Sa vie qui n'est qu'à lui-même, qui ne sera pas deux fois, et qu'il n'est pas toujours sûr de comprendre tout à fait. Et ce que je dis là de la vie tout entière, je pourrais le dire de chaque moment d'une vie. Les autres voient notre présence, nos gestes, la façon dont les mots se forment sur nos lèvres ; seuls, nous voyons notre vie. Cela est étrange : nous la voyons, nous nous étonnons qu'elle soit ainsi, et nous ne pouvons la changer. Même lorsque nous la jugeons, nous lui appartenons encore ; notre approbation ou notre blâme en fait partie ; c'est toujours elle qui se reflète elle-même. Car il n'y a rien d'autre ; le monde, pour chacun de nous, n'existe que dans la mesure où il confine à notre vie.

  • « Alexis ou le Traité du Vain Combat » (1929), dans Alexis. Le Coup de Grâce, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Folio, 1971 (ISBN 2-07-037041-0), p. 34


Je ne sais pas, mon amie, à quoi nous serviraient nos tares, si elles ne nous enseignaient la pitié.
Je m'habituai. On s'habitue facilement. Il y a une jouissance à savoir qu'on est pauvre, qu'on est seul et que personne ne songe à nous. Cela simplifie la vie. mais c'est aussi une grande tentation. Je revenais tard, chaque nuit, par les faubourgs presque déserts à cette heure, si fatigué que je ne sentais plus la fatigue. Les gens que l'on rencontre dans les rues, pendant le jour, donnent l'impression d'aller vers un but précis, que l'on suppose raisonnable, mais, la nuit, ils paraissent marcher dans leurs rêves. Les passants me semblaient, comme moi, avoir l'aspect vague de figures qu'on voit dans les songes, et je n'étais pas sûr que toute la vie ne fût pas un cauchemar inepte, épuisant, interminable. Je n'ai pas à vous dire la fadeur de ces nuits viennoises. J'apercevais quelquefois des couples d'amants étalés sur le seuil des portes, prolongeant tout à leur aise leurs entretiens, ou leurs baisers peut-être ; l'obscurité, autour d'eux, rendait plus excusable l'illusion réciproque de l'amour ; et j'enviais ce contentement placide, que je ne désirais pas. Mon amie, nous sommes bien étranges. J'éprouvais pour la première fois un plaisir de perversité à différer des autres ; il est difficile de ne pas se croire supérieur, lorsqu'on souffre davantage, et la vue des gens heureux donne la nausée du bonheur.

  • « Alexis ou le Traité du Vain Combat » (1929), dans Alexis. Le Coup de Grâce, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Folio, 1971 (ISBN 2-07-037041-0), p. 68


On n'est jamais tout à fait seul : par malheur, on est toujours avec soi-même.

  • « Alexis ou le Traité du Vain Combat » (1929), dans Alexis. Le Coup de Grâce, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Folio, 1971 (ISBN 2-07-037041-0), p. 80


Le silence ne compense pas seulement pour l'impuissance des paroles humaines, il compense aussi, pour les musiciens médiocres, la pauvreté des accords. Il m'a toujours semblé que la musique ne devrait être que du silence, et le mystère du silence, qui chercherait à s'exprimer. Voyez, par exemple, une fontaine. L'eau muette emplit les conduits, en déborde, et la perle qui en tombe est sonore. Il m'a toujours semblé que la musique ne devrait être que le trop-plein d'un grand silence.

  • « Alexis ou le Traité du Vain combat » (1929), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), p. 49


J'ai souvent pensé, avec tristesse, qu'une âme vraiment belle n'obtiendrait pas la gloire, parce qu'elle ne la désirerait pas. Cette idée, qui m'a désabusé de la gloire, m'a désabusé du génie. J'ai souvent pensé que le génie n'est qu'une éloquence particulière, un don bruyant d'exprimer.

  • « Alexis ou le Traité du Vain Combat » (1929), dans Alexis. Le Coup de Grâce, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Folio, 1971 (ISBN 2-07-037041-0), p. 82


Je pleurai à l'idée que la vie fût si simple, et serait si facile si nous étions nous-mêmes assez simples pour l'accepter.

