Maîtresse
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[modifier] Histoire
[modifier] Catherine Salles, Les bas-fonds de l'Antiquité, 1982
Les caprices d'une maîtresse cruelle qui se joue de son amoureux languissant, la longue attente d'un simple regard, d'un simple geste de la femme aimée deviennent au IIIe siècle des sujets littéraires. C'est l'univers de la comédie, de la poésie élégiaque, du roman enfin.
Solon voulait préserver la race athénienne des souillures de l'adultère, le philosophe Aristippe rangeant Laïs au rang des « biens de consommation courante ». Le législateur et le philosophe étaient bien loin de prévoir que ces rapports ambigus qu'entretiennent dans les comédies de Ménandre ou de Diphile courtisanes, jeunes gens ou vénérables vieillards. Il serait trop facile de n'y voir que conventions théâtrales, arguer que les rôles féminins au théâtre ne peuvent être tenus que par des courtisanes, puisque les jeunes filles et les femmes libres sont confinées dans le gynécée et n'ont guère l'occasion de rencontrer des hommes étrangers à leur famille. Il faut considérer en fait que les comédies nouvelles ont suivi le processus inverse ; en effet, c'est le rôle prééminent du plaisir dans la vie « quotidienne » au IVè-IIIè siècle qui a conduit les auteurs à en faire un sujet littéraire, vite envahissant. Le théâtre de Ménandre offre même cette particularité — comme le fera plus tard le Romain Térence — de forger des rôles de courtisanes pourvues de générosité et de grandeur d'âme, à l'opposé donc de la prostituée traditionnelle, intéressée et cupide.
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Les bas-fonds de l'Antiquité (1982), Catherine Salles, éd. Payot & Rivages, coll. Petite Bibliothèque Payot, 2004 (ISBN 2-228-89817-1), partie 1. Le monde grec des hommes, des femmes, des enfants, chap. 6. Le règne du plaisir, La naissance de la passion, p. 157
[modifier] Littérature
[modifier] Critique
[modifier] Honoré de Balzac, Les français peints par eux-mêmes, 1841
Beaucoup de femmes se persuadent […] que l'adultère est un corollaire du mariage ; elles se figurent n'avoir pas eu une existence complète si elles ne se sont, pour ainsi dire, élevées à leurs yeux du rang d'épouses à celui de maîtresses, comme à un degré supérieur dans l'échelle des passions.
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Les français peints par eux-mêmes, Honoré de Balzac, éd. Curmer, 1841, t. 3, p. 265
[modifier] Charles-Augustin Sainte-Beuve, Portraits littéraires, 1829
Il compare sa muse jeune et légère à l'harmonieuse cigale, amante des buissons, et s'il est triste, si sa main imprudente a tari son trésor, si sa maîtresse lui a fermé, ce soir-là, le seuil inexorable, une visite d'ami, un sourire de blanche voisine, un livre entrouvert, un rien le distrait, l'arrache à sa peine.
- Il est ici question du poète André Chénier.
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Les lumières et les salons — Anthologie établie et présentée par Pierre Berès, Charles-Augustin Sainte-Beuve, éd. Hermann (éditeurs des sciences et des arts), coll. Collection savoir : lettres, 1992 (ISBN 2-7056-6178-6), partie André Chénier, 1829. Portraits littéraires, t.I, p. 35
[modifier] Guy Davenport, Préface du Tome III de Littératures, 2010
En France, pour arriver jusqu'au roi, note Michelet, il fallait se frayer un chemin à travers un mur de femmes. La maîtresse devint une sorte d'institution sociale ; à en croire la littérature, elle était exigeante et dangereuse, mais plus intéressante et plus agréable qu'une épouse : détail rituel du roman que Don Quichotte aurait accaparé. Dans la saison avancée de la décadence, la maîtresse devint une aguichante Lilith, l'éternel féminin en chemise de nuit en dentelles, exhalant des effluves de fatalité, de damnation et de mort. Lulu, l'a appelée Benjamin Franklin Wedekind. Molly, a dit Joyce. Circé, a dit Pound. Odette, a dit Proust. Et c'est dans ce choeur que Nabokov a choisi sa Lulu, Lolita, dont le véritable nom, Dolorès, était plus swinburnien, en l'associant, par alliage, à ses cousines Alice (Nabokov a traduit en russe Alice au pays des merveilles), la Rose de Ruskin et l'Annabel Lee de Poe. Mais elle avait pour aïeule Dulcinée du Toboso.
