Folle
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[modifier] Littérature
[modifier] Écrit intime
[modifier] Anaïs Nin, Henry et June — Les cahiers secrets, 1986
Janvier (1932)
Je ne peux rien avaler en sa présence. Extérieurement, je suis calme, avec cette placidité orientale si trompeuse. Elle boit et elle fume. En un sens, elle est complètement folle, sujette à des peurs et des passions incontrôlées. Sa conversation, essentiellement inconsciente, serait très révélatrice pour un analyste, mais je suis incapable d'analyse. Ce sont surtout des mensonges. Pour elle, tout ce qu'elle imagine devient réalité. Mais que construit-elle avec tant de soin ? Essaie-t-elle de gonfler, de fortifier, de glorifier sa personnalité ? Dans la douce chaleur de mon admiration, elle s'épanouit.
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Henry et June — Les cahiers secrets (1986), Anaïs Nin (trad. Béatrice Commengé), éd. Stock, 2007 (ISBN 978-2-234-05990-0), Janvier (1932), p. 33
[modifier] Nouvelle
[modifier] Renée Vivien, La Dame à la Louve, 1904
La Soif ricane
Je crus pendant une seconde qu’elle était devenue folle, elle aussi. Et je hurlai de joie, semblable à un Indien qui se venge. Elle ne se troubla point. Elle était habituée à mon humeur fantasque. Elle me méprisait trop pour me craindre.
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La Dame à la Louve, Renée Vivien, éd. Alphonse Lemaire, 1904, La Soif ricane, p. 35
[modifier] Poésie
[modifier] Joyce Mansour, Funéraire comme une attente à vie, 1964
O perle impénétrable
Misérable eau salie
Des folles pleureuses de Rodah
Pour qui éclate la tumeur
L'écrevisse la rose
La blessure guimauve
Entre les rides replètes de son cou.
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« Funéraire comme une attente à vie », Joyce Mansour, La Brèche, nº 7, Décembre 1964, p. 78
[modifier] Roman
[modifier] Renée Dunan, La Culotte en jersey de soi, 1923
Le soleil tombait mollement à l'Occident. Des écharpes de mousseline rose paraient son déclin. A travers les arbres fraîchement velus de folioles il caressait d'un pinceau doré les profils, les poses et les objets. Au nord, il jetait sur un petit château fluet et artificiel dans son architecture d'ironie, tout un prisme de clartés folles. Le charme puéril des murs mélangeant la brique rose et la pierre crémeuse, les toits à poivrière des tours d'angle, la volute de l'escalier médian à la façade, la sveltesse des fenêtres agacées des rideaux versicolores, toute la grâce alambiquée de cette demeure s'en trouvait rehaussée et soulignée.
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La Culotte en jersey de soi (1923), Renée Dunan, éd. Le Cercle Poche, 2011 (ISBN 978-2-84714-152-8), p. 17
[modifier] André Breton, L'Amour fou, 1937
J'aime que ce soit le dragonnier faussement endormi qui se tienne au seuil du palais de feuillages qu'est le jardin climatologique de la Orotava prêt à défendre la réalité éternelle de tous les contes, cette princesse folle de palmes. Elle glisse, ou bien c'est toi qui glisse près de moi le long des allées en veilleuse. A peine sommes-nous entrés que tous les petits génies de l'enfance se sont jetés à notre cou. D'une petite fleur à transformation, notre très savant guide M. Bolinaga, qui préside au développement de tout ce faste, n'a, en effet, pas dédaigné de faire bondir sous nos yeux le lapin d' Alice in Wonderland et c'est la table de repas même d'Alice qui se déroula à perte de vue devant nous quand nous eûmes porté à notre bouche la tomate lilliputienne du pitanga, au goût exquis de poison.
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L'Amour fou, André Breton, éd. Gallimard, 1976 (ISBN 978-2070367238), p. 104 (voir la fiche de référence de l'œuvre)
[modifier] Psychologie
[modifier] Paul-Claude Racamier, Les Schizophrènes, 1980
Préambule et divertimento
[...] lancés comme nous sommes dans les méandres des paradoxes, irons-nous en voyage au sud de l'Italie, à Élée, aujourd'hui Velia, dans un paysage merveilleusement virgilien d'oliviers et de lauriers-roses, jadis fréquenté par Énée un des premiers armateurs grecs à la recherche d'un siège social en Italie entre le cap Palinuro où il perdit son pilote, et le cap Leucosie, où il rejoignit une starlette, ou une nymphe, qui l'attendait dans une vaste propriété aujourd'hui privée ? A Élée nous retrouverions Parménide, qui aimait l'éternité, et surtout Zénon, champion des apories et des paradoxes, Zénon qui avait installé une fabrique de flèches n'atteignant jamais leur cible mobile, et qui organisait des courses entre lièvres et tortues, que nul ne gagnait jamais. Faut-il être fou, faut-il être schizophrène pour assurer qu'on peut arrêter le temps avec sa tête ! Alors, schizo, Zénon ? Freud disait à peu près que les philosophies sont les délires des bien-portants et vous vous rappelez que j'ai pris soin de distinguer la folie de la psychose. Irons-nous cependant penser que, dirigée ainsi qu'elle l'était par des gens comme Parménide et Zénon, Élée était une cité folle ? Eh bien pas du tout. Je me suis laissé dire que nulle part aux temps antiques la démocratie n'a mieux réussi qu'à Élée ce qui donne à penser que mieux vaut penser les paradoxes, mieux vaut certes les penser, que les semer comme peaux de bananes sous les semelles de ses congénères, comme il en est qui aiment à le faire.
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Les Schizophrènes (1980), Paul-Claude Racamier, éd. Payot & Rivages, coll. Petite bibliothèque Payot, 2001 (ISBN 978-2-228-89427-2), partie Préambule et divertimento, A Élée, p. 36