  • « Alexis ou le Traité du Vain Combat » (1929), dans Alexis. Le Coup de Grâce, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Folio, 1971 (ISBN 2-07-037041-0), p. 85


Vous avez cru qu'il suffisait d'être parfaite pour être heureuse ; j'ai cru suffisant, pour être heureux, de n'être plus coupable.

  • « Alexis ou le Traité du Vain Combat » (1929), dans Alexis. Le Coup de Grâce, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Folio, 1971 (ISBN 2-07-037041-0), p. 100


J'aime que le temps nous porte, et non qu'il nous entraîne.

  • « Alexis ou le Traité du Vain Combat » (1929), dans Alexis. Le Coup de Grâce, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Folio, 1971 (ISBN 2-07-037041-0), p. 100


Le courage consiste à donner raison aux choses quand nous ne pouvons les changer.

  • « Alexis ou le Traité du Vain Combat » (1929), dans Alexis. Le Coup de Grâce, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Folio, 1971 (ISBN 2-07-037041-0), p. 104


Je me sentais timide, devant cet enfant qu'il fallait embrasser. Il m'inspirait, non pas de la tendresse, ni même de l'affection, mais une grande pitié, car on ne sait jamais, devant les nouveau-nés, quelle raison de pleurer leur fournira l'avenir.

  • « Alexis ou le Traité du Vain Combat » (1929), dans Alexis. Le Coup de Grâce, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Folio, 1971 (ISBN 2-07-037041-0), p. 115


Mon amie, nous croyons à tort que la vie nous transforme : elle nous use et ce qu'elle use en nous, ce sont les choses apprises.

  • « Alexis ou le Traité du Vain Combat » (1929), dans Alexis. Le Coup de Grâce, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Folio, 1971 (ISBN 2-07-037041-0), p. 117


[modifier] Denier du rêve, 1934

Un grossissement de plus, et ces visages se décomposeraient en mouvements d'atomes, aussi indifférents à ce baiser que nous pouvons l'être aux amours démesurées des astres.

  • « Denier du rêve » (1934), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), p. 246



[modifier] Mémoires d'Hadrien, 1951

L'homme qui ne dort pas, et je n'ai depuis quelques mois que trop d'occasion de le constater sur moi-même, se refuse plus ou moins consciemment à faire confiance au flot des choses. Frère de la Mort... Isocrate se trompait, et sa phrase n'est qu'un amplification de rhéteur. Je commence à connaître la mort ; elle a d'autres secrets, plus étrangers encore à notre présente condition d'homme. Et pourtant, si enchevêtrés, si profonds sont ces mystères d'absence et de partiel oubli, que nous sentons bien confluer quelque part la source blanche et la source sombre.

  • Mémoire d'Hadrien suivi de carnet de notes de Mémoire d'Hadrien, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, 1976, chap. Animula Vagula Blandula, p. 48


Le culte de Mithra, moins répandu alors qu'il ne l'est devenu depuis nos expéditions chez les Parthes, me conquit un moment par les exigences de son ascétisme ardu, qui retendait durement l'arc de la volonté, par l'obsession de la mort, du fer et du sang, qui élevait au rang d'explication du monde l'âpreté banale de nos vie de soldats.

  • Mémoire d'Hadrien suivi de carnet de notes de Mémoire d'Hadrien, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, 1976, chap. Animula Vagula Blandula, p. 57


Chacun de nous croyait échapper aux limites de sa condition d'homme, se sentait à la fois lui-même et l'adversaire, assimilé au dieu dont on ne sait plus très bien s'il meurt sous forme bestiale ou s'il tue sous forme humaine. Ces rêves bizarres, qui aujourd'hui parfois m"épouvantent, ne différaient d'ailleurs pas tellement des théories d'Héraclite sur l'identité de l'arc et du but. Ils m'aidaient alors à tolérer la vie. La victoire et la défaite étaient mêlées, confondues, rayons différents d'un même jour solaire.

  • Mémoire d'Hadrien suivi de carnet de notes de Mémoire d'Hadrien, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, 1976, chap. Animula Vagula Blandula, p. 58


Je souris amèrement à me dire qu'aujourd'hui, sur deux pensées, j'en consacre une à ma propre fin, comme s'il fallait tant de façons pour décider ce corps usé à l'inévitable. A cette époque, au contraire, un jeune homme qui aurait beaucoup perdu à ne pas vivre quelques années de plus risquait chaque jour allègrement son avenir.

