Jean Giraudoux

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Hyppolyte Jean Giraudoux (1882, 1944) est un écrivain français.

Amphitryon 38, 1929[modifier]

Jupiter : Tu vois la fenêtre éclairée, dont la brise remue le voile. Alcmène est là ! Ne bouge point. Dans quelques minutes, tu pourras peut-être voir passer son ombre.
Mercure : A moi cette ombre suffira. Mais je vous admire, Jupiter, quand vous aimez une mortelle, de renoncer à vos privilèges divins et de perdre une nuit au milieu de cactus et de ronces pour apercevoir l'ombre d'Alcmène, alors que de vos yeux habituels vous pourriez si facilement percer les murs de sa chambre, pour ne point parler de son linge.
Jupiter : Et toucher son corps de mains invisibles pour elle, et l'enlacer d'une étreinte qu'elle ne sentirait pas !
Mercure : Le vent aime ainsi, et il n'en est pas moins, autant que vous, un des principes de la fécondité.

  • Amphitryon 38 (1929), Jean Giraudoux, éd. Grasset, coll. Le Livre de Poche, 1983 (ISBN 2-253-01068-5), partie Acte I Scène I, p. 13


Jupiter : Tu la suis d'abord, la mortelle, d'un pas étoffé et égal aux siens, de façon à ce que tes jambes se déplacent du même écart, d'où naissent dans la base du corps le même appel et le même rythme ?
Mercure : Forcément, c'est la première règle.

  • Amphitryon 38 (1929), Jean Giraudoux, éd. Grasset, coll. Le Livre de Poche, 1983 (ISBN 2-253-01068-5), partie Acte I Scène I, p. 14


Mercure : Ensuite ? Ce que j'éprouve ? Vraiment rien de particulier, tout à fait comme avec Vénus !
Jupiter : Alors pourquoi viens-tu sur la terre ?
Mercure : Comme un vrai humain, par laisser-aller. Avec sa dense atmosphère et ses gazons, c'est la planète où il est le plus doux d'atterir et de séjourner, bien qu'évidemment ses métaux, ses essences, ses êtres sentent fort, et que ce soit le seul astre qui ait l'odeur d'un fauve.

  • Amphitryon 38 (1929), Jean Giraudoux, éd. Grasset, coll. Le Livre de Poche, 1983 (ISBN 2-253-01068-5), partie Acte I Scène I, p. 15


Jupiter : Elle est là, cher Mercure, enjouée, amoureuse.
Mercure : Et docile, à ce qu'il paraît.
Jupiter : Et ardente.
Mercure : Et comblée, je vous le parie.
Jupiter : Et fidèle.
Mercure : Fidèle au mari, ou fidèle à soi-même, c'est là la question.

  • Amphitryon 38 (1929), Jean Giraudoux, éd. Grasset, coll. Le Livre de Poche, 1983 (ISBN 2-253-01068-5), partie Acte I Scène I, p. 16


Mercure : [...] Tiens, je m'étais trompé ! Elle est toute, toute blonde.
Jupiter : Et le mari ?
Mercure : Brun, tout brun, la pointe des seins abricot.

  • Amphitryon 38 (1929), Jean Giraudoux, éd. Grasset, coll. Le Livre de Poche, 1983 (ISBN 2-253-01068-5), partie Acte I Scène I, p. 17


Mercure : Empruntez la forme du mari.
Jupiter : Il est toujours là. Il ne bouge plus du palais. Il n'y a pas plus casanier, si ce n'est les tigres, que les conquérants au repos !

  • Amphitryon 38 (1929), Jean Giraudoux, éd. Grasset, coll. Le Livre de Poche, 1983 (ISBN 2-253-01068-5), partie Acte I Scène I, p. 19


Mercure : [...] Ne vous faites pas d'illusion... Nous sommes des dieux... Devant nous l'aventure humaine se cabre et se stylise.

  • Amphitryon 38 (1929), Jean Giraudoux, éd. Grasset, coll. Le Livre de Poche, 1983 (ISBN 2-253-01068-5), partie Acte I Scène I, p. 20


Mercure : [...] Vous voyez. On nous dérange déjà. Cachons-nous... Non, ne faites pas de nuée spéciale, Jupiter ! Ici-bas nous avons, pour nous rendre invisibles aux créanciers, aux jaloux, même aux soucis, cette grande entreprise démocratique, — la seule réussie, d'ailleurs, — qui s'appelle la nuit.

  • Amphitryon 38 (1929), Jean Giraudoux, éd. Grasset, coll. Le Livre de Poche, 1983 (ISBN 2-253-01068-5), partie Acte I Scène I, p. 20


Alcmène à Leda : [...] Il suffit de vous voir pour comprendre que vous êtes moins une femme qu'une de ces statues vivantes dont la progéniture de marbre ornera un jour tous les beaux coins du monde.