- Guy Davenport préfaçant le tome III de Littératures.
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Littératures (1980), Vladimir Nabokov (trad. Hélène Pasquier), éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, 2010, partie Littératures III, p. 924
[modifier] Nouvelle
[modifier] Renée Vivien, La Dame à la Louve, 1904
… Elles étaient à une courte distance de la terre, lorsque la Dame, épuisée, se tourna vers Helga, comme pour lui dire : « Je suis à bout… »
Et voici que se passa une chose douloureuse et solennelle. La louve, qui avait compris, prolongea vers la terre proche et inaccessible son hurlement de désespoir… Puis, se dressant, elle posa ses deux pattes de devant sur les épaules de sa maîtresse, qui la prit entre ses bras… Toutes deux s’abîmèrent dans les flots…
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La Dame à la Louve, Renée Vivien, éd. Alphonse Lemaire, 1904, La Dame à la louve, p. 22
[modifier] André Pieyre de Mandiargues, Le Musée noir, 1924
Il obéit, en se hâtant à la manière faussement soumise des jeunes valets criminels, qui guettent leur maîtresse sans avoir bien décidé encore quand ni comment ils se feront étrangleurs.
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Le Musée noir, André Pieyre de Mandiargues, éd. Gallimard, 1946 (ISBN 2-07-071990-1), Le sang de l'agneau, p. 60
[modifier] Prose poétique
[modifier] André Breton/Philippe Soupault, Les Champs Magnétiques, 1919
Nos habitudes, maîtresses délirantes, nous appellent : ce sont des hennissements saccadés, des silences plus lourds encore. Ce sont ces affiches qui nous insultent, nous les avons tant aimées. Couleur des jours, nuits perpétuelles, est-ce que vous aussi, vous allez nous abandonner ?
- Cette citation provient d'une revue dirigée par André Breton.
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« Les Champs Magnétiques partie I La Glace sans tain », André Breton/Philippe Soupault, Littérature, nº 8, Octobre 1919, p. 7
[modifier] Robert Desnos, Deuil pour deuil, 1924
Le fossoyeur se souvient que c'est lui qui, jadis, alors que ses oreilles ne tressaillaient guère, tua à cet endroit la taupe reine dont la fourrure immense revêtit, tour à tour, ses maîtresses d'une armure de fer mille fois plus redoutable que la fameuse tunique de Nessus et contre laquelle ses baisers prenaient la consistance de la glace et du verre et dans le chanfrein de laquelle, durant des nuits et des nuits, il constata la fuite lente et régulière de ses cheveux doués d'une vie infernale.
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La liberté ou l'amour ! suivi de Deuil pour deuil (1924), Robert Desnos, éd. Gallimard, 1962 (ISBN 978-2-07-027695-0), p. 138
[...] l'Assassin, fidèle amant de la Nuit, se présente devant sa maîtresse à l'épouvantement du paysage qui voit les deux figures blêmes s'accoler au milieu des fleurs d'aconit.