  • Mémoire d'Hadrien suivi de carnet de notes de Mémoire d'Hadrien, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, 1976, chap. Animula Vagula Blandula, p. 59


Manger un fruit, c'est faire entrer en soi un bel objet vivant, étranger, nourri et favorisé comme nous par la terre ; c'est consommer un sacrifice où nous nous préférons aux choses.

  • « Mémoires d'Hadrien » (1951), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. Animula vagula blandula, p. 291


J'ai rêvé parfois d'élaborer un système de connaissance humaine basé sur l'érotique, une théorie du contact, où le mystère et la dignité d'autrui consisteraient précisément à offrir au Moi ce point d'appui d'un autre monde.

  • « Mémoires d'Hadrien » (1951), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. Animula vagula blandula, p. 296


La lettre écrite m'a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m'ont appris à apprécier les gestes.

  • « Mémoires d'Hadrien » (1951), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. Animula vagula blandula, p. 302


Mais l'esprit humain répugne à s'accepter des mains du hasard, à n'être que le produit passager de chances auxquelles aucun dieu ne préside, surtout pas lui-même. Une partie de chaque vie, et même de chaque vie fort peu digne de regard, se passe à rechercher les raisons d'être, les points de départ, les sources.

  • « Mémoires d'Hadrien » (1951), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. Animula vagula blandula, p. 306


Le véritable lieu de naissance est celui où l'on a porté pour la première fois un coup d'œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été des livres.

  • « Mémoires d'Hadrien » (1951), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. Varius multiplex multiformis, p. 310


[...] presque tout ce que les hommes ont dit de mieux a été dit en grec. [...] tout ce que chacun de nous peut tenter pour nuire à ses semblables ou pour les servir a, au moins une fois, été fait par un Grec.

  • « Mémoires d'Hadrien » (1951), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. Varius multiplex multiformis, p. 312


Un homme qui lit, ou qui pense, ou qui calcule, appartient à l'espèce et non au sexe ; dans ses meilleurs moments il échappe même à l'humain.

  • « Mémoires d'Hadrien » (1951), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. Varius multiplex multiformis, p. 334


César avait raison de préférer la première place dans un village à la seconde à Rome. Non par ambition, ou par vaine gloire, mais parce que l'homme placé en second n'a le choix qu'entre les dangers de l'obéissance, ceux de la révolte, et ceux, plus graves, du compromis.

  • « Mémoires d'Hadrien » (1951), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. Varius multiplex multiformis, p. 348


Je doute que toute la philosophie du monde parvienne à supprimer l'esclavage : on en changera tout au plus le nom. Je suis capable d'imaginer des formes de servitude pires que les nôtres, parce que plus insidieuses : soit qu'on réussisse à transformer les hommes en machines stupides et satisfaites, qui se croient libres alors qu'elles sont asservies, soit qu'on développe chez eux, à l'exclusion des loisirs et des plaisirs humains, un goût du travail aussi forcené que la passion de la guerre chez les races barbares.

  • « Mémoires d'Hadrien » (1951), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. Tellus stabilita, p. 375


Le désordre s'intégrait à l'ordre ; le changement faisait partie d'un plan que l'astronome était capable d'appréhender d'avance ; l'esprit humain révélait ici sa participation à l'univers par l'établissement d'exacts théorèmes comme à Éleusis par des cris rituels et des danses.

  • « Mémoires d'Hadrien » (1951), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. Tellus stabilita, p. 401-402


Et qui dit mort dit aussi le monde mystérieux auquel il se peut qu'on accède par elle. Après tant de réflexions et d'expériences parfois condamnables, j'ignore encore ce qui se passe derrière cette tenture noire. Mais la nuit syrienne représente ma part consciente d'immortalité.

  • « Mémoires d'Hadrien » (1951), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. Tellus stabilita, p. 403


[modifier] L'Œuvre au noir, 1968

Zénon : Par-delà ce village, d'autres villages, par-delà cette abbaye, d'autres abbayes, par-delà cette forteresse, d'autres forteresses. Et dans chacun de ces châteaux d'idées, de ces masures d'opinions superposés aux masures de bois et aux châteaux de pierre, la vie emmure les fous et ouvre un pertuis aux sages.