  • Amphitryon 38 (1929), Jean Giraudoux, éd. Grasset, coll. Le Livre de Poche, 1983 (ISBN 2-253-01068-5), partie Acte II Scène VI, p. 104


Alcmène à Amphitryon : [...] Moi qui mange avec moins de plaisir si tu te sers d'une cuiller quand j'ai une fourchette, lorsque tu respireras par des branchies et moi par des feuilles, lorsque tu parleras par un coassement et moi par des roulades, ô chéri, quel goût trouverai-je à la vie !

  • Amphitryon 38 (1929), Jean Giraudoux, éd. Grasset, coll. Le Livre de Poche, 1983 (ISBN 2-253-01068-5), partie Acte III Scène III, p. 132


Alcmène : Oh ! Jupiter. Daignez l'arrêter. Il s'agit d'Alcmène.
Jupiter : Encore d'Alcmène ! Il s'agira donc toujours d'Alcmène aujourd'hui ! Alors, évidemment, Mercure se trompe ! Alors c'est l'aparté des aparté, le silence des silences. Alors disparaissons, dieux et comparses, vers nos zéniths et vers nos caves. Vous tous spectateurs, retirez-vous sans mot dire en affectant la plus complète indifférence. Qu'une suprême fois Alcmène et son mari apparaissent seuls dans un cercle de lumière, où mon bras ne figurera plus que comme un bras indicateur pour indiquer le sens du bonheur ; et sur ce couple, que l'adultère n'effleura et n'effleurera jamais, auquel ne sera jamais connue la saveur du baiser illégitime pour clore de velours cette clairière de fidélité, vous là-haut, rideaux de la nuit qui vous contenez depuis une heure, retombez.

  • Amphitryon 38 (1929), Jean Giraudoux, éd. Grasset, coll. Le Livre de Poche, 1983 (ISBN 2-253-01068-5), partie Acte III Scène VI, p. 158


La Guerre de Troie n'aura pas lieu, 1935[modifier]

Hécube : Tout pays est le pays de la jeunesse. Il meurt quand la jeunesse meurt.

  • La Guerre de Troie n'aura pas lieu (1935), Jean Giraudoux, éd. Librairie Générale Française (LGF), coll. Le Livre de poche, 1972 (ISBN 2-253-00489-8), acte I, scène 6, p. 84


Ulysse à Hector : Le privilège des grands, c'est de voir les catastrophes d'une terrasse.

  • La Guerre de Troie n'aura pas lieu (1935), Jean Giraudoux, éd. Librairie Générale Française (LGF), coll. Le Livre de poche, 1972 (ISBN 2-253-00489-8), acte II, scène 13, p. 155


Pâris : [...], l'amour comporte des moments vraiment exaltants, ce sont les ruptures.

  • La Guerre de Troie n'aura pas lieu (1935), Jean Giraudoux, éd. Librairie Générale Française (LGF), coll. Le Livre de poche, 1972 (ISBN 2-253-00489-8), acte I, scène 4, p. 70


Aventures de Jérôme Bardini, 1930[modifier]

Il avait suffi, pour ne pas l'effrayer, d'être avec lui ce que Jérôme aurait voulu que fût l'humanité pour lui, ce que fût l'humanité. Un instinct de vie si pur, une âme si dégagée des liens qui l'enserrent dès sa naissance, que le mot liberté reprenait sens à sa vue. Jérôme respectait d'ailleurs en son compagnon, comme il l'avait encouragée en soi-même, cette impossibilité de supporter la moindre question, le moindre contrôle ; mais, alors qu'il n'avait ressenti que très tard, après la guerre, et comme une révolte, comme un schisme, l'impuissance à vivre cette vie plus faite de la vie des autres que de la sienne propre, les mêmes sentiments dans l'enfant étaient si aisés, si proches de la nature et du bon sens qu'on imaginait très bien une humanité soumise à cette façon d'être humaine. Une humanité où chaque homme aurait été distinct des autres, dans son âme comme dans son corps, comme un astre et des astres. Où les rapports entres les êtres n'auraient jamais été que des flexions, des consentements, des transparences, et où seul le silence aurait été un bien et un plaisir commun. (...) Où chaque homme n'eût pas été un administrateur-délégué de la race entière des hommes, responsable jusque dans sa façon de cracher ou de faire l'amour... Une humanité, sans lois sociales et esthétiques, aussi libérée de ses codes multiples que de ces tics qui ont créé le grès flambé ou le cuir de Cordoue... Plus belle aussi... Où l'âge ne déposerait pas sur chacun de vos doigts, à chaque phalange, un triste nombril.

  • Aventures de Jérôme Bardini, Jean Giraudoux, éd. Grasset, 1930 (ISBN 2-246-00814-X), p. 153-154


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