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La liberté ou l'amour ! suivi de Deuil pour deuil (1924), Robert Desnos, éd. Gallimard, 1962 (ISBN 978-2-07-027695-0), p. 147
A la portière d'un sleeping, une autre femme vêtue de rose parut et cria : « Je suis la reine des accidents. Mes seins bondissants, mes bras, mon ventre musclé, mes yeux, je les ai rougis dans les plus diverses calamités [...]. Je chemine par la plaine où les chardons violets donnent à imaginer de sanglantes luxures et les libellules, reconnaissant une soeur en chacune de mes prunelles, m'environnent de bourdonnements. Je suis la reine des accidents. Je préside à vos rencontres, amants tourmentés et maîtresses que torture le souvenir de l'amant précédent. Je suis la reine des accidents. Ma bouche, à l'instar des pianos, recèle des sons limpides et, quand je lui permets de parler, nul ne résiste à l'éclat spontané de mes rouges gencives et de mes petites, mes si petites incisives. »
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La liberté ou l'amour ! suivi de Deuil pour deuil (1924), Robert Desnos, éd. Gallimard, 1962 (ISBN 978-2-07-027695-0), p. 152
[modifier] André Breton, Poisson soluble, 1924
— Dites à votre maîtresse que le bord de son lit est une rivière de fleurs. Ramenez-la dans ce caveau de théâtre où battait à l'envi, il y a trois ans, le coeur d'une capitale que j'ai oubliée. Dites-lui que son temps m'est précieux et que dans le chandelier de ma tête flambent toutes ses rêveries. N'oubliez pas de lui faire part de mes désirs couvant sous les pierres que vous êtes. Et toi qui es plus belle qu'une graine de soleil dans le bec du perroquet éblouissant de cette porte, dis-moi tout de suite comment elle se porte. S'il est vrai que le pont-levis des lierres de la parole s'abaisse ici sur un simple appel d'étrier.
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Poisson soluble (1924), André Breton, éd. Gallimard, coll. Poésie, 1996 (ISBN 2-07-032917-8), partie 1, p. 29
Cet homme à reproches éternels et à froid de loup, que voulait-il que nous fissions de sa maîtresse, quand il l'abandonnait à la crosse de l'été ?
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Poisson soluble (1924), André Breton, éd. Gallimard, coll. Poésie, 1996 (ISBN 2-07-032917-8), partie 24, p. 98
[modifier] Psychologie
[modifier] Mary Esther Harding, Les Mystères de la femme, 1953
[Les hommes] cherchent [...] à prévenir le pouvoir redouté de la femme en la poussant à adopter envers eux une attitude maternelle [...]. Il ne se sentira pourtant pas tout à fait délivré de son appréhension car en considérant la femme comme une mère, il se transforme lui-même en enfant et risque ainsi de pâtir de son propre enfantillage. Dans ce cas, il peut être victime de sa propre faiblesse qui, une fois de plus, rend la femme maîtresse de la situation.
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Les Mystères de la femme (1953), Mary Esther Harding (trad. Eveline Mahyère), éd. Payot & Rivages, coll. Petite Bibliothèque Payot, 2001 (ISBN 2-228-89431-1), chap. II. La lune, dispensatrice de fertilité, p. 63
Dans notre système patriarcal occidental, la jeune fille non mariée appartient à son père, mais en des temps plus reculés, et comme c'est encore le cas dans certaines communautés primitives, elle était sa propre maîtresse jusqu'à son mariage. Le droit de disposer de soi-même jusqu'à ce qu'on se marie fait partie du concept primitif de la liberté. Une protection générale est accordée aux jeunes filles dans les sociétés primitives, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la tribu [...]. Cette liberté d'action implique le droit de refuser les privautés aussi bien que celui de les accepter. Une fille appartient à elle-même tant qu'elle est vierge, célibataire, et l'on ne peut l'obliger ni à conserver sa chasteté ni à consentir à une étreinte non désirée. En tant que vierge elle n'appartient qu'à elle-même, elle est une.
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Les Mystères de la femme (1953), Mary Esther Harding (trad. Eveline Mahyère), éd. Payot & Rivages, coll. Petite Bibliothèque Payot, 2001 (ISBN 2-228-89431-1), chap. VII. La lune mère, p. 170
[Gauguin] raconte avec quelle facilité une femme se donnait à un étranger si elle se sentait attirée par lui, mais qu'elle ne se livrait pas à l'homme avec qui elle avait des rapports sexuels mais à son propre instinct, de sorte que, même après cet acte, elle continuait à être une. Elle ne dépendait pas de l'homme, elle ne s'accrochait pas à lui et n'exigeait pas que la liaison devint permanente. Elle était encore sa propre maîtresse, une vierge au sens originel et ancien du terme.
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Les Mystères de la femme (1953), Mary Esther Harding (trad. Eveline Mahyère), éd. Payot & Rivages, coll. Petite Bibliothèque Payot, 2001 (ISBN 2-228-89431-1), chap. VII. La lune mère, p. 171