  • « L'Œuvre au noir » (1968), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. Le Grand Chemin, p. 564


Zénon : Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison ?

  • « L'Œuvre au noir » (1968), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. Le Grand Chemin, p. 564


Henri-Maximilien Ligre : On est bien que libre, et cacher ses opinions est encore plus gênant que de couvrir sa peau.

  • « L'Œuvre au noir » (1968), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. La Conversation à Innsbruck, p. 640


Zénon : Ces plats raisonneurs portent aux nues leurs semblables et crient haro sur leurs contraires; mais que nos pensées soient véritablement d'espèce différente, elles leur échappent; ils ne les voient plus, tout comme un bête hargneuse cesse bientôt de voir sur le plancher de sa cage un objet insolite qu'elle ne peut ni déchirer ni manger. On pourrait de la sorte se rendre invisible.

  • « L'Œuvre au noir » (1968), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. La Conversation à Innsbruck, p. 641


Zénon : Entre le Oui et le Non, entre le Pour et le Contre, il y a ainsi d'immenses espaces souterrains où le plus menacé des hommes pourrait vivre en paix.

  • « L'Œuvre au noir » (1968), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. La Conversation à Innsbruck, p. 641


Henri-Maximilien Ligre : [...] je ne traverserai pas les siècles relié en veau. Mais quand je vois combien peu de gens lisent L'Iliade d'Homère, je prends plus gaiement mon parti d'être peu lu.

  • « L'Œuvre au noir » (1968), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. La Conversation à Innsbruck, p. 651


Zénon : Je sais que je ne sais pas ce que je ne sais pas ; j'envie ceux qui sauront d'avantage, mais je sais qu'ils auront tout comme moi à mesurer, peser, déduire et se méfier des déductions produites, faire dans le faux la part du vrai et tenir compte dans le vrai de l'éternelle admixion du faux.

  • « L'Œuvre au noir » (1968), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. La Conversation à Innsbruck, p. 653


Zénon : Je me suis gardé de faire de la vérité une idole, préférant lui laisser son nom plus humble d'exactitude.

  • « L'Œuvre au noir » (1968), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. La Conversation à Innsbruck, p. 654


[...] il [Zénon] savait fort bien qu'il n'existe aucun accommodement durable entre ceux qui cherchent, pèsent, dissèquent, et s'honorent d'être capables de penser demain autrement qu'aujourd'hui, et ceux qui croient ou affirment croire, et obligent sous peine de mort leurs semblables à en faire autant.

  • « L'Œuvre au noir » (1968), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), chap. L'Acte d'accusation, p. 802-803


[modifier] Le Labyrinthe du monde

[modifier] Archives du Nord, 1977

Dans le fallacieux combat entre l'ordre et la justice, Michel Charles s'est déjà rangé du côté de l'ordre. Il croira toute sa vie qu'un homme bien né, bien élevé, bien lavé, bien nourri et bien abreuvé sans excès, cultivé comme il convient qu'un homme de bonne compagnie le soit de son temps, est non seulement supérieur aux misérables, mais encore d'une autre race, presque d'un autre sang. Même s'il se rencontrait, parmi beaucoup d'erreurs, une petite parcelle de vérité dans cette vue qui, avouée ou tacite, a été celle de toutes les civilisations jusqu'à nos jours, ce qu'elle contient de faux finit toujours par lézarder toute société qui se repose sur elle. Au cours de son existence d'homme privilégié, mais pas nécessairement d'homme heureux, Michel Charles n'a jamais traversé de crise assez forte pour s'apercevoir qu'il était en dernière analyse le semblable de ces rebuts humains, peut-être leur frère. Il ne s'avouera pas non plus que tout homme, un jour ou l'autre, se voit condamné aux travaux forcés à perpétuité.

  • « Archives du Nord » (1977), dans Essais et mémoires, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1991 (ISBN 2-07-011212-8), partie II, chap. Le jeune Michel Charles, p. 1026


[modifier] Essais

Il y a deux sortes d'êtres humains : ceux qui écartent la mort de leur pensée pour mieux et plus librement vivre, et ceux qui, au contraire, se sentent d'autant plus sagement et fortement exister qu'ils la guettent dans chacun des signaux qu'elle leur fait à travers les sensations de leur corps ou les hasards du monde extérieur. Ces deux sortes d'esprits ne s'amalgament pas. Ce que les uns appellent une manie morbide est pour les autres une héroïque discipline. C'est au lecteur à se faire une opinion.

  • « Mishima ou la Vision du vide » (1981), dans Essais et mémoires, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1991 (ISBN 2-07-011212-8), p. 260


Quoi qu'il arrive, j'apprends. Je gagne à tout coup.

  • « En pèlerin et en étranger » (1981), dans Essais et mémoires, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1991 (ISBN 2-07-011212-8), chap. XIV. Carnets de notes, 1942-1948, p. 530


On ne voit pas deux fois le même cerisier, ni la même lune découpant un pin. Tout moment est dernier, parce qu'il est unique. Chez le voyageur cette perception s'aiguise par l'absence des routines fallacieusement rassurantes propres au sédentaire, qui font croire que l'existence pour un temps restera ce qu'elle est.

  • « Le Tour de la prison » (1977), dans Essais et mémoires, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1991 (ISBN 2-07-011212-8), chap. I (« Basho sur la route »), p. 602


[modifier] Poésie et traductions

[modifier] Feux, 1936

L'alcool dégrise. Après quelques gorgées de cognac, je ne pense plus à toi.

  • « Feux » (1935), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), p. 1082


Un cœur, c'est peut-être malpropre. C'est de l'ordre de la table d'anatomie et de l'étal de boucher. Je préfère ton corps.

  • « Feux » (1935), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), p. 1097


Rien de plus sale que l'amour-propre.

  • « Feux » (1935), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), p. 1106


Qu'il eût été fade d'être heureux !

  • « Feux » (1935), dans Œuvres romanesques, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1982 (ISBN 2-07-011018-4), p. 1155


[modifier] La Couronne et la Lyre, 1979

L'Amour, dur forgeron, m'a jeté sur l'enclume ;
Il a trempé mon cœur dans des torrents glacés...

  • « Anacréon » (VIe siècle avant notre ère, cité dans Héphestion, Traité des Mètres, 74), dans La Couronne et la Lyre, Marguerite Yourcenar, éd. Gallimard, 1979, p. 108


[modifier] Entretiens

— Je crois d'ailleurs que l'amitié, comme l'amour dont elle participe, demande presqu'autant d'art qu'une figure de danse réussie. Il y faut beaucoup d'élan et beaucoup de retenue, beaucoup d'échanges et de paroles et beaucoup de silences. Et surtout beaucoup de respect.
Qu'entendez vous par respect ?
— Le sentiment de la liberté d'autrui, de la dignité d'autrui, l'acceptation sans illusions mais aussi sans la moindre hostilité ou le moindre dédain d'un être tel qu'il est. Il y faut aussi (ce qui n'est peut-être pas absolument nécessaire à l'amour, en encore qu'en sais-je ?) une certaine réciprocité.

  • Les Yeux ouverts, entretiens avec Matthieu Galley, Marguerite Yourcenar, éd. du Centurion, 1980 (ISBN 2-227-32022-2), p. 321-322


J'y pense tout le temps [à la mort]. Il y a des moments où je suis tentée de croire qu'au moins une partie de la personnalité survit, et d'autres où je ne le pense pas du tout. Je suis tentée de voir les choses comme le fait Honda, dans le dernier livre de Mishima, celui qu'il a terminé le jour de sa mort. Honda, le personnage principal, réalise qu'il a eu pas mal de chance, d'avoir aimé quatre personnes, mais qu'elles étaient toutes la même personne sous différentes formes, à travers, si vous voulez, des réincarnations différentes. [...] Il réalise que l'essence de ces gens est quelque part dans l'univers et qu'un jour, peut-être dans dix mille ans ou plus, il les retrouvera, sous d'autres formes, sans même les reconnaître. Bien sûr, la réincarnation n'est ici qu'un mot, l'un des nombreux mots possibles pour souligner une certaine continuité. Il est sûr que toutes les évidences physiques indiquent notre annihilation totale, mais si l'on considère aussi les données métaphysiques, on est tenté de dire que cela n'est pas aussi simple que ça.

  • Interview de Marguerite Yourcenar, Susha Guppy, The Paris Review, 1988.
  • Portrait d'une voix, Maurice Delcroix, éd. Gallimard, 2002 (ISBN 2-07-075675-0), p. 399